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mardi 27 janvier 2026

La troisième tournée du Facteur Galop

J’ai eu le plaisir d’être publié dans la toute première tournée des éditions Facteur Galop, et voudrais évoquer ici brièvement (chronique-minute oblige) deux des récentes parutions de la troisième tournée, toujours aussi éclectique et hors des sentiers battus par les pieds monotones. Rappelons le principe de ces sympathiques éditions : on souscrit à un ou plusieurs lots de plusieurs exemplaires de chaque titre, pour plus tard les « semer » où l’on désire. On envoie à la famille, aux amies et amis, on distribue dans un lieu public, on glisse dans une boîte à livre ou on sème en rase campagne…

Face à rien, de Philippe Annocque, s’attache à extirper du rien un texte littéraire. D’abord une phrase, puis sa suite, et petit à petit « les choses prennent de l’ampleur ». Les paragraphes s’arrachent de leurs prédécesseurs, « somme toute semblables aux hommes, supérieurs aux dieux éternels, parce que précisément ils ne le sont pas — éternels ». Le texte parle du texte, discourt sur lui-même, allant jusqu’à compter ses propres mots. Tel un ruban de Möbius, le livre se mord la queue dans un mouvement d’allégresse écrivante, prouvant qu’un rien peut générer un tout, pour peu qu’on ait l’esprit affûté d’un écrivain aguerri… qu’on soit capable de « simulacre de torrent linguistique » ! C’est à la fois fascinant et drôle, bien dans la veine des écrits de son facétieux auteur.

« Ça vibre le long de mes vertèbres » : Hors je, d’Anne Roy, nous embarque dans l’intimité de l’autrice, avec un recueil de proses poétiques qui accolent des images marquantes à des pensées intérieures. « Les mots s’échappent de ma bouche comme des vermicelles translucides et mous », nous dit la poétesse. Dans un mur où « ça râpe », « au pied d’un frêne déraciné », elle déconstruit la réalité tangible pour en faire un réservoir d’expressions à la plasticité tourbillonnante : « Je suis virevoltante. » Hymne aux sens, collection d’instantanés et de flashs émotionnels, le livre se parcourt tel un chemin où la conscience cède le pas aux sensations, telle une expérience de visite fugace dans la tête d’autrui. Contre les passions tristes et les actions mornes. « Debout. Vivante. »

Dans la tournée également, Bip-Bip et Vil Coyote épisode 232, d’Amélie Durand, une histoire cartoonesque et barrée qui reprend les personnages bien connus, et Bouillon de colère, de Mathilde Hinault, récit-témoignage fort sur les violences familiales. Lisez le Facteur Galop, soutenez-le, dispersez ses livres aux quatre vents vers des destinataires potentiels qui s’ignorent !

Troisième tournée de livres du Facteur Galop, à retrouver sur le site de l’éditeur.

mercredi 9 juillet 2025

Un même désir de reconnaissance

Présenté comme un ready-made à partir de phrases d’ouvrages scientifiques, le recueil brouille les pistes dès le début en simulant la simplicité : dans une première partie intitulée « soi : un même désir de reconnaissance », les « Nom », « Prénom », « Nationalité », « Sexe », « Taille », etc., évoquent clairement une carte d’identité, a fortiori un être humain. Facile ? Voyons la suite. Dans « changement de classe : un même désir de reconnaissance » — toutes les parties adoptent pour second élément le titre de l’ouvrage —, ça se corse… « Il avance lentement », d’accord. « Son vocabulaire est étendu », qui revient comme un leitmotiv, à la rigueur. « Le jour, elles broutent les zostères », tandis que « La population continentale a le ventre noir » : voilà qui sérieusement convoque le bizarre, sous la forme de mots savants ou d’informations parcellaires. C’est tout l’intérêt du petit livre (un peu moins d’une cinquantaine de pages) de Philippe Annocque, qui progresse vers l’étrange et le vague en même temps qu’il devient plus précis dans les descriptions : « L’ovipositeur, acuminé, est bien visible. » Lorsqu’on lit que « La tarière serratiforme est incurvée vers le bas », on ne se précipite pas vers le dictionnaire ou l’internet ; il faudrait de toute façon le faire des dizaines de fois par page. Au contraire, on se laisse bercer par l’inconnu, conscient qu’on ne pourra jamais combler ce désir de reconnaissance que ressentent les êtres décrits ici, jamais nommés, enfermés dans le carcan des mots. Qu’est-ce qui peut être « de forme triquêtre, à chair subéreuse » ? Quelles créatures « passent toute la durée de leur existence à tomber lentement » ? Dans cet exercice de style fécond sur l’impuissance du langage, les encres de l’auteur renforcent par leurs allures de coupes microscopiques cette impression que ni l’écrit ni l’oral ne peuvent grand-chose devant des identités mouvantes.

Philippe Annocque, Un même désir de reconnaissance, éditions Lanskine, ISBN 978-2-35963-164-7