
Envie d’entendre tout de suite un extrait d’Œuvres poétiques, tome I d’Yves Boudier ? Voici quelques pages du recueil Vanités Carré misère :
« Montée / des / laves / vers la bouche », montée des mots pour explorer, recomposer « ainsi / des corps / les / uns / les / autres / sous le nom de poème ». Sur la page, les vers se scindent en deux colonnes, étroitement liées à la lecture mais séparées par un blanc qui happe l’attention (il sera figuré ici, dans le format particulier des chroniques-minutes, par une tabulation). La forme réclame la caresse de l’œil, tandis que le fond se décline en vers courts, très courts, en une écriture à l’os où s’évite tout naturellement, par élisions, concaténations, fusions, « le muscle devenu / trop présent ». La tétralogie d’Yves Boudier présentée dans ce volume travaille les thèmes de la mort et du langage, créant des passerelles entre eux dans la veine d’une riche tradition poétique dont le poète se réclame par ses exergues et ses citations — mises en italique : la typographie maîtrisée est aussi une caractéristique déterminante de l’ouvrage. Là, premier recueil proposé, aborde la mort par la perte, celle de A. À la façon d’une élégie, le texte promène dans un cimetière des poèmes qui contemplent « l’usage dérouté du monde ». « l’allée plantée / d’ifs // des graviers des bordures d’herbes / tranchées // un trou », tout rappelle l’absence ; pourtant, la « langue / intestine » construit un tombeau de souvenirs. Puisque « tout murmure / est retenu contre [lui] », le poète s’empare du silence du papier et l’emplit de mots qui meublent la béance du manque. « On partira / à ciel ouvert ». Dans fins, c’est la mort à la guerre qui se déploie sur le blanc de la page : « Terrer / l’intime // au champ / d’horreur ». Le cimetière fait le lien avec le premier recueil, lorsque « Les vers / sondent / la déchirure / des linceuls ». Tels ceux de la terre, les vers du poème peu à peu déconstruisent tout ordonnancement simple, empilent les descriptions, coupent les phrases comme la guerre hache les corps. Dans la présentation de l’auteur, on peut lire qu’il est attaché à la poésie lyrique. Malgré la disposition savamment éclatée sur la page, malgré la concision parfois abrupte (à dessein) de la langue, on reconnaît parfaitement cette filiation : Yves Boudier manie des images vives et des situations réelles, qu’il chante avec chaleur et bienveillance. Vanités Carré misère le montre bien : ce troisième recueil du volume entend évoquer « ces femmes et ces hommes que nous laissons mourir à nos pieds », des « Vanités d’aujourd’hui » (au sens pictural) selon le poète, qui ne nous épargne pas « les écoulements / d’horreur », même s’il convient de « séparer l’ombre de l’ombre ». La vermine est à l’œuvre lorsque « De minuscules insectes / paradent dans les plis » ; quoique « sous la vermine / l’amour / d’avant »… Et sous les « bivouacs d’éternité provisoire / sous la toile arrondie sale / les yeux pleurent ». Le sort des sans-abri (« serre les doigts / vers l’hiver ») est décrit avec un réalisme parfois difficile à lire tant il émeut. Gageons que c’était le pari : « l’ulcère creuse / : il mord dans l’abcès ». Un témoignage poignant, comme un reportage passé à la moulinette d’une poésie finement pensée. Enfin, Consolatio, dernier recueil de cet ouvrage, aborde la question de la mort du poète lui-même, avec « l’impatience / d’un poème / sauvé ». « je sombre / loin », écrit Yves Boudier, qui contemple son propre trépas dans le miroir de sa langue, dans un « assaut contre soi ». « Communauté / spectrale / (ou) // l’errance contrainte » : l’au-delà est à portée de strophes, on « lève la plainte / létale ». Si la vie est éphémère, la poésie restera, et c’est avec toute son énergie que l’auteur se voit « sous le / décombre // terre légère ». Il clôt une tétralogie forte de ses thèmes communs et de ses trouvailles formelles, une série qui nargue la mort sous toutes ses formes pour mieux s’y plonger. Avec délice ? « Je ferme les yeux // cède / au cœur vigile ».
Yves Boudier, Œuvres poétiques, tome I, La Rumeur libre, ISBN 978-2-35577-395-2








L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.















Présenté comme un ready-made à partir de phrases d’ouvrages scientifiques, le recueil brouille les pistes dès le début en simulant la simplicité : dans une première partie intitulée « soi : un même désir de reconnaissance », les « Nom », « Prénom », « Nationalité », « Sexe », « Taille », etc., évoquent clairement une carte d’identité, a fortiori un être humain. Facile ? Voyons la suite. Dans « changement de classe : un même désir de reconnaissance » — toutes les parties adoptent pour second élément le titre de l’ouvrage —, ça se corse… « Il avance lentement », d’accord. « Son vocabulaire est étendu », qui revient comme un leitmotiv, à la rigueur. « Le jour, elles broutent les zostères », tandis que « La population continentale a le ventre noir » : voilà qui sérieusement convoque le bizarre, sous la forme de mots savants ou d’informations parcellaires. C’est tout l’intérêt du petit livre (un peu moins d’une cinquantaine de pages) de Philippe Annocque, qui progresse vers l’étrange et le vague en même temps qu’il devient plus précis dans les descriptions : « L’ovipositeur, acuminé, est bien visible. » Lorsqu’on lit que « La tarière serratiforme est incurvée vers le bas », on ne se précipite pas vers le dictionnaire ou l’internet ; il faudrait de toute façon le faire des dizaines de fois par page. Au contraire, on se laisse bercer par l’inconnu, conscient qu’on ne pourra jamais combler ce désir de reconnaissance que ressentent les êtres décrits ici, jamais nommés, enfermés dans le carcan des mots. Qu’est-ce qui peut être « de forme triquêtre, à chair subéreuse » ? Quelles créatures « passent toute la durée de leur existence à tomber lentement » ? Dans cet exercice de style fécond sur l’impuissance du langage, les encres de l’auteur renforcent par leurs allures de coupes microscopiques cette impression que ni l’écrit ni l’oral ne peuvent grand-chose devant des identités mouvantes.