De sa précédente incursion dans la poésie jeunesse, Yves Boudier semble avoir de tellement bons souvenirs que le revoilà embarqué dans un livre pour les petits… mais aussi, cette fois, pour les ados et les grands. « De nos jours, le smartphone, l’ordinateur, la console… les objets qui nous entourent, les lieux, les choses que l’on aime et les sentiments que l’on partage, créent les variations que chante toujours notre lyre, redonnant la parole aux mots oubliés dans la tourmente du siècle », nous dit le poète dans un court avant-propos. Il se lance donc dans un inventaire (à la Prévert, pourquoi pas ?) des termes de notre époque — avec ses modes, ses addictions, ses manies — dans un format récurrent de deux pages en vis-à-vis. La première relève du genre de ce que l’on pourrait appeler le recueil dont vous êtes le poète, en clin d’œil aux livres dont vous êtes le héros. D’abord, le mot qui servira au poème, suivi de la mention « n’est pas… » et de plusieurs lignes à compléter par lecteurs et lectrices en veine de poésie énumérative. Puis la mention « … c’est une lyre », pour bien marquer le fait que la poésie émane aussi des objets d’un quotidien banal ou branché. Enfin, la place pour une citation « à trouver ». Bon prince, l’auteur, sur la deuxième page, se plie à l’exercice. Il décortique ainsi lui-même en vers le téléphone, l’ordinateur, la série, le manga, le piercing, les expressions « en mode » ou « genre ». Voyons ce que cela donne pour une célébrité langagière du moment : « Du coup… / n’est pas donc / n’est pas ergo / n’est pas alors / n’est pas après / n’est pas soudain / n’est pas pourquoi / n’est pas si bien que / n’est pas finalement / n’est pas en conséquence / n’est pas si je comprends bien / … c’est une lyre ». Rappeler des mots moins utilisés mais pertinents, capturer la beauté de la langue dans sa diversité, voilà un noble but qui procure assurément poésie simple, mais efficace. La citation est de Montaigne : « Le jambon fait boire Or, le boire désaltère Donc, / le jambon désaltère ». On le voit, c’est avec une belle dose d’humour et d’ironie, sans condescendance aucune, qu’Yves se livre à l’exercice qu’il propose. À la fois semblable à un cahier de coloriages pour adultes — pour le délassement qu’il procure — et à un manuel d’atelier d’écriture avec des enfants, ce petit livre suscite habilement la poésie en captant l’air du temps.

Yves Boudier, Poèmes pour Qui (aime encore lyre), éditions Lanskine, ISBN 978-2-35963-169-2