Mot-clé - Étienne Vaunac

Fil des entrées

mardi 25 novembre 2025

Tardigrades et intrigues. Nos Quotidiennes

« la poésie est le serment de se taire dans toutes les langues ne dépend que de nos capacités ———— aratoires » : peu après le milieu du recueil, Étienne Vaunac livre une sorte d’art poétique pour celui-ci. Alors qu’on attendrait « oratoires », l’auteur ancre sa prose poétique dans le sol, changeant une lettre et dévoilant par là le soin qu’il a de célébrer le vivant issu de la terre et de la Terre. Dans le titre de ce deuxième opus du poète aux éditions Épousées par l’écorce, il est en effet question de tardigrades, tandis que le premier (qui a fait l’objet d’une recension ici même) titrait sur des ptérodactyles. Constance, donc, dans l’évocation d’animaux étranges, l’un disparu, l’autre extrémophile. La syntaxe relaie l’étrangeté (« le poème proclamera la divergence des mots vers la phrase ») en adoptant des coupures matérialisées par de longs tirets, qui divisent les phrases et leur confèrent une ambiguïté certaine. « Vus ———— sous un certain angle les érables de la route se chevauchent pour n’en ———— former qu’un seul ———— des tipules jaillissent des antres tout autour de ———— la place de leur sourire ils volent au ras des mûres enjambent les terrasses correctes ———— du soir de la nullité de leur sourire ———— les images ne te retranchent que de l’effacement du monde (je ———— à somme nulle) mais bavarde est la tuile » : il y a ici plusieurs possibilités de lecture, de ponctuation, qu’Étienne Vaunac se refuse d’imposer ; s’il impose quelque chose, c’est le rythme, le halètement d’une certaine urgence de la découverte, pour « traquer la moindre sauvagerie tout au fond de l’attitude ———— naturelle ». Ambigus aussi, ces « tu » qui, accordés souvent au féminin, parfois au masculin, laissent penser autant à un être aimé qu’à la multitude des êtres vivants, aimés eux aussi. Les poèmes, divisés en trois parties, forment une sorte de journal allant d’un mercredi à un vendredi. Ils capturent des instantanés dans un lieu qui se dévoile au fil des pages. « sur le rebord de la fenêtre la coriandre met la cuisine à l’abri », et on s’imagine dans une maison isolée en bordure de forêt montagnarde, guettant les signes animaux et végétaux, observant « la neige [qui] découvre notre présence dévouée dans les séracs ». La force des images s’impose lentement, même si « toute l’aise veut nous sauter à la gorge ». Car il y a dans Tardigrades et intrigues un certain malaise aussi, peut-être bien celui de la sidération devant l’inexorable (même si le mot « exorable » vient se glisser dans un poème !) extinction de tant d’espèces dont les noms sont ici mentionnés. Oui, il doit y avoir de cela : « le terrible est le dicible de la terre ». Parfois teintée d’amour libérateur (« La naphte de tes seins porte loin ses crocs » — notons le féminin, employé jusqu’au xixe siècle, ancrant le texte dans une tradition classique), cette mélancolie se ressent aussi dans les photos d’installations de Chiharu Shiota qui accompagnent le texte. Éphémères collections d’objets du quotidien reliés par des fils, celles-ci amplifient le sentiment de sidération devant une nature à la diversité chancelante. Et la prose poétique de chanceler aussi, avec encore un espoir ? Oui, « l’innommable nous basculera du côté de la vie ».


Trois poèmes en extrait audio :

mardi 1 juillet 2025

Ptérodactyles. Logistics : The Extend

Épousées par l’écorce, voilà un nom en forme de programme pour cette jeune maison d’édition qui entend associer le phloème — tissu conducteur de la sève — au poème, les images aux mots : chaque ouvrage, à l’ample format soigné, est une rencontre entre artiste et poète. Pas forcément une collaboration, mais en tout cas une juxtaposition productive de deux œuvres à part entière, que la fusion de deux titres matérialise sur la sobre couverture. Aux Ptérodactyles d’Étienne Vaunac répondent donc les illustrations numériques Logistics : The Extend de Grégory Chatonsky. Celles-ci montrent des corps bizarres, qu’on croirait mutants ou mutilés, aux membres incomplets, inexistants, voire fantaisistes. Les teintes bleu et violet créent une lumière irréelle où la familiarité — on reconnaît des corps humains — le dispute à la perplexité. Des couleurs et une impression d’étrangeté qui, même si c’est là le hasard de la mise en commun de deux travaux distincts, caractérisent aussi les poèmes. De ptérodactyles, on ne verra pas le bout des griffes. Mais c’est tout un bestiaire qui s’invite page après page : « comme les chamois / nous nous déplaçons dans notre propre corps / cramés par l’été jusqu’à la transparence ». La langue d’Étienne Vaunac use volontiers de mots rares et précieux, les associant aux êtres vivants dans des images qu’on ressent comme des messages codés, telle cette « ptôse que forme le guéret avec la démonstration de mon doigt ». Oiseaux, fourmilions, chauves-souris, tardigrades, tamanoirs, sauterelles, jusqu’au « gisant mandrill » parcourent ainsi avec mystère les vers de cette « forêt déliée / de ses chênes ». Rien de bucolique cependant, puisque aussi « des traders font la queue devant des planches terreuses » ; on les imagine bien effectuant leurs « cotations tropicales », alors que « les torchères crépitent dans des réacteurs nucléaires / tirés à quatre épingles ». Transpalettes et tractopelles sont également de la partie. Que faut-il comprendre ? Qu’il s’agit d’une célébration, au moins. Que le poème sort de son écorce pour dessiner un monde de dinosaures oubliés, d’époques et de mots perdus qui reviennent à la lumière. Il y a certes une contrainte, mais elle échappera sans doute à qui n’est pas habile latiniste (aux dires de l’auteur !). Quand bien même, on déguste l’élégance érudite des images, les « amibes de l’impéritie » avec d’autant plus d’intérêt que les poèmes sont adressés à un « tu » qu’on découvre féminin, qu’on soupçonne, aux « châteaux de tes seins dénoués » d’être une amante. Ainsi progresse-t-on dans un recueil à clefs qui célèbre la nature et l’amour, la nature de l’amour : « c’est fête exclue de tes tempes / entre tes troncs le foin que détrempe le soir ». Parmi les « chiralités » des titres inventifs et réjouissants, « écartée dans les fentes » rejoint à la fois l’érotisme et le nom de la maison d’édition : ces « noces drainées avec la miséricorde » seraient-elles celles de la poésie, de l’art, de la nature et de l’amour ? Peut-être bien : « il est prudent de dire / qui l’on aime et de qui / l’on est aimé ». On ne peut qu’approuver ce programme, d’autant que l’objet livre est superbe.

Étienne Vaunac, Grégory Chatonsky, Ptérodactyles. Logistics : The Extend, Épousées par l’écorce, ISBN 978-2-9585528-5-5


Deux poèmes en extrait audio, « que la triste aphélie » et « la part de sporanges » :