
Quand Patrice Maltaverne parle de son enfance à La Guerche-sur-l’Aubois, il ne le fait pas dans une grande histoire familiale aux pages lyriques et sentimentalistes. Au contraire, il utilise le genre du fragment court, adopte une langue très factuelle — relative surprise quand on connaît sa poésie, évidence quand on a fréquenté son activité d’éditorialiste du poézine Traction-brabant pendant deux décennies —, trousse des saynètes à l’humour nostalgique. « J’ai du mal à imaginer que ces choses hétéroclites deviendront poussières, qu’elles appartiendront à un monde perdu » : il n’est donc pas trop tard pour raconter la petite ville, pour évoquer une époque qu’il faut bien qualifier aujourd’hui de révolue. Ainsi des usines : « De nos jours, ces drôles de bâtiments, proches de la verdure, se fondent davantage dans le paysage pavillonnaire. Le lys aurait-il couché l’assommoir ? » Sur ses « petites guibolles, vraies asperges en bottes », le jeune Patrice arpente le territoire entre l’école et l’église (« Nous ne respectons rien ni personne, petit Jésus compris »), marche dans les rues, joue au flipper, et « quand la boîte se met à tilter, c’est reparti pour un tour de boules illuminées ». Cette traversée de l’« ombilic de l’enfance » apaise par sa modération (la bande de copains s’essaie bien au tir en forêt, brisée dans son élan par le garde champêtre, mais pas au point de faire les quatre cents coups sans cesse), réjouit aussi par ce qu’elle porte de désir d’ailleurs, par ce qu’elle laisse transparaître d’une vocation de poète en devenir : « Destination la multitude ! » À peine cent pages, rehaussées par les illustrations colorées du complice depuis cette époque Patrice Viguès — lequel a décoré plusieurs lieux publics de La Guerche-sur-l’Aubois ! —, et nous voici au cœur d’une enfance « pas si ordinaire », narrée sans pathos ni atermoiements, avec une concision qui renforce l’émotion. « Nous avons toujours cru aux tunnels permettant de s’évader de l’immédiat » : au bout du tunnel, cet ouvrage, dans la lumière des souvenirs.
Patrice Maltaverne, Retiens La Guerche, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9589101-2-9
Un fragment en extrait audio :

La poésie de Patrice Maltaverne est exigeante. Pas difficile d’accès, non : exigeante dans le bon sens du terme. On voit çà et là tant de vers éthérés, usant de mots simples, décrivant des situations faciles à reconnaître ou à analyser que lorsqu’un recueil résiste — au départ du moins — à l’identification aisée d’un fil conducteur ou d’une thématique globale, on doit parfois mobiliser son énergie pour en continuer la lecture. Et tant mieux : si le poète a dépensé de l’énergie pour écrire, celui ou celle qui le lit peut bien aussi faire un petit effort. Il faut dire qu’ici, ça commence bien : « Un corps d’adolescent / a été poussé au fond d’un cercueil ciré ». Mais, on l’a vu, il ne nous sera pas servi de poésie narrative strictement documentaire. Qui est l’adolescent, que s’est-il passé ? Tout au plus aurons-nous des indices. En tout cas, « avant le plongeon final / sa vie devait dépasser / la vitesse de la lumière ». Le décor que plante Patrice est, comme souvent chez lui, celui d’une ville moderne et banale, pas celui d’un quartier historique classé ni celui d’une campagne fantasmée. On ne sait comment y jouir « de ces champs d’orties / acclimatées / où paît une bande de pneus ». Sans doute les cubes de béton y sont-ils majoritaires. Le « paradis artificiel » présente en outre des dangers : on y rencontre un « corps stigmatisé par les ronces »… tandis que « l’humain n’est plus qu’une chose / bêtement soudée par la peur ». On rencontre aussi pas mal d’autos, car l’auteur, expérimenté, sait s’emparer de tout pour créer la poésie. Les produits de l’industrie permettent en outre des élans surréalistes : « Il y a tellement de parkings / dans ces voitures / que les mammifères supérieurs / se vitrifient ». Combative, la nature résiste tant bien que mal : « pour ne pas devenir loques / les branchages tassent la tête / contemplatif mausolée du hasard ». C’est donc à des poèmes d’ambiance en forme de feu d’artifice d’images que nous invite l’auteur, confiant dans notre capacité à nous imprégner de vers qui ne se livrent jamais sans déclencher auparavant un stimulus mental. S’il n’y a rien d’obscur dans la syntaxe, si les phrases sont limpides prises une à une, une certaine volonté de brouiller les pistes est patente. Allusions et bribes d’histoires tissent ainsi majoritairement leur toile en filigrane. « Quelquefois le sport vient de l’enfer / où nous sommes plongés » : le Monde très sportif du titre se rapporte au fond autant à l’écriture cadencée, à l’ambiance sophistiquée qu’au halètement de la lectrice ou du lecteur. Essoufflé après avoir reposé le livre, on sait gré à Patrice Maltaverne ne nous avoir emmenés dans une poésie moderne, vivante… et exigeante.
Avec Patrice Maltaverne, on éprouve d’abord le plaisir de découvrir le concept qui a présidé à l’écriture d’un nouveau recueil. La couverture nous indique ici que les poèmes sont inspirés par l’œuvre de Jules Verne. Mais ce serait évidemment trop facile sans quelques contraintes supplémentaires — on sait que Patrice les adore. Voilà donc 77 poèmes (Verne a vécu 77 ans) de 31 vers (un mois plein, la plupart du temps) qui incluent un bref passage du roman mentionné dans chaque titre. Le tout a paru en feuilleton dans la revue en ligne Poezibao, et se retrouve désormais dans un recueil imprimé grâce aux éditions de l’Alisier blanc, qui ont eu là une fort bonne idée. Car loin de constituer des résumés poétiques des ouvrages de Verne évoqués, les textes — justifiés plus ou moins en hommage à Ivar Ch’Vavar, tiens, n’oublions pas cette contrainte non plus ! — relèvent plutôt du vagabondage intellectuel déclenché par une lecture. On pourrait même écrire, pour citer le poète-critique-revuiste, qu’ils « lancent une expédition textuelle » dans la matière de l’œuvre du grand écrivain amiénois. Non pas que celui-ci ait besoin d’une réhabilitation quelconque ; il s’agit ici d’une interprétation libre de passages de romans à l’aune de l’époque actuelle. Dans le poème intitulé « Le Docteur Ox », par exemple, on peut lire « Un jour tout se détraque au dix-neuvième siècle ». Eh bien, c’est un pied dans ce XIXe siècle de Verne et l’autre dans notre XXIe siècle que l’auteur compose ses poèmes : « Notre bureau ? Une sorte de royaume uni par / Un confort accentué ». La pollution (« noircir le vert de cette chlorophylle »), la politique (« Nous jouons à la guerre et il n’y aura pas de morts »), les petites mesquineries quotidiennes s’invitent dans le tourbillon des pensées déclenchées par la lecture. Il convient de faire pénétrer les poèmes au plus profond : ils ne se donnent pas, comme souvent chez l’auteur, à la première lecture, car ils ne cèdent pas à la tentation de l’écriture poétique facile, des mots jolis et simples. C’est pourquoi Jeunes et Vivants est un recueil qu’on parcourra en plusieurs sessions, auquel on reviendra ; c’est pourquoi il m’a fallu plusieurs semaines avant de le terminer, de l’assimiler et de le présenter. « Les rêves sont des maladies pour les adultes », lance Patrice à un moment. Et si, après avoir arpenté le territoire des Voyages extraordinaires dans notre jeunesse, nous y revenions justement à l’âge adulte, sans regarder nos rêves avec condescendance ? La proposition est aussi alléchante que maligne, et débouchera sans nul doute sur des redécouvertes par poèmes interposés.
À l’occasion de ses cinquante ans, Patrice Maltaverne – oui, l’animateur de ce poézine ! – a rassemblé cinquante de ses textes écrits entre 1989 et 2020, soit inédits, soit déjà parus en revues (auxquelles un bel hommage est rendu) ou en anthologies. Manière de poser cet autoportrait « sans reniement d’aucune sorte », ainsi qu’il le mentionne dans son introduction, il le publie au Citron Gare, la maison d’édition qu’il dirige et qui fêtera bientôt ses dix ans. Il faut interpréter ce choix comme le reflet d’une indépendance viscérale, d’une envie de se présenter tel qu’il est, en poète de qualité que le Maltaverne revuiste et chroniqueur, infatigable arpenteur de la poésie française, éclipse parfois dans l’esprit de certaines ou certains.
Dire que Dominique Laffin, morte à 33 ans en 1985, est une obsession pour Patrice Maltaverne n’est peut-être pas loin de la vérité : chacun transporte ses obsessions depuis l’enfance et l’adolescence, et si le « cerveau d’adulte » de Patrice est « soumis à toutes sortes de pressions », il n’a pas oublié la silhouette repérée dans les salles obscures à l’époque. D’ailleurs, celles et ceux qui lisent Traction-brabant se souviendront que l’actrice à la carrière fulgurante a déjà eu les honneurs des pages centrales du poézine par le taulier lui-même. De ces souvenirs et de ces fantasmes, le poète compose avec Des ailes un long texte, un thrène ou un tombeau, comme on voudra, qui étire ses vers comme un chant langoureux. Mais « c’est idiot de croire qu’une femme disparue au dernier siècle / pourrait arranger d’un sourire les vilenies de la vie ordinaire », et la nostalgie rejoint, comme souvent chez Patrice, la critique acerbe d’une société ou, en poète, il est difficile de trouver sa place. Avec, comme toujours aussi, des jeux de mots dosés de manière savante : « quand elle est morte je n’étais pas au courant / sauf que le courant est bien passé avec une morte ». Heureuse contrainte formelle, les vers de dix mots (ceux joints par des apostrophes comptent pour un seul) et sans ponctuation aèrent un poème qui serait sinon trop ramassé ; ils permettent de plus des enjambements qui confèrent un rythme unifié à l’ensemble (« je ne me suis pas rendu compte trop content d’être / un homme voulant parler à une femme dans une autre / langue qui fait pépier les oiseaux dressés sur / leurs branches pour des âmes carnivores ne pensant qu’à ça »). Souvenirs et fantasmes, présent et passé se mêlent dans cet émouvant hommage. Nocturne des statues, qui suit, reprend les mêmes thèmes et en développe l’aspect paysager urbain avec la contrainte de deux quatrains et un quintil par page, certains mots répétés selon un schéma prédéterminé, faisant du tout une plongée poétique dans un celluloïd rêvé sur le fauteuil confortable d’une salle de quartier, si on en trouve encore.