
Au recueil, la parole d’Emmanuelle Rabu est rare, et d’autant plus précieuse qu’elle est toujours peaufinée avec passion. La poétesse connaît les mots, les aime… et ils le lui rendent bien. Dans ce nouvel opus paru chez les sympathiques Lisière éditions, elle fait le choix des « leitmotivs lancinants », constate Lambert Schlechter en quatrième de couverture : de fait, tout le livre semble se balancer comme une voiture sur les rails d’un chemin de fer, en hexamètres réguliers, éternels cahots d’un voyage dans le temps autant que dans l’espace. « Nous sommes dans le train / Je rassure Grand-père / la vitre peut s’ouvrir / l’air est frais, vivifiant » : le grand-père a été rescapé du camp de Mauthausen ; le voyage en TGV de sa petite-fille, à notre époque, fait ressurgir des « mémoires grimoires », mélange les décennies et les situations (les fenêtres d’un TGV ne s’ouvrent pas, le glissement est subtil). Un soldat apparaît-il dans cette atmosphère singulière ? « mon grand-père a terreur ! », s’écrie la narratrice… mais ce ne sont que les fantômes du passé qui s’incarnent dans le présent : le militaire a « les lèvres pleines / des piercings aux sourcils ». Les « Photons des entités », rayonnant telle la « Jaunisse du colza », remontent le temps à la vitesse de la lumière, embarquant passagère et lectrices ou lecteurs sous le « cathéter caténaire ». On revit le temps des amours : « Le désir est levain / Redeviens boulanger ! » ; on crie au temps des douleurs : « J’ai mal à la torture / aux plaies rougies des fers ». Un moment, on pense, dans ce mélange tourbillonnant d’époques, que le grand-père est encore là. Et pourquoi pas, puisqu’« il est vivant / quatre-vingts ans plus tôt » ? « Plus de Wifi à bord », il faut se replier sur le carnet où noter cette petite histoire dans la grande Histoire, sous les yeux d’un contrôleur omniprésent et un tantinet curieux. « Monstres tapis, les non-dits » révèlent peu à peu les contours d’un voyage où deux siècles se télescopent. Mais l’amnésie guette, semble à la manœuvre dans la motrice : « Nous arrivons en gare / Terminus de ce train / Oubliez tout à bord ». La petite-fille a-t-elle exorcisé les démons de l’hérédité ? Que reste-t-il encore des blessures d’antan dans les âmes biberonnées à l’instantanéité ? Emmanuelle Rabu illustre son livre avec des photos en noir et blanc retravaillées, dont les détails en apparence anodins trouvent leur signification profonde dans les mots qu’elle sème sur les voies. Demeure, également, ce qui pourrait constituer un lancinant leitmotiv sous-jacent : « Que vaut un être humain / pour les foudres de guerre ? »
Emmanuelle Rabu, Vacarmes contenus, Lisière éditions, ISBN 978-2-9586475-5-1
Deux poèmes (13 et 14) sur les quarante en extrait audio :
