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mardi 9 décembre 2025

Ai habité ici

Déjà hantée par les fantômes de la mémoire dans un précédent ouvrage évoqué ici même, Pauline Catherinot continue de faire son miel poétique de souvenirs, de fragments mémoriels, de choses qu’on oublie ou qui restent à jamais gravées dans nos têtes. À première vue, le recueil se présente comme un ensemble de poèmes qui suivent une certaine J en maison de repos, dans « le couloir des Passiflores », « parce que y avait pas de place ailleurs ». « orteils se raidissent / entrent dans la peau / orteils se mélangent » : la déchéance physique est décrite, mais avec — comme toujours chez la poétesse — une vraie pudeur, « inscrite dans les années ». Cependant, « dans le cerveau — au loin — c’est autre chose », et voilà J fringante dans sa tête, au point qu’elle « rêvera des ailes des vulcains », qu’elle se dédoublera pour se séparer « de sa copie conforme dans le couloir ». « suis vieille mais suis pas folle », explique J, pour qui « le mot vieux / dépasse les âges / entre le troisième et le quatrième / il y a l’expérience ». À première vue, donc, une chronique du grand âge enfermé dans un établissement spécialisé ; un livre presque documentaire, puisqu’on y parle de « structure » ou de « personnel ». Mais l’écriture de Pauline ne saurait rester aussi terre à terre. La quatrième de couverture, qui situe J « peut-être dans le blanc de la page ou derrière une porte jaunie par le temps », met la puce à l’oreille. Cette femme qui s’évade dans sa tête loin de ce « corps carcasse-déchets », qui « s’accroche aux secondes comme si c’était la paroi », se pourrait-elle qu’elle soit un symbole, une allégorie ? Cette « chose humaine — ballotée — d’un point à un autre », que nous dit-elle de nos abandons, de nos doutes, de nos compromissions, de nos liens qui se distendent à notre insu et parfois intentionnellement ? Fouillant son rapport… notre rapport à la mémoire, en moins de 50 pages, la poétesse nous tend un miroir où le reflet n’est pas forcément plaisant. À chacun et à chacune ensuite de « Vider son armoire — Naphtaline ».

Pauline Catherinot, Ai habité ici, éditions Lanskine, ISBN 978-2-35963-166-1


Un poème en extrait audio :

mardi 8 novembre 2022

Et les regarder les fantômes

Tout commence avec l’indication « Allegro. Maestoso. » Déjà les mélomanes auront la puce à l’oreille et penseront à un accompagnement symphonique, impression qui se concrétisera sans équivoque avec le troisième mouvement du recueil, « In ruhig fliessender Bewegung » : nous sommes ici sous l’égide de Mahler, et plus précisément dans les notes de sa deuxième symphonie. Du reste, l’autrice le mentionne dans un appendice en forme de « piste cachée » à la fin ; c’est que si la poésie de Pauline Catherinot ne se livre jamais tout entière, navigant souvent entre non-dits et suggestions, le lien avec la musique du compositeur autrichien revêt une importance particulière qu’il convient de ne pas négliger. À commencer par le surnom de la partition, « Résurrection », qui met en tête des pistes d’interprétation de ce texte court et puissant. « (Et) L’enfouissement. On se cache derrière des milliers de peaux. On laisse les entrailles pourrir. On la bouffe dans les congélateurs — cette existence » : chacun des fragments en prose poétique commence par ce « (Et) » incantatoire, suivi de phrases denses, hachées, à maintes reprises brisées par une ponctuation alternant entre points définitifs et tirets suspensifs. On y saute d’une idée à l’autre, comme si la mémoire — après tout, il est bien question de fantômes — fournissait des souvenirs incomplets, qu’ils soient refoulés en raison de leur violence ou tronqués par le passage des années. « Les araignées entre — Contre — Je n’ai pas le — C’est du granite qui — Jambes tremblent. Pas de point d’ancrage. » Dans ce livre où tout vacille se trouvent matérialisées tant la difficulté à vivre avec le passé que l’influence de celui-ci sur le présent, même lorsque cela relève d’un mouvement inconscient. Pauline capture les hésitations et les cahots du cerveau avec une langue fortement orale, dont on devine qu’elle se déploierait de façon furieusement complémentaire dans une lecture intime à haute voix. Et cela même si l’« On finit par — Douter du je, douter du il, douter du verbe lui-même ». La bande sonore de résurrection de Mahler apparaît dès lors comme un support à l’errance avec les fantômes du passé, pour coûte que coûte construire, malgré la difficulté de la tâche. L’ensemble laisse aussi entrevoir un film expérimental fantasmé (c’est le cas de le dire, au vu du titre), puisque la poétesse parsème son texte de « cuts » cinématographique. L’objet poétique, entre sombreur des réminiscences et corporalité (« Ça se situe entre les côtes. Le corps qui lutte et se — On ouvre les paumes »), se lit comme en se réveillant d’un rêve à la fois stimulant et angoissant, dans cet état un peu second d’avant la conscience.

Pauline Catherinot, Et les regarder les fantômes, La Boucherie littéraire, 48 p., ISBN 9791096861538