Coïncidence ou habile allusion typographique ? Lorsque, intrigué, on vérifie l’existence du mot « phyton » (qu’on sait au moins lié, en grec ancien, à la plante), c’est le langage de programmation Python qui apparaît dans un moteur de recherche. De fait, Maya Vitalia compose ses poèmes un peu à la manière du code informatique, brisant les lignes, usant de signes typiques pour offrir plusieurs rangs aux parenthèses : « (l’incipit rival / selon Thanat : Voici le fût du hêtre… {où fuit / l’Abeille}) ». Or, c’est tout le contraire d’un monde virtuel qu’elle décrit, ce qui permet un contraste bienvenu entre une certaine forme taillée pour celui-ci et un fond résolument biologique : en quelque 120 pages, la poétesse s’attache à fouiller le « taillis tatillon », à explorer en strophes le monde végétal et ses merveilles. Côté forme, il faut en outre mentionner le soin apporté à la composition par l’autrice elle-même, dans un beau Garamond qui occupe les feuilles avec finesse — ce que le format de cette chronique-minute ne peut rendre. Les espacements matérialisent la polysémie (« les buis sons d’osier », « polym orphique »), la taille inférieure caractérise les digressions ou explications (« cas de la myrrhe : / Cinyras voulait marier sa fille, alors que celle-ci était / secrètement éprise de lui ; elle tenta de se supp / rimer, accablée de honte […] et c’est par une fente de son / écorce que Myr / rha accoucha d’Ad / onis »). Le fil principal des poèmes est donc constitué par une balade/ballade au sein du monde végétal, par un herbier en vers où l’injonction se glisse au début de chaque évocation : « Envoie-toi // balader — ballader — au pré / texte d’une pensée à deux fleurs (Viola biflora) et sa tige grêle ». Maya Vitalia explore la flore avec des phrases sonores où assonances et allitérations pullulent (« Ombre-toi dessous les auspices-ombrelles de corymbes et d’ombelles », « Fends-toi d’une sarde grimace, goûtant / la renoncule de Sardaigne »), convoquant tous les sens (« ici l’inventaire de tes couleurs bien br / oyées aux qualités tactiles, olf actives ou gus / tatives »), jouant de mots : « Ergote au champ / de seigle avec les démons : fourmillante science in / fusée du vénéneux champignon (Claviceps pur / purea) imbu d’alcaloïdes // qui font le mal // des ardents, feu sacré dit “ergotisme” — dont / l’acide LSD ». Elle ne néglige pas les recettes de cuisine, enjoignant à qui la lit de « [capturer] la salicorne des rivages salés » pour « trempage en saumure de vin / vieux & conservation ». Elle décrit avec force détails les propriétés médicinales des plantes, avertit sur leur toxicité, rédige un petit manuel amoureux des tiges, des feuilles, des fleurs et des fruits. Amoureux, oui, comme l’indique le titre. Mais il ne s’agit pas seulement de l’amour physique, présent dans certaines allusions (« Délecte / -toi du latex laiteux exprimé par le rameau du figuier joyeux / et viril aux feuilles vernissées »). On sent poindre au fil des pages une véritable passion, une franche communion de vie et de pensée avec le règne végétal. Se glisse en plus dans l’ensemble une érudition point ostentatoire, qui évoque culture antique, livres ou peintures, voire actualité tragique — un « DionySOS » en Méditerranée —, à retrouver dans un index qui permettra d’affiner la relecture. Car il faut reprendre ce riche recueil afin de se délecter des formes et couleurs multiples, des magiques incantations végétales qui le parcourent. « Brise les mot / tes engourdies — fum / antes — pouf / mollement ton pied s’enfonce dans la mystique / motte ».

Maya Vitalia, Éros-phyton, éditions Les Murmurations, ISBN 979-10-97446-22-2