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mercredi 17 décembre 2025

Les Polders de l’automne 2025

L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

D’abord, plaisir de retrouver l’écriture de Julien Boutreux, il y a quelques années hyperactif en poésie (recueils, publications en revue, revuiste même avec Chats de mars…), mais qui s’était fait beaucoup plus rare ces derniers temps.

Envie d’entendre tout de suite un extrait de Neurones miroirs ? En lecture audio, le poème « hommes approximatifs » :

Dans ce livre qu’il dédie « Aux ombres », le poète — ou son alter ego — avoue : « j’ai traversé tellement de miroirs que je ne me rappelle plus le pays d’où je viens ». Et « cette autre peau jour après jour revêtue » l’habille de façon plus mélancolique que ses précédents ouvrages, de façon plus sage peut-être aussi, presque sans la mordante ironie qui souvent s’emparait de ses vers. En toute « xénophilie » (titre d’un des premiers poèmes), il procède « par torsions successives » pour se comprendre lui-même en épiant autrui : les neurones miroirs, ce sont ces cellules du cerveau qui s’activent lorsqu’on effectue une action et lorsqu’on observe ladite action réalisée par une autre personne. Pas étonnant, dès lors, que le « je » poétique ici rapidement s’adresse à un « tu » (« encore une fois je dis ton nom / toujours pareil / cette même chose qui vient / qui afflue / qui affleure »), puis bascule vers le « nous » (« ces ciels accidentels / sous lesquels nous marchions sans fatigue »). Courts poèmes et longues proses alternent, des alexandrins pointent leur nez à un moment (« cet univers est clos cet univers est songe »), tandis que l’énigme de l’existence se matérialise dans une acmé poétique en forme de vingt et une charades définissant un être ou une chose, sans que la solution soit donnée (s’il y en a une…) : « mon tout est semblable au songe d’une pierre », « mon tout parle à tout le monde », « mon tout n’est pas ce qu’il n’est pas ». Difficile travail que celui de l’introspection, même aidée par l’observation des autres. « j’espère vivre encore mais j’ignore pourquoi / je ne crois en rien de particulier » : Julien Boutreux s’épanche, observe « les possibles réduits à quelques centimètres carrés de babillage ». Contre la technolâtrie, avec l’humain, il propose la poésie, quand bien même celle-ci n’apporterait pas toutes les réponses escomptées.

Julien Boutreux, Neurones miroirs, no 207 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-617-2

 

Envie d’entendre tout de suite un extrait de Plein les poches ? En lecture audio, les poèmes « Fensch » (puisque ce site est rédigé au grand-duché de Luxembourg 8^) et « Printemps » :

Ensuite, plaisir de rencontrer une écriture nouvelle (c’est aussi à ça que servent les Polders). Annie Hupé, pour cela, a des lettres Plein les poches. Dans la sympathique tradition de l’abécédaire poétique, elle propose des textes guillerets et enjoués pour chaque lettre, jouant d’assonances, d’allitérations et de sonorités pour composer un dictionnaire amoureux de la langue et du monde, « journal mirifique ou proverbe » : « Fortiche ! quel jeu de vingt-six cubes promet / donjon en Espagne, vide brahmanique confit, / voyage bluffant, steamer ou jonque de Chine ? » On sautille ainsi du « Bal fantasmagorique » de « Chagall » à une biographie en poème de « Dubuffet », d’une description de l’« Écriture » (« Je m’inquiète devant la besogne fixée, / j’évoque une phrase, compte : bavardage, flon-flon ! ») à un reportage sur le marché de « Wazemmes » (« poétique d’agape / tu confonds légumes, herbes, épices que je veux »). Si l’éclectisme des sujets frappe, la légèreté des vers marque également ; d’ailleurs, à « Légèreté », on peut lire : « Je veille, chiffon poétique, sauts et gambades / bavochant un motif poli, jargon d’un maquis / d’une jachère bigarrée qui se dévoile, parfume / un parc afghan quand un mot bas fait la java. » Le ton qu’adopte Annie Hupé, les télescopages de vocables, la ponctuation espiègle évoquent un réjouissant exercice de style sous la contrainte et sous l’égide de Queneau ou Perec. On sourit souvent, comme à cette évocation du « Cou » : « Hampe d’ivoire, tige si flexible qui joint / le chef au buste, vite supprimée dès qu’un juge / évasif triomphe de la joie, l’abrège en cinq sec. » Alors, avec la poétesse, « Buvons jusqu’à plus soif maints longs jours chauds », et ne boudons pas le plaisir de l’alphabet. « Bonheur régressif validé. »

Annie Hupé, Plein les poches, no 208 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-618-9

mardi 9 décembre 2025

Ai habité ici

Déjà hantée par les fantômes de la mémoire dans un précédent ouvrage évoqué ici même, Pauline Catherinot continue de faire son miel poétique de souvenirs, de fragments mémoriels, de choses qu’on oublie ou qui restent à jamais gravées dans nos têtes. À première vue, le recueil se présente comme un ensemble de poèmes qui suivent une certaine J en maison de repos, dans « le couloir des Passiflores », « parce que y avait pas de place ailleurs ». « orteils se raidissent / entrent dans la peau / orteils se mélangent » : la déchéance physique est décrite, mais avec — comme toujours chez la poétesse — une vraie pudeur, « inscrite dans les années ». Cependant, « dans le cerveau — au loin — c’est autre chose », et voilà J fringante dans sa tête, au point qu’elle « rêvera des ailes des vulcains », qu’elle se dédoublera pour se séparer « de sa copie conforme dans le couloir ». « suis vieille mais suis pas folle », explique J, pour qui « le mot vieux / dépasse les âges / entre le troisième et le quatrième / il y a l’expérience ». À première vue, donc, une chronique du grand âge enfermé dans un établissement spécialisé ; un livre presque documentaire, puisqu’on y parle de « structure » ou de « personnel ». Mais l’écriture de Pauline ne saurait rester aussi terre à terre. La quatrième de couverture, qui situe J « peut-être dans le blanc de la page ou derrière une porte jaunie par le temps », met la puce à l’oreille. Cette femme qui s’évade dans sa tête loin de ce « corps carcasse-déchets », qui « s’accroche aux secondes comme si c’était la paroi », se pourrait-elle qu’elle soit un symbole, une allégorie ? Cette « chose humaine — ballotée — d’un point à un autre », que nous dit-elle de nos abandons, de nos doutes, de nos compromissions, de nos liens qui se distendent à notre insu et parfois intentionnellement ? Fouillant son rapport… notre rapport à la mémoire, en moins de 50 pages, la poétesse nous tend un miroir où le reflet n’est pas forcément plaisant. À chacun et à chacune ensuite de « Vider son armoire — Naphtaline ».

Pauline Catherinot, Ai habité ici, éditions Lanskine, ISBN 978-2-35963-166-1


Un poème en extrait audio :

mardi 25 novembre 2025

Tardigrades et intrigues. Nos Quotidiennes

« la poésie est le serment de se taire dans toutes les langues ne dépend que de nos capacités ———— aratoires » : peu après le milieu du recueil, Étienne Vaunac livre une sorte d’art poétique pour celui-ci. Alors qu’on attendrait « oratoires », l’auteur ancre sa prose poétique dans le sol, changeant une lettre et dévoilant par là le soin qu’il a de célébrer le vivant issu de la terre et de la Terre. Dans le titre de ce deuxième opus du poète aux éditions Épousées par l’écorce, il est en effet question de tardigrades, tandis que le premier (qui a fait l’objet d’une recension ici même) titrait sur des ptérodactyles. Constance, donc, dans l’évocation d’animaux étranges, l’un disparu, l’autre extrémophile. La syntaxe relaie l’étrangeté (« le poème proclamera la divergence des mots vers la phrase ») en adoptant des coupures matérialisées par de longs tirets, qui divisent les phrases et leur confèrent une ambiguïté certaine. « Vus ———— sous un certain angle les érables de la route se chevauchent pour n’en ———— former qu’un seul ———— des tipules jaillissent des antres tout autour de ———— la place de leur sourire ils volent au ras des mûres enjambent les terrasses correctes ———— du soir de la nullité de leur sourire ———— les images ne te retranchent que de l’effacement du monde (je ———— à somme nulle) mais bavarde est la tuile » : il y a ici plusieurs possibilités de lecture, de ponctuation, qu’Étienne Vaunac se refuse d’imposer ; s’il impose quelque chose, c’est le rythme, le halètement d’une certaine urgence de la découverte, pour « traquer la moindre sauvagerie tout au fond de l’attitude ———— naturelle ». Ambigus aussi, ces « tu » qui, accordés souvent au féminin, parfois au masculin, laissent penser autant à un être aimé qu’à la multitude des êtres vivants, aimés eux aussi. Les poèmes, divisés en trois parties, forment une sorte de journal allant d’un mercredi à un vendredi. Ils capturent des instantanés dans un lieu qui se dévoile au fil des pages. « sur le rebord de la fenêtre la coriandre met la cuisine à l’abri », et on s’imagine dans une maison isolée en bordure de forêt montagnarde, guettant les signes animaux et végétaux, observant « la neige [qui] découvre notre présence dévouée dans les séracs ». La force des images s’impose lentement, même si « toute l’aise veut nous sauter à la gorge ». Car il y a dans Tardigrades et intrigues un certain malaise aussi, peut-être bien celui de la sidération devant l’inexorable (même si le mot « exorable » vient se glisser dans un poème !) extinction de tant d’espèces dont les noms sont ici mentionnés. Oui, il doit y avoir de cela : « le terrible est le dicible de la terre ». Parfois teintée d’amour libérateur (« La naphte de tes seins porte loin ses crocs » — notons le féminin, employé jusqu’au xixe siècle, ancrant le texte dans une tradition classique), cette mélancolie se ressent aussi dans les photos d’installations de Chiharu Shiota qui accompagnent le texte. Éphémères collections d’objets du quotidien reliés par des fils, celles-ci amplifient le sentiment de sidération devant une nature à la diversité chancelante. Et la prose poétique de chanceler aussi, avec encore un espoir ? Oui, « l’innommable nous basculera du côté de la vie ».


Trois poèmes en extrait audio :

lundi 24 novembre 2025

Retiens La Guerche

Quand Patrice Maltaverne parle de son enfance à La Guerche-sur-l’Aubois, il ne le fait pas dans une grande histoire familiale aux pages lyriques et sentimentalistes. Au contraire, il utilise le genre du fragment court, adopte une langue très factuelle — relative surprise quand on connaît sa poésie, évidence quand on a fréquenté son activité d’éditorialiste du poézine Traction-brabant pendant deux décennies —, trousse des saynètes à l’humour nostalgique. « J’ai du mal à imaginer que ces choses hétéroclites deviendront poussières, qu’elles appartiendront à un monde perdu » : il n’est donc pas trop tard pour raconter la petite ville, pour évoquer une époque qu’il faut bien qualifier aujourd’hui de révolue. Ainsi des usines : « De nos jours, ces drôles de bâtiments, proches de la verdure, se fondent davantage dans le paysage pavillonnaire. Le lys aurait-il couché l’assommoir ? » Sur ses « petites guibolles, vraies asperges en bottes », le jeune Patrice arpente le territoire entre l’école et l’église (« Nous ne respectons rien ni personne, petit Jésus compris »), marche dans les rues, joue au flipper, et « quand la boîte se met à tilter, c’est reparti pour un tour de boules illuminées ». Cette traversée de l’« ombilic de l’enfance » apaise par sa modération (la bande de copains s’essaie bien au tir en forêt, brisée dans son élan par le garde champêtre, mais pas au point de faire les quatre cents coups sans cesse), réjouit aussi par ce qu’elle porte de désir d’ailleurs, par ce qu’elle laisse transparaître d’une vocation de poète en devenir : « Destination la multitude ! » À peine cent pages, rehaussées par les illustrations colorées du complice depuis cette époque Patrice Viguès — lequel a décoré plusieurs lieux publics de La Guerche-sur-l’Aubois ! —, et nous voici au cœur d’une enfance « pas si ordinaire », narrée sans pathos ni atermoiements, avec une concision qui renforce l’émotion. « Nous avons toujours cru aux tunnels permettant de s’évader de l’immédiat » : au bout du tunnel, cet ouvrage, dans la lumière des souvenirs.

Patrice Maltaverne, Retiens La Guerche, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9589101-2-9


Un fragment en extrait audio :

mercredi 19 novembre 2025

Au clair de l’ombre

Il est des passeurs dont l’infatigable travail de mise en valeur des autres porte quelque ombrage à la reconnaissance de leur propre production, pourtant de qualité. C’est un peu le cas de Dom Corrieras, enthousiaste poétique pour le blog Le Bordel des poètes, organisateur hors pair de rencontres poétiques, en Lorraine entre autres (« Lorraine mon cœur / Souffle court vieux chaudron / Par Trois Frontières j’arpente / Cambrousse tes pentes vaux et monts / Rabâchant le chant du mal aimant »)… parmi bien d’autres casquettes. Dans son dernier opus, Au clair de l’ombre, il fait le grand écart entre enfance et âge mûr, dans d’inventifs et joyeux poèmes où, parfois, les regrets se manifestent, la mélancolie s’installe : « Ne serait que le souvenir / de l’infini roulis de la mer / dans l’anse de Porto / mer qui roulait ses galets / ressassait mes regrets / ourdissant mon chagrin ». Émerveillement devant une vie accomplie pourtant (« Quand j’étais tout petiot / J’étions déjà si grand devant l’immensément ! ») au moment où « Dame Crevure / tocsin en sourdine se pointe et sourit / triant d’avance mes restes mes débris ». Mais c’est qu’il ne va pas se laisser happer si facilement, Dom, « Lui qui naît à la nuit / Qui piétine les heures / Titube dans l’ellipse ». Il y a dans ce recueil l’urgence de retrouver l’enfance, mais aussi de faire un sort aux tracasseries qui empêchent une vie où la poésie ne serait pas centrale. Si les frères humains sont évoqués — émouvant hommage aux amis à la fin, beau poème bourré de références dédié à l’ami Claude Billon —, le poète ne dédaigne pas les autres êtres vivants et leur prosopopée, que ce soit ce « bon vieux chêne sous la tramontane » qui assiste à une partie de jambes en l’air contre son tronc et qui la commente, ou bien le hérisson qui traverse pour se voir écraser par une voiture : « dites adieu faites une croix sur mon héritage / dans le bel âge ma dernière heure y sonna ! ». L’homophonie approximative humoristique ce cette autoépitaphe donne le ton de cet ouvrage jovial, malgré les pointes de mélancolie mentionnées précédemment. Espiègle, Dom ne se prend pas au sérieux. Il arpente les sentiers de la langue « emmi l’obscur des forêts » pour en rapporter mots rares et précieux, expressions imagées et cocasses, un « grand hourvari des marées » aux vocables et aux sentiments généreux. Saviez-vous que « la pensée du tournevis / c’est comme le poireau qui pisse » ? Voilà qui est dit. Et puisque « Le souffle se perd la vie s’emmerde / De ne plus pouvoir s’émouvoir s’imaginer », le poète continue, vaille que vaille, de s’émouvoir et d’imaginer. Tout comme de son travail de passeur, on lui en est bigrement reconnaissant à la lecture.

Dom Corrieras, Au clair de l’ombre, « pas d’éditeur connu à ce jour » (et si un était intéressé, on fera suivre !), recueil confectionné à la main et disponible auprès de l’auteur


Deux poèmes en extrait audio :

vendredi 14 novembre 2025

Orphant. Gélugraphies

Les éditions Épousées par l’écorce — dont on a discuté le nom et le format des livres dans une première chronique sur ce site — publient deux nouveaux recueils élégants associant art plastique et poésie. Dans celui-ci (le second sera évoqué plus tard), les Gélugraphies de François Génot, apprend-on au début, ont été réalisées par une température de −3 °C. Disposés avec générosité dans l’ouvrage, ces « dessins à l’encre gelée », tout en volutes et en courbes imbriquées, s’accordent parfaitement avec la relance de la règle de la tierce rime que Guillaume Artous-Bouvet a souhaitée dans Orphant. « Agénè / -se du seuil : / abroge orangeraie. // Abroge ambre du fruit, / à ciel jaune : / abrogeant. // Abrogeante âpreté / de ciel même : / infanté » : ainsi commence le texte, délivrant dès son entame une langue incantatoire qu’engendrent césures, allitérations, assonances, homophonies… Les vocables se déploient comme les courbes des dessins progressent, dans un mouvement perpétuel où chaque phonème évolue par modifications successives, tel un thème musical qui aurait atteint le stade du développement dans la forme sonate. Au cœur de cette langue virtuose, mais qui pourtant revêt par endroits des atours balbutiants, se trouve l’enfance : l’enfant poète — ou le poète retombant en enfance —, par la grâce d’Orphée, devient cet « orphant » du titre en composant cette succession de tercets. « Bleu famine », le ciel reviendra, insistant, quelques pages plus loin (« et de ciel et de ciel, et de ciel ») ; deux tercets du début cloront la partie en vers : le poète construit avec soin l’évolution de son texte, intrique les sonorités et les mots pour former un tout compact. Comme un bloc de poésie qui se suffirait à lui-même, où brûlerait le feu sacré : « Fraude feu de ton feu. / Un roux d’âtre, / à l’encan. » Plus que chercher à tout prix la signification, il faut se laisser entraîner par les syllabes, se laisser guider par la « Sœur saline suave / absentée : // sororant » de ces vers, contempler leur « Face d’effleurement », éprouver la « pourpre des soifs », « l’astreinte éreintée / par le sel ». Corps et végétaux s’y mêlent dans un presto musical rondement mené, au rythme rapide et régulier. Et quand survient, surprise ! cet ultime poème en prose après tant de tercets, où l’on retrouve quantité de mots et de sons déjà lus, l’on se prend à enfin respirer, pris qu’on était dans les rets d’un Guillaume Artous-Bouvet maestro des strophes. Le manque ne manque alors pas de s’installer : « Sel d’absence, cela. »

Guillaume Artous-Bouvet, François Génot, Orphant. Gélugraphies, Épousées par l’écorce, ISBN 978-2-9585528-3-1


Un extrait de l’ouvrage en audio :

vendredi 7 novembre 2025

Vint le grand récit

« Dans le puits des silences, je suis venue boire l’eau de la mémoire » : une Récitante se souvient, raconte « le temps des grandes barres ». De grandes barres qu’on découvre au fil du livre semblables à celles érigées dans nos actuelles banlieues — le terme figure dans le texte, point d’euphémismes ou d’expressions politiquement correctes ici —, avec même leurs noms fleuris qui cachent une réalité de béton : les Amaryllis et les Mûres. « On demande la Récitante dans le cercle de lumière ! » Et celle-ci s’avance, dans un avenir lointain ou proche, dans un monde qui pourrait être qualifié de postapocalyptique, pour mettre des mots sur la catastrophe advenue. En cela, Vint le grand récit relève tout autant des littératures de l’imaginaire (ces « vifs » qui apparaissent dans la « cage à poules de l’aire de jeux » peuvent faire penser par homophonie aux Furtifs d’Alain Damasio) que de la poésie, dont il emprunte la langue incantatoire, déployée amplement dans des poèmes en prose qui s’engendrent l’un l’autre. « Dans quel livre ancien, rouleau, grimoire, volume de peau, dans quel livre d’écorce s’écrit le grand récit. » Les pages du livre du passé se tournent, parlent de notre époque ou de celles qui l’ont amenée en pointant ses maux ; sont ainsi évoqués la migration économique au péril de la vie (« tu te contentais d’imiter le bruit de la mer que tu avais traversée avec des inconnus »), l’esclavage (« Les pères des pères de nos pères ont été importés, comme les oranges, les bananes et les dattes, les ananas plus rares et plus raffinés, les pères des pères de nos pères ont été importés avec les marchandises »)… « Qui parlera pour ceux qui se sont tus, pour celles qui se taisent, pour les bâillonnées des filatures, pour les soudeurs des chaînes de montage, pour celles et ceux qui montent les crosses des fusils qui seront retournés contre nous au premier mouvement de grève, qui parlera pour les morts, pour les vivants à moitié morts, les épuisés, les soumis, les aveuglés. » La Récitante bien sûr, son acolyte Pirogue aussi, qui porte en lui la rébellion devant le repli sur une identité fantasmée : « Oui je parle, je parle votre langue d’ici mieux que beaucoup qui s’enorgueillissent d’être nés ici. Et votre langue est la mienne, je n’en connais pas d’autres. Votre langue est mon berceau, votre langue est mon pays. » D’ailleurs, l’auteur et ses alter ego savent l’importance de la signification des mots : « Vous connaissez l’histoire de ce mot, bulldozer. Un surnom, celui d’un patron, de l’autre côté de l’océan, qui tuait ses esclaves récalcitrants à coups de poing, qui leur assénait une dose de taureau. » Les engins sont passés, ont rasé les barres. Arrive la guerre, adoucie dans le conte par des vers de Dante, Rimbaud, Thierry Metz, Paul Celan, Louis-Philippe Dalembert, entre autres. Michaël Glück, en somme, nous dit sa foi en la poésie pour l’avenir, pour le futur, après que les barres de béton auront disparu, lorsqu’une inéluctable nouvelle civilisation aura vu le jour. « Petits papiers, quelques vers, quelques lignes d’une prose inattendue, dans des langues venues de partout, poèmes de la rose des vents, murmures que vous ne pourriez arrêter. »

Michaël Glück, Vint le grand récit, éditions Le Réalgar, ISBN 978-2-491560-99-7


Le début de l’ouvrage en extrait audio :

lundi 20 octobre 2025

Verso de l’ombre

Philippe Colmant continue son chemin aux éditions Le Coudrier, y publiant avec Verso de l’ombre son cinquième recueil personnel depuis 2023 (certains ouvrages ont du reste été évoqués ici même ou sur D’ailleurs poésie). Les poèmes rassemblés dans ce volume, comme souvent chez l’auteur, découlent d’une interrogation aussi simple dans son énoncé que complexe dans la réponse qu’on peut lui apporter : que se cache-t-il derrière l’ombre ? La lumière ? Ce serait trop facile… trop manichéen, presque. Alors, Philippe rédige « Pour mieux soulever l’ombre / Et découvrir ainsi / Son mystérieux verso ». En compagnie de Camus, Shakespeare, Goethe, Rostand ou Hugo, qu’il cite au sein de son livre, il explore les contrées magiques des limbes et des faces cachées. « Qu’entrent les alchimistes ! » Il y a dans cette quête, bien évidemment, un aspect éminemment personnel : « Depuis toujours je vis / Au plus près de mon ombre, / Complice de mes pas, / Auxiliaire de vie, / Surréaliste calque / De ma réalité. » Un deuil, également : « Au chevet de mon père / Dont l’ombre décharnée / Fait comme un arbre mort », c’est « Comme si un printemps / Émergé de l’enfance / Pouvait verdir l’hiver ». Au verso de l’ombre, la vie éternelle peut-être (en poésie en tout cas), si l’on y croit ? Ou tout simplement le souvenir d’un être cher, le souvenir d’une jeunesse où, souvent, s’est plongé le poète dans ses ouvrages ? Rien n’est pourtant certain : « À quel baiser / Sourit la lune ? » Les questions demeurent sans réponse, tout comme parfois les réponses, sans questions. Si les vers sont réguliers, le plus souvent des hexamètres — quasi une marque de fabrique de l’auteur —, on observe que surviennent des longueurs différentes, par exemple des octosyllabes, voire des heptasyllabes, créant ainsi un rythme sautillant : « Les jours se suivent, s’accoudent / Avec la même lenteur / Au comptoir des habitudes / Où l’horloge du grand vide / Tic-taque dans les cœurs pleins. » À petits pas ou à grandes foulées, l’ombre fait donc l’objet d’une exploration en règle, au point même de se voir apostropher. « Mais si je t’interroge / Tu ne me réponds pas / Prisonnière à jamais / De ton vœu de silence » : las, il faut croire que le verso de la belle jouera toujours l’Arlésienne. Mais « À la patère des jours lents », l’auteur a accroché son livre, donné l’impulsion contagieuse d’une quête intérieure. « Je t’ai laissé un mot / Au verso de ton ombre. » À la lumière indécise, on le suit sur les traces de l’envers du décor, à la recherche de l’autre côté du miroir.

Philippe Colmant, Verso de l’ombre, éditions Le Coudrier, ISBN 978-2-39052-077-1


Trois poèmes en extrait audio :

mercredi 15 octobre 2025

Tentative de lutte contre l’infini quadrillage du monde

Entamer la lecture d’un livre de Thomas Pourchayre, c’est accepter de ne pas s’attendre à un genre précis, de ne pas exiger une délimitation stricte de l’acte d’écriture. Avec cette Tentative de lutte contre l’infini quadrillage du monde, l’auteur franchit même un pas supplémentaire dans cette direction, puisque cette « ode à la divergence » (je cite le sympathique envoi qu’il a rédigé sur mon exemplaire) pourrait tout autant être qualifiée de recueil de poèmes, de recueil de nouvelles ou de roman par fragments — entre autres. L’ensemble s’ingénie exactement à brouiller les pistes, pour ne pas faire du monde qui nous entoure un simple échiquier où noir et blanc alternent, monotones. Quatre-vingt-deux chapitres, appelons-les ainsi par commodité, développent ainsi chacun une historiette plus ou moins courte autour d’un thème commun : la porte. Cette « horde de portes », loin de s’en tenir à l’évident passage d’un endroit à un autre, s’attache plutôt à conter les « inégalités du chambranle », les entre-deux infinis qui font qu’on décide ou pas de rester sur le seuil. On y observe le monde scrupuleusement à travers le rectangle quasi magique de l’encadrement. Pas étonnant que figure à la fin, dans un collage conclusif, le « rectangle des Bermudes »… Surréalisme et fantastique font bon ménage dans ces micronouvelles toujours bien troussées, écrites avec précision et entrain. « On dit que la porte parlait, avant. D’une belle voix de chêne, la fibre épaisse et sablée » : bien sûr, la porte s’invite au bal des personnages loufoques, tout comme l’obscurité elle-même, ou cet homme dont le testament est explicite : « Ses copains dégondèrent la porte sur rue et la porte sur jardin. Ils en firent le couvercle et le fond de son cercueil, le premier peint en blanc, le second en noir. » En réduisant petit à petit les filets de lumière qui filtrent à travers plusieurs portes successives, on obtient « un rayon de soleil tout frêle, tout seul et miraculeux ». Tentative de lutte autoproclamée, ce livre est presque aussi une tentative d’épuisement — il regorge de références littéraires, évoquons donc Perec ! — du thème de la porte : « Balayer devant sa porte, quand il y a un paillasson, c’est comme frotter deux hérissons dos contre dos. » Méticuleux dans son style, Thomas glisse également quelques mots désuets (« Va fumer ta sale cigarette dehors ! qu’elle a jaspiné ») et surtout des termes bien lyonnais (« les sicotis familiers de la cuisine », « Six mois de spectacle bien canant au bas mot »), comme pour ancrer dans un terroir ses portes qui pourraient au fond être universelles. Un « Discours du dictionnaire » arrive d’ailleurs à la fin d’un fil narratif intercalé entre les 82 chapitres ; celui-ci, tout en encadrés typographiques, voit un radar interpeller lecteurs et lectrices sur leur localisation. Mais celle-ci ne saurait être précise, les seuils sont aussi faits pour ne pas être franchis, les portes sont aussi faites pour être collectionnées : « Et je profite de ce qu’elles sont libres de gonds pour les entraîner à se tenir droites toutes seules », nous dit un personnage. On est naturellement tout disposé à valider cette tentative de ne pas réduire le monde à la simplicité, grâce à ce drôle de volume. « Il se trouve ainsi des êtres pour s’adonner à des missions étranges et à des ouvrages obstinés, desquels il ressaute des jouissances troubles, peut-être pas si infimes, sur les rivages des joies et des plaisirs communs. » Bel autoportrait de l’auteur.

Thomas Pourchayre, Tentative de lutte contre l’infini quadrillage du monde, éditions Abstractions, ISBN 978-2-37792-197-3


Les « chapitres » 11 et 59 en audio :

jeudi 18 septembre 2025

Lésion suspecte au niveau de l’ego

Dans son avant-propos, Franz Griers situe le genre de son livre entre « tirade fragmentée », « brèves de comptoir, mais à table », « aphorismes noyés » et « transcription d’éclairs (de génie) ». Il est vrai que ce petit opus échappe aux classifications rigides, même si, en définitive, on peut le voir comme un long monologue qui aurait tout à fait sa place sur une scène de théâtre. « À vrai dire, je cherchais quelqu’un et c’est tombé sur toi » : le narrateur, dans un bar, s’accroche à un inconnu (on l’imagine), engage le dialogue. Il passe en revue ses vies professionnelle ou sentimentale, des « Questions générales d’actualité », des nouvelles de sa santé ou des considérations philosophiques, dans un réjouissant vidage de cerveau peut-être à visée autothérapeutique : « Excuse-moi de te mettre mal à l’aise, mais pour une raison que j’ignore, tu parviens à me faire dire ce que j’ai sur le cœur par ta simple présence. » Alors, bien sûr, comme souvent dans une conversation à sens unique, on trouve des phrases toutes faites, des banalités et des poncifs (« que me soit décernée la Palme d’or du lieu commun » — au moins y a-t-il de l’autodérision !), qui au début de la lecture peuvent agacer les non-piliers de bar. Mais l’auteur est malin. Se glissent les fameux aphorismes (rappelons que la maison d’édition est connue pour une collection qui leur est vouée) : « L’énergie consacrée au jugement d’autrui tarit la capacité d’autocritique » ; « L’autosatisfaction est-elle une énergie renouvelable ? » Les punchlines également : « Au small talk, préférons la big vision. Je vais poster cette phrase sur LinkedIn sans préciser à quoi je fais référence. Ce soir avant de me coucher, je compterai les likes et les commentaires lyriques en ricanant. » Dans le fond, ce livre est aussi une ode aux relations réelles, même percluses de banalité, dans un monde de plus en plus virtuel. Mais dans ce verbiage aviné et fort nourri de spleen perce aussi une véritable lucidité sociale, voire sociologique, lorsqu’on lit que « le rapport d’oppression a envahi nos liens sociaux comme une gigantesque mycose, jusque dans les plus banals recoins du flirt ». « Quelle dénonciation demeure possible une fois le langage et les images désinfectés ? » : c’est donc sans chichis et sans pincettes, sans euphémismes et sans périphrases que le narrateur assène des vérités mais invite dans le même temps à la réflexion. Tout en restant concis (74 pages) et en préservant vaillamment l’humour (« L’adolescence pathologique semble avoir remplacé l’âge adulte. L’humour est une des victimes collatérales de cette mutation. »), qu’il soit grivois, subtil ou tiré par les cheveux. L’équilibre est instable, mais fascine comme si tous les doutes et toutes les fragilités d’une génération défilaient.

Franz Griers, Lésion suspecte au niveau de l’ego, Cactus inébranlable éditions, ISBN 978-2-39049-121-7


« Éléments accablants » en extrait audio :

jeudi 4 septembre 2025

À la marge

Elle est « trop vive, trop brûlante, trop affamée pour [s]’arrêter », Catherine Andrieu. Et cette « urgence tatouée dans les os » lui fait publier déjà une dizaine de livres cette année. Une production qu’on ne peut chroniquer en permanence, ce qui oblige à faire des choix. Dans sa bibliographie abondante, ce petit recueil a pour lui, entre autres, la concision : dix-sept poèmes — précédés d’un avant-propos — qui résument bien la poétique et la pratique de l’autrice. Dès le début, on y retrouve cette « faille [qui] s’ouvre sous l’azur docile », cette impulsion venue d’un manque, d’un deuil, d’une tristesse qui, souvent, est le point de départ de son écriture. « L’amour se fait crime, / l’adoration devient meurtre, / un baiser arraché à la mort » : les marges évoquées par le titre révèlent des personnages sans cesse sur le bord du gouffre (« des bouches figées écoutent / sans entendre le gouffre des femmes »), où il convient cependant de ne pas tomber. « Nous sommes toutes des monstres », insiste la poétesse, et son poème dédié aux femmes dépasse, on le sent, l’accord féminin pour englober l’humanité. D’un asile psychiatrique, depuis l’Ukraine en guerre, « dans le patio aux citronniers agonisants », elle s’attache à donner voix à celles et ceux qu’on délaisse ou que tout simplement on ne voit pas. Elle qui souvent propose des vers volubiles, parfois un flux de paroles quasi inarrêtable, se fend d’images nettes dans leur brièveté : « L’Amérique saigne en contrejour ». Au fil des poèmes, la métaphore du train se taille une place de choix, même s’il part à l’occasion « trop tôt / vers des destinations qu’on ne nomme plus ». Le monde décrit n’est pas bien beau, tout de même : « L’or se fane dans les vitrines, / les miroirs avalent les visages, / et le vent n’emporte que ce qui ne pèse rien », car « nul ne paie ce qui ne se vole pas ». L’optimisme n’est certes pas présent, mais le désir de tendre le micro aux personnes oubliées par une société qui les écrase est bien là, « et sous nos cils, le feu danse encore ».

Catherine Andrieu, À la marge, éditions Unicité, ISBN 978-2-38638-226-0


Le poème VII en extrait audio :

mardi 19 août 2025

Vacarmes contenus

Au recueil, la parole d’Emmanuelle Rabu est rare, et d’autant plus précieuse qu’elle est toujours peaufinée avec passion. La poétesse connaît les mots, les aime… et ils le lui rendent bien. Dans ce nouvel opus paru chez les sympathiques Lisière éditions, elle fait le choix des « leitmotivs lancinants », constate Lambert Schlechter en quatrième de couverture : de fait, tout le livre semble se balancer comme une voiture sur les rails d’un chemin de fer, en hexamètres réguliers, éternels cahots d’un voyage dans le temps autant que dans l’espace. « Nous sommes dans le train / Je rassure Grand-père / la vitre peut s’ouvrir / l’air est frais, vivifiant » : le grand-père a été rescapé du camp de Mauthausen ; le voyage en TGV de sa petite-fille, à notre époque, fait ressurgir des « mémoires grimoires », mélange les décennies et les situations (les fenêtres d’un TGV ne s’ouvrent pas, le glissement est subtil). Un soldat apparaît-il dans cette atmosphère singulière ? « mon grand-père a terreur ! », s’écrie la narratrice… mais ce ne sont que les fantômes du passé qui s’incarnent dans le présent : le militaire a « les lèvres pleines / des piercings aux sourcils ». Les « Photons des entités », rayonnant telle la « Jaunisse du colza », remontent le temps à la vitesse de la lumière, embarquant passagère et lectrices ou lecteurs sous le « cathéter caténaire ». On revit le temps des amours : « Le désir est levain / Redeviens boulanger ! » ; on crie au temps des douleurs : « J’ai mal à la torture / aux plaies rougies des fers ». Un moment, on pense, dans ce mélange tourbillonnant d’époques, que le grand-père est encore là. Et pourquoi pas, puisqu’« il est vivant / quatre-vingts ans plus tôt » ? « Plus de Wifi à bord », il faut se replier sur le carnet où noter cette petite histoire dans la grande Histoire, sous les yeux d’un contrôleur omniprésent et un tantinet curieux. « Monstres tapis, les non-dits » révèlent peu à peu les contours d’un voyage où deux siècles se télescopent. Mais l’amnésie guette, semble à la manœuvre dans la motrice : « Nous arrivons en gare / Terminus de ce train / Oubliez tout à bord ». La petite-fille a-t-elle exorcisé les démons de l’hérédité ? Que reste-t-il encore des blessures d’antan dans les âmes biberonnées à l’instantanéité ? Emmanuelle Rabu illustre son livre avec des photos en noir et blanc retravaillées, dont les détails en apparence anodins trouvent leur signification profonde dans les mots qu’elle sème sur les voies. Demeure, également, ce qui pourrait constituer un lancinant leitmotiv sous-jacent : « Que vaut un être humain / pour les foudres de guerre ? »

Emmanuelle Rabu, Vacarmes contenus, Lisière éditions, ISBN 978-2-9586475-5-1


Deux poèmes (13 et 14) sur les quarante en extrait audio :

mercredi 30 juillet 2025

Signé No-one : celle du non

À l’origine de ce recueil se trouve le fascinant poème d’e. e. cummings intitulé « [anyone lived in a pretty how town] ». Béatrice Machet s’en empare pour livrer un discours en forme de prosopopée, discours que tient noone, la figure féminine que le poète américain joint à anyone, le personnage du titre. Fidèle à son inspirateur, qui « sème des graines d’explosion dans le langage, graines épelées, celles qui sur le bout de la langue brisent un sort pour en jeter un autre dans nos oreilles », l’autrice procède par vers courts, vers longs, chamboulement des espaces, blocs de textes sur la page pour intensifier ses phrases, « le flux de ce qu[’elle] ose appeler pensée ». « Dans mes parenthèses en forme de brins d’ADN, dans mes doubles hélices encellulées je sécrète enfin le nectar de ma lucidité arrivée à maturité » : son héroïne, désormais hors du carcan du poème initial, s’interroge sur sa destinée, cherche à comprendre l’individualité au beau milieu d’êtres quasi identiques en esprit. Elle se rattache à cette fin à son histoire d’amour passée avec anyone : « vous fûtes un jour mon all / mon anything / mon everything ». Les références poétiques ou musicales, on le voit (si l’on a reconnu le clin d’œil à Barry White !), s’insèrent dans un subtil jeu de miroirs. Plaidoyer pour la tolérance et la différence dans une société conformiste, le texte s’attelle à éviter le « bouquet final de stéréotypes » et propose même des formules — qui vont jusqu’aux mathématiques — pour étayer son propos : « Ce constat me convainc / d’aller voir ailleurs et plutôt que / multiplier du même à l’infini façon / clonage, façon polymérisation obscène, / je vais m’employer à additionner du / semblable pour obtenir du différent ». Pour refuser le conformisme, il faut aussi dire non. Ça tombe bien, puisque noone s’invente no-one, celle du non. Refuser, éviter, louvoyer : c’est également de cette manière que l’on peut vivre dans une société qui nivelle. En réfléchissant à haute voix, la narratrice (la poétesse ?) trace son chemin d’autonomie. « La preuve en est : je commence à préférer l’impair. »

Béatrice Machet, Signé No-one : celle du non, éditions Sémaphore, ISBN 978-2-491698-32-4


Deux pages (32 et 33) en extrait audio (en raison d’une homophonie, précisons à l’écrit un des vers, « viser le tour des alter ») :

mardi 1 juillet 2025

Ptérodactyles. Logistics : The Extend

Épousées par l’écorce, voilà un nom en forme de programme pour cette jeune maison d’édition qui entend associer le phloème — tissu conducteur de la sève — au poème, les images aux mots : chaque ouvrage, à l’ample format soigné, est une rencontre entre artiste et poète. Pas forcément une collaboration, mais en tout cas une juxtaposition productive de deux œuvres à part entière, que la fusion de deux titres matérialise sur la sobre couverture. Aux Ptérodactyles d’Étienne Vaunac répondent donc les illustrations numériques Logistics : The Extend de Grégory Chatonsky. Celles-ci montrent des corps bizarres, qu’on croirait mutants ou mutilés, aux membres incomplets, inexistants, voire fantaisistes. Les teintes bleu et violet créent une lumière irréelle où la familiarité — on reconnaît des corps humains — le dispute à la perplexité. Des couleurs et une impression d’étrangeté qui, même si c’est là le hasard de la mise en commun de deux travaux distincts, caractérisent aussi les poèmes. De ptérodactyles, on ne verra pas le bout des griffes. Mais c’est tout un bestiaire qui s’invite page après page : « comme les chamois / nous nous déplaçons dans notre propre corps / cramés par l’été jusqu’à la transparence ». La langue d’Étienne Vaunac use volontiers de mots rares et précieux, les associant aux êtres vivants dans des images qu’on ressent comme des messages codés, telle cette « ptôse que forme le guéret avec la démonstration de mon doigt ». Oiseaux, fourmilions, chauves-souris, tardigrades, tamanoirs, sauterelles, jusqu’au « gisant mandrill » parcourent ainsi avec mystère les vers de cette « forêt déliée / de ses chênes ». Rien de bucolique cependant, puisque aussi « des traders font la queue devant des planches terreuses » ; on les imagine bien effectuant leurs « cotations tropicales », alors que « les torchères crépitent dans des réacteurs nucléaires / tirés à quatre épingles ». Transpalettes et tractopelles sont également de la partie. Que faut-il comprendre ? Qu’il s’agit d’une célébration, au moins. Que le poème sort de son écorce pour dessiner un monde de dinosaures oubliés, d’époques et de mots perdus qui reviennent à la lumière. Il y a certes une contrainte, mais elle échappera sans doute à qui n’est pas habile latiniste (aux dires de l’auteur !). Quand bien même, on déguste l’élégance érudite des images, les « amibes de l’impéritie » avec d’autant plus d’intérêt que les poèmes sont adressés à un « tu » qu’on découvre féminin, qu’on soupçonne, aux « châteaux de tes seins dénoués » d’être une amante. Ainsi progresse-t-on dans un recueil à clefs qui célèbre la nature et l’amour, la nature de l’amour : « c’est fête exclue de tes tempes / entre tes troncs le foin que détrempe le soir ». Parmi les « chiralités » des titres inventifs et réjouissants, « écartée dans les fentes » rejoint à la fois l’érotisme et le nom de la maison d’édition : ces « noces drainées avec la miséricorde » seraient-elles celles de la poésie, de l’art, de la nature et de l’amour ? Peut-être bien : « il est prudent de dire / qui l’on aime et de qui / l’on est aimé ». On ne peut qu’approuver ce programme, d’autant que l’objet livre est superbe.

Étienne Vaunac, Grégory Chatonsky, Ptérodactyles. Logistics : The Extend, Épousées par l’écorce, ISBN 978-2-9585528-5-5


Deux poèmes en extrait audio, « que la triste aphélie » et « la part de sporanges » :

mardi 24 juin 2025

Joies

J’avais remarqué (entre autres choses fort intéressantes) l’écriture poétique de Paideia, dernier roman de science-fiction de Claire Garand ; aussi me suis-je réjoui de lire sous la plume de Claude Vercey, pour Décharge, que l’autrice publiait un recueil de poésie. Dans Joies, elle propose cinquante poèmes courts et crus — assortis de quelques interludes plus lyriques — qui constituent autant d’instantanés où se développe une émotion mise en mots. On y trouve de petites joies quotidiennes, certes, mais la saleté subrepticement s’immisce, comme lorsque la poétesse attrape enfin un mot qui ne sort pas : « Il résiste / Je tire / Le sors en triomphe / Au milieu des vomissures ». On y lit des joies carrément masochistes aussi : « Prenez cette chaise / Attachez-moi / Liez-moi les mains / Dans le dos / Les pieds aux pieds / Braquez-moi la lumière dans les yeux ». Joies (pas si) sages, joies (franchement) perverses, un inventaire s’offre à nos yeux ébahis. « Dos contre la prairie / Je m’accroche aux herbes coupantes / Un caillou me blesse la lombaire / Je serre les dents / Corps tendu sous l’effort / Pour ne pas tomber / Dans les yeux du ciel » : dans le recueil, la « beauté puante a les yeux vitreux », la cruauté s’invite, la souffrance également. Les joies s’y conçoivent comme un éventail de sensations fortes où l’humour noir contre-balance les potentielles douleurs du corps ou de l’âme. Contrepoids tout autant, ces vers en italique qui échappent à la numérotation et déploient un lyrisme de contraste : « Sous les deux horizons / Du cosmos vergé / S’avance ma voile / Ô vent gonfleur de vessie, / Enlève les plis et les bosses / De ma lanterne somptueuse ». Le souffle d’exclamations, d’interrogations, d’un vocabulaire recherché vient ainsi mettre en pause le langage direct et percutant des cinquante textes numérotés, langage qui pourtant reprend bien vite ses droits. Une sensation de lapin pris dans les phares se dégage, une accoutumance à ces strophes qui secouent, qui agrippent, qui montrent de la joie une vision aussi holiste que troublante. L’autrice explique dans un poème qui pourrait bien ressembler à une note d’intention qu’elle « explore le laid / Comme un termite le bois ». Ses si singulières Joies sont autant de méticuleuses prospections sur une ligne de crête entre plaisir et tourment, là où sévit « À chaque pointe d’épingle / le démiurge de son univers intérieur ».

Claire Garand, Joies, éditions La Tête à l’envers, ISBN 9791092858723


Trois poèmes en extrait audio :

mercredi 11 juin 2025

Morosités

Après un premier recueil singulier, L’Oiseux, on avait envie de suivre Victor Rassov dans ses aventures poétiques. Voilà qui est désormais possible avec ce nouveau livre, où l’auteur se fixe une contrainte de six vers libres commençant par « On », utilisant souvent rejets et contre-rejets pour instaurer un rythme saccadé. Le choix d’un pronom neutre et indéfini est évidemment pensé en adéquation avec le thème que le titre dévoile. Dans une réalité aux contours flous, c’est en effet un petit traité de l’humeur morose qui nous est offert : « On n’entend plus / que la poussière. / L’espoir a dilapidé / le matin. / La joie / est jaune. » Avec des images cinglantes et « un fond de transe / un peu / atroce », Victor Rassov déroule en quelque 70 pages un flux de pensées « par apnées successives », qui tranche vif dans l’allégresse. Si l’on s’y console, c’est « entre chien et chien / à cette heure où paraît / la forme courroucée des choses » ; la volupté consiste à palper « la panse impossible / du poulpe ». La nature, la faune sont ici bien loin de la fonction apaisante qu’elles revêtent dans tant de poèmes classiques ou contemporains : « On prend peur à l’idée / d’une mésange. / À l’idée du pincement / continu qu’elle inflige / aux cœurs / creux » ; « On se fait / casser / quelque chose comme la gueule / au détour d’une ruelle / par un / papillon blanc. » Évidemment, lorsque les vers tirent en permanence « le golem par la queue », quand « on crache à la vieille gueule / de la lune cette / éternelle nuée de poncifs / tussifs » (notons que le poète ne manque pas d’humour noir charbon !), le danger est grand de sombrer dans une sinistrose assistée par recueil. Pourtant — est-ce là un effet de la concision du texte, qui sait s’arrêter quand il n’est pas trop tard ? —, si l’on se prend à lier les poèmes de Morosités à des pensées funestes, contextes social et international obligent, on referme le livre plutôt satisfait de notre condition… par contraste. Celui-ci est donc, empruntons une dernière fois les mots de Victor Rassov, « à / marquer / d’un vase canope ».

Victor Rassov, Morosités, Le Cadran ligné, ISBN 978-2-493603-07-4


Un extrait audio (six poèmes) :

mercredi 4 juin 2025

Les Œuvres liquides

Parcourant Les Œuvres liquides, je me suis interrogé sur les raisons pour lesquelles j’ai si peu parlé de l’œuvre de Pierre Vinclair ici même, alors que j’ai pourtant lu une grande partie de ses recueils ou essais. Il m’apparaît que le format de la chronique-minute est, en l’occurrence, la barrière à des recensions plus fréquentes : comment en effet rendre justice au foisonnement des livres de Pierre avec un nombre de signes et un arsenal typographique volontairement limités ? Question légitime, que Claude Vercey, pour le site de l’ex-revue Décharge, semble s’être posée également… Mais il ne faut pas rechigner devant un exercice périlleux, et il est temps de réparer cette omission. « je prends des notes tel un Polaroïd low- / cost dans un couloir ombreux » : pour quoi faire ? Le poète, en plusieurs endroits du recueil, le confesse bien volontiers : « les gens que nous aimons / disparaîtront / aussi / la plupart sans laisser de livre où les entendre rire ». Alors, même si le poème « est gras et ne produit que salissures épaisses sur le cahier », il s’agit (entre autres, on le verra) de consigner dans un volume (sachant que celui-ci représente le deuxième d’une tétralogie commencée avec L’Éducation géographique) les portraits de personnes aimées, admirées, remarquées, qui ainsi survivront tant que le papier ou sa numérisation survivront — aux personnages réels du livre la vie (quasi) éternelle, quel cadeau ! On aura noté que les pages contiennent à la fois des portraits (Benjamin : « Quand il dit poulailler, association / et trésorier, le ciel se met à caqueter ») et des réflexions théoriques qui peuvent faire office de mode d’emploi ; joyeux mélange que Pierre complète par des indications géographiques, scientifiques, littéraires. Pour lui, tout doit pouvoir rejoindre le poème « sans déclencher / les ricanements des clercs de l’histoire de la poésie ». C’est ainsi que le recueil crée un maelström de vers obéissant souvent aux contraintes les plus diverses, faisant de surcroît poésie de la révélation de celles-ci : «  Je pense à la prose de Genet / dont j’ai acquis un volume des romans pendant ta sieste, / au lieu d’accumuler des tercets hasardeux par trentaines de mots ». Même si l’on peut rapidement ressentir un vertige devant la virtuosité de l’écriture — ainsi que devant le flux et le reflux d’une pensée poétique qui s’amuse à se préciser devant nos yeux — coule, telle une évidence, un fleuve majestueux dans cette succession de jeux sérieux. Il s’agit du Rhône, dont le poème épique « L’Amour du Rhône » baigne les berges du livre, comme il traversera les quatre volumes de ce projet au long cours intitulé Encadrements. On suit le cours d’eau en divers endroits, sous diverses formes versifiées, témoin ces « rails s’enfonçant / depuis les rives de la langue / à l’eau mêlée », à la confluence de celui-ci et de la Saône, renommée « confollence » et investie d’une importante charge érotique : « Ève à péniche / pénis flottant d’Adam / et sensibilité de serpent / à la syntaxe / dont l’œuvre d’amour fait l’union / articulée des choses ». Amour physique, amour tout court, amitié font bon ménage dans ces quelque 300 pages, qui passent comme le courant et charrient à la fonte des glaciers de strophes des mots parfois d’humour, souvent narratifs, à l’occasion lyriques (et naturellement politiques, dans un autre « fil narratif »). Tel le portrait du livre en liquide, faisant écho à ces multiples textes où Pierre rend également compte de ses émotions devant des tableaux à Londres, New York ou Vevey. Pas moyen de s’ennuyer, tant la verve et le verbe se stimulent mutuellement. Et la poésie fait œuvre de souvenance : « l’eau qui nous avala / sans mémoire // coule dans ce livre ».

Pierre Vinclair, Les Œuvres liquides, éditions Flammarion, ISBN 9782080466204


Deux poèmes en extrait audio :

vendredi 30 mai 2025

Des figures et des corps

La poésie de Murièle Modély est toujours ancrée dans la chair. Aussi n’est-il pas surprenant que ce recueil s’ouvre sur une souffrance, par l’évocation d’un curieux syndrome dont le médecin consulté s’obstine à répéter qu’il est dans la tête. Et pourtant : « les crabes sont ces monstres qui n’en finissent pas / de grignoter la joie — leurs yeux / à facettes plantés / sur les fanes / de ta poitrine ». Décrire la douleur lorsque « la maladie de vivre n’est pas franche » n’a rien d’une sinécure, mais, après tout, la poétesse n’a-t-elle pas comme il se doit la maîtrise des mots, des métaphores ou des comparaisons ? « Tu vois dans la transparence / de torses fragiles d’autres bêtes flotter : / elles toquent doucement et cela fait / comme des bulles d’eau qui explosent / sourdement quand elles remontent à la surface » : alors que des « araignées agiles / […] se faufilent et impriment / tous les espaces blancs », on s’interroge avec elle sur cette douleur lancinante et étrange. Lui succède cependant une douleur bien identifiable liée au deuil. À l’enterrement de son père, « le cercueil glissait / doucement le long des cordes / serrant un nœud coulant / sur [sa] langue », dans des poèmes où la figure de style laisse place à plus de narration, plus de faits d’emblée tangibles. Et ce qui devait arriver arrive : « Chaque mot écrit, au funérarium / chez le notaire, à la mairie / efface de sa petite éponge / administrative et crasse / toute possibilité de poème ». Des figures et des corps nous propose ainsi le journal a posteriori d’un double deuil, celui du père et celui de la poésie, laquelle ne veut plus naître dans un monde de douleur. Après le décès, « on ne sent sous les doigts / que les croûtes de pensées / les cellules mortes des mots / amenées à tomber » ; les mois — les années, même… — passent, et « en grattant un peu, le mort perd / son r et ravive la langue d’un petit e / que le mot soit la motte de terre jetée / un matin tôt sur le cercueil du père ». Lentement reviennent les phrases, qui se mélangent dans une dernière partie intitulée « Points de vue », où le regard de l’autrice s’attarde sur les autres et leur octroie son inspiration retrouvée. De la femme dans le métro « qui tient dans ses bras / un ours blanc / énorme » à l’homme invisible qui, encore arrêté au feu qui vient de passer au vert, « perçoit soudain / le battement infime / des vers filaments / coulant de ses rétines », en passant par la femme « qui a coincé le coq entre ses cuisses » pour l’égorger, Murièle reprend goût à la poésie et écrit les saynètes tragicomiques de la vie qui continue. Pour que « les mots se rétablissent », il aura fallu « Laisser les morts marquer d’un jet acide leur territoire ». La poésie se nourrit de douleur et de vie.

Murièle Modély, Des figures et des corps, éditions Tarmac, ISBN 979-10-96556-88-5


Un poème, « La fille au baiser », en extrait audio :

lundi 26 mai 2025

point invisible

« je tends des cordes des linceuls / me soufflent de la rouille sous les paupières des machines à coudre / là-bas dans les cours d’oradour sur glane » : après une visite au village martyr d’Oradour-sur-Glane — où la vue de vieilles machines à coudre dans les ruines des bâtiments l’a marquée —, Ulrike Bail a conçu l’idée de ce recueil, qui entre-tisse les mots de la couture avec ceux de la mémoire, « contre la dévoration omniprésente du temps ». La poésie pourrait être imaginée parfois comme l’art de relier les mots ensemble, de les coudre, voire de les raccommoder au réel ; la poétesse luxembourgo-allemande prend ici cette définition au pied de la lettre, usant d’un vocabulaire spécialisé tel d’un creuset pour ses poèmes où « les mots encordés tanguent / et tanguent jusqu’à la phrase suivante ». Tout en minuscules, elle nous guide entre point de croix, point de surfilage ou bords engloutis, afin de lier de métaphores l’univers sémantiquement riche de la couture et le vaste monde : « quelle surpiqûre sépare le rivage de l’abîme / la dune est fragile ». Fragile, oui, diaphane par moments comme un fil de soie, son écriture au rythme lancinant, à la veine minimaliste convoque les aiguilles du souvenir autant que celles qui percent le tissu — ou les doigts jusqu’au sang. Le point fourrure est l’occasion d’évoquer la souffrance animale, en l’occurrence celle des visons : « les fermes à fourrure les récoltes de pelage les sols grillagés / les mots souillés d’excrément tombent entre les barreaux ». Toutes les formes de souffrance se déploient à partir de cette vision initiale d’Oradour, accolées à ces mots de la couture qui les font poindre. La traduction de Ludivine Jehin et de Jean-Philippe Rossignol garde la qualité incantatoire de la langue allemande d’Ulrike, tout en proposant ces infimes variations qui font des vers transposés des poèmes français à part entière. À coup sûr un défi, relevé de bien belle manière. On ressort de ce recueil avec des fils plein la tête, de l’empathie pour le monde aussi… avec en tête le futur souvenir « cousu durablement comme si l’on pouvait / laisser filer le monde à jamais ».

Ulrike Bail, point invisible (wie viele faden tief), traduit de l’allemand par Ludivine Jehin et Jean-Philippe Rossignol, Blancs volants éditions, ISBN 978-2-9594828-0-9


Un poème, « textile » en extrait audio :

jeudi 22 mai 2025

Les Polders du printemps 2025

Une rubrique désormais semestrielle sur ce site ? Pourquoi pas… En tout cas, voici, après l’évocation des deux parutions Polder de l’automne dernier, celle des deux nouveautés de ce printemps.

« Je pose mon verre / et j’entre / en magie » : dès le début du recueil et le poème « Déprise », le ton est donné. Il s’agit ici, pour Élise Feltgen, de se détacher de la morne réalité du « printemps en février » pour imaginer d’un esprit joyeux et poétique un monde alternatif, où « nous hurlerons de joie pendant 28 siècles ». Lâcher prise, pour utiliser un vocabulaire à la mode ; mais la langue de la poétesse est bien plus subtile : « le moelleux du matin / amulettes quotidiennes / nos présences vacillantes contemplent avec effroi les montagnes de violence qui nous ont constituées ». S’« il n’est de poésie que quotidienne », alors celle-ci apporte l’émerveillement, se demandant avec ingénuité — car il faut de l’ingénuité pour habiter ce monde parfois malade — « par quel miracle mon pied droit est posé sur mon pied gauche ». Le corps, en effet, parcourt les textes comme support physique du poème, tandis que l’extérieur, la nature donnent du grain à moudre aux figures de style. Le regard se fait à la fois introspectif et empli d’empathie pour le vivant qui nous entoure : « je suis un corps-sirène / perméable à tous vents / sensible à l’ancolie, l’ortie et l’escargot ». Fantaisie et rêve, corps célestes et corps physique se mêlent un instant à la lecture, pour que restent à la fin « seul le vent léger, très léger / et l’odeur des pivoines ».

Élise Feltgen, La fenêtre est restée ouverte, no 205 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-602-8

En lecture audio, le poème « Calamités » :

 

 

 

« Fissures comme des cicatrices glisser les doigts le couteau faire tomber les strates l’enduit soufflé » : le deuxième Polder de ce printemps prend le contrepied de son confrère en s’ancrant dans la réalité. La peintre en bâtiment qu’a été Charlotte Minaud s’y livre à un récit en prose poétique de son expérience, où le blanc des murs alterne avec le noir des pensées. « Je ponce. Je pionce. Je pense. Je panse » : en phrases courtes, en phrases chocs parfois, l’autrice dissèque la vie de chantier, ses « produits qui sentent fort », « Et puis le dos toujours. Douleur sourde. Comme un point de côté », avec une lucidité qui annihile l’idéalisation. On pense au tout récent Polder 203, Chantier, d’Elsa Dauphin ; dans Murs/Fragments de chantier, cependant, c’est toute l’organisation professionnelle du travail qui écrase l’acte réjouissant de retaper sa propre maison. On trime pour les autres, avec à la clé un salaire certes, mais « Un merci. Parfois. Un bravo. Pas souvent ». « On entre dans le bâtiment comme entrer dans les ordres », mais on en sort usé, laminé, « Jusqu’à jeter nos corps moches à la benne du chantier ». Empli de poésie du corps encore — un point commun avec l’autre Polder printanier —, le recueil montre celui-ci fatigué, mais pas complètement accablé. Comme si la dignité empêchait de voir les choses en noir, peut-être parce que les murs se couvrent de blanc : « Bien poncer, c’est un métier. »

Charlotte Minaud, Murs/Fragments de chantier, no 206 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-603-5

En lecture audio, un court extrait :

lundi 19 mai 2025

Les Chants des belladones

Difficile de rendre compte d’une telle anthologie (56 poèmes aux formes variées) dans le carcan habituel d’une chronique-minute, plus adapté aux recueils ; mais évidemment, un livre combinant poésie et littératures de l’imaginaire — en l’occurrence le fantastique — a ici toute sa place… et s’il faut un peu pousser les murs de la contrainte de longueur, du paragraphe unique et du temps de lecture, qu’il en soit ainsi !

Dégageons dès lors trois fils rouges pour évoquer cet ouvrage. Le premier est le nombre important de poèmes rimés (« Ils ont crié, résisté et pleuré, / Mais nous n’avons pas lâché. / En charpie leurs corps chétifs, / Lambeaux arrachés, sang sur nos griffes » ; dans « Sang meurtri », de Benjamin Meduris), souvent composés dans le noble alexandrin (« Je suis la corneille, l’oiseau équarrisseur / Qui se goberge de vos immondes humeurs » ; dans « Nuit au cimetière », de Régine Bernot). Quand les textes respectent les douze pieds avec la règle du e muet et ne forcent pas trop les rimes — gageons que nombre des auteurs et autrices ne sont pas des poètes pratiquant au quotidien, ce qui parfois se sent —, on s’approche d’un certain classicisme qui sied plutôt bien au fantastique, à l’horreur ou à l’épouvante. Après tout, Poe ou Baudelaire ne plantaient pas beaucoup de vers libres, et un rythme hypnotique et régulier — on dénombre peu d’enjambements dans les strophes — est garant de fascination, à l’occasion morbide. Dans « Le tableau », Anna M. Daubas va même jusqu’à commencer en alexandrins (« Sur un piton rocheux se dresse solitaire / La maison de mon oncle abouchée au couchant ») pour mieux en briser le rythme lorsque sa narration bascule : « Le dieu ivre s’élance au bord de son tableau / suivi par les sacrifiantes / il y a du sauvage dans les coups du pinceau / – c’est étrange / la puissance d’un mythe ».

Le travail sur la forme, au-delà d’une certaine facilité slamée, caractérise de fait les poèmes les plus réussis de l’anthologie. Travail sur la langue au moyen de figures de style, par exemple, lorsque la forme est plus libre : « La lune tisse des carcasses d’oiseaux de cendres, / Elle les fait virevolter sur le tableau du ciel nocturne ; / Attachées par les tendons des cuisses, / Elle les regarde pendre / Telles des marionnettes étoilées » (dans « La nuit », d’Armelle Royline). Mais aussi véritable prose poétique : « Étreinte du bout du temps. Caresse au bord du gouffre. Échange de flux dans le courant tumultueux des passions, des mondes qui s’entrechoquent et s’enlacent à jamais dans le chaos sans cesse répété de la naissance » (dans « L’étreinte des vampires », de Sylwen Norden) ; « La vérité nous encerclait mais nous avions perdu l’usage des mots, nos mémoires poudrées de cendres et nos langues crucifiées. Autour de nous le temps se morcelait. Des fragments entiers de la route s’écroulaient avec fracas » (dans « Mort pour la patrie », d’Émilie Querbalec, dont les romans revêtent d’ailleurs souvent un aspect poétique). Et puis du rythme : « Le tueur s’élance / À la charge de son fusil / La proie dans sa beauté immobile / Chante pour un rayon de lune / La nuit s’abat / Emportant la mélodie du soupir » (dans « Le tueur, la mort et le spectre », de Pierre Brulhet, qu’on pourrait pour le coup lire dans une revue de poésie contemporaine). Si la plupart des textes sont relativement courts, on lira aussi avec plaisir « Capturer la lumière », de Jeannie C. Moria, qui fait montre d’une belle maîtrise dans le registre long, avec une histoire de peintre dépassé par son œuvre : « Je redoutais que ma technique tant vantée / Par tout Venise fût vaine à représenter / La Lumière absolue en ce mordant été. » Dans « Embrasser les fantômes », Céline Maltère, quant à elle, frôle le surréalisme : « Au jeu de la fortune, les âmes réincarnables défilent, espérant le verdict. Les mains frappent, invisibles : le cloître, une porcherie, la vie froide d’une veuve noire ; l’Érèbe, un jour d’hiver, une foule qui se déchaîne contre le roi maudit… Méphisto virago distribue les lots à la pelle. » « Les criminels, les ordures d’hier, / Contiennent les ordures d’aujourd’hui ! » : on a même droit à une fin en forme de morale, dans l’humoristique « Pourquoi sac poubelle ? », de Miguel Dey, qui se fait donc fabuliste. Il y a une injustice à ne pas citer plus d’exemples, mais nous ne sommes pas là dans une étude exhaustive.

Deuxième fil rouge : la place importante qu’occupent les références. Point de fantastique sans le corbeau de Poe (« Un oiseau obscur augure “jamais plus !” » ; dans « Présage volatile », d’Alexandre Majorczyk), H. P. Lovecraft (« N’est pas mort ce qui dort » ; dans « Celui qu’on appelle », de Thierry Fauquembergue), Maupassant, même en jeu de mots (« Hors-là des mots passants », d’Athénaïs Grave), ou bien des allusions au Roi en jaune de Robert W. Chambers (dans « L’appel de Malam », de Raphael Escorpiao, on parle de « Roi en Os », et on évoque d’ailleurs « Omellass », qui à coup sûr arrive de Ceux qui partent d’Omelas d’Ursula K. Le Guin). « Le concert dans l’œuf », d’Olivier Lefrancq, s’attelle à la mise en vers d’un tableau de Jérôme Bosch. Ces clins d’œil répétés — la liste n’est pas exhaustive — pourraient faire penser que l’anthologie s’adresse en priorité aux amateurs et amatrices de fantastique, dans un grand effort de métaécriture. C’est peut-être partiellement vrai, mais, on l’a vu ci-dessus, un certain nombre de poèmes, par leur langue ou leur forme, sont aussi de nature à intéresser quiconque est curieux de poésie contemporaine. Et les références, au fond, ne sont pas si nombreuses, en tout cas jamais susceptibles de brouiller la compréhension si on ne les possède pas. Ce qui est indéniable, c’est que l’ensemble des poèmes brasse des thèmes fantastiques variés, qu’ils soient classiques ou sortis tout droit de l’imagination débordante de leurs autrices ou auteurs. On tremble, on frissonne, on ressent quelques palpitations lorsque le fond se mélange à la forme pour imprimer des images étranges et terrifiantes : « je coule / comme une pluie d’été / elle va m’aspirer / L’araignée » (dans « L’araignée », de Cécile Desingues).

On connaît l’importance que revêt la couverture dans la confection d’un livre d’imaginaire (moins dans la poésie, c’est même un euphémisme !). Notre troisième et dernier fil rouge, dès lors, se trouve être le travail d’illustration, en noir et blanc au sein de l’ouvrage, de Bastien Bertine. Ses dessins au trait à la fois cru et onirique rehaussent le volume de pauses visuelles bienvenues, puisque la grande diversité des textes proposés, conjuguée au goût personnel du lecteur ou de la lectrice, ménage à coup sûr des moments où l’attention peut s’égarer. On pourrait même regretter que l’éditeur ne nous ait pas offert plus d’illustrations.

Composer une anthologie de poésie, a fortiori sur le thème du fantastique, relève quelque peu de la gageure. En effet, selon qu’on vienne du monde de la poésie contemporaine, qu’on soit enthousiaste de la poésie du passé ou qu’on se passionne pour les littératures de l’imaginaire, on aura des attentes différentes. Choisir les textes pour que tout le monde y trouve son compte n’est donc pas une sinécure. Antoine Maltaverne, Christophe Thill et Thomas Bauduret ont fait le boulot : pour qui aime la poésie contemporaine avant tout sans être trop versé dans le fantastique, certains vers paraîtront certes moins intéressants, mais le grand élan qui les anime et leur sincérité sont réels. Et l’anthologie offre de véritables moments de poésie jouissive, quoique horrifique parfois. Personne ne frissonnera au même moment peut-être, mais on peut parier que toutes et tous frémiront à un moment sans exception.

Les Chants des belladones. Anthologie de poésie fantastique, textes sélectionnés par Antoine Maltaverne, Christophe Thill et Thomas Bauduret, éditions Malpertuis, ISBN 979-10-96274-43-7. Sortie le 22 mai.


Un poème en extrait audio, choisi parmi ceux composés en alexandrins rimés, « Sur un nuage », de Ben Py :

mardi 13 mai 2025

Mémoire vive

« Je me souviens de l’enfance / comme d’une porte qui claque », nous écrit François Audouy. Et de convoquer les feuilles Canson, « un walkman portant ses chansons » — car le poète ne craint pas la rime —, puis le « buste sous un chemisier » de Marine Renoir, en quatrième D. Va-t-on assister à une vague de poésie nostalgique et potentiellement monotone, aussi travaillée soit-elle ? « Nos enfants joueront au football / et réclameront des paires de Nike ; / leurs rêves seront des rêves fantômes / des fantasmes de cités dortoirs » : non, le poète plante en fait le décor de l’enfance pour mieux se projeter dans l’avenir, habillé de son « costume d’homme ». S’ensuit un intermède qui triture la « langue perdue langue triste langue morte », la faisant « langue magie langue lagune langue sel », où l’on sent l’influence des voyages de celui qui a enseigné notamment en Afrique ; la poésie s’y voit justifiée, « poème pluie tu fais le beau temps », voici que l’auteur affirme ses intentions, affine son message : « C’est la métaphore de l’acte d’achat / la politique du déjà-vu / qui détermine les atouts, / agglutine les troupeaux de zébus. » Et lorsque arrive la partie intitulée « Adulte ère », on comprend que la mémoire vive alimente la critique actuelle, la sidération devant la conduite humaine parfois : « blessures encore tressaillements / sous ces bambous birmans complices / de suaves et silencieux supplices ». Dans un rythme souvent confié à des octosyllabes modernes, où l’e muet saute et où l’oralité fait loi, le poète s’enfonce dans la boue de notre époque, jouant de sonorités pour en capturer l’absurdité : « Dolorosa, dolorosa, accorde-nous de la dignidad / dans nos doutes dodécaphoniques / nos détresses de petits détaillants. » Là où « dans les lendemains nostalgiques / une petite tonne de projets nihilistes / hurle en silence », il fait bon versifier pour exorciser ses angoisses ou ses craintes. L’enfance, avec laquelle on a commencé le voyage, est à l’origine de tout : « Il n’y a rien d’autre / rien d’autre / jamais / qu’un enfant seul dans sa chambre / que les cisaillements du désir ». Mémoire vive, mémoire à vif. La fatalité mènerait-elle à la poésie ?

François Audouy, Mémoire vive, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9589101-1-2


Un poème en extrait audio :

mercredi 9 avril 2025

L’Impatience à être sauvage

L’humour noir dans l’écriture est la soupape de sécurité qui permet à Christophe Esnault d’évoluer dans un monde anxiogène, en témoignent déjà les autres chroniques-minute qui lui sont consacrées sur accrocstich.es. Ce recueil en est une nouvelle preuve, qui, sous des abords immaculés — couverture cartonnée en relief d’excellente facture, illustrations bien intégrées d’Aurélia Bécuwe (tiens, elle aussi a eu sa chronique-minute ici), en somme ce qu’on nomme avec raison un bel objet —, cogne fort dans une contrainte qui fait mouche : vers narratifs sur tout au plus une page, assortis d’une chute en italique où se déchaînent la cruauté ou la sauvagerie du monde. « Le sandre que l’on vient de pêcher au vif / Dans les remous au pied de la chute d’eau / Pour ne pas le faire souffrir / En le laissant crever hors de l’eau / On l’assomme à coups de poing » : lecteurs et lectrices du poète y verront une réminiscence d’un autre livre qui parlait de pêche et de souvenirs, L’Enfant poisson-chat ; l’originalité de cet opus est de balayer le large spectre de cette impatience à être sauvage du titre, de montrer ces moments où la nature prend le dessus sur une culture polie et policée. La chasse et la pêche, le désir et le sexe, le corps et la douleur, la violence économique aussi, tout est prétexte à arpenter ces circonstances noires où « La fête et la joie étaient de tuer ». Mais les humains, dont on explore ici les travers, sont parfois velléitaires : « Casser la vitrine / Saisir une arme & les munitions / Aller tirer sur des bouteilles en forêt / Mais on n’a pas trop essayé ». C’est que la misanthropie règne en maître sur ces poèmes, si l’on en croit la brièveté convaincante de celui-ci : « La compagnie des autres / La compagnie des autres au-delà de quelques heures / Quelle horreur ». Il y a de la catharsis dans ce recueil où pointe l’autofiction, certes, mais surtout un humour qui n’a jamais autant mérité son surnom de politesse du désespoir. Il ne fait pas bon être un non-humain dans notre monde, comme on l’a vu pour le sandre ci-dessus, et si l’on rencontre dans le livre « L’océan en créature sauvage » qui déchaîne les forces de la nature jusqu’à quasiment emporter le père, les animaux en prennent plein la poire. Les êtres humains, quant à eux, y rêvent le plus souvent de séduction et de brutalité, impatients qu’ils sont d’exercer cette sauvagerie enfouie qui ne demande qu’à sortir au grand jour. Mieux vaut en rire avec Christophe Esnault, parce qu’il n’y a franchement pas de quoi pavoiser : « Avant le Néolithique / Quelque chose semblait encore possible / Pour échapper à la domestication globale / Chasseurs, cueilleurs, nomadisme and Co / Mais à l’expertise / au xxie siècle / Partout sur la Terre / C’est mort ». Toutefois, lorsque l’on gratte sous le pessimisme, l’auteur nous redonne comme à son habitude un peu de peps sous la forme de pilules amères… mais tellement stimulantes.

Christophe Esnault, L’Impatience à être sauvage, éditions La Nage de l’ourse, ISBN 978-2-490513-28-4


Quelques poèmes en extrait audio :

vendredi 4 avril 2025

Je suis l’oiseau du vent

Le titre est programmatique : Catherine Andrieu, dans son avant-dire, se revendique véritablement oiseau du vent, elle qui écrit plus tard dans le recueil qu’elle est « une errance, / un vol suspendu entre deux échos, / une plume qui danse / entre le toujours et le jamais ». Ces poèmes sont-ils l’histoire d’une ascension ou d’une chute ? Tout ce qui pour nous (et la poétesse, toujours dans son avant-dire) est certain, c’est que « le recueil suit une trajectoire ». La petite cinquantaine de pages commence par l’évocation de Camille Claudel, dont le « cri traverse le marbre, / il soulève la poussière des silences, / et nous, / honteux, / nous écoutons l’écho de ta tempête ». « Tu marches / dans l’ombre tachetée des fougères, / paume ouverte, effleurant / le secret râpeux des pierres » : le poème suivant rend-il encore hommage à la sculptrice ? On finit par deviner que non, pas vraiment ; c’est une succession de tableaux que la poétesse nous livre, les numérotant en chiffres romains, mais les liant tellement entre eux qu’on y trouve les transitions naturelles. Normal, pour quelqu’un qui « marche dans la phrase / comme on entre dans un jardin suspendu ». Catherine Andrieu est, nous dit-elle encore, « brisures de lumière / au creux des remous, / un fétu de chair happé par l’élan », et c’est cet élan qu’elle convoque ici pour nous convier dans son univers — qu’elle décline avec méthode dans plusieurs publications par an — où la mer, les amitiés (littéraires ou pas), les obsessions reviennent. « Un cerf surgit du pli du matin, / couronne vivante qui griffe l’air » : les huitième et neuvième poèmes, particulièrement émouvants, convoquent une de ces (saines) obsessions, en mentionnant tout un bestiaire — renard, merle, loup, corbeau, éléphant, fourmi, abeille, cheval, dauphin, chien, sans oublier le chat Paname, celui dont elle ressent encore le deuil — pour délivrer un message résolument antispéciste. Quand l’espèce humaine comprendra, « nous saurons enfin / que nous avons marché / sur des étoiles vivantes / sans jamais lever les yeux ». L’oiseau que la poétesse prend pour animal totem, ce « messager du rien, / funambule de l’azur », préside avec hauteur à un recueil qui, à la réflexion et avec optimisme, est finalement plus ascension que chute : « J’ai le dernier mot, / celui qui s’envole. »

Catherine Andrieu, Je suis l’oiseau du vent, Z4 éditions, ISBN 978-2-38113-089-7 (à paraître le 12 avril)


Un poème en extrait audio :

vendredi 28 mars 2025

De la neige dans un bol en argent

D’emblée, dans un « Poème-prélude », le Taïwanais Lin Yao-teh (1962-1996) élargit les perspectives poétiques : « l’espace de [son] esprit, [ses] postures fugitives / s’arrondissent en un bol d’argent / plein de mots comme la neige / baigne l’univers de clarté sur des milliards d’années-lumière ». Nous voilà donc prévenus : l’échelle de ses vers ira de l’intime à l’infini, sur « le sentier haut et mûr de la Voie lactée ». Chantant le cosmos, les ordinateurs — dans des textes datant du milieu des années 1980 —, le poète s’ancre en visionnaire au-delà de son époque, allant jusqu’à ironiser sur « ce qui préoccupe vraiment le maire : / c’est le futur d’il y a un siècle ». La politique donc, la ville « aux inimitables lumières » aussi s’invitent dans ses mots, tranchants, ironiques, libres. Après tout, « [son] existence / a la souplesse de l’échine d’un chat », et il s’autorise la liberté d’écrire les zones grises de l’existence, quand « la majorité de la majorité / vit dans l’interstice du noir et du blanc ». On le voit, même écrits dans les années 1980, ses poèmes résonnent fortement aujourd’hui, à une époque où la binarité simpliste du discours revient en force. Lin Yao-teh mêle l’infiniment petit à l’immensément grand, fait dans la concision, puise dans les mythes nordiques pour évoquer le Ragnarök sur Jupiter dans une poésie science-fictionnelle et lyrique osée, jongle avec la ponctuation… Dans ce florilège choisi et traduit par Gwennaël Gaffric, l’expression semble tellement naturelle, les poèmes visuels sont si bien rendus qu’on oublie parfois qu’on est en train de lire une traduction. D’ailleurs, le traducteur glisse, en le signalant d’un « GG, pour LYT », un poème de sa plume en hommage à celui qu’il sert, où « la neige tombe en bruit sur les pages jaunies ». Cette neige du bol en argent dans lequel se reflète l’univers, bien entendu. Dans la steppe, cette « terre onirique, objet de conquête depuis toutes les nuits et les jours du temps », sur « la vraie / route du soi » de la Route de la soie, Lin Yao-teh capture les tremblements du monde de son époque et de la nôtre, tel le poème « U235 » qui de ses « cendres de mort en suspension » brandit la guerre nucléaire de façon apotropaïque. Et dans le long poème en prose qui conclut le livre, il s’essaie aussi à ce qu’on pourrait appeler l’aphorisme triste : « Des millions et des millions d’années plus tard, des êtres métalliques situés à des années-lumière de nous se poseront enfin sur la Terre, leurs bras d’acier déterreront une Mercedes des ruines de béton, puis, grâce à leurs circuits électroniques, ils en déduiront que c’est la première forme de vie apparue sur cette planète. » C’est une voix poétique puissante, aux ailes brisées en plein vol dans la trentaine, qui nous est donnée à lire ici, et c’est un plaisir aussi intellectuel que sensuel.

Lin Yao-teh, De la neige dans un bol en argent, traduit par Gwennaël Gaffric, éditions Circé, ISBN 978-2-84242-527-2


Un poème en extrait audio :

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