
À l’origine de ce recueil se trouve le fascinant poème d’e. e. cummings intitulé « [anyone lived in a pretty how town] ». Béatrice Machet s’en empare pour livrer un discours en forme de prosopopée, discours que tient noone, la figure féminine que le poète américain joint à anyone, le personnage du titre. Fidèle à son inspirateur, qui « sème des graines d’explosion dans le langage, graines épelées, celles qui sur le bout de la langue brisent un sort pour en jeter un autre dans nos oreilles », l’autrice procède par vers courts, vers longs, chamboulement des espaces, blocs de textes sur la page pour intensifier ses phrases, « le flux de ce qu[’elle] ose appeler pensée ». « Dans mes parenthèses en forme de brins d’ADN, dans mes doubles hélices encellulées je sécrète enfin le nectar de ma lucidité arrivée à maturité » : son héroïne, désormais hors du carcan du poème initial, s’interroge sur sa destinée, cherche à comprendre l’individualité au beau milieu d’êtres quasi identiques en esprit. Elle se rattache à cette fin à son histoire d’amour passée avec anyone : « vous fûtes un jour mon all / mon anything / mon everything ». Les références poétiques ou musicales, on le voit (si l’on a reconnu le clin d’œil à Barry White !), s’insèrent dans un subtil jeu de miroirs. Plaidoyer pour la tolérance et la différence dans une société conformiste, le texte s’attelle à éviter le « bouquet final de stéréotypes » et propose même des formules — qui vont jusqu’aux mathématiques — pour étayer son propos : « Ce constat me convainc / d’aller voir ailleurs et plutôt que / multiplier du même à l’infini façon / clonage, façon polymérisation obscène, / je vais m’employer à additionner du / semblable pour obtenir du différent ». Pour refuser le conformisme, il faut aussi dire non. Ça tombe bien, puisque noone s’invente no-one, celle du non. Refuser, éviter, louvoyer : c’est également de cette manière que l’on peut vivre dans une société qui nivelle. En réfléchissant à haute voix, la narratrice (la poétesse ?) trace son chemin d’autonomie. « La preuve en est : je commence à préférer l’impair. »
Béatrice Machet, Signé No-one : celle du non, éditions Sémaphore, ISBN 978-2-491698-32-4
Deux pages (32 et 33) en extrait audio (en raison d’une homophonie, précisons à l’écrit un des vers, « viser le tour des alter ») :
