Il est des passeurs dont l’infatigable travail de mise en valeur des autres porte quelque ombrage à la reconnaissance de leur propre production, pourtant de qualité. C’est un peu le cas de Dom Corrieras, enthousiaste poétique pour le blog Le Bordel des poètes, organisateur hors pair de rencontres poétiques, en Lorraine entre autres (« Lorraine mon cœur / Souffle court vieux chaudron / Par Trois Frontières j’arpente / Cambrousse tes pentes vaux et monts / Rabâchant le chant du mal aimant »)… parmi bien d’autres casquettes. Dans son dernier opus, Au clair de l’ombre, il fait le grand écart entre enfance et âge mûr, dans d’inventifs et joyeux poèmes où, parfois, les regrets se manifestent, la mélancolie s’installe : « Ne serait que le souvenir / de l’infini roulis de la mer / dans l’anse de Porto / mer qui roulait ses galets / ressassait mes regrets / ourdissant mon chagrin ». Émerveillement devant une vie accomplie pourtant (« Quand j’étais tout petiot / J’étions déjà si grand devant l’immensément ! ») au moment où « Dame Crevure / tocsin en sourdine se pointe et sourit / triant d’avance mes restes mes débris ». Mais c’est qu’il ne va pas se laisser happer si facilement, Dom, « Lui qui naît à la nuit / Qui piétine les heures / Titube dans l’ellipse ». Il y a dans ce recueil l’urgence de retrouver l’enfance, mais aussi de faire un sort aux tracasseries qui empêchent une vie où la poésie ne serait pas centrale. Si les frères humains sont évoqués — émouvant hommage aux amis à la fin, beau poème bourré de références dédié à l’ami Claude Billon —, le poète ne dédaigne pas les autres êtres vivants et leur prosopopée, que ce soit ce « bon vieux chêne sous la tramontane » qui assiste à une partie de jambes en l’air contre son tronc et qui la commente, ou bien le hérisson qui traverse pour se voir écraser par une voiture : « dites adieu faites une croix sur mon héritage / dans le bel âge ma dernière heure y sonna ! ». L’homophonie approximative humoristique ce cette autoépitaphe donne le ton de cet ouvrage jovial, malgré les pointes de mélancolie mentionnées précédemment. Espiègle, Dom ne se prend pas au sérieux. Il arpente les sentiers de la langue « emmi l’obscur des forêts » pour en rapporter mots rares et précieux, expressions imagées et cocasses, un « grand hourvari des marées » aux vocables et aux sentiments généreux. Saviez-vous que « la pensée du tournevis / c’est comme le poireau qui pisse » ? Voilà qui est dit. Et puisque « Le souffle se perd la vie s’emmerde / De ne plus pouvoir s’émouvoir s’imaginer », le poète continue, vaille que vaille, de s’émouvoir et d’imaginer. Tout comme de son travail de passeur, on lui en est bigrement reconnaissant à la lecture.

Dom Corrieras, Au clair de l’ombre, « pas d’éditeur connu à ce jour » (et si un était intéressé, on fera suivre !), recueil confectionné à la main et disponible auprès de l’auteur


Deux poèmes en extrait audio :