L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.
D’abord, plaisir de retrouver l’écriture de Julien Boutreux, il y a quelques années hyperactif en poésie (recueils, publications en revue, revuiste même avec Chats de mars…), mais qui s’était fait beaucoup plus rare ces derniers temps.
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Neurones miroirs ? En lecture audio, le poème « hommes approximatifs » :
Dans ce livre qu’il dédie « Aux ombres », le poète — ou son alter ego — avoue : « j’ai traversé tellement de miroirs que je ne me rappelle plus le pays d’où je viens ». Et « cette autre peau jour après jour revêtue » l’habille de façon plus mélancolique que ses précédents ouvrages, de façon plus sage peut-être aussi, presque sans la mordante ironie qui souvent s’emparait de ses vers. En toute « xénophilie » (titre d’un des premiers poèmes), il procède « par torsions successives » pour se comprendre lui-même en épiant autrui : les neurones miroirs, ce sont ces cellules du cerveau qui s’activent lorsqu’on effectue une action et lorsqu’on observe ladite action réalisée par une autre personne. Pas étonnant, dès lors, que le « je » poétique ici rapidement s’adresse à un « tu » (« encore une fois je dis ton nom / toujours pareil / cette même chose qui vient / qui afflue / qui affleure »), puis bascule vers le « nous » (« ces ciels accidentels / sous lesquels nous marchions sans fatigue »). Courts poèmes et longues proses alternent, des alexandrins pointent leur nez à un moment (« cet univers est clos cet univers est songe »), tandis que l’énigme de l’existence se matérialise dans une acmé poétique en forme de vingt et une charades définissant un être ou une chose, sans que la solution soit donnée (s’il y en a une…) : « mon tout est semblable au songe d’une pierre », « mon tout parle à tout le monde », « mon tout n’est pas ce qu’il n’est pas ». Difficile travail que celui de l’introspection, même aidée par l’observation des autres. « j’espère vivre encore mais j’ignore pourquoi / je ne crois en rien de particulier » : Julien Boutreux s’épanche, observe « les possibles réduits à quelques centimètres carrés de babillage ». Contre la technolâtrie, avec l’humain, il propose la poésie, quand bien même celle-ci n’apporterait pas toutes les réponses escomptées.
Julien Boutreux, Neurones miroirs, no 207 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-617-2

Envie d’entendre tout de suite un extrait de Plein les poches ? En lecture audio, les poèmes « Fensch » (puisque ce site est rédigé au grand-duché de Luxembourg 8^) et « Printemps » :
Ensuite, plaisir de rencontrer une écriture nouvelle (c’est aussi à ça que servent les Polders). Annie Hupé, pour cela, a des lettres Plein les poches. Dans la sympathique tradition de l’abécédaire poétique, elle propose des textes guillerets et enjoués pour chaque lettre, jouant d’assonances, d’allitérations et de sonorités pour composer un dictionnaire amoureux de la langue et du monde, « journal mirifique ou proverbe » : « Fortiche ! quel jeu de vingt-six cubes promet / donjon en Espagne, vide brahmanique confit, / voyage bluffant, steamer ou jonque de Chine ? » On sautille ainsi du « Bal fantasmagorique » de « Chagall » à une biographie en poème de « Dubuffet », d’une description de l’« Écriture » (« Je m’inquiète devant la besogne fixée, / j’évoque une phrase, compte : bavardage, flon-flon ! ») à un reportage sur le marché de « Wazemmes » (« poétique d’agape / tu confonds légumes, herbes, épices que je veux »). Si l’éclectisme des sujets frappe, la légèreté des vers marque également ; d’ailleurs, à « Légèreté », on peut lire : « Je veille, chiffon poétique, sauts et gambades / bavochant un motif poli, jargon d’un maquis / d’une jachère bigarrée qui se dévoile, parfume / un parc afghan quand un mot bas fait la java. » Le ton qu’adopte Annie Hupé, les télescopages de vocables, la ponctuation espiègle évoquent un réjouissant exercice de style sous la contrainte et sous l’égide de Queneau ou Perec. On sourit souvent, comme à cette évocation du « Cou » : « Hampe d’ivoire, tige si flexible qui joint / le chef au buste, vite supprimée dès qu’un juge / évasif triomphe de la joie, l’abrège en cinq sec. » Alors, avec la poétesse, « Buvons jusqu’à plus soif maints longs jours chauds », et ne boudons pas le plaisir de l’alphabet. « Bonheur régressif validé. »
Annie Hupé, Plein les poches, no 208 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-618-9

Il est déroutant, Julien Boutreux. Capable de fustiger dans ses poèmes les « images laborieuses / qui si souvent barbouillent / la poésie fumeuse » ou de vénérer Jude Stéfan pour ses nouvelles au point de l’entendre dans sa tête sans l’avoir rencontré — mais pas pour ses poèmes « nauséeux ». Capable de s’attendrir cependant lorsqu’il parle à Pierre de Ronsard, malgré le « précipice / entre [leurs] arts poétiques » ou de parler doucement aux gens pour les endormir dans une des professions imaginaires de « J’ai un métier vachement cool », qui précède la partie « J’entends des voix » dans ce recueil. C’est ce franc-parler, ces jugements de valeur parfois péremptoires combinés à cette admiration sincère des autres quand ils lui plaisent qu’on aime dans sa poésie et qu’on retrouve ici. Pas étonnant, d’ailleurs, que J’entends des voix sorte au Citron Gare, maison animée par Patrice Maltaverne : il y a une proximité de goût chez ces deux-là qui fait que tôt ou tard, un opus de Julien devait paraître chez Patrice. Voilà qui est fait, et bien fait : les illustrations de Dominique Spiessert sont en parfait accord avec une poésie vive, qui ne s’embarrasse pas de métaphores éculées et qui érige les strophes cash et sans chichis (autre proximité évidemment pour ce recueil : Heptanes Fraxion) en obligation contractuelle. « Toute la journée j’invente des phrases », nous dit encore le poète dans un des métiers cool qu’il nous présente, et il s’agit exactement de ça. Sur un canevas de départ simple, qu’il rencontre Sigmund Freud, Jésus-Christ, Lucifer ou Hildegarde de Bingen, qu’il « monte à la place du passager », « cherche des questions » ou voie « des formes changeantes / dans les marbrures des carreaux de [sa] salle de bain » comme occupation professionnelle, Julien tresse ses vers avec beaucoup de verve et d’à-propos. Le petit livre de 90 pages est vif, rythmé et utilise une large palette de genres d’humour, du noir de noir à l’ironie la plus cynique. La réunion de ces poèmes, dont certains ont paru dans Traction-brabant et Le Cafard hérétique (et, si je ne me trompe pas, sur l’éphémère profil Facebook de l’auteur, qui va et vient sur le réseau social au gré de ses envies), est donc une belle idée.