
Double chronique-minute pour ce billet, car les recueils évoqués sont les deux dernières nouveautés des éditions Rafael de Surtis.
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Ce que le corps traverse ? Voici un « Le feu dans la gorge en extrait audio :
« J’ai laissé trois états de mon corps parler », note Catherine Andrieu dans l’avant-dire de ce recueil, qui est en fait un triptyque. Le feu, la terre et l’eau s’y succèdent, dans une introspection parfois autofictive qui nous fait pénétrer dans l’atelier d’écriture de l’autrice, où « chaque texte cherche sa source dans le tremblement ». Vêtue d’un « châle de poussière stellaire », consciente que nous ne sommes que bien peu de choses dans l’univers, elle présente son corps brûlant sur la page en projetant toute la chaleur de sa vie intérieure : « Et quand je parle, / Ce n’est pas moi qui parle. / C’est la fumée. » Souvent, le vocabulaire montre qu’elle devine, qu’elle comprend, qu’elle sait : extralucide grâce à l’intercession du poème, Catherine Andrieu « ne [veut] plus guérir. / Je veux que ça brûle. Je veux que ça parle. Je veux que ça m’éclaire ». On la suit dans une quête de « la langue d’avant le mot / la langue d’avant la plaie ». Car c’est un certain mal de vivre qui la pousse à écrire « depuis la respiration du vivant ». « Mon sang est une rivière qui va vers la mer / en se souvenant des pluies » : voilà le battement sourd des veines qui rythme les vers, qui draine la fièvre vers un style aux images empruntant au fantastique : « La lumière devient un animal docile, / elle lèche mes mains, mes tempes, / et dans sa brûlure, j’entends : / tout ce que tu cherches t’a déjà traversée. » Les animaux non humains sont comme souvent présents chez l’autrice (en général sous le nom de « bêtes »), ne « jugent pas », procurent les liens que les humains refusent ou offrent chichement — peu de personnes dans ces vers, mais des chats, des oiseaux… « Tout ce qui respire me parle », même les pierres, qui « ont aussi un souffle, imperceptible mais réel ». Dans un troisième volet sur l’eau en forme de finale en prose, Catherine Andrieu accentue l’autobiographie et évoque la poésie qui la sauve, les livres qui l’élèvent. Animaux non humains, mais également instruments sont ses compagnons de cœur pour jouer la musique de la vie : « Le piano, lui, ne ment pas. / Il montre la fêlure dans la note. » Et l’autrice d’exposer ses propres fêlures pour mieux les colmater. « Je reste là — non pas victorieuse, non pas apaisée, mais tenue dans l’eau vaste du monde, par l’accord encore fragile, encore juste, du souffle et de la vague. »
Catherine Andrieu, Ce que le corps traverse, éditions Rafael de Surtis, ISBN 9782846726337

Envie d’entendre tout de suite un extrait de La Note sanglante de Peter Warlock ? Voici un poème en extrait audio :
Inspiré par la Capriol Suite de Peter Warlock, Paul Sanda s’empare de cette suite de danses en six parties et propose un ballet amoureux ayant pour fil rouge la « jonction sensuelle des sens ». Mais les « brumes sanglantes / de la grâce » guettent dès le début : le poète, d’une écriture qui ne cherche pas à brider son lyrisme, pressent que lui et son amour ne pourront bientôt « plus s’assembler dans l’éloquence des effleurements », qu’il faudra « abandonner la flamboyance ». Et pourtant, cette « coruscante fusion », il la désire. Il la met en scène même, en commençant dans chaque partie, chaque danse, ses poèmes par les mêmes vers, comme des incantations. Mais peut-être aussi comme des habitudes, qui, on le sait, peuvent faire s’étioler l’amour. Double tranchant donc de ce « florilège poétique qui s’[engage] dans la chair ». Le « buisson déclinant du désir » arrive à mi-recueil : comme un symbole, l’harmonie des débuts similaires pour chaque poème s’y trouve brisée, « les menstrues de nos monstres doux » ensanglantent la passion, qui perd ses atours d’idéal. Mais La Note sanglante de Peter Warlock est aussi une reconquête. Alors que les vers défilent, « la fange a de nouveau enfanté des songes, l’air s’est purifié ». Les pas de danse transforment l’éloignement en proximité, magie de la poésie qui rabiboche, miracle de la musique qui en appelle à tous les sens — « la flamboyance des cromornes » intègre les instruments à la panoplie d’écriture du poète. Le lyrisme prend de l’ampleur, « aurions-nous vaincu le hasard » ? Dans la danse intitulée « Pieds-en-l’air », l’érotisme est à son comble, y est dépeinte « la vibrionnante exacerbation de nos plus luisantes unions », le désir de « la petite fente discrète » aiguillonne et des « hauteurs physiques, en volupté essentielle » sont atteintes. Que reste-t-il après les délices consommées ? Sans doute « l’espérance, sur le fil », qui sera « la seule réalité de cette adoration ». Telles des montagnes russes, les rails de la passion, de tunnels en viaducs et de gares en haltes, auront chanté leurs notes tantôt à l’unisson, tantôt de façon discordante, dans un élan impétueux et inarrêtable. Après le tumulte des portées, après les virevoltes de la danse, comme un point d’orgue, « l’amour sera sagesse ».
Paul Sanda, La Note sanglante de Peter Warlock, éditions Rafael de Surtis, ISBN 9782846726320


Le titre est programmatique : Catherine Andrieu, dans son avant-dire, se revendique véritablement oiseau du vent, elle qui écrit plus tard dans le recueil qu’elle est « une errance, / un vol suspendu entre deux échos, / une plume qui danse / entre le toujours et le jamais ». Ces poèmes sont-ils l’histoire d’une ascension ou d’une chute ? Tout ce qui pour nous (et la poétesse, toujours dans son avant-dire) est certain, c’est que « le recueil suit une trajectoire ». La petite cinquantaine de pages commence par l’évocation de Camille Claudel, dont le « cri traverse le marbre, / il soulève la poussière des silences, / et nous, / honteux, / nous écoutons l’écho de ta tempête ». « Tu marches / dans l’ombre tachetée des fougères, / paume ouverte, effleurant / le secret râpeux des pierres » : le poème suivant rend-il encore hommage à la sculptrice ? On finit par deviner que non, pas vraiment ; c’est une succession de tableaux que la poétesse nous livre, les numérotant en chiffres romains, mais les liant tellement entre eux qu’on y trouve les transitions naturelles. Normal, pour quelqu’un qui « marche dans la phrase / comme on entre dans un jardin suspendu ». Catherine Andrieu est, nous dit-elle encore, « brisures de lumière / au creux des remous, / un fétu de chair happé par l’élan », et c’est cet élan qu’elle convoque ici pour nous convier dans son univers — qu’elle décline avec méthode dans plusieurs publications par an — où la mer, les amitiés (littéraires ou pas), les obsessions reviennent. « Un cerf surgit du pli du matin, / couronne vivante qui griffe l’air » : les huitième et neuvième poèmes, particulièrement émouvants, convoquent une de ces (saines) obsessions, en mentionnant tout un bestiaire — renard, merle, loup, corbeau, éléphant, fourmi, abeille, cheval, dauphin, chien, sans oublier le chat Paname, celui dont elle ressent encore le deuil — pour délivrer un message résolument antispéciste. Quand l’espèce humaine comprendra, « nous saurons enfin / que nous avons marché / sur des étoiles vivantes / sans jamais lever les yeux ». L’oiseau que la poétesse prend pour animal totem, ce « messager du rien, / funambule de l’azur », préside avec hauteur à un recueil qui, à la réflexion et avec optimisme, est finalement plus ascension que chute : « J’ai le dernier mot, / celui qui s’envole. »
« Je ne suis pas une intellectuelle ma voie est celle du cœur ». Avec cette anthologie qui regroupe plusieurs recueils déjà parus et deux inédits, ainsi que divers entretiens à propos de sa pratique poétique (et picturale), Catherine Andrieu confirme en presque trois cents pages la place singulière qu’elle occupe dans le paysage littéraire : celle d’une poétesse à la voix profondément ésotérique, ancrée dans un lyrisme qui convoque transcendance et érotisme, baignée par l’amour et par la mer.