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vendredi 7 novembre 2025

Vint le grand récit

« Dans le puits des silences, je suis venue boire l’eau de la mémoire » : une Récitante se souvient, raconte « le temps des grandes barres ». De grandes barres qu’on découvre au fil du livre semblables à celles érigées dans nos actuelles banlieues — le terme figure dans le texte, point d’euphémismes ou d’expressions politiquement correctes ici —, avec même leurs noms fleuris qui cachent une réalité de béton : les Amaryllis et les Mûres. « On demande la Récitante dans le cercle de lumière ! » Et celle-ci s’avance, dans un avenir lointain ou proche, dans un monde qui pourrait être qualifié de postapocalyptique, pour mettre des mots sur la catastrophe advenue. En cela, Vint le grand récit relève tout autant des littératures de l’imaginaire (ces « vifs » qui apparaissent dans la « cage à poules de l’aire de jeux » peuvent faire penser par homophonie aux Furtifs d’Alain Damasio) que de la poésie, dont il emprunte la langue incantatoire, déployée amplement dans des poèmes en prose qui s’engendrent l’un l’autre. « Dans quel livre ancien, rouleau, grimoire, volume de peau, dans quel livre d’écorce s’écrit le grand récit. » Les pages du livre du passé se tournent, parlent de notre époque ou de celles qui l’ont amenée en pointant ses maux ; sont ainsi évoqués la migration économique au péril de la vie (« tu te contentais d’imiter le bruit de la mer que tu avais traversée avec des inconnus »), l’esclavage (« Les pères des pères de nos pères ont été importés, comme les oranges, les bananes et les dattes, les ananas plus rares et plus raffinés, les pères des pères de nos pères ont été importés avec les marchandises »)… « Qui parlera pour ceux qui se sont tus, pour celles qui se taisent, pour les bâillonnées des filatures, pour les soudeurs des chaînes de montage, pour celles et ceux qui montent les crosses des fusils qui seront retournés contre nous au premier mouvement de grève, qui parlera pour les morts, pour les vivants à moitié morts, les épuisés, les soumis, les aveuglés. » La Récitante bien sûr, son acolyte Pirogue aussi, qui porte en lui la rébellion devant le repli sur une identité fantasmée : « Oui je parle, je parle votre langue d’ici mieux que beaucoup qui s’enorgueillissent d’être nés ici. Et votre langue est la mienne, je n’en connais pas d’autres. Votre langue est mon berceau, votre langue est mon pays. » D’ailleurs, l’auteur et ses alter ego savent l’importance de la signification des mots : « Vous connaissez l’histoire de ce mot, bulldozer. Un surnom, celui d’un patron, de l’autre côté de l’océan, qui tuait ses esclaves récalcitrants à coups de poing, qui leur assénait une dose de taureau. » Les engins sont passés, ont rasé les barres. Arrive la guerre, adoucie dans le conte par des vers de Dante, Rimbaud, Thierry Metz, Paul Celan, Louis-Philippe Dalembert, entre autres. Michaël Glück, en somme, nous dit sa foi en la poésie pour l’avenir, pour le futur, après que les barres de béton auront disparu, lorsqu’une inéluctable nouvelle civilisation aura vu le jour. « Petits papiers, quelques vers, quelques lignes d’une prose inattendue, dans des langues venues de partout, poèmes de la rose des vents, murmures que vous ne pourriez arrêter. »

Michaël Glück, Vint le grand récit, éditions Le Réalgar, ISBN 978-2-491560-99-7


Le début de l’ouvrage en extrait audio :

mardi 7 novembre 2017

Trois nouveaux entremets…

… parus aux Carnets du dessert de lune, et parce que je suis gourmand, regroupés dans un seul billet !

Les samedis sont au marché

Si l’on en croit Thierry Radière, aller au marché le samedi matin est « plus une activité existentielle qu’une occupation littéraire ». Voire. Les saynètes qu’il tire de ses expéditions abondent — comme souvent chez l’auteur — en anecdotes liées à l’enfance et aux petits bonheurs familiaux, et constituent un véritable corpus littéraire d’une cinquantaine de pages. La force de son écriture, c’est qu’elle va titiller le lecteur dans les recoins de ses souvenirs ; de ceux qu’on a tous un peu forcément, mais qu’on n’a pas couchés sur le papier par paresse, par manque de temps ou simplement parce qu’on n’a pas le talent de Thierry pour les rendre aussi vivants.

Prenez les œufs de cane, par exemple. Beaucoup se reconnaîtront dans le texte intitulé « Les œufs infinis », où le promeneur avoue qu’il n’en achète jamais, et que c’est probablement pour ça qu’il ignore toujours l’étal du marchand. Et pourtant, ces œufs « sont extra : ils ne se cassent jamais dans la tête. Sont infinis ». Car justement, en évitant le regard du vendeur, on se construit un souvenir permanent, « un gâteau dont [on] ignore le goût ». Quoi de plus permanent en effet que l’obsession d’une chose attirante qu’on n’a pas pu goûter ? D’une petite habitude, d’une petite veulerie hebdomadaire d’ignorer ce qui nous tente, l’auteur bascule vers les songes et l’infini, tout simplement.

Bribes de conversations à la façon de brèves de comptoir ou réflexions personnelles (« Le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allées et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »), l’espace restreint du marché est prétexte à un kaléidoscope d’images et de métamorphoses. Jusqu’au surréalisme à tendance érotique, parfois. Il fallait oser : « Les enfants s’attendrissent à la vue des chiots pendant que leurs parents s’envoient en l’air près des poireaux. » Doté d’illustrations de Virginie Dolle qui s’accordent parfaitement à son atmosphère, Les samedis sont au marché est aussi frais que les meilleurs produits d’un marché de plein air où l’on a ses habitudes.

Nuova prova d’orchestra

C’est avec un accordéoniste que Thierry Radière ouvrait son livre, et c’est maintenant tout un orchestre que convoque Michaël Glück. De petit format, facilement glissé dans une poche, le livre est en fait un recueil d’aphorismes, une forme où la concision va de pair avec le triturage du langage. On y trouve donc force doubles sens, homophonies approximatives ou jeux de mots divers. Par exemple, saviez-vous que « Nul n’est autorisé à jouer du triangle en bermuda » ou que « Les Rolling Stones ont beaucoup joué la musique de Satie » ? Les petites phrases dégagent cette connivence avec un lecteur que Michaël ne prend pas pour un idiot, et à qui il reconnaît la culture générale nécessaire pour comprendre à demi-mot ses bons mots.

Pour qui connaît la poésie « sérieuse » de l’auteur (parce qu’on peut clairement dire que cet ouvrage se situe dans une veine humoristique, même si, on le verra, il ne s’interdit pas les piques qui siéent à un écrivain regardant son époque avec lucidité), rien d’étonnant : cette dernière est toujours sur le bord des mots, glissant dans ses vers ciselés de nombreuses figures de style que ne renierait pas un aphoriste virtuose. Les instruments de musique les plus divers défilent, créant une unité de thème qui permet de donner un véritable liant au recueil, et cela jusqu’aux plus insolites, comme ce tocsin dont joue… Quasimodo. Lequel s’est « longtemps couché en sonneur » — culture, quand tu nous tiens… Mais au fil des pages, le poète distille aussi quelques sentences plus politiques : « Ces temps derniers on joue, partout, trop de canons et ce n’est pas vraiment drone. Les seules batteries qu’on entend sont meurtrières. » Voire de critique littéraire : « Salieri est à Mozart ce que Salgari est à Jules Verne. » Pas très sympathique ni pour Salieri ni pour Salgari, que j’avoue avoir beaucoup aimé lors d’explorations de la littérature populaire italienne en version originale. Mais diablement efficace !

Nuova prova d’orchestra est un livre à garder à portée de main, qu’on feuillette régulièrement pour picorer quelques aphorismes bien troussés. Et pas seulement pendant la pause syndicale d’un orchestre symphonique, foi de chef d’orchestre. Pas besoin de lire la musique pour en apprécier l’humour polyphonique.

Faute de preuves

Après la prova de Michaël Glück, qui signifie répétition en italien, nous voici aux preuves, ou plutôt à l’absence de preuves de Serge Prioul. Des trois, c’est l’ouvrage qui se rapproche le plus d’un recueil de poésie « classique », si tant est que cela existe. Faute de preuves semble d’abord le fruit d’un cheminement, celui de son auteur vers la poésie. « Un jour arrive / Où tu écris / Par curiosité […] Et tu sautes / En parachute ». Un cheminement tout de pudeur devant le malaise qu’on sent installé avant l’écriture, avant ce que l’on perçoit comme le grand saut. Les poèmes sont en général courts, comme les vers d’ailleurs, et paraissent constituer de prime abord une sorte d’art poétique : « Elle est si simple la place du mot // Un blanc où ne rien mettre d’autre / Un mot de trois lettres / Un de huit / Au-delà / On sera dans la marge ».

Mais petit à petit, une fois la poésie enclenchée, le recueil évolue vers une poésie narrative réaliste où l’on reconnaît l’influence de Richard Brautigan, cité en exergue. Les anecdotes prennent le pas sur les réflexions personnelles - même si celles-ci ne disparaissent pas - et structurent un style qui devient plus affirmé. Toujours, cependant, avec un vocabulaire pas ampoulé pour un sou qui rend la poésie naturelle, quasi une conversation entre amis. Jugez-en : « Café de pays de Mellé / Le vieil alcoolo de service / Te raconte / Qu’à cause de Brigitte Bardot / Qui a fait interdire les manteaux de fourrure / Les éleveurs de visons / Ont lâché plein d’animaux dans la nature / Un de ses potes pêcheur / Il est formel / S’est fait poursuivre par des visons / Qui en voulaient aux truites / À l’intérieur de son panier de pêche ».

Des hésitations à écrire jusqu’aux poèmes réalistes faits de tranches de vie sublimées à la Brautigan, Serge Prioul écrit sa Bretagne et son histoire, qui s’entremêlent dans des vers simples à l’effet immédiat et durable. Faute de preuves est un concentré de réel passé à travers la moulinette d’un regard acéré et empathique ; qui mieux que le poète sait repérer l’instant qui, habillé de mots, touchera de la plus belle manière celles et ceux qui ne l’ont pas vécu ?