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vendredi 8 octobre 2021

Pour Traction-brabant 95 : Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé

selfies.jpg, oct. 2021

Il y en a, des poètes qui écrivent sur la vie qui passe et sur les années qui s’égrènent. Mais des comme Karel Logist, pas beaucoup : « Je n’ai jamais été un garçon expansif / Ma pudeur à tous crins m’éloigne des transports / sociaux et sensuels qui coûtent tant d’efforts : / Je suis d’égale humeur ; j’évite les récifs. » Eh oui : hormis quelques rares poèmes en prose, la majorité de ces soixante-neuf selfies flous joignent à leur propos introspectif des vers métrés, souvent des rimes, sans doute pour ancrer celui qui les a composés dans une époque révolue au charme suranné. Mais attention ! ce n’est pas parce que le recueil évoque « le vent glacé de la vieillesse » qu’il tombe dans l’aigreur… ni dans la technophobie. « Je suis son follower / toujours plus roucoulant », nous confie ainsi l’auteur et narrateur, qui trousse ses alexandrins et octosyllabes directement sur son smartphone (dixit le paragraphe de présentation du livre) tout en « [adorant] sans calcul » sur les réseaux sociaux. Pour Karel Logist, ça n’était pas forcément mieux avant, ce « monde ancien / que traversent les romans », mais simplement différent. À chacun de s’adapter à son époque.

Car le poète n’a « pas attendu / que ce monde se confine / pour faire cavalier seul ». On sent dans ses textes un brassage de pensées qui lui font parfois frôler — voire atteindre — l’aphorisme, mais sans la ramener. Il nous prend par la main pour nous dévoiler ses tourments et ses interrogations, mais sans nous prendre à témoin d’une quelconque souffrance, d’un quelconque mal-être ostentatoire. Les formes classiques qu’il travaille insufflent une retenue qui le rend éminemment sympathique dans sa fragilité divulguée. On sent aussi une candeur, un étonnement devant le temps qui passe, et puis surtout la joie (un peu refoulée ?) d’être encore là pour en parler. Il est évidemment facile d’écrire que le miroir fêlé du titre, c’est celui qui nous permet, à travers ses lézardes, de nous reconnaître dans les portraits que Logist brosse de lui-même. Mais voilà, même si c’est une évidence, il faut bien l’écrire ; car la manière de procéder, la technique de versification, les respirations des poèmes en prose démontrent une maturité lyrique tout entière tournée vers cette rencontre entre l’auteur et celui ou celle qui le lit.

Est-il besoin, donc, de mentionner que ce livre est enthousiasmant ? Ce serait presque faire injure à la modestie de l’ensemble. Après tout, Karel Logist pratique aussi l’art du camouflage : « Pour tromper l’ennemi, je baise / mon professeur de solitude. » Risquons-nous à parier qu’il se sentira moins seul avec des lecteurs et lectrices en nombre après cette chronique, non ?

Karel Logist, Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé, L’Arbre à paroles, 84 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-707-5
Cette chronique a paru dans le numéro 95 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Il se défie Il se surpasse
Il veut être premier en tout
Il repousse ici ses limites
Ailleurs il exhibe sa force
et il court jusqu’à la nausée
Je le regarde et m’interroge
mais ma question va lui paraître
lourde comme un rack plein d’haltères
« Tu escalades des sommets
Que fais-tu une fois là-haut ? »

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 19 avril 2021

Atelier du silence

Chronique Dailleurs - Atelier du silence.jpg, avr. 2021

Avec déjà force résidences d’écriture et prix à son actif — également pour ses pièces de théâtre —, Jean d’Amérique s’est construit, à 26 ans, une solide réputation chez les amateurs et amatrices de poésie à l’invention langagière robuste et aux thèmes engagés. Et, fidèle à lui-même, il livre avec Atelier du silence chez Cheyne un recueil qui balise d’une nouvelle pierre blanche un cheminement poétique où la constance des sujets s’allie à l’éternel frémissement de la langue.

Dans sa préface, Jacques Vandenschrick souligne à raison un certain nombre de caractéristiques stylistiques qui rendent la poésie de Jean reconnaissable au bout de quelques vers ; au nombre de celles-ci, on retiendra la fréquente omission des articles : « du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace », peut-on par exemple lire dans le poème intitulé « pays mien ». Chez le poète, les raccourcis ainsi créés précipitent le rythme, font s’entrechoquer les lettres. En trois vers, on a touché l’éternelle souffrance d’un pays, Haïti, qui pourtant de ses plaies fait émerger l’écriture. Rythme toujours, une autre constante de style est l’usage de mots qui se fusionnent avec un trait d’union d’amour-haine : bal-charogne, bouche-décharge, frangipane-rapine ou aube-pelle se reniflent, se tâtent, se chamaillent. Qu’elle est belle, la langue française, quand elle assume les influences créoles !

Le titre Atelier du silence est en quelque sorte trompeur : si Jean d’Amérique écrit, c’est parce qu’il ne peut pas taire les blessures de son pays, les brimades administratives, les injustices, voire les tortures faites à celles et ceux qui écrivent. Que nous dit-il dans son « entrée en matière » qui commence le recueil ? « faim / silence sur lequel j’ose ouvrir la bouche / point d’appétit à manger mot ». Tiens, déjà, cette absence d’article. Et puis la volonté de l’ouvrir, pour Haïti ou ailleurs : « Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / qui n’en veulent rien au déjeuner des tombes ». Poésie revendicative, poésie vive, poésie des tripes. Et l’on comprend enfin le titre, lorsque dans le poème éponyme on lit « l’atelier du silence rendra les armes / à un moment donné ou arraché / consumé sera-t-il par sa propre essence ». Voilà qui est clair : rien ne fera taire Jean, pas même une « ombre sur [son] passeport ». Et s’il n’hésite pas à aller « jusqu’à ouvrir la mangue des beautés », c’est à coups violents, coups de boutoir contre l’ordre établi tant en Europe qu’en son bout d’Amérique chéri qu’il continuera de s’exprimer. Avec la force des images.

Il y a une splendeur dans ce cri du cœur que constitue Atelier du silence, splendeur qui vient tout à la fois de l’énergie langagière qui s’en dégage que de la sincérité outrée devant les dysfonctionnements du monde. Et Jean d’Amérique sait ce qu’il a à faire, avec ses propres armes : « Mêlé au papier ou frotté au cœur, le verbe fructifie nos arbres, confère à nos âges des plaines à toute lisière échappées. »

Jean d’Amérique, Atelier du silence, Cheyne éditeur, 80 p., 17 €, ISBN 978-2-84116-292-5.

samedi 17 avril 2021

Lettre au recours chimique

recours_chimique.jpg, avr. 2021

« Les normopathes découpent mon corps / Avec leur pensée de normopathes / L’écriture est art de la précision et rythme / Je peaufine mes phrases » : cherchant dans la Lettre au recours chimique de Christophe Esnault une sorte de programme pour l’écriture de ce texte, on trouve ces quelques vers, qui, je le crois, résument bien l’intention.

Il y a d’abord ces « normopathes », souvent personnifiés dans le livre par les psychiatres aussi accros à la prescription qu’ils rendent leurs patients dépendants aux neuroleptiques. Pas de nom de médicament d’ailleurs dans cet ouvrage, même si l’auteur, confronté depuis plus de deux décennies à la dysphorie, en a fait et en fait toujours abondamment usage. Ce serait faire trop d’honneur à une industrie qu’il abhorre ; mais les soignants, eux, en prennent pour leur grade. En poésie, et avec humour : « Parfois ils sortent leur gros Vidal / Pour m’en lire un alexandrin ». Si peu sont à l’écoute — un seul cas positif est cité, tout de même, dans un océan de praticiens qui préfèrent l’abrutissement à la parole qui soigne. Mais les normopathes, ce sont aussi les gens « normaux », qui portent un regard suspicieux sur tout être qui nargue leur norme, évidemment. Nous, lecteurs. Difficile de ne pas être dérangé, bousculé par les phrases implacables et bien plaquées.

Parce qu’il y a également l’écriture. Étonnant « récit » (c’est ainsi qu’il est annoncé) que ce texte en vers centrés qui se déroule en continu sur une centaine de pages, difficile à résumer tant le flux de paroles — il y a du théâtre dans tout ça, clin d’œil à Artaud et Sarah Kane assumé en quatrième de couverture — coule inexorablement vers des chutes d’eau vertigineuses. L’écriture comme exutoire, comme soutien à l’invective contre une profession décrite comme souvent intellectuellement paresseuse. Mais on devine rapidement, et on en a la confirmation très vite, que, au fond, Christophe Esnault conchie ici une société où l’allégresse rencontre indifférence et suspicion : « Le cancer & la dépression sont mieux accueillis / Que les débordements de joie ». Quelle sorte de vie ont donc les gens « normaux » ? s’évertue-t-il à demander, en passant en revue ses expériences. Et qui sont ces freaks qui donnent leur nom à l’intéressante collection des éditions Æthalidès dans laquelle cet ouvrage est accueilli ? Ceux qui se vautrent dans la normalité (dans sa version pandémique maintenant) ou ceux qui montrent malgré leur « maladie » des signes de rébellion ?

« Je me suis diagnostiqué paléolithique », ricane Christophe Esnault à un moment, citant également Chauvet et Lascaux dans sa logorrhée salvatrice. Lettre au recours chimique rappelle aussi que la question ne date pas d’hier. Mais le poète l’enfonce dans la gorge de l’actualité, tel un écouvillon pour pratiquer un test PCR. Notre société est malade, et les mots de l’auteur, s’ils ne la soignent pas, sont pleins du baume d’empathie, malgré les insultes parfois vertes, que constitue la lucidité. Avec ou sans cachets.

Christophe Esnault, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-491517-08-3.

lundi 1 février 2021

Pour Traction-brabant 92 : Matin sur le soleil

Quarante-huit pages, plutôt aérées : Matin sur le soleil, de Silvia Majerska, paru au Cadran ligné, n’est pas un recueil fleuve. Il fait partie de ces livres où la concentration des sentiments, le décantage progressif et, on l’imagine, le rabotage savant des mots prennent le pas sur la volubilité. Parfaits exemples de cette volonté de concision, les titres se réduisent à un substantif (quelques très rares adjectifs s’immiscent), comme des totems qui se dressent pour commémorer l’essence des poèmes. La première partie, « Cube de Pandore », s’attache à porter un regard de biais sur des objets ou actes du quotidien, dont les instantanés génèrent une réflexion par ricochet, un brin philosophique mais aussi dotée d’une pointe d’humour. Ainsi cet « Arc-en-ciel » : « Tu ne peux voir rien qui dépasserait / les limites d’un arc-en-ciel // Et tu me regardes pourtant / toujours de travers ». Loin des jolis poèmes où nature et sentiments se rejoignent dans un style fleuri et immédiat, les textes de Silvia Majerska dégagent un parfum de finitions méticuleuses. Combien de poèmes a-t-elle écartés avant de composer cet ensemble, combien de mots se sont vu passer à la révision intégrale ? En tout cas, la profondeur est ici inversement proportionnelle à l’épaisseur du livre.

La deuxième partie, « Matin sur le soleil », est un tout petit peu plus volubile, avec ses poèmes en prose — toujours titrés d’un substantif unique cependant. Le jeu des finitions n’en demeure pas moins présent ; à vrai dire, si le changement de forme apporte un rythme bienvenu au recueil, la recette des premiers poèmes ne varie pas sur le fond. La prose renforce cependant le goût d’aphorismes de certains passages : « On se croit intelligent, et pourtant on doit tout à l’air, cette chose invisible et impalpable sans odeur et sans goût qui se répand à travers le bleu de l’œil céleste comme une sorte d’immémorial internet du monde. » Les « Portraits de l’eau », quatre petits poèmes seulement, apportent la conclusion et troisième partie. Quoi de plus logique que de faire de l’élément primordial celui qui clôt le recueil, en escamotant les titres cette fois ? « S’affranchir de l’eau, de sa chair / gratuitement photogénique » : Silvia Majerska enfonce ses mots dans le liquide et y dissout sa poésie délicatement travaillée, comme si toute la lecture n’avait été qu’une (délectable) parenthèse.

L’artisanat du vers — joliment servi par la réalisation sobre de l’objet livre —, la maîtrise de la progression du recueil avec ses formes changeantes pour une voix qui reste constante tout du long, la pertinence des images et de leurs associations… il se dégage de Matin sur le soleil une sensation de dextérité poétique qui à la fois stimule les sentiments immédiats et fait du bien aux méninges.

Silvia Majerska, Matin sur le soleil, Le Cadran ligné, 48 p., 12 €, ISBN 978-2-9565626-3-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 92 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Le poème qui ouvre le recueil :

PREMIER CONTACT

Au toucher de mes cuisses
et de la surface de la terre

la sueur coule lentement
vers le sol en fins ruisseaux

Et en haut s’allonge sur moi
le corps opposé large ouvert

celui du ciel

sein contre sein

comme une troisième femme

dimanche 6 décembre 2020

Le Confinement du monde

confinement.jpg, déc. 2020

Un billet en forme de sonnet pour rendre compte d’un recueil de sonnets : Le Confinement du monde, de Pierre Vinclair, chez Lurlure.


Confinement ? Peste, je m’étais bien juré
de ne pas lire de contributions po
étiques sur ce moment où forcé repos
de consommation valait immunité.

Eh quoi ? Seuls les virus ne changent pas d’avis :
voilà que je dévore ces septante pages
où tour à tour Vinclair porte vibrant hommage
aux soignants aux bébés aux vivants aux occis.

De sonnet en sonnet d’alexandrins en trous
de vers, telles des anosmies au rythme fou,
le poète dégage les faibles écri

tures des lyriques textes opportunistes ;
sa fusée est Proton, ses tuyères Maciste
pour bouter corona hors la Gaïalaxie.

samedi 28 novembre 2020

Pour Traction-brabant 91 : Une terre où trembler

helene-fresnel-une-terre-ou-trembler.jpg, nov. 2020

Aurais-je lu et apprécié Une terre où trembler si je n’avais pas rencontré son autrice lors d’un festival de poésie au Luxembourg ? Peut-être bien, puisque ce recueil s’est glissé parmi les finalistes du prix Apollinaire Découverte 2020, ce qui lui assure somme toute une certaine visibilité. Et puis un premier livre, ce n’est pas rien. Mais si j’ai eu envie de lire ce recueil, c’est d’abord pour l’envoûtante incarnation d’Hélène lors de ses lectures : une parole sobre, presque fluette, sans sursauts d’intensité, au service d’un texte puissant et poignant — c’est dans ce contraste que résidait la vive émotion de l’écoute. Car ces poèmes, elle l’a expliqué, ont été écrits à cause de — ou devrais-je cruellement dire grâce à ? — une rupture amoureuse.

Zéno Bianu, dans sa préface, nous fait part de « l’impérieuse nécessité de […] sublimer » cette situation autobiographique. Et c’est ce à quoi s’attache la poétesse, à partir de ce premier vers en forme d’oraison biblique : « Alors la terre craqua dans nos têtes ». Les éléments se déchaînent, qui n’ont que « pour seule réponse l’écriture » ; l’optimisme se rebiffe : « Une pierre / Déclenche en me fixant / Un flash d’espoir ». Quelles montagnes russes ne faut-il pas affronter dans ce recueil, sous la conduite habile d’Hélène, « couleuvre de la nuit » autoproclamée ! Car habileté il y a assurément, dans le fond et dans la forme : en témoigne la partie intitulée « En allant vers les pierres », qui en octosyllabes et en rimes tisse une toile de scansion à la saveur de méthode Coué, « Je résiste quand je m’élance ». L’autrice gravit les monts de la souffrance et de l’acceptation, décline les strophes comme des enchantements retrouvés après la vie brisée, envoie les vers comme des sorts, après le coup… du sort, justement.

Trois grands chapitres placent le livre sous la tutelle de Maurice Scève et de son « Souffrir non souffrir » : « Rejoindre non rejoindre », « Rupture non rupture » et « Franchir non s’affranchir ». Hélène Fresnel est professeure de lettres ; faut-il en conclure que nous avons là un recueil intellectuel, un livre destiné à celles et ceux qui maîtrisent déjà certains codes, frétillent à certaines références ? Eh bien non, mille fois non : le maelstrom d’émotions qui submerge à la lecture, comme il a sans nul doute submergé la poétesse à l’écriture, se matérialise avec douceur et simplicité, tel un murmure à l’oreille. « Je suis celle / Qui s’efface / Peu à peu / Au rythme des mots que tu ne dis pas » : la langue sait se faire facile et accessible, comme si l’amoureuse éconduite tentait — enfin — à nouveau la séduction, sans artifices, sans effets de manche. Il y a dans Une terre où trembler une sincérité parfois désarmante, les aveux d’un cœur ébréché pour lequel on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde empathie. Et cela fonctionne à double sens aussi : Hélène aime lecteurs et lectrices, leur confie tout parce qu’elle est entière. Sa poésie pulse la vie, car la vie est évidemment toujours la vie, même — surtout ? — après une rupture. Mais qu’est-ce qu’elle est mieux avec de la poésie, non ? Alors, avec cette nouvelle voix poétique qu’on salue, « Sous le mica des larmes / Tournons la clé des yeux ».

Hélène Fresnel, Une terre où trembler, éditions de Corlevour, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-37209-070-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 91 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court poème extrait du recueil :

Souffle
Es-tu ce qui cède
Finalement
Souffle es-tu ce qui ment

Demi-ciel
Quel est ce souffle
Qui te déporte
Maintenant

Lorsqu’une moitié se vide
Combien d’autres également

dimanche 8 novembre 2020

L’Autre Jour

tournier.jpg, nov. 2020

Il existe des livres-monde et des livres-univers ; pour L’Autre Jour, de Milène Tournier, aux éditions Lurlure, j’emploierais bien le terme de livre-époque. Pour se persuader de la pertinence de cette appellation, un petit tour par la table est suffisant : on y croise d’abord les « poèmes de famille », puis les « poèmes urbains », puis les « poèmes entendus » — entendez, justement, des retranscriptions poétiques de bribes de conversations —, et ainsi de suite. Que fait donc Milène Tournier ? Elle brosse le portrait d’une époque, la nôtre, à travers des poèmes variés qui utilisent toutes les situations de la vie quotidienne et convoquent nos espoirs, nos peurs ou nos obsessions. C’est ce qui rend le compte rendu périlleux, tant la diversité irrigue le recueil, sur le fond comme sur la forme, avec cependant cette unité que constitue l’exploration de notre civilisation par le petit bout de la lorgnette poétique. La poétesse manie les formes les plus courtes (« Laisse-moi je t’en supplie / Avoir un rôle / Dans ta respiration », dans les « poèmes ton amour »), ne dédaignant pas les aphorismes parfois, sérieuse ou narquoise. Elle fait aussi usage du traditionnel retour à la ligne dans des poèmes plus longs, comme celui-ci, qui, on en conviendra, passe au fixateur l’instantané de notre confinement de manière intelligente :

Les magasins étaient fermés, les routes bloquées.
Il fallait désormais faire son pain.
Être un humain qui fait son pain.
Les écoles étaient vides.
Les parents serraient leurs enfants dans les bras et alors que ça devait suffire, cela ne suffisait pas.
Certains se suicidaient. Les plus solitaires et ceux, surtout, qui ne s’étaient jamais imaginé faire, avant, leur propre pain.
Le siècle improvisait le siècle.
La Terre, elle, tournait. Les loups hurlaient.

Et puis les textes les plus captivants, à mon sens, sont ceux où l’autrice s’épanche dans des poèmes en prose longs et composés en fines arabesques de sens, où les télescopages ne sont pas en reste. Comme ce début magistral où elle commence en vers relativement courts, puis chemine vers plus de longueur avant de dérouler sa pensée en longues phrases, en prose poétique fluide. On pourra le lire et forger son opinion dans l’extrait que propose l’éditeur sur son site. On s’y demande, de surcroît, où se situe la limite entre poèmes, puisque poèmes au pluriel il y a, le titre de la section (« poèmes de famille ») nous le confirme : les lignes blanches sont-elles des indications ? Si l’on se le demande, d’ailleurs, c’est qu’il est difficile de quitter l’écriture de Milène Tournier. Si quelques poèmes, surtout parmi les plus courts, sont plus percutants que durablement marquants, la profondeur s’établit au long cours jusqu’à devenir abyssale, dans ce recueil de 150 pages qu’il est difficile de lâcher une fois qu’on l’a commencé. Un livre-époque donc, mais pas de ces livres-époque avec des vers sympathiques, teintés d’humour et de poésie à usage immédiat mais vite oubliée (ce n'est pas le genre des éditions Lurlure, même si ces lectures ne sont pas pour autant désagréables). Ici, le travail de la langue s’allie à un regard original qui fait perdurer les émotions provoquées par la lecture. Et puis aucun thème n’est tabou, c’est aussi ce qui compte. La preuve ? Ce court poème pour conclure, issu des « poèmes en dieu » : « Je serai je te jure / Pour les cent années encore / Ta pèlerine aux yeux fluorescents. » Milène Tournier a sûrement les yeux qui brillent quand elle écrit de la poésie.

Milène Tournier, L’Autre Jour, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-26-9

samedi 18 juillet 2020

Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte

pilon.jpg, juil. 2020

Il était temps que dans, ces billets, je parle de Jean-Pierre Lesieur. Oh ! pas seulement parce qu’il m’a accueilli à plusieurs reprises dans sa revue actuelle, Comme en poésie, un modèle d’éclectisme et d’humour pas guindé qu’il produit à la main chez lui, et où l’on trouve des plumes variées et des illustrations à l’avenant — une de mes revues préférées. Si je voulais parler de Jean-Pierre, c’est aussi et surtout parce qu’il a consacré sa vie à la poésie, qu’il continue inlassablement de le faire et qu’il a eu la bonne idée de se confier dans une autobiographie romancée pour expliquer son parcours. Pas banal, le parcours : d’apprenti mécanicien pour l’aéronautique à instituteur, avec l’animation de plusieurs revues comme constante. Lire et écrire de la poésie n’était pas chose naturelle, mais voilà, les bibliothèques syndicalistes bien fournies lui ont inoculé le virus, et on ne va pas s’en plaindre. Lui non plus, il me semble.

Il y a un certain temps donc, Jean-Pierre a publié les deux premiers tomes de sa biographie, comme d’habitude composés et reliés par ses soins. Le titre de la série ? « Ouvrier poète revuiste »… une belle succession de termes pour une vie tout entière consacrée aux strophes. Deux ouvrages où il explique non seulement la naissance de sa vocation, mais fait aussi vivre finement et avec un humour parfois candide — comme l’apprenti revuiste qu’il a dû être — les discussions enflammées de l’époque entre poètes, ce qui ne manque pas de prouver, pour citer la chronique de Patrice Maltaverne, que « le monde des poètes n’a pas non plus beaucoup changé depuis les années soixante : toujours aussi désintéressé, je vous rassure ! »

Le troisième volume, intitulé Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte, vient donc de sortir. Autant le dire tout de suite : c’est un régal. C’est la revue elle-même qui narre ses propres aventures ; on retrouve bien entendu les relations parfois compliquées entre poètes — quoique Jean-Pierre ici semble privilégier les aspects positifs des échanges poétiques, laissant le drame à sa vie conjugale qui se solde par un divorce provoqué en partie par le temps qu’il consacre à la revue.

Comme on pouvait s’y attendre, de larges extraits de poèmes publiés entre 1976 et 1982 figurent dans le livre. Mais la bonne idée de l’ouvrier poète revuiste et maintenant autobiographe, c’est d’inclure également des lettres reçues par la rédaction (un bien grand mot : lui seul est à la barre, avec un peu d’aide de temps en temps). Fidèle à sa conception de la poésie, Jean-Pierre ne choisit pas celles qui discutent des mérites de telle ou telle école, de telle ou telle rime, de telle ou telle forme. Ses correspondants lui demandent des conseils techniques pour l’impression, proposent des collaborations éditoriales… et puis se glisse un leitmotiv : la dénonciation de l’édition à compte d’auteur, avec des noms de l’époque, qui je suppose n’iront pas faire un procès (s’ils lisent le livre, puisqu’on est en droit de douter qu’ils aient lu ou lisent de la poésie de toute façon), il y a prescription. Des noms toujours : aux côtés de disparus et disparues, il est passionnant de croiser des poètes qui aujourd’hui encore publient en revue, dont pas mal qui honorent Comme en poésie de leurs vers. On rencontre aussi au fil des pages des noms qui ont pu se constituer une petite notoriété. Il connaît ou a connu tout le monde, Jean-Pierre. Enfin, on se délecte du choix des poèmes, souvent exigeants dans la forme et le fond. Quelle expérience cela a dû être d’être abonné au Pilon !

Un mélange efficace et une déclaration d’amour au métier de revuiste qui valent la peine d’être lus, tout comme les deux premiers volumes. La mémoire de Jean-Pierre et son sacerdoce — clin d’œil en vocabulaire à l’histoire du séminariste du numéro 18, que je ne dévoilerai pas — le rendent éminemment sympathique. On dévore d’un trait, et on attend la suite.

Détails pour la commande sur Facebook.

jeudi 5 mars 2020

1492 – Amphores poétiques

amphores.jpg, mar. 2020

Dans les amphores d’Emmanuelle Rabu sont stockés les merveilles de la grotte des Nymphes où séjourna Ulysse, les trésors arrivés après 1492 grâce à des conquistadors peu regardants sur la façon de les acquérir – « rapportés d’outre-mer et d’outre-tombe », précise la poétesse dans sa quatrième de couverture –, les marchandises pléthoriques que les grands cargos transportent de nos jours. Un télescopage d’époques et de lieux, un exercice de style aussi : étonnants calligrammes aux formes courbes dessinées de vers, à la séduction visuelle qui force l’admiration. Car la forme que revêtent les poèmes n’est pas artificielle. Elle est garante du rythme, certes ; voilà déjà la musique qui surgit en fonction de la longueur des lignes, évoquée aussi, par exemple, à travers une symphonie de Haydn. Mais contenant et contenu vont également main dans la main – oserait-on dire anse dans l’anse ? –, dans un lyrisme de bon aloi qui fait la nique aux simplicités outrancières de la poésie minimaliste. Oh ! ne croyez pas que cette dernière rebute par défaut le chroniqueur : il faut parfois faire montre d’exagération dans ses goûts pour mieux titiller la corde sensible, même dans une note de lecture, et surtout il me semble que cet amour des beaux mots, compliqués ou rares par moments, est une caractéristique forte de la poésie d’Emmanuelle qui me touche particulièrement.

Me touche aussi cette attention portée à l’amitié, au sein d’un bestiaire à l’imaginaire débordant et d’une caverne aux merveilles : « Bientôt / Je serai près de toi / Sous ton Parasol de Jaurès ». Ce poème intitulé « Ami » parle de Lambert Schlechter, qui se trouve être la personne à l’origine de ma lecture de ce recueil. Et puis cette violence qu’on devine latente, cette cruauté qu’on sent qu’il ne faudrait pas réveiller, dans le poème « Lèse-majesté » : « Indocile / Je me dresse / Petite prêtresse / Sous une cicatrice » ; la mante religieuse n’est pas dérangée sans conséquences potentiellement néfastes, en tout cas pour les mâles de son espèce. Difficile pourtant de rendre l’émotion provoquée sans partager le contenant, ces amphores souvent, ces arbres ou ce chandelier, ce bilboquet parfois. L’image ci-dessous ainsi que les extraits sur le site de l’éditeur en donneront cependant un aperçu fort utile.

Il y aurait tant à dire encore sur 1492 – Amphores poétiques. La signification des nombres y joue un rôle essentiel, puisque le recueil est divisé en neuf parties de neuf poèmes. On y trouvera en plus un humour fin formé de jeux de mots tout en allusions. Un exemple ? Le poème « Enfantines », qui donne son titre à une des neuf parties : « Je n’ai pas su leur dire / Qu’à force de frôler Méduse / De jouer avec ses filaments / On se veut transparente / Comme elle est létale / Libre / Car / On a / Peur / De / Persée ». Fine, c’est peut-être bien d’ailleurs le mot qui conviendrait le mieux à la poésie d’Emmanuelle, si on lui accolait l’adjectif lyrique. Et puis un détail force le respect : à l’heure du traitement de texte souverain, de l’ordinateur roi, ces calligrammes sont composés sans tricher, c’est-à-dire sans jouer sur la longueur des espaces dans les vers. Intègre aussi, tiens, dira-t-on de la poésie de l’autrice, qui pratique ici un véritable artisanat d’art (elle peint et dessine aussi). Ce qui, récapitulé, offre une voix fine, lyrique et intègre. Par les temps qui courent, autant dire une lecture revigorante.

1492 – Amphores poétiques, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-399-2.

amphores2.jpg, mar. 2020

vendredi 11 octobre 2019

Je ressemble à une cérémonie

Il y a poésie et poésie (et puis poésie aussi, tant qu’on y est — mais simplifions le propos en ne décrivant que celles qui accrochent l’attention). L’une captive par le soin apporté à la langue, dans un étourdissement de vers savamment composés, s’adresse à l’intellect en somme ; l’autre enfonce des images dans la tête, procède par allusions plutôt que doctes figures de style, s’immisce pour ne pas quitter la pensée : elle vise les sens avant tout. Cette dernière, poésie charnelle sans descriptions explicites, expérience sensuelle et sensorielle, cette création de formes et de sensations mentales, c’est celle de Julia Lepère dans Je ressemble à une cérémonie.

La première partie, « À la lisière », avance par effleurements : « Je me fraie un chemin, ton corps entrebâillé / Miroir pour mes écailles / Serpente ». C’est que la figure principale du recueil, c’est celle de Mélusine, dont on connaît la transformation animale. Ce dernier vers le susurre en pointillé, avant que le nom soit clamé haut et fort dans la deuxième partie. « Sois un arbre que je t’écorche au bord », ordonne encore la narratrice. Ici les peaux se frôlent, dans un style tout en retenue qui saupoudre les mots sur la page avec des blancs comme des respirations… ou des ahanements ? Car l’amour physique n’est pas loin, même si la lisière, c’est aussi éviter de sombrer corps et âme dans la passion, c’est jouer avec l’attente, la possible frustration : « Je suis une biche, à la lisière / Du toi-forêt je suis à la lisière de voir ». Ces blancs d’ailleurs, pour y revenir, ne sont pas de simples aérations poétiques à la mode ; leur fonction est réelle, elle participe à la création d’images mentales persistantes, pour imaginer entre les mots. En lisant Julia Lepère, on sent le grain de peau, la chaleur, la sueur. Mais tout ça filtré par l’amour courtois, à mille lieues des fadeurs érogènes de l’hyperréalisme. Aurait-on affaire à une trouvère ?

Et pourquoi pas ? Car la deuxième partie, « Mélusine » tout simplement, resserre le récit et nous emmène dans un château, proposant des piques plus narratives. C’est aussi là que la protagoniste se révèle, on l’a vu. Une Mélusine pourtant libérée, qui « nourrit le rêve de chevaucher des serpents oiseaux », qui s’affirme comme dominatrice même : « Elle ne parlera plus que peu de mots // À présent fait serpenter dans son bain // Des marins, comme de tout petits jouets tu m’appartiens ». Ou veuve noire ? Tiens, « pourquoi après l’amour les hommes dorment-ils comme / Des morts » ? Avec son écriture toujours ciselée de manière à faire surgir les images, Julia Lepère tisse la toile d’un récit d’amour, d’emprise mutuelle et de vie, tout simplement. Après une entrée en matière où les partenaires se sont flairés, voilà qu’ils consomment, mais toujours dans la beauté d’une langue qui donne à l’acte une saveur douce de sel marin sur la peau.

Et puis nous sommes transportés ailleurs, par la grâce d’une troisième partie, « Mues de Carthage ». Quoique le goût savoureux du sel soit toujours là : « Ton corps secoué // Comme la toile de la maison / La toile a un goût // De sel ». Évolution dans la continuité, quand « Mon corps une biche délimitent / La maison-toi », qui laisse à penser qu’à travers les âges et les lieux, la poétesse écrit l’amour comme une constante, usant de formules sciemment répétées pour lier les diverses parties du recueil. Il faut relire ce dernier avec cette constatation en tête pour y déceler de nouvelles pistes, de nouveaux nœuds, de nouvelles images qui collent au cerveau une fois la lecture terminée ou interrompue. Oui, après tout, c’est peut-être bien le livre d’une trouvère.

Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie, Le corridor bleu, 114 p., ISBN 9782914033824

mardi 24 septembre 2019

Revue de revue : Voix d’encre

Je suis abonné depuis quatre ans à la revue Voix d’encre, et je m’aperçois que je n’en ai pas encore parlé dans le cadre des revues de revues sur ce site. Devant la profusion de revues de poésie, force est, pour l’amateur, de faire un choix, évidemment. Pourquoi celui de Voix d’encre ? D’abord pour le soin apporté à la réalisation de celle-ci — oui, il est agréable de lire des revues sous forme de fanzines concoctés artisanalement, on se sent complice en poésie, on devient partie d’un cercle de happy few qui savent, eux ; mais de temps en temps, il est aussi agréable de savourer des pages bien pensées sur un papier de qualité. Ensuite pour l’exigence éditoriale qui fait que la revue, trimestrielle, publie relativement peu de textes en une soixantaine de pages, car la composition est aérée.

Et côté exigence éditoriale, force est de constater que ce numéro 61 est particulièrement réussi. Il commence par un conte de Mohammed Dib (1920-2003), « La Bête jolie ». Un conte dans une revue de poésie ? Rien d’étonnant, puisque Jean-Pierre Chambon, du comité de rédaction de Voix d’encre, nous explique en citant Dib que pour celui-ci, « dans les poèmes et dans les contes, l’écriture se retrempe et se rafraîchit ». Et puis le style de « La Bête jolie » est poétique à souhait, incluant également des bribes de chansons. Pas de doute : cette entrée en matière a toute sa place dans la revue. Suivent des poèmes de Maud Bosseur et de Max Alhau, pour arriver à mon deuxième coup de cœur de ce numéro : la série « Tout est dans le titre » de Patricia Castex Menier. Écriture reconnaissable à ses strophes dont le premier vers est formé d’un seul mot, pour s’étirer ensuite ; écriture du quotidien, mais dont la forme scande pour créer rythme : « Il / y a peu compagnon de misère, / d’alcool ou de seringue, // grand / et ocre le chien perdu, // lâché, // et / passent les “frères humains”. » Puisque tout est dans le titre, voici donc celui de ce poème : « Ballade ». Écriture prenante, incisive, ironique ; écriture poétique en somme.

Aphorismes de Gérard Le Gouic, long poème de Werner Lambersy, et puis autre coup de cœur : les pornosonnets de l’Argentin Pedro Mairal, traduits et présentés par Fernande Bonace. De véritables petits bijoux de poèmes qui utilisent la contrainte pour se libérer. Mairal les a composés « pour se divertir » lors d’épisodes creux pendant l’écriture d’un roman — tiens, n’avons-nous pas lu plus tôt comment Mohammed Dib se ressourçait dans les poèmes et les contes ? —, et le divertissement y est roi, sur un mode « hypersexué », comme le confie l’auteur. L’exemple reproduit ci-dessous (et qui me touche particulièrement, dois-je avouer en admirateur absolu de la plastique de Lynda Carter) devrait aisément convaincre les réticents ou réticentes ; il y a dans ces sonnets, rendus très habilement par la traductrice, un jeu permanent, un mouvement perpétuel, une énergie incroyable. Et pas seulement sexuelle, évidemment : de porno, les pornosonnets n’ont que le nom et une certaine atmosphère, puisque certains sont tout simplement de magnifiques poèmes d’amour.

Ce numéro se conclut avec « 99 thèses » de Michael McClure, traduit par Alain Blanc. Je n’y ai pour ma part pas pris beaucoup de plaisir, à part celui de lire pour information une figure majeure de la Beat Generation (il est né en 1932). Mais les goûts et les couleurs… Comme je l’ai déjà écrit, les revues sont aussi faites pour ça, et ce qu’une adore sera ce qu’un autre détestera. En tout cas, le subtil mélange de poètes vivants et historiques de ce numéro de Voix d’encre fait mouche.


ma chère wonder woman mon héroïne
tu n’es jamais accourue pour me sauver
dans ton avion invisible et m’embrasser
c’est moi qui t’aimais assis dans la cuisine
en prenant mon nesquik devant la télé
moi encor qui tremblait quand l’autre méchant
te pendait par les pieds moi qui bandait tant
sans rien pour m’apaiser ni me consoler
lorsque tête en bas on voyait déborder
tes nichons de ton costume plein d’étoiles
les charlie’s angels maigres beautés fatales
ne me faisaient frémir ni m’émerveiller
toi avec ta couronne et tes bracelettes
tu me mettais en feu des pieds à la tête

Pedro Mairal, pornosonnet « 1. »

vendredi 2 août 2019

Quatre échanges poétiques récents

Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! Quel poète n’a pas déjà fait le plein de ses propres livres, dans l’espoir de les écouler comme des petits pains lors des forcément très nombreuses lectures ou des évidemment pléthoriques rencontres avec un public friand de la verve de ses vers ? Car la plupart des éditeurs proposent bien quelques exemplaires gratuits, en compensation des faibles droits d’auteur (pas toujours payés à temps, ou pas toujours payés tout court), mais on en prend toujours un peu plus à un prix d’ami, on ne sait jamais. Et le stock dort sur une étagère, parce que la poésie contemporaine, ben, vous savez quoi ? Ce sont d’abord les poètes qui la lisent — et il se murmure même qu’il y aurait des poètes indélicats qui écrivent sans lire les autres, et qu’ils seraient (ça, c’est un comble) les plus nombreux…

Non, en fait, attendez ! Parmi les poètes, nombreux sont ceux qui pratiquent aussi l’échange poétique. Comment ? Tout simplement en prenant contact (sur Facebook en général, lorsque ce n’est pas sur un salon ou un événement) avec un autre poète et en postant leurs recueils, histoire de faire fonctionner pour un moment encore le service postal. Et j’aime bien le principe : il permet de découvrir des écritures qu’on ne connaissait pas ; d’obtenir des livres qu’on ne pourrait pas acheter sinon (j’habite au Luxembourg, je n’ai pas de chèques à expédier pour commander !) ; de se faire plaisir avec le nouvel opus de quelqu’un qu’on connaît et qu’on suit un peu, parce que c’est impossible de se payer au prix fort de l’éditeur (je sais, il doit vivre aussi, c’est entendu) toutes les nouveautés qu’on voudrait lire. Enfin… si on fait partie de la catégorie des poètes qui écrivent et qui lisent les autres, évidemment.

Daniel Birnbaum, Kévin Broda, Morgan Riet et Salvatore Sanfilippo font partie de cette catégorie-là. À les lire sur le réseau social susmentionné, nul doute ne peut subsister. Et en plus, ils écrivent bien.

Daniel, par exemple, habitué de la poésie du quotidien (et des haïkus, mais c’est une autre histoire), évoque dans Le Cercueil à deux places le vieillissement, ce processus où justement le quotidien a le potentiel de devenir une quasi-aventure. Avec une tendresse et une certaine admiration : si « [sa] grand-mère / n’aurait pas inventé / la bombe atomique », c’est que, comme le conclut le poète, elle avait « plus qu’un seul atome de jugeote ». On le voit, la tendresse et l’admiration font bon ménage avec l’humour : « Il aurait fallu que nous fissions de même » est le titre du poème. Un recueil qui fleure bon l’empathie, sans s’apitoyer, qui caresse de mots les petites choses simples et où la mort arrive comme un épilogue toujours doux : « et parce que c’était comme ça / quand ils allaient sur leur canot / je me disais qu’elle aurait bien aimé / être avec lui / dans un cercueil à deux places. »

Daniel Birnbaum, Le Cercueil à deux places, éditions Gros Textes, ISBN 978-2-35082-412-3

La poésie de Kévin dans Amour silencieux/Lubire tăcută s’ancre aussi dans le quotidien (c’est d’ailleurs un trait commun à ces quatre auteurs), mais avec, il me semble une certaine pointe d’onirisme et surtout la volonté de contester un ordre établi qui ne convient guère à un poète qui se respecte : « Le vampire capitaliste / Suce mon sang. / Je blêmis, titube / Et tombe. / Qui sera / La prochaine / Victime ? » Réponse, toujours en vers concis et rentre-dedans, au poème suivant : « Mon sang était / Empoisonné / Par les / Pesticides. / Mon âme / S’envole / En rigolant. » Alternance de révolte et de résignation aussi, lorsqu’il écrit « J’aurais pu ne pas être / Mais je suis / Le poids lourd / Que je traîne ». Le livre, publié en Roumanie, bénéficie de traductions en roumain qui lui donnent une note d’exotisme et permettent de piquer la curiosité. Et c’est le premier d’un ensemble de sept recueils, apprend-on au début. De quoi nourrir de prochains échanges !

Kévin Broda, Amour silencieux/Lubire tăcută, editura grinta, ISBN 978-973-126-381-6

Quotidien toujours donc avec Morgan, qui avec Du soleil, sur la pente continue son petit bonhomme de chemin poétique entre souvenirs et rêveries diurnes. Même si quelquefois il rejoint Kévin dans la contestation de l’ordre social (le sourire obligé d’un « Centre d’appels », même avec « un loyer à payer / des enfants / à nourrir, à aimer, y faut simplement… / qu’elle / tienne »), sa poésie est plus contemplative, ses rythmes plus amples, ses débordements dans la vie intérieure plus fréquents. Un contraste intéressant donc — et ce n’est pas le moindre intérêt des échanges poétiques que de lire, comparer, trouver les points communs et les différences de diverses sensibilités d’écriture. Avec l’affirmation du rôle du poète en roseau pensant, ancré pourtant dans la réalité : « Bien plus qu’un wagon / qu’un train de retard / c’est tout un réseau / neuronal / qui me sépare / de vos jeux, joutes / et tchates / de toutes / vos virtuosités virtuelles. » Une réalité qui peut, instantanément, basculer dans l’imagination pure : « Bel après-midi clair d’hiver / travaillé au corps / par ma paresse / à la pelle – Et voilà / que je rêvasse ». On chemine sur la pente avec Morgan comme avec un ami qui nous confie ses pensées.

Morgan Riet, Du soleil, sur la pente, éditions Voix tissées, ISBN 978-2-916626-96-3

« Pour faire fonctionner les zygomatiques », m’écrit Salvatore dans son envoi. Car le plaisir de l’échange, c’est aussi celui du petit mot écrit sur le livre, qui lui donne une valeur supplémentaire que l’achat anonyme n’a évidemment pas. Mots simples, expressions volontiers familières, on est avec Et bien sûr j’ai pas de parapluie dans un registre revendiqué de poésie ludique, sans prétention autre que celle de dérider les visages commotionnés par l’ordre social que ses collègues ci-dessus dénoncent avec plus de virulence, moins d’ironie. Mais ça fonctionne tout aussi bien, parce qu’il faut bien reconnaître qu’il est impossible (en tout cas pour moi) de rester plongé trop longtemps dans le grand bain de la poésie sérieuse. Comme le dit Salvatore, « Faut vivre / Fauve / Faut vivre / Ivre / Faut vivre / Fauve ivre » ! Les zeugmes et les jeux de mots se succèdent, au point de décerner le prix Nobel de littérature « au perroquet Jaco / Pour sa performance magnifique / Son discours enflammé ». Tiens, voilà que soudain perce une ironie bien plus subtile que le simple amusement. C’est ça aussi, la poésie ludique.

Salvatore Sanfilippo, Et bien sûr j’ai pas de parapluie, éditions Gros Textes, ISBN 978-2-35082-418-5

Beaucoup de points communs donc dans ces quatre écritures intéressantes, et de belles découvertes ainsi que des moments émouvants de poésie. Le milieu est parfois un panier de crabes, mais il suffit de choisir ses fréquentations pour l'apprécier au mieux.

samedi 13 juillet 2019

Revue de revue : Territoires sauriens – attention crocos

Le dynamisme de l’écosystème des revues de poésie est toujours pour moi source d’émerveillement. Et quand on pense qu’on avait déjà tout vu se profile une découverte insolite à l’horizon. Enfin, une découverte, pas vraiment, puisque Territoires sauriens – attention crocos a tout de même un site établi et une identité reptilienne affirmée en ligne. Mais voilà : le papier, c’est un sacré pas en avant (même lorsque l’ISSN est encore en cours !), qui vous pose une revue, surtout lorsqu’elle a autant de dents. Alors la parution du cinquième numéro, le premier imprimé, est l’occasion de parler de cet objet poétique placé sous le signe des crocodiles et autres lézards un peu effrayants ; il le mérite amplement.

D’abord, que dire de la prégnance du thème choisi par la revue dans les poèmes et les illustrations ? Si les bestioles sont effectivement présentes dans les quelque 90 pages, elles ne le sont pas d’une façon ostensiblement démonstrative. Le poème de Pierre Vinclair prend certes l’injonction saurienne à la lettre (« le cyclure / ne se souciait ni des Anglais, ni des mang / oustes qu’ils introduiront d’Inde »), les images en forme de « propositions sauriennes » de Laurène Praget mêlent portraits de victimes de féminicides au Mexique avec des crocodiles dans un rapprochement qui sonne juste et glacial, mais c’est surtout l’atmosphère de la revue qui transpire du titre. Une sorte de langage brut, de vision du monde à la fois sauvage et crue. Un style construit et reconnaissable. Gaia Grandin, dans sa contribution, nous avertit d’ailleurs, et capture il me semble l’essence de ce que la revue présente : « Le monde (cet immense Narcisse en train de se penser) ».


Où l'on découvre les trois taulières de la revue (Fanny Garin, Julia Lepère, Laurène Praget).

Tout est question de regard, en effet. « un monde difforme / impossible à saisir », continue la poétesse, et pourtant qui se retrouve étalé là dans sa cruauté parfois fascinante. A. C. Hello nous parle d’un village, d’un arbre et d’une fontaine, « une fille qui est un arbre près d’une fontaine, n’écrasez pas ses membres qui font des petits et mangent l’herbe » : serait-on en Afrique, sur le territoire des crocos ? La langue ondoie en tout cas comme eux, installe une ambiance, un rapport à la nature qui pourrait être le fil conducteur au sens large du numéro. En témoigne Camille Loivier, qui « [secoue] les sachets de graines / au bruit espérant qu’il se passe quelque chose ».

Oui, il s’en passe, des choses ! Pablo Jakob signe une nouvellette morbide et délicieuse dans un funérarium (à rapprocher du vivarium des reptiles, non ?), Julia Lepère, fondatrice de la revue, explore les sentiments à partir de l’écoute d’une pièce jouée au piano à quatre mains (nature toujours, hostile un peu, où pourraient nager les crocos : « Une rivière passe / Tandis que la main-faucon appuie plus fort sur le clavier »). L’autre taulière, Fanny Garin, nous trompe avec son « bucolique si j’ose avec : fleurs jaunes, blanches, violettes, pétales zébrés », pour mieux nous coincer « la montagne dans le dos les omoplates en ronde ». Et puis Léda Mansour nous rappelle notre condition humaine précaire face aux grands prédateurs : « Et de toutes les plantes savoureuses / Ce cœur est à nouveau comestible ».

C’est fort, ça pulse, la langue est râpeuse, le souffle est rauque. Il y a une véritable dynamique qui prend son tempo dans le titre de la revue. J’avoue ne pas avoir trop goûté sur papier la « Banque de titres » de Liliane Giraudon, dont j’ai compris l’intérêt cependant dans une performance poétique. Péché bien véniel, puisque les goûts et les couleurs…

Manquent à l’appel de cette chronique quelques autres rubriques, notamment d'amusants remerciements et un mot de la fin avec ses citations inventées, le tout souvent composé avec invention typographique. Bref, il y a dans ce premier numéro papier de Territoires sauriens – attention crocos une vraie cohérence, un humour malin, une gravité de bon aloi et de bien belles plumes. À croquer rapidement, avant que ces sauriens-là ne décident de se faire la malle et de vous croquer vous.


En plus du site évoqué ci-dessus, la revue dispose également d’une page Facebook.

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