
« la poésie est le serment de se taire dans toutes les langues ne dépend que de nos capacités ———— aratoires » : peu après le milieu du recueil, Étienne Vaunac livre une sorte d’art poétique pour celui-ci. Alors qu’on attendrait « oratoires », l’auteur ancre sa prose poétique dans le sol, changeant une lettre et dévoilant par là le soin qu’il a de célébrer le vivant issu de la terre et de la Terre. Dans le titre de ce deuxième opus du poète aux éditions Épousées par l’écorce, il est en effet question de tardigrades, tandis que le premier (qui a fait l’objet d’une recension ici même) titrait sur des ptérodactyles. Constance, donc, dans l’évocation d’animaux étranges, l’un disparu, l’autre extrémophile. La syntaxe relaie l’étrangeté (« le poème proclamera la divergence des mots vers la phrase ») en adoptant des coupures matérialisées par de longs tirets, qui divisent les phrases et leur confèrent une ambiguïté certaine. « Vus ———— sous un certain angle les érables de la route se chevauchent pour n’en ———— former qu’un seul ———— des tipules jaillissent des antres tout autour de ———— la place de leur sourire ils volent au ras des mûres enjambent les terrasses correctes ———— du soir de la nullité de leur sourire ———— les images ne te retranchent que de l’effacement du monde (je ———— à somme nulle) mais bavarde est la tuile » : il y a ici plusieurs possibilités de lecture, de ponctuation, qu’Étienne Vaunac se refuse d’imposer ; s’il impose quelque chose, c’est le rythme, le halètement d’une certaine urgence de la découverte, pour « traquer la moindre sauvagerie tout au fond de l’attitude ———— naturelle ». Ambigus aussi, ces « tu » qui, accordés souvent au féminin, parfois au masculin, laissent penser autant à un être aimé qu’à la multitude des êtres vivants, aimés eux aussi. Les poèmes, divisés en trois parties, forment une sorte de journal allant d’un mercredi à un vendredi. Ils capturent des instantanés dans un lieu qui se dévoile au fil des pages. « sur le rebord de la fenêtre la coriandre met la cuisine à l’abri », et on s’imagine dans une maison isolée en bordure de forêt montagnarde, guettant les signes animaux et végétaux, observant « la neige [qui] découvre notre présence dévouée dans les séracs ». La force des images s’impose lentement, même si « toute l’aise veut nous sauter à la gorge ». Car il y a dans Tardigrades et intrigues un certain malaise aussi, peut-être bien celui de la sidération devant l’inexorable (même si le mot « exorable » vient se glisser dans un poème !) extinction de tant d’espèces dont les noms sont ici mentionnés. Oui, il doit y avoir de cela : « le terrible est le dicible de la terre ». Parfois teintée d’amour libérateur (« La naphte de tes seins porte loin ses crocs » — notons le féminin, employé jusqu’au xixe siècle, ancrant le texte dans une tradition classique), cette mélancolie se ressent aussi dans les photos d’installations de Chiharu Shiota qui accompagnent le texte. Éphémères collections d’objets du quotidien reliés par des fils, celles-ci amplifient le sentiment de sidération devant une nature à la diversité chancelante. Et la prose poétique de chanceler aussi, avec encore un espoir ? Oui, « l’innommable nous basculera du côté de la vie ».
Trois poèmes en extrait audio :

