
Les éditions Épousées par l’écorce — dont on a discuté le nom et le format des livres dans une première chronique sur ce site — publient deux nouveaux recueils élégants associant art plastique et poésie. Dans celui-ci (le second sera évoqué plus tard), les Gélugraphies de François Génot, apprend-on au début, ont été réalisées par une température de −3 °C. Disposés avec générosité dans l’ouvrage, ces « dessins à l’encre gelée », tout en volutes et en courbes imbriquées, s’accordent parfaitement avec la relance de la règle de la tierce rime que Guillaume Artous-Bouvet a souhaitée dans Orphant. « Agénè / -se du seuil : / abroge orangeraie. // Abroge ambre du fruit, / à ciel jaune : / abrogeant. // Abrogeante âpreté / de ciel même : / infanté » : ainsi commence le texte, délivrant dès son entame une langue incantatoire qu’engendrent césures, allitérations, assonances, homophonies… Les vocables se déploient comme les courbes des dessins progressent, dans un mouvement perpétuel où chaque phonème évolue par modifications successives, tel un thème musical qui aurait atteint le stade du développement dans la forme sonate. Au cœur de cette langue virtuose, mais qui pourtant revêt par endroits des atours balbutiants, se trouve l’enfance : l’enfant poète — ou le poète retombant en enfance —, par la grâce d’Orphée, devient cet « orphant » du titre en composant cette succession de tercets. « Bleu famine », le ciel reviendra, insistant, quelques pages plus loin (« et de ciel et de ciel, et de ciel ») ; deux tercets du début cloront la partie en vers : le poète construit avec soin l’évolution de son texte, intrique les sonorités et les mots pour former un tout compact. Comme un bloc de poésie qui se suffirait à lui-même, où brûlerait le feu sacré : « Fraude feu de ton feu. / Un roux d’âtre, / à l’encan. » Plus que chercher à tout prix la signification, il faut se laisser entraîner par les syllabes, se laisser guider par la « Sœur saline suave / absentée : // sororant » de ces vers, contempler leur « Face d’effleurement », éprouver la « pourpre des soifs », « l’astreinte éreintée / par le sel ». Corps et végétaux s’y mêlent dans un presto musical rondement mené, au rythme rapide et régulier. Et quand survient, surprise ! cet ultime poème en prose après tant de tercets, où l’on retrouve quantité de mots et de sons déjà lus, l’on se prend à enfin respirer, pris qu’on était dans les rets d’un Guillaume Artous-Bouvet maestro des strophes. Le manque ne manque alors pas de s’installer : « Sel d’absence, cela. »
Guillaume Artous-Bouvet, François Génot, Orphant. Gélugraphies, Épousées par l’écorce, ISBN 978-2-9585528-3-1
Un extrait de l’ouvrage en audio :
