« Dans le puits des silences, je suis venue boire l’eau de la mémoire » : une Récitante se souvient, raconte « le temps des grandes barres ». De grandes barres qu’on découvre au fil du livre semblables à celles érigées dans nos actuelles banlieues — le terme figure dans le texte, point d’euphémismes ou d’expressions politiquement correctes ici —, avec même leurs noms fleuris qui cachent une réalité de béton : les Amaryllis et les Mûres. « On demande la Récitante dans le cercle de lumière ! » Et celle-ci s’avance, dans un avenir lointain ou proche, dans un monde qui pourrait être qualifié de postapocalyptique, pour mettre des mots sur la catastrophe advenue. En cela, Vint le grand récit relève tout autant des littératures de l’imaginaire (ces « vifs » qui apparaissent dans la « cage à poules de l’aire de jeux » peuvent faire penser par homophonie aux Furtifs d’Alain Damasio) que de la poésie, dont il emprunte la langue incantatoire, déployée amplement dans des poèmes en prose qui s’engendrent l’un l’autre. « Dans quel livre ancien, rouleau, grimoire, volume de peau, dans quel livre d’écorce s’écrit le grand récit. » Les pages du livre du passé se tournent, parlent de notre époque ou de celles qui l’ont amenée en pointant ses maux ; sont ainsi évoqués la migration économique au péril de la vie (« tu te contentais d’imiter le bruit de la mer que tu avais traversée avec des inconnus »), l’esclavage (« Les pères des pères de nos pères ont été importés, comme les oranges, les bananes et les dattes, les ananas plus rares et plus raffinés, les pères des pères de nos pères ont été importés avec les marchandises »)… « Qui parlera pour ceux qui se sont tus, pour celles qui se taisent, pour les bâillonnées des filatures, pour les soudeurs des chaînes de montage, pour celles et ceux qui montent les crosses des fusils qui seront retournés contre nous au premier mouvement de grève, qui parlera pour les morts, pour les vivants à moitié morts, les épuisés, les soumis, les aveuglés. » La Récitante bien sûr, son acolyte Pirogue aussi, qui porte en lui la rébellion devant le repli sur une identité fantasmée : « Oui je parle, je parle votre langue d’ici mieux que beaucoup qui s’enorgueillissent d’être nés ici. Et votre langue est la mienne, je n’en connais pas d’autres. Votre langue est mon berceau, votre langue est mon pays. » D’ailleurs, l’auteur et ses alter ego savent l’importance de la signification des mots : « Vous connaissez l’histoire de ce mot, bulldozer. Un surnom, celui d’un patron, de l’autre côté de l’océan, qui tuait ses esclaves récalcitrants à coups de poing, qui leur assénait une dose de taureau. » Les engins sont passés, ont rasé les barres. Arrive la guerre, adoucie dans le conte par des vers de Dante, Rimbaud, Thierry Metz, Paul Celan, Louis-Philippe Dalembert, entre autres. Michaël Glück, en somme, nous dit sa foi en la poésie pour l’avenir, pour le futur, après que les barres de béton auront disparu, lorsqu’une inéluctable nouvelle civilisation aura vu le jour. « Petits papiers, quelques vers, quelques lignes d’une prose inattendue, dans des langues venues de partout, poèmes de la rose des vents, murmures que vous ne pourriez arrêter. »

Michaël Glück, Vint le grand récit, éditions Le Réalgar, ISBN 978-2-491560-99-7


Le début de l’ouvrage en extrait audio :