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mercredi 14 décembre 2022

Pour Traction-brabant 101 : Cent Ballades d’amant et de dame

Si Christine de Pizan (vers 1365 - vers 1430) a souvent figuré dans des anthologies, combien d’enthousiastes de la poésie peuvent se targuer d’avoir lu un de ses ouvrages en entier ? En voici venu le temps, en tout cas : de cette féministe avant le mot vient de reparaître deux fois ce chef-d’œuvre, d’abord en 2019 aux éditions Gallimard dans une traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, puis cette année — c’est à cette version que nous nous intéressons — aux éditions Lurlure dans une traduction de Bertrand Rouziès-Léonardi, lequel avait officié pour le truculent Trubert chez le même éditeur.

Ces Cent Ballades d’amant et de dame forment un roman en vers où les protagonistes s’échangent tour à tour leurs sentiments par ballades interposées, quoique les deux voix s’invitent dans certains poèmes. On y assiste à la cour effrénée de l’amant, au doux refus de la dame, qui se transforme en peut-être, puis en passion ; on y apprend l’existence d’un mari, la nécessité pour l’amant de s’éloigner pour guerroyer ; on y décèle des craquelures dans la ferveur, puis on y constate la rupture. L’habileté de Christine de Pizan est de mener tambour battant cette intrigue somme toute banale, alors que la fin’amor des troubadours s’essouffle et vit ses derniers instants en ce XVe siècle. Son secret ? Une langue rythmée et rimée fastueuse, que sert avec rigueur le carcan de la forme en général et de la ballade en particulier. « Amis, fors vous, chose n’est qui me plaise : / Sans vous veoir, je ne porroie estre aise », susurre l’amante à l’heure où les braises de la passion refroidissent déjà.

« Mon ami, sauf vous-même, il n’est rien qui me plaise : / Comment, sans vous voir, vivre un seul instant à l’aise ? », traduit Bertrand Rouziès-Léonardi. Son adaptation virtuose en français moderne choisit de conserver des rimes et de remplacer les mètres de Pizan (sept et neuf pieds majoritairement) par des mètres plus « modernes » (vers de neuf pieds et alexandrins). S’y ajoute une actualisation de la ponctuation, pour un renouvellement de la langue sans la trahir, en préservant le rythme et la musique. La présentation bilingue permet de passer de l’original à la traduction, comme un voyage dans le temps : les sentiments d’alors n’étaient évidemment pas les mêmes, le temps ne s’écoulait pas de la même façon, les conventions sociales étaient différentes. La poésie de Christine de Pizan, en version originale ou dans cette traduction habile, se joue des époques. À l’heure où les voix de femmes en poésie se fédèrent dans des anthologies propres, on lira avec ferveur aussi cette illustre prédécesseure.

Christine de Pizan, Cent Ballades d’amant et de dame, éditions Lurlure, 260 p., 21 €, ISBN 979-10-95997-44-3
Cette chronique a paru dans le numéro 101 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


La ballade XXXII, où se mêlent les deux voix :

— Approchez, doux ami, venez donc me parler.
— Très volontiers, ma dame, et ma joie est sincère.
— Quelques mots, mon ami, sans rien me déguiser.
— Que vous dire, ma douce, ô vous qui m’êtes chère ?
    — Si votre cœur en mon corps est greffé ?
    — Ma dame, il l’est, je m’en suis assuré.
    — Il en va de même, au vrai, pour le mien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

— Vous n’aurez plus besoin, donc, de vous affliger.
— Non, votre doux amour m’a pour propriétaire.
— En gardant mon honneur, voulez-vous m’embrasser ?
— Ah çà, ma dame, il n’est rien qu’autant je révère !
    — N’en faites pas un motif de fierté.
    — Que je sois plutôt à la mer jeté !
    — Reçois mon cœur en échange du tien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

— Cela vous plaira-t-il, faute de vous combler ?
— Quoi donc, maîtresse, en qui je trouve ma lumière ?
— D’obtenir un baiser, sans plus avant pousser.
— Je n’ai d’autre ambition que de vous satisfaire.
    — Ami, jurez-moi pleine loyauté.
    — J’ai promis de vous rester attaché.
    — Et moi je vous ferai beaucoup de bien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

    — En ferez-vous selon ma volonté ?
    — Je m’y plierai, j’y suis déterminé.
    — Je t’aimerai plus que tout ce qui vient.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

jeudi 8 décembre 2022

Elle me disait bonjour une fois sur deux

« Gigolo ou poète, j’ai longtemps hésité à peindre la réalité du prix de la viande en barquette » : pas de doute, la manière d’Hugo Fontaine est bien là, dans ce mélange désinvolte d’images cramponnées à une matérialité qui pourtant aspire à s’échapper. Sauf que le poète, dans ce nouvel opus, a choisi — loin des textes souvent rêveurs ou décalés auxquels il nous a habitués — de se coltiner à la dure réalité de l’amour physique. Dure, vraiment ? Eh bien oui, qu’on en juge : « Ton érotisme me fracasse la bouche, / dans l’extra noir, je t’éclaire à la torche / je m’accroche aux verbes thermolactyls. » Et voilà Hugo qui s’emploie à sublimer de mots l’acte d’amour à sa manière d’éternel ébahi, ce qui, on s’en doute, génère force frottements et autres aspérités. Lui fondamentalement doux y va à la « machette », armé de sa « lampe frontale », sur une « planche à pain ». Pas étonnant que la viande (métaphorique et bien réelle) soit si présente dans ce recueil : la chair et la chère se mélangent avec entrain dans un restoroute sur l’autoroute A2, et un sirop de grenadine a beau se trouver sur la table, c’est à la « boucherie du coin » que l’amant s’approvisionne : « Je t’aime comme j’aime / la viande et le gros sel. » Sans mièvrerie, sans verbes éculés, le poète met son univers et son humour, peut-être même plus pince-sans-rire que de coutume, au service de l’entremêlement des corps. Et puisque « le texte prend une autre habitude / quand tu croises les jambes », la poésie s’annonce en tant que protagoniste autant que la femme qui provoque le désir. Après tout, Hugo « traîne entre deux syllabes, / dévore l’espace entre deux phrases » comme il s’attarderait entre deux seins ou enfoncerait sa langue entre deux cuisses. Ce court volume, sous couvert de plaisirs érotiques, serait-il de surcroît un traité de poésie déguisé (ou pas) ? Ce dont le poète est sûr, c’est que « les histoires d’amour / finissent par tomber du ciel / comme des excréments d’oiseaux ». Ce qui, on me l’accordera, fait tout de même pencher la balance du côté de la jouissance physique… parce qu’on imagine mal un Hugo Fontaine abandonner la poésie pour une maîtresse plus attirante. Et pourtant, un doute s’installe : « La poésie n’existe plus. / Je te mangerai / sans procéder à une deuxième lecture. » Nous, humbles lecteurs aguichés, y procéderons volontiers, tout émoustillés.

Hugo Fontaine, Elle me disait bonjour une fois sur deux, éditions Le Mot/Lame, 53 p., ISBN 979-10-96556-43-4

vendredi 11 novembre 2022

Tourner. Petit Précis de rotation

Si le titre de ce recueil est un clin d’œil revendiqué à Cioran, selon la quatrième de couverture, il m’a aussi fait penser à Perec, puisque l’ouvrage pourrait constituer une tentative d’épuisement des acceptions et des expressions liées au verbe tourner. On y avance comme lorsque, enfant — et pourquoi pas adulte, je le confesse —, on lisait le dictionnaire tel un roman, puisant dans les définitions l’incroyable aventure de la vie vécue par les autres. Ici, bien entendu, il s’agit de poésie, plus exactement de poésie rythmée, sonore (l’autrice ne cite-t-elle pas Tarkos ?) ; les mots s’y entrechoquent comme « une double hélice folle dans un espace virtuel d’auto-engendrement ». « Parce que venus au monde on tourne », tout simplement. Et avec ce verbe tourner, les significations abondent. Béatrice Machet, après un… tour de la question, nous le rappelle d’ailleurs à la fin : « Tourner est plus que tourner / et les différentes acceptions / les plusieurs sens du mot / se rassemblent en un concept entre suspens et chute / qui fait du temps une affaire de cycles / qui fait des souvenirs un manège du temps présent ». Et nous en serons passés par une visite vertigineuse du monde à la lumière crue du vocabulaire, celui de l’esprit mais aussi celui, bien réel, des tourments actuels, tournant « le dos à la guerre », égratignant l’extractivisme : « On tourne on vrille on extrait on carotte on forage. Et si rien alors sables bitumineux feront l’affaire. » On se souviendra que Béatrice est une traductrice infatigable de la poésie des peuples autochtones américains : ceux-ci se voient lésés de leurs droits dans nombre de projets d’exploitation des hydrocarbures. Le recueil ne tourne pas autour du pot, donc, et ne rechigne pas à se coltiner avec le plus dégoûtant des réels. Mais il virevolte aussi de phonèmes rêveurs, les secoue, les tord, extrait des acceptions les excitations et des dictons les bonds en avant. Ça cogne dans la langue, ça fuse de toutes parts. On reconnaît au passage des citations, détournées pour coller au verbe choisi, telles ces « roquettes de la vérité […] bien mal embouchées ». Le fond et la forme se tournent autour : « Narcisse et son spin interne. Plus on tourne et plus on est philosophe. » Et plus on est poète, assurément. En tournant les pages, la sensation de vertige — au sens d’ivresse de la découverte — s’affirme. Et l’habile polysémie pratiquée par la poétesse, tantôt rageuse, tantôt contemplative, ne nous quitte pas un instant : « On tourne parce que le monde est révolution. »

Béatrice Machet, Tourner. Petit Précis de rotation, Tarmac éditions, 70 p., ISBN 979-10-96556-43-4

mardi 8 novembre 2022

Et les regarder les fantômes

Tout commence avec l’indication « Allegro. Maestoso. » Déjà les mélomanes auront la puce à l’oreille et penseront à un accompagnement symphonique, impression qui se concrétisera sans équivoque avec le troisième mouvement du recueil, « In ruhig fliessender Bewegung » : nous sommes ici sous l’égide de Mahler, et plus précisément dans les notes de sa deuxième symphonie. Du reste, l’autrice le mentionne dans un appendice en forme de « piste cachée » à la fin ; c’est que si la poésie de Pauline Catherinot ne se livre jamais tout entière, navigant souvent entre non-dits et suggestions, le lien avec la musique du compositeur autrichien revêt une importance particulière qu’il convient de ne pas négliger. À commencer par le surnom de la partition, « Résurrection », qui met en tête des pistes d’interprétation de ce texte court et puissant. « (Et) L’enfouissement. On se cache derrière des milliers de peaux. On laisse les entrailles pourrir. On la bouffe dans les congélateurs — cette existence » : chacun des fragments en prose poétique commence par ce « (Et) » incantatoire, suivi de phrases denses, hachées, à maintes reprises brisées par une ponctuation alternant entre points définitifs et tirets suspensifs. On y saute d’une idée à l’autre, comme si la mémoire — après tout, il est bien question de fantômes — fournissait des souvenirs incomplets, qu’ils soient refoulés en raison de leur violence ou tronqués par le passage des années. « Les araignées entre — Contre — Je n’ai pas le — C’est du granite qui — Jambes tremblent. Pas de point d’ancrage. » Dans ce livre où tout vacille se trouvent matérialisées tant la difficulté à vivre avec le passé que l’influence de celui-ci sur le présent, même lorsque cela relève d’un mouvement inconscient. Pauline capture les hésitations et les cahots du cerveau avec une langue fortement orale, dont on devine qu’elle se déploierait de façon furieusement complémentaire dans une lecture intime à haute voix. Et cela même si l’« On finit par — Douter du je, douter du il, douter du verbe lui-même ». La bande sonore de résurrection de Mahler apparaît dès lors comme un support à l’errance avec les fantômes du passé, pour coûte que coûte construire, malgré la difficulté de la tâche. L’ensemble laisse aussi entrevoir un film expérimental fantasmé (c’est le cas de le dire, au vu du titre), puisque la poétesse parsème son texte de « cuts » cinématographique. L’objet poétique, entre sombreur des réminiscences et corporalité (« Ça se situe entre les côtes. Le corps qui lutte et se — On ouvre les paumes »), se lit comme en se réveillant d’un rêve à la fois stimulant et angoissant, dans cet état un peu second d’avant la conscience.

Pauline Catherinot, Et les regarder les fantômes, La Boucherie littéraire, 48 p., ISBN 9791096861538

vendredi 21 octobre 2022

Par elle se blesse

Un récit « impossible, lacunaire, dispersé », écrivent les éditions Flammarion dans le prière d’insérer de ce recueil. Oui, loin du volume de poèmes plus ou moins ordonnés, le livre de Julia Lepère constitue un véritable récit, parcellaire ou fragmenté certes, mais qui indéniablement conduit lectrices et lecteurs d’un point temporel à un autre. Le deuxième chant, comme pour le confirmer, présente les « Films d’un train » : il y a bien une gare de départ et une d’arrivée. Du reste, la chronologie est respectée dans les grandes lignes entre les chants, puisque le premier commence en exergue sur « juin, ce mois qui ouvre l’hiver », citation de Marguerite Duras dans L’Homme atlantique, alors que le deuxième cite The Cold Song, un air écrit par John Dryden pour le semi-opéra King Arthur composé par Henry Purcell. L’hiver est là, donc, et le troisième chant évoque lui les ifs de T. S. Eliot, qu’on imagine tout à fait sous la neige fondante tandis que pointe le printemps. Sur ce canevas global des saisons qui passent inexorablement, sous le regard d’aînés illustres, la poétesse plaque au fil des pages des temporalités parfois bousculées, où une narratrice se remémore une histoire d’amour. La langue apparaît ample, se précipite à l’occasion dans de longues tirades où même la ponctuation cède le pas à la déclamation, avant de ménager des pauses où les mots se font rares et précieux sur la page, où les vers se contentent d’un mot seul. Tout un rythme se déploie ; on sent bien sûr l’influence du théâtre chez Julia Lepère, comédienne. Si son texte se nourrit d’abord d’instantanés et d’allusions, on ne ressent pas de frustration au flou des situations évoquées et aux trous dans le récit ; au contraire, ceux-ci représentent des tremplins d’émotions. « J’attends qu’il me touche, duvet d’oiseau / Qui s’entête à la branche / J’attends que sorte la chouette effraie, je suis / Effrayée d’amour // À moins que ce ne soit une faim / Louve » : la sensualité exacerbée du texte passe aussi par une animalité qui affleure en permanence. L’amant sera également comparé à un cerf, dont le brame remplira à plein son office de séduction : « je suis déjà trop fort à L. » Pour qui a lu Je suis une cérémonie — le précédent recueil de la poétesse —, certains choix de vocabulaire (l’importance du sel par exemple), l’apparition d’une sirène (Mélusine était le personnage principal du premier opus), les images si bien trouvées qui marquent les sens jetteront des ponts bienvenus entre les deux lectures. Mais Par elle se blesse, par-delà l’histoire d’un amour passé, pose aussi les jalons d’un discours universel sur les relations amoureuses. Lequel a parfois un petit air de Sisyphe : « Je suis le rocher sang au plein milieu des terres, l’ascension vers ton nom ». L’amour, ça blesse — et pourtant la narratrice sans cesse le cultive, attirée par ses lumières : « On me disait l’histoire / D’une femme comme une mer // Percée par où passa / L’éclat du phare ».

Julia Lepère, Par elle se blesse, éditions Flammarion, 129 p., ISBN 9782080291554

mardi 18 octobre 2022

Le Château qui flottait

Les éditions Lurlure, avec la publication de ce poème « héroï-comique », ont décidément de la suite dans les idées. En effet, à leur catalogue figurent tant de la poésie épique – on pense au délicieux Trubert – que des livres qui font la part belle à l’alexandrin – en particulier plusieurs de Pierre Vinclair. Et ça tombe bien, puisque Laurent Albarracin propose ici une épopée en vers de douze pieds par un groupe de Pieds nickelés de la poésie. « C’était un château assez vieux et merveilleux. / Tout un tas de trucs croissaient, et pas que du lierre » : et voilà nos héros, parmi lesquels nombre de usual suspects notamment des éditions Lurlure, de la revue en ligne Catastrophes (où le livre a été publié en feuilleton) ou de la maison d’édition d’Albarracin lui-même – Le Cadran ligné –, partant à l’assaut de l’édifice. La quête emprunte au style médiéval pour mieux y faire grincer des mots et expressions modernes, dans des alexandrins qui claquent et des situations improbables : « — Mais comment peut-on voguer sur la mer antique / Et dans un couloir ? demanda Charles-Mézence. / — Tu nous fais chier avec tes questions de logique / Lui fut-il rétorqué sur un ton peu amène. » Au cours de cette geste de 1 400 vers, les paladins, les paladines et l’auteur s’emploient, se taquinent, s’essaient à des considérations philosophiques détournées ou à des comparaisons farcesques : « L’espace résistait comme du Nutella / Quand tu le sors du frigo (mais qui l’a mis là ?). » D’ailleurs, prévient Albarracin, « Le beau n’est pas l’intrigue et sa véracité / Mais ce qui est imprévu que la rime amène », et l’on se régale de l’invention qu’on devine tirée du fil de sa plume. Les Blemmyes, « curieux êtres acéphales », attaquent le petit groupe d’assaillants alors que celui-ci est parvenu dans la tour de garde. Mais la créature la plus terrible est évidemment le dragon… pardon, le « leucocrotte », qu’il leur faudra combattre avec toute la force de leur intelligence collective. Quoi d’autre, du reste, pour des poètes qui n’ont pas brillé avant par leur adaptation à l’armement médiéval ? Fidèle aux épopées chevaleresques mais aussi ancré dans la modernité par son vocabulaire et son intertextualité (point besoin cependant de connaître les œuvres des protagonistes pour l’apprécier), Le Château qui flottait est un texte réjouissant et inventif de poésie narrative et ironique, toujours « Avecque l’énergie d’un bel alexandrin ».

Laurent Albarracin, Le Château qui flottait, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-43-6

lundi 19 septembre 2022

Des fourmis au bout des cils

Après avoir publié en revues, Hélène Miguet signe son premier recueil. À la lecture, on ne peut que s’exclamer : il était temps ! Avec son écriture maîtrisée qui sait où elle veut aller, elle impressionne d’abord par sa langue, ample, foisonnante, rythmée. La musique y est omniprésente, tant dans les thèmes abordés que dans les figures de style. Ainsi alternent des vers courts avec de longues phrases, où souvent les allitérations fusent : « Je sens marcher dans tes cheveux un cortège de sylphes verts    tes épaules vont et viennent guidées par la folie fauve au flanc des biches    tu infuses la sève suave des bois et tes seins tout à coup palpitent comme des mésanges d’or ». C’est cette attention à la sonorité, cet appétit pour les notes qui surgissent des vers qui lui permettent de porter un regard original sur une époque où « les AirPods [sont] enfoncés jusqu’au gosier » sans simplement en dénoncer les excès. Des fourmis au bout des cils se lit comme une utopie poétique qui prend source dans le quotidien, pour réenchanter le monde. Oui, oui… on pourrait dire que l’expression est galvaudée, mais c’est, je crois, la nature de ce recueil que de nous réconcilier avec la société en décalant le regard ; programme tout à fait visible dans le titre d’une des sections, « Monde, miroir, mon beau miroir ». Hélène Miguet y examine une goutte de rosée, une flaque, une pompe à essence (« tous les chemins mènent au gazole / tu râles un peu / mais raques aussi vite / sors ta CB comme un colt ») en les tutoyant, comme un Parti pris des choses qui se permettrait la tendresse plutôt que la description factuelle. La référence littéraire à Ponge n’est pas fortuite : la poétesse use elle aussi de références textuelles à de grands aînés (Baudelaire, Hugo…) pour composer ses vers. Mais surtout, le « tu » omniprésent nous agrippe en tant que lecteurs. Une inclusion que pousse l’autrice jusqu’à son paroxysme dans la dernière section, « Mohicans malgré tout » : « Nous étions une fois tous un peu Mohicans / poètes agités par la langue raide des torrents    les / ravins du silence / chevauchant les saisons / à cru ». D’un « nous » encore plus inclusif qui nous emporte, elle brosse un portrait désabusé de l’époque, mais pour penser un avenir de « mustangs musclés » sellés d’un galop d’optimisme, parce que nous ne sommes « pas maudits ». Toujours dans son style musical et à l’invention renouvelée. C’est beau… et c’est parfois drôle aussi. Devant un crucifix : « Tu es en croix / comme épinglé par un entomologiste fou / on voit bien que ça n’a pas dû être de la tarte / la Passion / ils auraient pu inventer un brin de chloroforme / ou t’offrir le coup du lapin ». Les enthousiastes de la poésie vibreront à ce recueil palpitant.

Hélène Miguet, Des fourmis au bout des cils, illustrations de Christian Mouyon, éditions Le Citron gare, ISBN 978-2-9561971-7-1

samedi 17 septembre 2022

Ligne de défense

Dix-huit poèmes, la plupart courts : Emanuel Campo préfère la concision pour livrer ce petit précis d’autodéfense intellectuelle, cet appel à la résistance par la poésie. « On entre dans la vie sans même connaître le videur », écrit-il, avant de conclure dans le texte éponyme du recueil : « Un doigt d’honneur pour seule ligne de défense. » Se défendre de quoi ? De l’absurdité administrative qui délivre des papiers inutiles sans donner la priorité au guichet aux femmes enceintes, des « paroles mortes » des journaux télévisés, des statistiques omniprésentes selon lesquelles le poète a « plus de chance / de [se] faire tuer par un proche / de battre [sa] copine à mort / de mourir heurté par une noix de coco ayant chu / que de [se] faire exécuter dans une vidéo relayée par les médias ». Campo fait partie de ce courant de la poésie qui propose une critique frontale de la société, dans une langue fortement oralisée qui appelle à la performance. Il mêle l’invective au romantisme, caresse le registre familier pour en extraire l’efficacité. Car il sait « qu’un jour / tout le poids des fermetures agglutinées en soi / fait qu’ça pète ». Pourtant, il est nécessaire de « ne pas céder, ne pas céder, ne pas céder ». Il fait donc son maximum pour « viser juste, sans la loupe de l’émotion », à coups de strophes qu’il décoche avec parcimonie, après le temps de la réflexion. La parole qu’il porte n’en pèse que plus. Tandis que « le prix de la baguette / continue son ascension de la tour Eiffel », il versifie pour témoigner. Certes, dans le milieu de la poésie (entre autres), poètes, lecteurs et lectrices confondues, « on est entre nous », rappelle-t-il. Et alors ? Il faudra bien qu’un jour ça change ; Campo y œuvre aussi en s’impliquant dans le spectacle vivant (quatre textes sont tirés d’un spectacle qu’il a joué avec Paul Wamo). On pourrait dire que la meilleure ligne de défense, c’est l’attaque poétique. Pour faire moins guerrier : le foisonnement poétique saura un jour passionner les foules. De petits livres comme celui-ci, faciles à transporter, à offrir, auront un rôle à jouer.

Emanuel Campo, Ligne de défense, La Boucherie littéraire, ISBN 979-10-96861-44-6

samedi 30 juillet 2022

Comme une neige d’avril

Les yeux fixés sur une étendue de neige, Jean-Marie Corbusier laisse parler son subconscient dans des poèmes qui célèbrent la fusion avec la nature. « Ce que j’ai à dire / je ne le sais pas » : il faut prendre ces vers comme un art poétique, celui de ne pas dévoiler d’intentions trop précises, celui d’opérer un subtil rapprochement entre l’humain et l’eau, « tout livre fermé // les mains inertes », comme gelées par le contact avec les flocons. Les histoires trop terre-à-terre sont anesthésiées par le froid au profit des sensations, intactes elles, et exacerbées ; l’étendue blanche induit une sorte de transe, cueille des brins de mémoire pour les réagencer dans ces compositions artistiques et toujours renouvelées que sont les cristaux de glace. Il s’agit de « Tenir le souffle sans que le mot ne parle », dans cette « Neige à l’étouffée / sans répit ». Autrement dit d’atteindre un état de conscience où le poème saupoudre de sa blancheur le paysage trop rationnel de nos sens. « Ici amas se dit congère / ailleurs / banc de neige / là-bas qui revient » : le vocabulaire est un élément clé de ce voyage qu’on pourrait qualifier de chamanique, dans une « parole même enrouée » faite de « mots perdus / factices et souverains ». Ceux-ci se dissolvent et se recomposent, gèlent les yeux et les sens. La répartition des textes est également essentielle. « Blanc sur blanc / en bloc ces pages » jouent de tabulations et de sauts de lignes pour laisser chaque fois l’essentiel de l’espace à l’immaculée virginité du papier sans encre. « Blanc espace de densité », l’objet livre propose un réceptacle à la hauteur de ces vers qui entendent se frayer un chemin direct vers les sensations brutes. De l’écopoésie ? Pas seulement : ici, la neige est un prétexte hypnotique pour nous engager dans une voie de perception intégrale. Qu’on aime dans la pratique la neige ou pas, notamment pour ce qu’elle représente de perturbations dans nos existences bien réglées, le poète nous permet de fusionner avec elle le temps d’une centaine de pages intenses. L’expérience est fascinante.

Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée, ISBN 978-2-87317-563-4

samedi 9 juillet 2022

Chaque jour ausculter

Quelle meilleure position pour scruter la diversité des histoires personnelles que la chaise du médecin généraliste (ou médecin de famille, autrefois, comme se plaît à le rappeler Jean-Luc Catoir dans sa courte biographie) ? Si l’on aime la poésie qui propose des récits brefs, des tranches de vie, Chaque jour ausculter est un recueil où l’on trouvera son bonheur, assurément. Entre celle qui « s’est brûlée à tous les alcools » et celui dont « l’égo déborde de [la] panse », de « la mine déconfite » de celui qui prend son médecin à partie « au sujet de sa femme / devenue végane » au « soupir / des revues mille fois feuilletées » dans la salle d’attente déserte après la dernière consultation, les poèmes rassemblés, en quelques vers (rarement plus d’une page en petit format), construisent des expériences sensorielles et émotionnelles singulières… sans pour autant briser le secret professionnel. Bien sûr, la mort est omniprésente, puisque le lot du médecin est d’accompagner ses patients, certains jusqu’au bout. Et sont de mise la tendresse (« elle / assise en face de moi / entrouvre son corsage / tend un téton rose à l’enfant // l’encre du stylo / prend la couleur du lait / la seule prescription / est cette blancheur ») comme l’absence de jugement. Mais plutôt que ces aspects bien présents et au fond attendus, c’est sur autre chose que je voudrais insister : l’humour. Jean-Luc Catoir a l’art de convertir des situations tragiques ou délicates en déclencheurs de bons mots, comme lorsqu’il conclut le poème consacré à celui qui râle à propos de sa femme végane : « au lieu du pharmacien / sur-le-champ / l’ai envoyé consulter / un livre de cuisine ». On imagine qu’il faut bien ça pour tenir, pour désamorcer les cercles vicieux, et il nous en fait profiter. Chaque jour ausculter, chaque jour trouver la beauté et l’espoir dans la maladie, le petit bobo… voire la mort. Un patient au « nez cassé / suite à une rixe » le fait rire, des « fesses rondes moulées dans un jean / seins qui pointent sous le corsage » le troublent ; loin du geste mécanique, sa pratique lui apporte un émerveillement de tous les jours qu’il transcrit dans sa poésie. Écrire que le livre devrait être remboursé par la Sécurité sociale serait un cliché majeur, alors ne l’écrivons pas. Quoique ?

Jean-Luc Catoir, Chaque jour ausculter, La Boucherie littéraire (extraits sous ce lien), ISBN 979-10-96861-50-7

lundi 4 juillet 2022

Le Temps mauve

« Comme une suite » — à en croire la bibliographie — aux Années Creuse chez Jacques Flament et à Quand je serai jeune chez p.i. sage intérieur, ce recueil continue l’exploration des souvenirs, une voie que Daniel Birnbaum ne se lasse pas d’emprunter dans ses pérégrinations poétiques. Est-ce pour autant un « combat perdu d’enfance » ? Arguons que non, car les poèmes qui se succèdent — certains titrés, d’autres pas, tous en vers libres et narratifs — ont le pouvoir de faire naître dans l’esprit de qui les lit une nostalgie véritable, que les anecdotes racontées par Daniel puissent être reliées à des souvenirs personnels ou pas. Avec, toujours, cet art de la construction dans la brièveté que vient couronner, après des paroles simples, une chute en forme de morale pas moralisatrice, s’appuyant souvent sur la polysémie et le jeu de mots. « roulé ou être roulé / parfois la différence est très fine / aurait dit mon père // les pères aiment les formules » : le poète aussi, qui se repose sur ses ancêtres et ses amis ou amies d’une époque doucement révolue pour livrer des textes où la mélancolie côtoie l’humour. La modestie, le doute raisonnable s’y insèrent : « j’ai toujours eu l’impression / que les autres savaient tout / et moi pas grand-chose ». Mais, évidemment, Daniel est malin et sait trousser des poèmes. C’est pourquoi, en cheminant avec lui sur les venelles de la mémoire, on aura tout le long du recueil un sourire tendre aux lèvres, qui sied à la lecture du livre d’un ami. Et on fouillera aussi dans nos têtes, roulant derrière un tracteur « malgré les signes du conducteur / qui [nous] invitent à passer », puisque après tout « ce petit bouchon de campagne / a déjà libéré les bulles souvenirs / qui remontent si vite à la surface ».

Daniel Birnbaum, Le Temps mauve, éditions Ballade à la lune, ISBN 978-2-38295-011-1

mercredi 22 juin 2022

Prends ces mots pour tenir

Une règle que je me suis donnée et que je n’ai transgressée qu’ailleurs que sur ce blog — lorsqu’une personne responsable de publication m’a spécifiquement demandé d’écrire sur un ouvrage —, c’est de n’écrire que sur les livres que j’aime. Et j’ai failli ne pas écrire sur Prends ces mots pour tenir. Pendant une bonne partie de la lecture (quoique le livre fasse officiellement 34 pages !), j’ai pensé être en présence d’un ouvrage bien écrit mais obsessionnel, qui convoque l’amour des mots mais sans les varier vraiment, qui s’assure habilement de mes émotions grâce à un sujet qu’on ne peut pas ne pas trouver poignant… avant, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, de me rendre à deux évidences : Julien Bucci a écrit ainsi à dessein, et il sait jouer de concision pour asseoir ses effets. Mais tout cela mérite une explication. D’abord, le thème, grave : la douleur d’une mère vue par son fils. Et puis le lien avec la poésie : le recueil commence par « ta douleur est partout / derrière chaque parole » ; la mère se récite des « mots mantras » pour tenir et pour « mater enfin / [la] douleur ». Lorsqu’on lit beaucoup de poésie contemporaine, on connaît la récurrence des thèmes de la douleur et de la poésie qui parle de poésie. C’est pourquoi, au départ, j’ai reçu les vers du poète comme une sorte de chantage émotionnel : vois la douleur et compatis, s’il te plaît. Mais ce sentiment s’est transformé une fois le livre refermé. En effet, comme écrit ci-dessus, l’ouvrage est concis. On ne peut lui reprocher de s’apitoyer ; en fait, je soupçonne Julien Bucci d’avoir raboté tout ce qui dépasse (c’est là qu’intervient l’expression à dessein utilisée plus haut), afin de proposer un coup de poing efficace. Et il l’est ! Quant au lexique, le concept de « mots mantras » implique une certaine répétition ; plutôt qu’affecté par un vocabulaire limité, le texte se développe autour d’un nombre restreint de mots (« nos mots se raréfient » peut-on d’ailleurs lire presque à la fin), comme lorsque l’on répète à l’envi la même chose pour s’en persuader. Et, partant, les défauts subjectifs que j’ai cru déceler au départ sont devenus des témoignages d’une construction plutôt bien pensée. Pas mal. Et cela valait bien une chronique-minute en forme de mea culpa, sans doute.

Julien Bucci, Prends ces mots pour tenir, La Boucherie littéraire (extrait sous ce lien), ISBN 979-10-96861-48-4

vendredi 17 juin 2022

Autour du pot

Il y a des auteurs comme ça qu’on s’offre dès qu’on reçoit leur nouveau livre, quel que soit l’état de la pile qui reste à lire ; et avec le Marché de la poésie 2022 qui s’est terminé la semaine dernière, ma pile est loin d’être ridicule. Mais peu importe : j’ai dévoré Autour du pot dès que j’en ai eu l’occasion, pour retrouver l’univers si particulier de Marc, dans lequel la douceur et la violence se mêlent avec tant d’harmonie. Ici, tout ce qui a pu être écrit sur L’Affolement des courbes reste vrai : le télescopage doux-amer-critique-combatif-contemplatif s’opère toujours à son meilleur, comme dans cette strophe plutôt représentative, « Des millions d’enfants / Et leurs jeux de cailloux / Assignés à la bonne conscience / Pétitionnaire ».  Contre la « Vacuité des bavardages », il convient d’« Ouvrir les bras / Sécher le silence ». L’introspection de Marc, par ses images si parlantes, voire poignantes (« Des chorales rassembleuses se révèlent / Dans l’idée des gorges ») s’étend à l’ensemble de l’espèce humaine, dans une grande bouffée de compassion énervée. La « bave acide des bouches qui baisent » brûle les écoles de commerce, asphyxie les places boursières ; mais lisez aussi le poème complet repris ci-dessous… que de tendresse aussi ! C’est ça, la poésie de Marc. Un appel à la douceur qui passe par la colère. Une ode à la survie de l’espèce sans passer par le survivalisme. « Il suffit d’un rien / Faire peur enfin » : et si la poésie nous sauvait de l’horreur post-apocalyptique ? Peut-être pour cela suffit-il de ne pas tourner autour du pot.

Marc Tison, Autour du pot, éditions mtmgm (commande auprès de l’auteur), ISBN 978-2-494168-00-8


Confiture

J’ai touché du doigt le ciel. Mes phalanges se sont enfoncées
dans la nuit bleue. Une voûte de confiture myrtille saupoudrée
d’étincelles. J’ai léché ce qu’il en restait. Index, majeur, pouce
Le ciel est sucré si on le goûte bien, et les fruits et l’odeur
Un souvenir d’enfant à l’heure du goûter à la ferme d’une
grand-mère en Normandie
Une trace mémorielle de l’importance du rêve
De l’importance d’une réalité sensuelle dégagée des
rugosités virtuelles

mardi 10 mai 2022

Fiefs

« Mais je sais une chose : l’authentique était pour lui / Une valeur aussi justifiée que l’ennui. C’est dire / Comme il était accompli, respectable, poli » : à la lecture de ce tercet qui conclut un des derniers sonnets du recueil, je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir à une « mode » actuelle qui valorise la poésie qui balance des mots chocs, qui en envoie, etc., dans un langage direct qui ne s’embarrasse ni de méandres ni de classicisme. Non pas que ce soit illégitime, d’ailleurs ; mais les poètes accomplis, respectables, polis (surtout ?) ont moins la cote, me semble-t-il. Pourtant, comme à votre serviteur (en tout cas, j’aimerais le croire), ces adjectifs conviennent parfaitement bien à Xavier Frandon, qui démontre magistralement dans ce recueil que la retenue peut aussi accoucher de poèmes tout à fait efficaces. Ses Fiefs sont autant de châteaux intérieurs qui protègent nos idées folles, nos convictions irrationnelles, nos envies raisonnables ou nos sentiments refoulés ; il livre donc une galerie de portraits intimes savoureux où toutes les contradictions inhérentes à l’être humain virevoltent. Ces gens peuvent être agités ou sous pression, mais aussi n’avoir vécu « Aucune misère, rien, le calme profil de la lenteur ». Toutes les histoires sont intéressantes pour Xavier. L'ensemble est rédigé avec une empathie teintée de finesse, sans vitupérer, sans cracher sur l’époque, avec — allez, lâchons le mot à la mode, tant qu’à faire — une bienveillance renforcée par une forme littéraire au goût classique. En effet, si la rime n’est pas majoritaire, quoiqu’on la trouve assez régulièrement, la forme sonnet domine, les quatrains trônent en majesté et le langage ne va pas chercher systématiquement la confrontation de ses niveaux pour provoquer un chaud-froid poétique. « Je t’aime mon amour, et je sors les poubelles » : si ça n’est pas de l’alexandrin ! Et plutôt que d’argumenter trop longtemps, puisque nous sommes dans une chronique-minute, après tout, je glisse un petit extrait ci-dessous, qui saura convaincre, je l’espère.

Xavier Frandon, Fiefs, éditions du Cygne, ISBN 978-2-84924-694-8


Le secret

Le secret déforme son visage dans la douceur.
Elle ne détecte rien ; elle patiente sans intérêt.
Ça l’énerve. Pourtant il ne se lance pas, reste mutique
Dans l’oppression ; c’est un indice de sa personne.

Un soir, il se décide enfin à lui dire la vérité,
Mais, comme elle attend avec trop d’empathie,
Il ébauche à peine le début d’une idée.
C’est un grossier mensonge, mais si crédible !

Au soir de leur idylle, ne reste plus que
La notion du temps. Le message passionné
S’est dissout au loin dans le prétexte de jouir.

Bien des années plus tard, il regrette un peu,
Mais l’horreur d’avoir gardé pour lui ce secret
Est d’un plaisir si fort, que ça le soulage.

lundi 28 mars 2022

Tout est normal

« Une chronique fragmentée du quotidien » : c’est ainsi qu’est présenté le livre sur le site de son éditeur. Bien entendu, c’est rigoureusement exact, en dix chants et quatre interludes. Ce que je retiens cependant, c’est l’adjectif « fragmentée », qui me semble le fil conducteur du recueil. C’est que la fragmentation des vers, des phrases, des paragraphes, des strophes est omniprésente, avec ses réminiscences de collages aussi, installant un rythme qui paraît celui de la respiration de son auteur. Souvent, les tabulations avant ou au sein des vers ont, au mieux, dans une certaine poésie, juste une signification graphique, d’aération. Dans Tout est normal, cette aération sert le texte, devient expiration… puis inspiration, bonne nouvelle pour un poète ! La forme est parfaitement travaillée par Guillaume Condello, qui propose des tranches de vie composées comme autant de regards furtifs matérialisés par ses vers fuyants, à trous, parsemés d’italique, de citations. Preuve s’il en est de l’attention portée à la forme, encore : la non-utilisation du point (à de rares exceptions bien précises), sauf pour montrer la prononciation des mots, en l’espèce la diérèse (« une déclarati.on solennelle », « il aurait fallu fi.èrement lui jeter / comme des fleurs »). Et puis à un interlude en haïkus succède ce chant où l’on peut lire le japonisant : « lui aussi sans pourquoi le cerisier fleurit / encore    blanc pourquoi / (ce n’est pas /     un sakura) ». Décidément, le poète a de la suite dans les idées. Mais on n’aime pas un recueil pour sa seule maîtrise formelle, bien entendu. Du côté du fond, pour en revenir à la fragmentation, lecteurs et lectrices se voient proposer un regard observateur sur l’époque à travers des épisodes, des chants divers et variés, tel le premier intitulé « De l’autre côté de l’écran » : « au-dehors /     au téléphone / en fleurs jeunes /     garçons et filles riant / museaux de lapinous oreilles de kitty / leurs images inversées dans /     l’écran liquide où former /         des cristaux de vie ». Nirvana y rencontre Téléchat, les élections présidentielles depuis 1981 sont présentées par leurs animations graphiques qui révèlent le visage de l’heureux élu à 20 heures, l’amour est autant le souvenir de tentatives d’écriture de poèmes que la lecture d’un numéro d’Union récupéré lors d’un intérim comme éboueur. Allez, soyons franc : si ces poèmes nous touchent, c’est qu’ils savent faire vibrer en nous des expériences passées, présentes, voire à venir. Oui, l’auteur de ce billet a aussi été éboueur (mais n’a jamais lu Union) pour gagner un peu d’argent en été. Tout comme il a été démarché par des témoins de Jéhovah qui sonnaient chez toutes les personnes avec un nom à consonance italienne ; dans « Apocalypse à peu près », « Signore Condello » signe peut-être son chant le plus émouvant, où la visite des « représentants en commerce des âmes » italophones provoque une vague de souvenirs de mots calabrais, puis verse dans l’horreur : « la Bête est déjà là elle hante l’Europe en haillons le chiffre sur son front ». Mais d’apocalypse point, finalement. Juste « un frisson /     de vent » qui passe dans le dos du poète, après avoir congédié les fâcheux. Et, à nouveau, après la fragmentation du réel poétique, tout est normal.

Guillaume Condello, Tout est normal, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-42-9

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