
Dans son avant-propos, Franz Griers situe le genre de son livre entre « tirade fragmentée », « brèves de comptoir, mais à table », « aphorismes noyés » et « transcription d’éclairs (de génie) ». Il est vrai que ce petit opus échappe aux classifications rigides, même si, en définitive, on peut le voir comme un long monologue qui aurait tout à fait sa place sur une scène de théâtre. « À vrai dire, je cherchais quelqu’un et c’est tombé sur toi » : le narrateur, dans un bar, s’accroche à un inconnu (on l’imagine), engage le dialogue. Il passe en revue ses vies professionnelle ou sentimentale, des « Questions générales d’actualité », des nouvelles de sa santé ou des considérations philosophiques, dans un réjouissant vidage de cerveau peut-être à visée autothérapeutique : « Excuse-moi de te mettre mal à l’aise, mais pour une raison que j’ignore, tu parviens à me faire dire ce que j’ai sur le cœur par ta simple présence. » Alors, bien sûr, comme souvent dans une conversation à sens unique, on trouve des phrases toutes faites, des banalités et des poncifs (« que me soit décernée la Palme d’or du lieu commun » — au moins y a-t-il de l’autodérision !), qui au début de la lecture peuvent agacer les non-piliers de bar. Mais l’auteur est malin. Se glissent les fameux aphorismes (rappelons que la maison d’édition est connue pour une collection qui leur est vouée) : « L’énergie consacrée au jugement d’autrui tarit la capacité d’autocritique » ; « L’autosatisfaction est-elle une énergie renouvelable ? » Les punchlines également : « Au small talk, préférons la big vision. Je vais poster cette phrase sur LinkedIn sans préciser à quoi je fais référence. Ce soir avant de me coucher, je compterai les likes et les commentaires lyriques en ricanant. » Dans le fond, ce livre est aussi une ode aux relations réelles, même percluses de banalité, dans un monde de plus en plus virtuel. Mais dans ce verbiage aviné et fort nourri de spleen perce aussi une véritable lucidité sociale, voire sociologique, lorsqu’on lit que « le rapport d’oppression a envahi nos liens sociaux comme une gigantesque mycose, jusque dans les plus banals recoins du flirt ». « Quelle dénonciation demeure possible une fois le langage et les images désinfectés ? » : c’est donc sans chichis et sans pincettes, sans euphémismes et sans périphrases que le narrateur assène des vérités mais invite dans le même temps à la réflexion. Tout en restant concis (74 pages) et en préservant vaillamment l’humour (« L’adolescence pathologique semble avoir remplacé l’âge adulte. L’humour est une des victimes collatérales de cette mutation. »), qu’il soit grivois, subtil ou tiré par les cheveux. L’équilibre est instable, mais fascine comme si tous les doutes et toutes les fragilités d’une génération défilaient.
Franz Griers, Lésion suspecte au niveau de l’ego, Cactus inébranlable éditions, ISBN 978-2-39049-121-7
« Éléments accablants » en extrait audio :
