Notes de lecture

Fil des billets

lundi 25 juillet 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Seins noirs

« J’écris pour ne pas mourir / Pour saisir le temps / Dans un instant fugace » : c’est à un jeu d’attirance et de répulsion que se livre Watson Charles dans ce recueil, qui montre à la fois une fatigue du monde — dans la « ville pillée » résonne le « cri des blessés » — et un appétit de tendresse matérialisé par le champ sémantique des seins. « Et je rêve tes seins noirs / Comme une odeur de verveine » certes, puisque le poète est haïtien — son « souffle / Est fait de chants / Et de sang d’Afrique » —, mais les « seins polychromes et nostalgiques » s’invitent également au bal des strophes : on est loin ici de l’érotisation simpliste de la femme noire, si on a eu la mauvaise idée d’y penser en lisant le titre. Gageons cependant que Watson, dont l’esprit espiègle ressort lorsqu’on le rencontre, s’est amusé à composer celui-ci en toute connaissance de cause !

D’ailleurs, seins de l’amante (« J’ai traversé ton corps au galop / Dont moi seul connais le secret ») ou « seins maternels » ? Les deux, serait-on tenté de dire, tant le vocabulaire effleure les corps d’un amour difficilement réductible à un seul type, tel un pendant à ce terrible « pays qui semble éloigné des chemins ». Et même si « L’étreinte n’est qu’une illusion quotidienne / Un gouffre dans lequel surgit une chanson », quelle chanson ! Seins noirs est un hymne à la vie sensuelle, celle de tous les sens sans exception, celle qui fait que l’existence n’est pas vaine et vide. Et puis ce jeu d’attirance et de répulsion finit par générer la volonté, par faire surmonter au poète la léthargie d’un monde auquel il échappe par la tendresse. « Je marcherai / Avec le soleil sur ma langue / Comme une fenêtre penchée sur les rêves » : le passage au futur sonne la charge de l’action… et après la fureur, « il ne restera que la mangrove ».

Un mot peut-être sur l’éditeur : Æthalidès est une maison relativement nouvelle dans la poésie, mais elle a commencé avec vigueur une intéressante et originale collection nommée « Freaks », où l’on peut retrouver des voix très singulières, allant de la poésie donc (ce livre, mais aussi par exemple la très déjantée Lettre au recours chimique de Christophe Esnault) au roman (l’excellent thriller antispéciste d’anticipation Bienvenue au paradis d’Alexis Legayet). Si la visibilité de l’éditeur lyonnais n’est pas encore très grande chez les amateurs et amatrices de poésie, l’écrin dont bénéficie Seins noirs est pourtant loin d’être négligeable : belle composition, papier épais, le plaisir de la lecture est doublé d’un plaisir sensuel. Ce qu’on était en droit d’attendre pour ce livre. « Il y a des paroles qui ressemblent à la grâce », écrit Watson. On pariera que lecteurs et lectrices, même dans leurs diverses subjectivités, la trouveront à un moment ou à un autre de ce recueil.

Watson Charles, Seins noirs, Æthalidès, 124 p., 17 €, ISBN 978-2-491517-17-5
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

mardi 19 juillet 2022

Pour Traction-brabant 99 : Aorte adorée

Ce qu’il y a de bien chez Christophe Esnault, c’est qu’il ne ressert pas la même poésie dans tous ses livres, nombreux maintenant. Jugez-en plutôt à ses deux dernières publications : il a conté son enfance de pêcheur dans le nostalgique recueil L’Enfant poisson-chat chez publie.net, puis son expérience de la dysphorie dans la vindicative et logorrhéique Lettre au recours chimique aux éditions Æthalidès. Et le voilà qui revient avec ce tout petit manuel de suicide à l’humour noir, très noir, chez Conspiration éditions, comprenant trente-deux courts poèmes − huit vers tout au plus, un seul parfois.

Certains titres pourraient déjà passer pour un inventaire mortellement ironique : « Électrocution festive », « Regarder la télé six heures par jour », « Ouvrir le gaz pour mieux respirer » ou « Différer en allant voir un psychanalyste ». Mais l’imagination tordue de Christophe Esnault ne s’arrête bien sûr pas aux titres. Il compose de savants petits bijoux de concision qui frappent en pleine face ou en plein cœur afin de nous interroger, en somme, sur le sens de la vie. Parce qu’on se doute que ce minuscule bréviaire à l’intention des futurs suicidés n’est pas à prendre au pied de la lettre, mais à interpréter comme une incitation à faire quelque chose de son existence ; sinon, effectivement, pourquoi la prolonger ? Les indices qui amènent à former cette opinion se trouvent dans certains poèmes qui amorcent un pas de côté par rapport au thème rentre-dedans. Dans « Se crever les yeux ou s’entailler le bras », ne peut-on pas lire par exemple qu’« Il faut saluer les alternatives au suicide / Sans entrer dans une apologie de l’automutilation » ? Et « Les réseaux sociaux » est tout aussi clair : « Tous les suicides ne sont pas recensés / Il existe des lieux très fréquentés / Où s’opère le suicide des heures ». Ne le divulgâchons pas, mais le dernier texte, qui donne son nom au recueil, vient également confirmer cette impression.

Difficile d’en dévoiler plus au moyen de citations pour un livre de cette brièveté, mais une chose est sûre : l’écriture du poète coule de source, murmure à notre oreille sa petite musique avec un sarcasme merveilleusement dosé, convoque les références les plus atroces (« Méthode Virginia Woolf » est terrible de concision létale), le tout dans une tentative réussie de nous dérider avec un sujet pour le moins difficile. Un exercice de style en noir souriant, en somme, et des plus efficaces ; un recueil laconiquement joyeux, malgré son thème.

Christophe Esnault, Aorte adorée. Se pendre et autres idées géniales quand on s’ennuie le dimanche, Conspiration éditions, 42 p., 7 €, ISBN 979-10-95550-30-3
Cette chronique a paru dans le numéro 99 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court extrait :

24/ Nucléaire, mon amour

Prépare ton sac à dos et fonce sans tarder
Vers la prochaine catastrophe inévitable
Tu as raté Tchernobyl et Fukushima
Sois plus réactif la prochaine fois

lundi 27 juin 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis

« Les poèmes sont mes pilules à vivre / mes antidépresseurs, mes boutefeux / mes béquilles, mes échardes / mes échasses, quand je veux monter au ciel / − qui m’ignore. » Dans ce « Poème à lire debout », aux trois quarts du recueil, Claude Donnay partage sa joie d’écrire et les vertus thérapeutiques de la poésie. Pourquoi les poètes n’ont-ils et elles jamais de ticket pour le paradis, tiens, puisque le titre sans point d’interrogation semble indiquer que le livre a la réponse ? Probablement parce que sans cesse sur le métier il faut remettre l’ouvrage, parce que rien ne garantit un ticket par le simple fait d’être poète. Ce serait trop facile. Partant, Claude s’emploie à composer d’amples textes en vers libres, où la fluidité joue un rôle primordial : ses strophes se lisent comme coule une rivière, ses pensées s’enchaînent comme un flux naturel ; on tourne les pages avidement, happé par une langue souple et musicale.

En effet, s’il y a un art auquel l’auteur accole son écriture, c’est bien la musique. Tout un poème se construit sur la Bohemian Rhapsody de Queen, on croise Atahualpa Yupanqui ou Astor Piazzolla, mais le style qui domine, c’est le jazz. Art Blakey scande de ses fûts le tempo tandis que le poète belge empoigne un harmonica ou encourage le musicien de légende : « Battez tambours battez ! / Que vos peaux de vie tendues sur le bois du jour / ensemencent les murs et les rues, / et l’herbe drue sous la pluie ! » Et qui dit improvisation jazz mêlée à la poésie dit aussi Beat Generation : Claude convoque les mânes de Neal Cassady, Allen Ginsberg ou Janine Pommy Vega. Et en avant la musique : « Rythme beat du pic, rythme toc toc pic pic / pic et pic et colegram / bourre et bourre et ratatam. »

Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis est gorgé de vie, ancré qu’il est dans un quotidien que l’auteur prend comme point de départ à ses pérégrinations poétiques, à ses divagations (il faut voir le sens positif de ce dernier mot, une rêverie éveillée qui permet d’arpenter les berges immenses de ce fleuve majestueux qu’est l’existence). On y croise bien sûr les maux de l’époque ; mais quand l’ironie fait écrire « C’était mieux avant », c’est dans un poème intitulé « Poème pour une vie sans mesure » ! Pas de pessimisme forcené ou d’aigreur malvenue, donc. Tous les textes du recueil sont au fond des hymnes à une vie que la poésie peut redresser, et leur lyrisme revendiqué dispense du baume à l’âme. Eh oui, cette chronique utilisera ce mot casse-cou en poésie, parce qu’il s’accorde avec le caractère musical de l’écriture de Claude : en sourdine, tout au long de la lecture, résonneront les pizzicatos d’une contrebasse jazz dont l’âme, ce chétif morceau de bois, nous transmettra les vibrations.

Claude Donnay, Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis, L'Arbre à paroles, 110 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-720-4
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

samedi 7 mai 2022

Pour Traction-brabant 98 : L'Âcreté du kaki

Sur la couverture, des oiseaux survolent un paysage qui à première vue semble fait de collines, de vagues peut-être, dans les traits desquelles on devine pourtant des jambes ou des bras stylisés, étirés. Les très belles illustrations de SIXN pour le livre de Gorguine Valougeorgis sont à l’image des mots du poète : à une portion concrète et narrative, elles offrent un contrepoint onirique qui permet de dépasser l’anecdote. Et si bien entendu c’est de texte que je souhaite d’abord parler dans ces chroniques, il importe ici de mentionner la qualité des encres qui accompagnent celui-ci, car elles frappent d’emblée par leur adéquation.

Dans la première partie, qui donne son titre au recueil, on passe de l’émerveillement devant la cueillette de kakis dans le jardin du voisin à un brusque accident de voiture, avant une migration vers la France. Les vers tranchent dans la réalité, projettent des scènes qui auraient leur place dans un film, et puis : « La voiture s’enfonce dans le silence / la poussière retombe / sur le sol quelques cheveux un peu de sang // sa stupeur // Il lève les yeux // sa sœur le regarde ». L’âcreté du fruit récolté se mêle à celle du sang dans la bouche. La quatrième de couverture nous apprend que le poète, sur la base de témoignages, évoque l’itinéraire de migration d’un jeune demandeur d’asile afghan — mais le texte choisit de ne pas s’attarder à des détails trop concrets ; il présente des scènes clés, raconte sans ostentation, même si s’abat un instant une « pluie d’organes / et de viscères ». Le protagoniste devra, une fois arrivé à Paris, « abandonner ses yeux à chaque fonte du soleil sous le bitume ». On le quittera cependant établi, dans une fin ouverte qui renforce l’impression cinématographique de l’ensemble.

Devant cette première partie en forme de fiction, Gorguine Valougeorgis fait miroiter une seconde. « Reflet rouge » consigne son expérience d’enfant né en France de l’immigration. Lui n’a « pas connu la faim la soif / à part au goûter », et mesure sa chance par rapport aux personnes défavorisées dont il soigne les dents. Pourtant, ses origines diverses génèrent un manque diffus, « dont j’ignorais la teneur », précise-t-il. De quoi aspirer à se fondre dans l’alcool et la danse, et là : « J’appartiens enfin / à une communauté qui me ressemble / celle / qui a oublié sa provenance ». Qui soigne les maux des soignants ? serait-on tenté de demander. Le poète le fait à sa façon : en écrivant, en confrontant son expérience à celle des autres.

Dentiste militant, Gorguine Valougeorgis nous tend la main dans ce recueil comme il la tend à ses patientes et patients. « De quoi serais-je / coupable moi / qui ne peux / qu’attraper une main / quand elle est / à moins d’un mètre / de la mienne », s’interroge-t-il à la fin. Eh bien, de poésie âcre comme ce qu’elle décrit et tendre comme l’humanité qu’elle dégage.

Gorguine Valougeorgis, illustrations de SIXN, L’Âcreté du kaki, Mars-A publications, 84 p., 15 €, ISBN 979-10-92448-47-4
Cette chronique a paru dans le numéro 97 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Les bâtiments ici
forment un Tetris géant
perspectives parallélépipédiques
ciel à géométrie variable
horizons à angles droits
sol aimant
gris ciment
sol pesant gravitaire
sol game-over
sur lequel les habitants
essaient d’éviter
les coups de barres
qui pleuvent sur leurs têtes
qui ne rêvent
que d’un peu plus de rondeur

jeudi 5 mai 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Et si les murs avaient su parler

J’ai rencontré LEM, slameuse née en France et désormais installée au Québec, lors de son passage au Luxembourg pour une compétition. Après l’avoir découverte dans des vidéos sur son site, je ne m’attendais pas au contenu du livre qu’elle m’a offert à cette occasion. En effet, Et si les murs avaient su parler est un recueil de poésie où les contraintes du slam − notamment les rimes ou les homophonies en forme de jeux de mots − sont quasi absentes, hormis dans le tout dernier texte. Un envoi final peut-être pour dire que, désormais, les blessures de l’autrice sont pansées et que c’est à travers le slam qu’elle les évoquera en public, sans peur, dans l’espoir que son expérience serve à éveiller les consciences.

Mais dans l’intimité, avec un lecteur ou une lectrice unique qui prend en main cet ouvrage, LEM fait vivre les mots au moyen de la poésie contemporaine. Car l’histoire qu’elle raconte est bien intime : c’est des viols de son beau-père qu’il est question, des tentatives de meurtre sur elle et ses frères, des addictions qui s’ensuivent (« je me rallie / à plus de chanvre / que d’humains ») avant la guérison, avant la poésie. Autant dire que le recueil se lit avec la gorge serrée parfois ; les scènes qui s’y jouent ont de quoi perturber les âmes sensibles, malgré l’élégance des vers. On reconnaît bien là, au fond, la patte de la poétesse qui, dans un entretien que nous avons réalisé pendant son séjour au Luxembourg, affirmait vouloir « mettre de la beauté dans la forme alors que le fond est dégueulasse ». La petite fille qu’elle était a vite appris que « les comptines aussi / savent mentir ». Alors la femme qu’elle est devenue, et qui maintenant conte, structure son livre en quatre parties où elle dit la vérité, rien que la vérité : « à elle », son alter ego de l’époque ; « à lui », le beau-père à qui elle a désormais pardonné ; « moi », l’adolescente qui se cherche ; et puis l’envoi final sous forme de slam évoqué ci-dessus, sous le titre « adieu ».

L’écriture de LEM est faite de vers concis, de formules percutantes, de mots crus autant que de phrases allusives, de tailles de caractères savamment dosées autant que l’est la position des mots sur la page. Une forme qui en dit long sur le fond qu’elle traduit, car on sent le poids de la réflexion et de la mise en pages pour dire l’horreur sans négliger l’ironie, pour nager en eaux troubles sans perdre pied : « un deux trois / nous irons au bois // quatre cinq six / cueillir des saucisses // sept huit neuf / dans mon vagin neuf ». Parfois, le rythme, la scansion, la signature langagière du slam s’immiscent dans les courts poèmes (« de fil en fil / je suis ficelle / dressée / au garde-à-toi »), comme des sauts en avant qui annoncent le texte final slamé. C’est donc toute une évolution vers la guérison, à partir de violences tragiques, que la construction du livre reflète. L’écriture vient (« coule l’encre / pour que s’estompent / mes pensées obliques ») et avec elle la difficile résilience. À la lecture, un cheminement de plusieurs années se retrouve concentré en une centaine de pages aérées.

On apprend au détour d’un poème ce qu’il est advenu de ce beau-père violeur : « j’aurais fait pleurer ton sang / comme tu m’as brisée / si ta culpabilité ne t’avait pas / réglé ton compte avant ». Les pulsions de vengeance sont désormais éteintes avec la vie du protagoniste. Dans Et si les murs avaient su parler, pas de rancœur, pas de « pudeur impudique », comme l’écrit l’amie slameuse Marie Darah dans sa préface. Seulement l’histoire d’une femme violée qui a su puiser dans cette expérience les racines de sa pratique artistique. Et sa force, car elle est on ne peut plus forte, LEM. Dans son recueil, la puissance des scènes se combine avec l’élégance d’une poétique longuement mûrie. Pour faire vivre l’espoir.

LEM, Et si les murs avaient su parler, SéLa Prod éditions, 100 p., 12 €, 20 CAD, ISBN 9782492626012
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

vendredi 15 avril 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Allumettes

« Ces poèmes nous grattent et nous allument, nous réchauffent, nous enflamment. » Ainsi se trouve présenté sur l’internet ce deuxième ouvrage des éditions du Blé, sises au Manitoba, que je présente dans ces colonnes. La séquence est bien trouvée : d’abord, ces « poèmes engageants (2014-2019) » — comme les qualifie le sous-titre — commencent par une partie « agit-prop au quotidien », qui n’est pas sans rappeler le constat amer devant la marche du monde que fait Lise Gaboury-Diallo dans Petites Déviations, chroniqué précédemment. « une définition quantitative / de l’identité / une surcharge pondérale / qui ne pèse rien / sauf sur le cerveau » : Charles Leblanc, dans « infobésité » notamment, tape fort. Lui aussi tacle le virtuel tout-puissant : « n’aurons-nous plus / que des images numériques / pour nous empiffrer de gravité / d’un peu de vertige et d’infini » ? Il gratte, oui, là où ça fait mal ; il allume la révolte.

Mais s’il convoque des « icebergs taille manhattan », des « enfants à l’innocence cassée », des « familles amputées », souvenons-nous de la séquence de présentation. Après l’allumage de la révolte — ou du dégoût, c’est selon —, après le poil à gratter de la vérité civilisationnelle, vient le moment de réchauffer. Si la deuxième partie, « réflexions du jour », prolonge par des considérations historiques et géographiques le constat dressé ci-devant, arrivent ensuite les « versets amoureux ». Et là, le poète passe ses textes à la flamme de la passion. Celle-ci, comme chacun (et chacune) sait, fait monter la température. « elle stationne son nez / dans mon oreille accueillante / on y trouve un four chaud » : même si l’amour conjugal ou filial n’est pas suffisant pour élargir l’horizon indéfiniment, il augmente l’activité de toutes les molécules et chasse le froid. Au fond, si parfois il ne procure que « quinze secondes d’éternité », il gomme pendant son acmé la misère du monde ; l’auteur n’annonce-t-il pas « usiner des moteurs de joie / quand [il était] amoureux » ? Voilà donc pour le réchauffement promis.

Troisième partie du programme, les poèmes entendent nous enflammer. Habile trouvaille de Charles Leblanc d’alors proposer sa dernière section, « chansons sans musique », dans laquelle deux poèmes, deux mélodies sans notes enchaînent les répétitions et les rythmes propres à mettre en tête une ritournelle obsédante. On a rayé les avanies d’un trait d’amour brûlant, nous voilà en train de danser, tourner, gesticuler « comme un bédouin / qui aperçoit un mirage / en souhaitant un palmier ». Maintenant, notre cœur « bat à plein régime / et la chandelle reste allumée ». Oui, ces poèmes nous ont grattés et allumés, réchauffés puis enflammés. Il n’y avait pas tromperie sur la marchandise.

Charles Leblanc, Allumettes, éditions du Blé, 92 p., 17,95 CAD (version numérique PDF disponible, 11,99 CAD), ISBN 9782924915516
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

mercredi 9 mars 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Petites Déviations

Parmi les littératures francophones, la poésie québécoise se fraye souvent un chemin chez les amatrices et amateurs. Mais qu’en est-il de la poésie de langue française dans l’ouest du Canada, et en particulier au Manitoba ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle mérite d’être découverte : la minorité francophone dans cette province a une intense activité culturelle, que les éditions du Blé soutiennent en publiant les talents du cru. C’est pourquoi ce billet est le premier de plusieurs qui seront consacrés à des livres de cette maison d’édition engagée et sympathique (et pas seulement parce qu’elle m’a envoyé des ouvrages en service de presse — lectrices et lecteurs savent que je ne parle que de ce qui me plaît !).

« je délaisse les virgules / dans ma rapidité / et les majuscules / la grammaire / sa correction-étiquette » : même si elle ne l’avoue pas d’emblée — cette confession se situe presque à la fin du recueil —, dans Petites Déviations, Lise Gaboury-Diallo veut rédiger dans l’instant ce qu’elle a sur le cœur. Très rapidement, de fait, elle en vient à la substantifique moelle de son propos, en écrivant qu’« il n’y a pas de plan (ète) b ». Nous sommes ici dans une poésie de l’urgence climatique, une sorte de pendant littéraire à un rapport du GIEC qui pécherait par manque de lyrisme. Alors la poétesse s’empare de ce que le monde actuel devient pour en composer des vers, sacrifiant les majuscules mais leur substituant un rythme, un souffle, qui disent un état d’urgence que d’aucuns refusent encore de voir. Les climatosceptiques en prennent ainsi pour leur grade — tout autant que les antivax dans un long poème covidien. Mais ce constat dans lequel elle nous englobe (« démasquons-nous / voilà notre humanité nue / debout toute croche / et en évolution incertaine »), pour amer qu’il soit, n’est en rien banal ni déjà lu, grâce à une langue très sûre. Celle-ci mélange habilement les figures de style propres à la poésie tout en parlant vrai ; un véritable exercice d’équilibre, de ceux qu’on imagine nécessaires pour soigner les maux qu’elle expose.

Lise Gaboury-Diallo sait que l’histoire est écrite par les vainqueurs : « l’atlas tait la révolte / engloutissant tous ces pans de survie / n’étale que les victoires mythifiées / souvent illégitimes ». Dans un Canada où les Premières Nations pansent encore les plaies de la colonisation et subissent toujours celle-ci par endroits pour des intérêts économiques, elle remue le couteau dans la plaie, certes, mais le propos est évidemment universel et planétaire. Les technologies numériques, si plébiscitées lors des confinements récents, nous sauveront-elles ? « l’instantané nous hante / me hante // sauvegardé dans les limbes / de la stratosphère icloud // les artisans du contraire de l’oubli / vendent l’abondance du trop-plein / des détails arrimés à l’éphémère / et captés par des machines fragiles » : on se doute que la poétesse n’y croit pas. À ce titre, on gagnera à lire le recueil en plusieurs fois, par exemple en le reposant après chacune des quatre parties, tellement dense est l’entrelacs des vicissitudes dont il se fait l’écho. Mais cette poétisation est aussi salutaire, car elle contient dans son propos même, dans sa langue, la nécessaire révolte qui conduira à l’action : « devant l’impasse / et face à la contrebande / des faussaires de l’Histoire / avec leurs faits alternatifs / je m’obstine / la vérité ne tranche pas / ma résistance non plus ».

Lise Gaboury-Diallo, Petites Déviations, éditions du Blé, 130 p., 17,95 CAD (version numérique PDF disponible, 11,99 CAD), ISBN 9782924915486
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

jeudi 24 février 2022

Pour Traction-brabant 97 : Le Roi de la sueur

C’est par l’oralité que j’ai rencontré Aldo Qureshi : il recevait en octobre dernier, au Marché de la poésie, le prix CoPo des lycéens pour La Nuit de la graisse, premier épisode d’une série qui continue avec le récent Roi de la sueur. Par cœur, avec une intonation pince-sans-rire qui déclenchait les fous rires dans l’assistance. Je suis allé sur-le-champ me procurer ses ouvrages. Si vous en avez l’occasion, ne vous contentez pas de lire Aldo, savourez aussi ses performances. Mais revenons à nos glandes sudoripares.

Ce qui frappe d’entrée dans le style de l’auteur, c’est le savant mélange qu’il arrive à doser entre réalité, (auto)fiction et fantastique. Au fil des poèmes, tous écrits dans un style simple et direct, très majoritairement à la première personne, il se construit un personnage de sympathique paumé devant les mystères de l’existence : celui-ci vit dans un 58e arrondissement où les grandes chaînes commerciales de notre vie réelle sont nommées, alternant les périodes de petits boulots et d’inactivité. Ce qui lui vaut, bien sûr, de visiter régulièrement sa conseillère Pôle emploi… laquelle se révèle un soupçon sadomaso. La langue de sa mère, quant à elle, se transforme en limace, tandis que son père devient une bonbonne de gaz (entre autres !). Bref, les situations cocasses ou absurdes abondent, exacerbées par des titres décalés qui constituent des poèmes en eux-mêmes (« la petite sudette », « le velouté de mycose et son chancre meringué »).

Fil conducteur évoqué dans le titre, la sueur accompagne l’incursion des textes dans le fantastique — voire le gore, parfois, et en tout cas dans ce qu’on nomme les mauvais genres de la littérature. C’est ainsi que nous sommes transportés dans ce royaume de la sueur où des canalisations amènent les sécrétions corporelles de tous les sujets jusqu’au palais royal. Dans « l’installateur de stigmates », le narrateur annonce même à la Vierge et à Jésus qu’il souhaite fonder une nouvelle religion : « le roi de la sueur est mon dieu, et je suis / son prophète ». Convaincu, Jésus lève le pouce. Ce qu’on ne manquera pas de faire à la lecture de ce recueil iconoclaste et réjouissant.

Aldo Qureshi, Le Roi de la sueur, Atelier de l’agneau, 104 p., 17 €, ISBN 9782374280486
Cette chronique a paru dans le numéro 97 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

l’homme de l’Atlantide

je me suis encore fait virer du supermarché.
À cause de mes palmes et des bouteilles d’oxygène.
J’ai eu beau expliquer au vigile
que c’est une question de conscience professionnelle,
que je dois être prêt à plonger à tout moment,
il m’a quand même jeté sur le trottoir.
Quand on a la plongée dans la peau, on doit être prêt,
quoi qu’il arrive, à rejoindre les abîmes. Si je veux
pouvoir un jour m’ébattre en votre compagnie, poulpes,
évoluer parmi les murènes et chevaucher le calamar géant,
je dois rester sur la brèche. Même au lit je garde mes palmes.
Je dors avec mon masque et mes bouteilles, car les abysses
peuvent arriver n’importe quand. Même chez le dentiste
je m’allonge en gardant mon matériel.
Enlevez au moins votre masque,
dit le dentiste, et moi : je ne peux pas,
les abîmes peuvent arriver à n’importe quel moment.
Même si les gens se moquent de moi,
même si on ne peut pas vraiment parler
de récifs coralliens — ici, dans cette ville —
et que la seule murène du coin travaille chez Carrefour,
moi, en tout cas,
je suis prêt

mercredi 2 février 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Ordonnance du réel

« À toi », peut-on lire avant que les textes se déploient. Puis : « L’heure qui sonne au plus juste renforce moins les mots que les gestes que nous aurons répétés. » Cet incipit pose le livre dans son choix de narration — car on peut parler ici de narration, même si elle n’emprunte pas aux techniques de l’écriture créative telles qu’enseignées et rabâchées —, puisqu’il sera (presque) toujours question d’un « nous » incluant le poète et la personne dédicataire. Un « nous » qui change et, au fil de la lecture, repose de ce « je » s’immisçant souvent dans les poèmes contemporains de façon trop individuelle. Non, pas le moindre soupçon de nombrilisme chez Jean-Marie Corbusier, auteur belge et entre autres animateur de la revue Le Journal des poètes, qui choisit de propulser lecteurs et lectrices dans une exploration du réel en tandem, en nous ; cette deuxième personne du pluriel est évidemment maligne, puisque, à partir d’un couple, elle nous embrasse aussi.

Nous observons ainsi ce que peut bien être le réel, titre oblige, au moyen d’un regard sur le passé et d’une intuition, peut-être une préscience de l’avenir : « L’avenir entrait à reculons et le cœur, pour tout solde, laissait nos lèvres entrouvertes. » Nous naviguons « à l’estime », gorgés de sentiments positifs matérialisés par des mots adéquats — « compassion », « ombre bienveillante », « applaudir mille feux cousus de blanc », « mutuel respect ». « Nous nous complaisons à ne reconnaître du monde que la face hideuse » : pourtant la lucidité nous force à regarder la vérité en face, à ordonner le réel dans toute sa complexité quelquefois décourageante.

Les courts textes en prose poétique de Jean-Marie Corbusier, qui déploient leurs longueurs par vagues successives avant de se rétracter, sont autant de pilules de réel fantasmé qui tranchent avec la réalité virtuelle. Ici, on est de plain-pied dans la difficulté de vivre un monde parfois absurde, sans pathos toutefois, avec une projection vers un avenir qu’on sent malléable par la force du nous, justement. Une réalité plus magique que technique, plus chamanique que technologique. Et s’il peut arriver de « s’épuiser d’un bord à l’autre », tant la lucidité requiert d’énergie, pourtant nous « tenons tous les soleils au bout de nos doigts ». D’un hymne amoureux à deux, le poète englobe grâce à l’enchantement de la deuxième personne du pluriel la planète tout entière, dont les êtres vivants se meuvent au « son de l’alouette ». La nature est là, les forces de l’esprit aussi. « En ce songe qui nous dédouble, rien ne nous arrête. »

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, éditions Le Taillis pré, 78 p., 12 €, ISBN 978-2874501869
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.


Un très court extrait :

Nos provisions n’excédaient pas nos besoins, le chant intégral pouvait mesurer l’espace d’une justesse de ton. Nous célébrions le présent qui durait en pure perte.

mercredi 15 décembre 2021

Pour Traction-brabant 96 : Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume

À l’occasion de ses cinquante ans, Patrice Maltaverne – oui, l’animateur de ce poézine ! – a rassemblé cinquante de ses textes écrits entre 1989 et 2020, soit inédits, soit déjà parus en revues (auxquelles un bel hommage est rendu) ou en anthologies. Manière de poser cet autoportrait « sans reniement d’aucune sorte », ainsi qu’il le mentionne dans son introduction, il le publie au Citron Gare, la maison d’édition qu’il dirige et qui fêtera bientôt ses dix ans. Il faut interpréter ce choix comme le reflet d’une indépendance viscérale, d’une envie de se présenter tel qu’il est, en poète de qualité que le Maltaverne revuiste et chroniqueur, infatigable arpenteur de la poésie française, éclipse parfois dans l’esprit de certaines ou certains.

Une chose se dégage de ces trente ans d’écriture ici rassemblés : la constance du style. Bien entendu, le choix opéré par l’autoanthologiste y est pour quelque chose ; il a notamment sélectionné uniquement des poèmes sans contraintes d’écriture formelles, lui qui ne dédaigne pas de s’adonner à la contrainte, justement. Mais tout de même : de page en page apparaît une unité de ton à la nostalgie revendiquée (« Je porte le deuil d’une comète arrogante / Et la tristesse vient / Lorsque j’échange cette malédiction / Contre un regard perdu ») et aux métaphores personnelles adroites (« Toujours plus loin / Je vais me prendre / Dans la glace / D’un seau à champagne »).

Maltaverne transforme le réel et le vécu en une expérience où le corps et l’esprit savent évoluer séparément, loin de toute poésie des jolies fleurs et des gentils oiseaux. Loin aussi de la poésie revendicative souvent slamée, le ton ne crache pas des flammes directes, mais a ses ennemis, qu’il brocarde avec mesure, sans concession pourtant : « les barbelés ne sortent plus guère / De la morgue des petits seigneurs. » Parce que les « poètes sans vagues » qui « fleurissent en deux mille et quelques », l’auteur n’en a cure. Il pratique une poésie active, qui ne cède pas à la contemplation, qui frappe par la musique d’une langue travaillée et le refus de la simplicité. Ainsi, s’il admet écrire « le roman d’amour / De la banalité à quatre mains », il y insuffle un « goût inouï pour la vitesse ». C’est toute la complexité de la vie qu’il entend refléter… et ça marche.

« Les anniversaires sont plus aimables que les hommes », peut-on lire dans le recueil. Le cinquantième de l’auteur en tout cas nous vaut un livre à la sensibilité fine et à l’unité de ton réussie. L’occasion idéale, pour les lectrices et lecteurs de Traction-brabant qui ne l’auraient pas encore saisie, de rencontrer le Maltaverne poète.

Patrice Maltaverne, Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume, éditions Le Citron Gare, 78 p., 10 €, ISBN 978-2-9561971-6-4
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne (qui, comme il le précise dans le poézine, n’a pas payé pour cette chronique !) pour son accueil.


Un extrait :

PROCLAMATION LÀ OÙ LES AUTRES NE SONT PAS

Jamais plus d’alcool
Plutôt se tordre les pieds
Entre deux cordes de guitare
Là où il y a des hommes bêtes
Qui ont sur le nombril
Quelques dalles creuses

S’il fallait encore compter
Toutes les bouteilles digérées
La musique pour galérer sans lune
Je finirais par étouffer
Dans le ventre de mon idéal

Mais un seul accord
Arrête les cauchemars
Au seuil des quartiers pâles.

Pour Traction-brabant 96 : Mahmoud ou la montée des eaux

Il a déjà été question dans cette chronique d’un autre roman en vers (Marie-Lou-le-Monde, de Marie Testu), mais celui d’Antoine Wauters brouille un peu plus les pistes ; il pourrait tout aussi bien s’agir d’un long monologue théâtral. Dans presque l’intégralité des dix-huit chapitres, le narrateur Mahmoud s’exprime à la première personne, mais des didascalies s’insèrent : « (il désigne un point / sous la barque) » par exemple. De quoi assurément rendre une adaptation pour la scène pertinente. Alors, roman, théâtre, poésie narrative ? Un peu de tout cela, finalement.

Mais venons-en à l’histoire. Le vieux Mahmoud plonge dans les eaux du lac el-Assad avec son masque et son tuba. Ce plan d’eau a été créé par la construction du barrage de Taqba, au début des années 1970, engloutissant des villages entiers et plus précisément la maison d’enfance du narrateur. Celui-ci se remémore ses années d’apprentissage, sa première femme prématurément disparue, sa seconde femme, ses enfants ainsi que l’histoire troublée de la Syrie sous le mandat français, puis Hafez et Bachar el-Assad. Ce qu’il voit sous la surface du lac provoque ses souvenirs : « Tout est là. / Il suffit de palmer. » À l’histoire du pays répond sa propre histoire de professeur de lettres et de poète, jeté en prison pour ses écrits.

La poésie irrigue ce « roman » à plusieurs niveaux. On y trouve bien sûr un narrateur poète et cette construction en vers qui marquent des changements de rythme, la respiration haletante d’un vieillard, le télescopage d’images du présent et du passé. Mais émergent aussi de fréquentes citations de poèmes issus de deux ouvrages en particulier (lectures fortement recommandées, même si, faute de place, on ne s’y attardera pas) : Histoires de lune, d’eau et de vent, de Sohrab Sepehri, chez maelstrÖm et l’anthologie Poésie syrienne contemporaine, par Saleh Diab, au Castor astral. Et puis Antoine Wauters est poète lui-même, évidemment. C’est pourquoi il est aussi à l’aise dans cet exercice de mise en abyme, où la forme et le fond alimentent une allégorie du monde d’aujourd’hui à travers le destin contrarié et tragique d’un personnage attachant. Cela valait bien quelques mots sur un ouvrage déjà plutôt médiatisé et, à l’heure de l’écriture de ce billet, nommé à plusieurs prix. Car c’est également par de tels ouvrages hybrides, mais concoctés avec maîtrise, que certains ou certaines pourraient arriver à la poésie.

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, éditions Verdier, 144 p., 15,20 €, ISBN 978-2-37856-112-3
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Je continue de palmer, souple, toujours plus souple,
pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Toujours en bas, le minaret de la grande mosquée.
Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue
de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis
plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.

vendredi 8 octobre 2021

Pour Traction-brabant 95 : Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé

selfies.jpg, oct. 2021

Il y en a, des poètes qui écrivent sur la vie qui passe et sur les années qui s’égrènent. Mais des comme Karel Logist, pas beaucoup : « Je n’ai jamais été un garçon expansif / Ma pudeur à tous crins m’éloigne des transports / sociaux et sensuels qui coûtent tant d’efforts : / Je suis d’égale humeur ; j’évite les récifs. » Eh oui : hormis quelques rares poèmes en prose, la majorité de ces soixante-neuf selfies flous joignent à leur propos introspectif des vers métrés, souvent des rimes, sans doute pour ancrer celui qui les a composés dans une époque révolue au charme suranné. Mais attention ! ce n’est pas parce que le recueil évoque « le vent glacé de la vieillesse » qu’il tombe dans l’aigreur… ni dans la technophobie. « Je suis son follower / toujours plus roucoulant », nous confie ainsi l’auteur et narrateur, qui trousse ses alexandrins et octosyllabes directement sur son smartphone (dixit le paragraphe de présentation du livre) tout en « [adorant] sans calcul » sur les réseaux sociaux. Pour Karel Logist, ça n’était pas forcément mieux avant, ce « monde ancien / que traversent les romans », mais simplement différent. À chacun de s’adapter à son époque.

Car le poète n’a « pas attendu / que ce monde se confine / pour faire cavalier seul ». On sent dans ses textes un brassage de pensées qui lui font parfois frôler — voire atteindre — l’aphorisme, mais sans la ramener. Il nous prend par la main pour nous dévoiler ses tourments et ses interrogations, mais sans nous prendre à témoin d’une quelconque souffrance, d’un quelconque mal-être ostentatoire. Les formes classiques qu’il travaille insufflent une retenue qui le rend éminemment sympathique dans sa fragilité divulguée. On sent aussi une candeur, un étonnement devant le temps qui passe, et puis surtout la joie (un peu refoulée ?) d’être encore là pour en parler. Il est évidemment facile d’écrire que le miroir fêlé du titre, c’est celui qui nous permet, à travers ses lézardes, de nous reconnaître dans les portraits que Logist brosse de lui-même. Mais voilà, même si c’est une évidence, il faut bien l’écrire ; car la manière de procéder, la technique de versification, les respirations des poèmes en prose démontrent une maturité lyrique tout entière tournée vers cette rencontre entre l’auteur et celui ou celle qui le lit.

Est-il besoin, donc, de mentionner que ce livre est enthousiasmant ? Ce serait presque faire injure à la modestie de l’ensemble. Après tout, Karel Logist pratique aussi l’art du camouflage : « Pour tromper l’ennemi, je baise / mon professeur de solitude. » Risquons-nous à parier qu’il se sentira moins seul avec des lecteurs et lectrices en nombre après cette chronique, non ?

Karel Logist, Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé, L’Arbre à paroles, 84 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-707-5
Cette chronique a paru dans le numéro 95 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Il se défie Il se surpasse
Il veut être premier en tout
Il repousse ici ses limites
Ailleurs il exhibe sa force
et il court jusqu’à la nausée
Je le regarde et m’interroge
mais ma question va lui paraître
lourde comme un rack plein d’haltères
« Tu escalades des sommets
Que fais-tu une fois là-haut ? »

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 19 avril 2021

Atelier du silence

Chronique Dailleurs - Atelier du silence.jpg, avr. 2021

Avec déjà force résidences d’écriture et prix à son actif — également pour ses pièces de théâtre —, Jean d’Amérique s’est construit, à 26 ans, une solide réputation chez les amateurs et amatrices de poésie à l’invention langagière robuste et aux thèmes engagés. Et, fidèle à lui-même, il livre avec Atelier du silence chez Cheyne un recueil qui balise d’une nouvelle pierre blanche un cheminement poétique où la constance des sujets s’allie à l’éternel frémissement de la langue.

Dans sa préface, Jacques Vandenschrick souligne à raison un certain nombre de caractéristiques stylistiques qui rendent la poésie de Jean reconnaissable au bout de quelques vers ; au nombre de celles-ci, on retiendra la fréquente omission des articles : « du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace », peut-on par exemple lire dans le poème intitulé « pays mien ». Chez le poète, les raccourcis ainsi créés précipitent le rythme, font s’entrechoquer les lettres. En trois vers, on a touché l’éternelle souffrance d’un pays, Haïti, qui pourtant de ses plaies fait émerger l’écriture. Rythme toujours, une autre constante de style est l’usage de mots qui se fusionnent avec un trait d’union d’amour-haine : bal-charogne, bouche-décharge, frangipane-rapine ou aube-pelle se reniflent, se tâtent, se chamaillent. Qu’elle est belle, la langue française, quand elle assume les influences créoles !

Le titre Atelier du silence est en quelque sorte trompeur : si Jean d’Amérique écrit, c’est parce qu’il ne peut pas taire les blessures de son pays, les brimades administratives, les injustices, voire les tortures faites à celles et ceux qui écrivent. Que nous dit-il dans son « entrée en matière » qui commence le recueil ? « faim / silence sur lequel j’ose ouvrir la bouche / point d’appétit à manger mot ». Tiens, déjà, cette absence d’article. Et puis la volonté de l’ouvrir, pour Haïti ou ailleurs : « Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / qui n’en veulent rien au déjeuner des tombes ». Poésie revendicative, poésie vive, poésie des tripes. Et l’on comprend enfin le titre, lorsque dans le poème éponyme on lit « l’atelier du silence rendra les armes / à un moment donné ou arraché / consumé sera-t-il par sa propre essence ». Voilà qui est clair : rien ne fera taire Jean, pas même une « ombre sur [son] passeport ». Et s’il n’hésite pas à aller « jusqu’à ouvrir la mangue des beautés », c’est à coups violents, coups de boutoir contre l’ordre établi tant en Europe qu’en son bout d’Amérique chéri qu’il continuera de s’exprimer. Avec la force des images.

Il y a une splendeur dans ce cri du cœur que constitue Atelier du silence, splendeur qui vient tout à la fois de l’énergie langagière qui s’en dégage que de la sincérité outrée devant les dysfonctionnements du monde. Et Jean d’Amérique sait ce qu’il a à faire, avec ses propres armes : « Mêlé au papier ou frotté au cœur, le verbe fructifie nos arbres, confère à nos âges des plaines à toute lisière échappées. »

Jean d’Amérique, Atelier du silence, Cheyne éditeur, 80 p., 17 €, ISBN 978-2-84116-292-5.

- page 1 de 4