Déjà hantée par les fantômes de la mémoire dans un précédent ouvrage évoqué ici même, Pauline Catherinot continue de faire son miel poétique de souvenirs, de fragments mémoriels, de choses qu’on oublie ou qui restent à jamais gravées dans nos têtes. À première vue, le recueil se présente comme un ensemble de poèmes qui suivent une certaine J en maison de repos, dans « le couloir des Passiflores », « parce que y avait pas de place ailleurs ». « orteils se raidissent / entrent dans la peau / orteils se mélangent » : la déchéance physique est décrite, mais avec — comme toujours chez la poétesse — une vraie pudeur, « inscrite dans les années ». Cependant, « dans le cerveau — au loin — c’est autre chose », et voilà J fringante dans sa tête, au point qu’elle « rêvera des ailes des vulcains », qu’elle se dédoublera pour se séparer « de sa copie conforme dans le couloir ». « suis vieille mais suis pas folle », explique J, pour qui « le mot vieux / dépasse les âges / entre le troisième et le quatrième / il y a l’expérience ». À première vue, donc, une chronique du grand âge enfermé dans un établissement spécialisé ; un livre presque documentaire, puisqu’on y parle de « structure » ou de « personnel ». Mais l’écriture de Pauline ne saurait rester aussi terre à terre. La quatrième de couverture, qui situe J « peut-être dans le blanc de la page ou derrière une porte jaunie par le temps », met la puce à l’oreille. Cette femme qui s’évade dans sa tête loin de ce « corps carcasse-déchets », qui « s’accroche aux secondes comme si c’était la paroi », se pourrait-elle qu’elle soit un symbole, une allégorie ? Cette « chose humaine — ballotée — d’un point à un autre », que nous dit-elle de nos abandons, de nos doutes, de nos compromissions, de nos liens qui se distendent à notre insu et parfois intentionnellement ? Fouillant son rapport… notre rapport à la mémoire, en moins de 50 pages, la poétesse nous tend un miroir où le reflet n’est pas forcément plaisant. À chacun et à chacune ensuite de « Vider son armoire — Naphtaline ».

Pauline Catherinot, Ai habité ici, éditions Lanskine, ISBN 978-2-35963-166-1


Un poème en extrait audio :