
Photo : Nicole Peyrafitte
Je m’en souviens comme si c’était hier. C’est le 18 septembre 2015 que j’ai rencontré Pierre Joris pour la première fois, à la maison Robert-Schuman, à Luxembourg. J’étais venu par curiosité, en néophyte de l’univers littéraire, assister à un événement de l’Association des amis d’Edmond Dune consacré à la traduction. La lecture de Pierre, incarnée, envoûtante, a été pour moi une véritable révélation : à la merveille du texte, on pouvait donc ainsi ajouter la performance, subjuguer le public à la fois par les mots et la présence physique ? Lambert Schlechter m’a présenté Pierre pendant le pot de l’amitié qui s’est ensuivi, et j’ai immédiatement été conquis. Non seulement par son sourire contagieux, mais aussi par la véritable empathie qu’il savait dégager de façon toute naturelle. Impossible de ne pas se sentir à l’aise avec lui. Tout en me prenant parfaitement au sérieux, moi qui n’avais en poésie écrit que deux recueils pas encore parus, il m’a prodigué des conseils de lecture tout en écoutant patiemment mes maigres réflexions littéraires.
Nous avons gardé le contact. Voilà aussi une autre caractéristique majeure de la personnalité de Pierre : sans que cela paraisse forcé, il savait maintenir les liens, et la liste impressionnante de ses amitiés littéraires prouve son don pour le contact humain. Avec lui, nous parlions de poésie, bien sûr, mais aussi de toutes les choses de la vie, de ses enfants et des miens, dans un grand pêle-mêle de mots français, puisque c’est dans cette langue que nous avons toujours communiqué oralement — même si nos courriels étaient plutôt en anglais —, conséquence de ma timidité encore en 2015 à parler sa langue maternelle, le luxembourgeois.
Mon emploi de journaliste au woxx m’a permis, pendant les années suivantes, de consacrer plusieurs articles au travail de Pierre, souvent en lien avec les performances domopoétiques conjointes avec son épouse Nicole Peyrafitte. À la nouvelle de son décès, j’ai regretté de ne plus avoir la carte de journaliste qui m’aurait permis un hommage dans la presse — mais d’autres s’en sont heureusement chargés au Luxembourg. C’est au cours d’un entretien pour un article qu’est née l’idée du livre Always the Many, Never the One, que lui et moi avons réalisé à partir de 2021. La première des huit conversations du livre a été menée en direct cet été-là lors de la fête organisée par le Centre national de littérature pour les 75 ans de Pierre. Il avait été lauréat du prix Batty-Weber en 2020, mais la période covid avait nécessité le report de la cérémonie, qui s’est donc tenue en 2021 ; il était par conséquent logique de faire d’une pierre deux coups et d’ajouter au solennel du prix la fête d’anniversaire. Nous avons continué nos sessions de travail en ligne, moi à Luxembourg, lui à New York. Plus que toute autre interaction avec Pierre, la confection de ce livre aura été un plongeon dans le grand bain de sa poétique et dans le labyrinthe de la poésie mondiale. Pendant cette période, plus que jamais, Pierre aura été un ami, un mentor, un professeur, un confident, une caisse de résonance… Toujours avec ce sourire et cet humour qui en faisaient un être humain d’exception. Nos conversations à bâtons rompus ont bien entendu été resserrées pour faire un livre cohérent, mais on y perçoit la richesse de ses intérêts et l’ancrage de son écriture dans le réel, tout le réel. La fiction l’intéressait peu ; c’est dans le quotidien qu’il puisait son inspiration, tordant les faits et les images pour en tirer des vers rythmés et souvent hypnotiques.
En 2022, le Marché de la poésie de Paris, pendant lequel j’avais souvent rencontré Pierre à partir de 2016 sur le stand luxembourgeois, a décidé de mettre à l’honneur la poésie luxembourgeoise. Pour des raisons de santé, il était impossible à Pierre de faire le déplacement. Je me suis donc chargé de traduire plusieurs poèmes et de les lire, pour le représenter. Ils ont paru plus tard dans la revue en ligne Catastrophes. Jean Portante aussi lui a rendu hommage en lisant plusieurs de ses propres traductions de poèmes. C’était une grande responsabilité. Je me souviens d’avoir passé deux heures au jardin du Luxembourg, le matin du jour de la lecture sur la scène du Marché de la poésie, à apprendre par cœur le poème qui conclura cet article maladroit, ainsi que sa traduction en français. Une expérience importante aussi pour véritablement se plonger au cœur de ses vers, pour en digérer toute la lumière, puisque ce poème parle de lumière.
Il y aurait tant à écrire encore. Pierre et moi avons bien entendu échangé régulièrement des nouvelles, après la parution d’Always the Many, Never the One. Des circonstances personnelles ont fait que n’ai pas pu, comme il était prévu, me rendre à New York pour le voir. Mais il reste toujours présent. Ce que j’ai appris de lui, c’est l’ouverture d’abord. L’ouverture à toutes les écritures, tous les styles, surtout ceux auxquels on n’est pas habitué. Il faut aller voir ailleurs pour écrire ici. D’où son appétit pour le nomadisme, tant réel que poétique. Aller voir aussi, et pratiquer, la traduction. Son engagement pour la traduction de Paul Celan en anglais est exemplaire. Mais je me souviens aussi de son insistance à rappeler que les cours d’écriture créative qu’il donnait à l’université étaient d’abord des cours de traduction. Toujours aller chercher ailleurs, hors de sa zone de confort. Je retiens aussi son engagement sur les questions écologiques et contre les dérives autoritaires gouvernementales aux États-Unis. Le pouvoir des mots, aussi. Utiliser les bons, les peaufiner, travailler, toujours. Car avec le choix de la poésie vient aussi une grande responsabilité, quelle que soit l’audience qu’on touche. Pierre avait aussi cette droiture totale qui lui faisait placer très haut le métier de poète. Parfois, on rencontre des personnes dont le départ bouleverse autant que celui des membres de sa propre famille. Tu en faisais partie. Merci, Pierre.
It is still night,
the words as yet as few
as there are lights
on the opposite shore
All shores are opposite
— but opposite what?
My eyes, no — they have to be in
my eyes for me to see,
they are opposite the night
and touch, the lights
are the night.
*
Dans la nuit calme,
les mots désormais aussi rares
que les lumières
sur la rive opposée
Toute rive est opposée
— mais opposée à quoi ?
Pas à mes yeux, non — elle doit être dans
mes yeux pour que je voie,
elle s’oppose à la nuit
et au toucher, les lumières
sont la nuit.