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mercredi 5 juin 2024

Pour Traction-brabant 108 : Extrasystoles

« Sous les doigts on sent battre le sang » : dans ce recueil se développe une véritable poésie de l’effort, qui scrute de ses vers, strophe après strophe, les membres, les organes, « les peaux les humeurs / les textures nos viandes », tout ce qui compose un être humain en mouvement. Les extrasystoles, ces contractions prématurées du cœur, sont ainsi provoquées par la course à pied, activité propice à l’écoute du corps. Des spasmes se déclenchent, les yeux se plissent parfois. Le vocabulaire anatomique est décliné de page en page, dans une foulée généreuse d’images mais aussi de pensées, souvent liées à la morphologie : « certains mots n’ont pas de voix / les dire – quelle importance / leur silence habite l’espace / crânien / c’est tout ».

Claire Gauzente palpe, va jusqu’à glisser le regard sous la peau, barrière bien ténue qui ne résiste évidemment pas à la puissance du poème. « Sous ma peau il y a une autre peau / petite / bien plus petite – personne ne la touche / personne ne la connaît » : cette « peau-petite », avec son trait d’union, fait écho plus tard aux « sans-peaux », les herbes croisées en chemin, « serrées les unes contre les autres faisant front ». L’animal n’est pas le végétal. Si en effet le corps en mouvement que la poétesse scrute se déplace dans la nature, il est bien distinct de celle-ci, loin de toute fusion béate qui dédouanerait l’être humain de ses responsabilités en ne lui prêtant qu’un instinct naturel. D’ailleurs, « que la perfection aille se faire foutre », tonne Claire Gauzente. Tout de même, ne vise-t-elle pas la « guérison guérison / sans termes ni conditions » ?

« Au détour d’un virage parfois je sens net / le son noir et mat de ma mort » : l’introspection est quelquefois douloureuse, mais au fond salutaire. Dans notre époque hyperactive, on a rarement l’occasion de se concentrer sur soi-même et de rester un moment à l’écoute de son corps ; l’exercice est ici réalisé pour nous par une autrice qui consigne ses impressions, nous les livre dans des poèmes éminemment sensoriels, voire sensuels. L’écriture est dense, sans concession, physique. Le rythme — « cadence cadence » — est souvent effréné. On ne parcourt pas ce recueil… on court, on court, on ne s’arrête plus, tout en prêtant attention aux battements de son cœur. Et on réfléchit sur soi-même, parce que de toute façon « le sol sans accident / se fout bien de l’ombre de mes cheveux ». Une proposition poétique forte, qui exige la concentration autant qu’elle la stimule.

Claire Gauzente, Extrasystoles, avec des encres de Benoît Pascaud, Le Citron Gare, 92 p., 10 €, ISBN 978-2-9589101-0-5
Cette chronique a paru dans le numéro 108 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Deux courts extraits :

Je chuchote à ta gorge noyée hésitante et pure
à l’oreille tendue vers l’indicible je chuchote aussi
au ventre souple et serré je chuchote les mots
à l’hôte de ces lieux je chuchote les autres mots
tous les mots essentiels les seuls je les chuchote
inlassablement je
compte sur leur magie
ils caressent paupières
joues paumes poumons diaphragme

*

Le vent se lève
je le sens au pincement de mes extrémités
parfois la morsure ouvre large sa bouche
elle avale la peau alentour
les mouvements deviennent plus alertes
l’esprit même aigu
les yeux
plissés dans le soleil

mardi 5 mars 2024

Pour Traction-brabant 107 : Canada

« Montre-moi ton passe-partout / et je te dirai quel gauchiasse tu es. » Dès le poème qui ouvre le recueil, ça cogne. Et ça ne s’arrêtera pas : Tomasz Bąk observe, critique, ironise, n’épargne personne, pas plus « les promoteurs des valeurs progressistes » de gauche que « les attachés aux valeurs culturelles » de droite. Oui, ça cogne. « Tape, je te dis. Vise le système et frappe. » Dans ce monde désolant que sa génération a hérité, le jeune poète écrit entre autres sa colère sourde face à une société où « il n’y a pas de conte de fées qu’on ne puisse transformer en porno ». C’est à un flux d’images ininterrompu qu’il nous convie, faisant défiler devant nos yeux les scènes qu’on pourrait voir sur les chaînes d’information continue, les commentant avec un humour sec qui refuse le politiquement correct : « les Jaunes produisent, les Noirs vendent, / les Blancs en tirent profit. Et chacun est satisfait, le monde tourne ainsi. » Comment Tomasz Bąk en est-il arrivé à ce constat ? En partant d’un match de football entre les Pays-Bas et l’Angleterre, puisque sa soif d’interpréter ou de décortiquer la société prend sa source dans le quotidien qu’il scrute, et puis en laissant couler les mots.

En effet, ses poèmes cherchent (et citent d’abondance) le « flow », le « beat », le « funk » : « Monte l’overdrive, augmente les médiums / et écris quelques chansons sur l’amour ». La musique est forte comme les gueulantes, l’atmosphère est moderne, urbaine, faite de barres d’immeubles et de poubelles plutôt que de champs où poussent les jolis coquelicots. Laissons encore la parole au poète pour le plaisir : « Car si le monde est réellement un plateau en duralex / qui repose sur quatre crocodiles aiguisant leurs dents, / alors sur ce plateau je suis un cheveu. Sur ce plateau je suis / une cicatrice. Comme un fromage fondu à mort dans un micro-ondes. »

Dans cet univers littéraire où la contestation et l’observation sévère figurent parmi les moteurs des strophes, où politique, société et religion se télescopent pour se voir pourfendre, la traduction de Michał Grabowski (épaulé par Clément Llobet) restitue la franche et limpide oralité des poèmes tout en transposant leurs références culturelles avec habileté — tandis que l’intéressant glossaire en fin d’ouvrage apporte des précisions utiles. Engagé, social, distant pour mieux critiquer la réalité, proche pour mieux l’embrasser, Canada est un recueil bref mais vigoureux, dans une langue d’aujourd’hui qui fait mouche. Tiens, au fait, « si l’espoir meurt vraiment en dernier / qui donc éteint la lumière ? »

Tomasz Bąk, Canada, traduit par Michał Grabowski avec la collaboration de Clément Llobet, éditions LansKine, 80 p., 16 €, ISBN 978-2-9578277-5-6
Cette chronique a paru dans le numéro 107 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Deux extraits, dont un premier en audio, le poème éponyme :

 

 

Apocryphe

Horaires d’été, festivités en plein air jusqu’à l’aube blanche
ou la première intervention de la police. Il n’y a pas de miracle.

Après plusieurs heures en plein soleil on aperçoit dans les rues
des interprétations de scènes de l’Évangile, des saints en tongs.

Hier, par exemple, j’ai failli percuter à vélo le St-Esprit.
Ça devait être lui, les colombes ordinaires n’ont pas cette blancheur céleste.

Aujourd’hui, c’est pire. J’ai rencontré un homme qui, en un quart d’heure,
a joué seul une adaptation du mystère de la Passion du Christ.

Avant, cela me semblait impossible – d’incarner simplement
et à la fois le messie, Judas et Madeleine : tomber, mourir et pleurer ;

ressusciter, s’épousseter et aller aux putes. Pure perfection.
Sale perversion. Sans hésitations, ni présentations.

Il a juste marmonné le message : rester assis et boire du vin rouge
rend divin et capable d’avaler la divinité de l’autre.

mercredi 20 décembre 2023

Pour Traction-brabant 106 : La Chambre et le Barillet

Dès le début, Tom Buron « percute et brésille le verbe ». C’est donc au sein du « territoire de la langue » qu’évolue ce recueil, territoire d’intense intérêt sur lequel le poète entend reprendre le contrôle, car il est devenu champ de bataille : « Une nuit qu’ils remaniaient la langue / en baroqueries industrielles et remplissaient / leurs missions dans les combustibles, / des centurions / prenaient d’assaut la périphérie ». Avec les « dogues du vendredi soir » comme antagonistes, La Chambre et le Barillet tient du récit de bataille épique contre le désenchantement provoqué par la standardisation du discours. La preuve ? Une abondance de mots rares et précieux — paraclet, hérésiarque… tiens, est-ce un hasard si ces vocables relèvent du champ religieux ? — qui font leurs emplettes dans « la grande épicerie / de la langue française ».

Histoire de bataille donc, symbolique plutôt que strictement narrative. Dans une première partie nommée « ad undas — déroutes et combats singuliers », on devine un enfant qui se dresse contre « le triomphe de l’immédiateté ». Et comme « le carnage est son épice », la violence des mots se déchaîne sa vie durant, rendue avec une fascination pour la sonorité par Tom Buron, qui joue d’homophonies (l’athanor croise l’éthanol) sur le chemin de ses vers. Viennent ensuite les « derniers rounds avant mue » ; là aussi, la bataille fait rage, une « morale au revolver » se dessine, laquelle commence à livrer des pistes d’interprétation pour le titre du livre, jusque-là énigmatique, il faut bien le dire. En bon amateur de musique, le poète évoque la fugue pour moquer les « monologues idiots / creusés dans la débâcle ». Serait-ce, enfin ! le triomphe de la langue vraie ?

La troisième partie, qui partage son titre avec celui du recueil, installe une ambiance de détective privé ou de bourlingueur à la Cendrars (« quel alcool pour me ramener à Dakar quel accord pour retrouver Pétersbourg »), jouant encore de sonorités (l’alacrité sur la caldeira) pour s’adonner au « tournoiement du barillet ». Le western spaghetti n’est pas loin non plus. Le choix de ne plus passer à la ligne, mais de séparer les fragments de phrases par des tirets cadratins, crée un rythme plus haché — mais en même temps une impression de prose qui renforce l’atmosphère de polar. Repensons aux centurions cités plus haut : on a donc voyagé dans l’histoire ainsi que dans les genres littéraires, livrant une bataille inlassable contre l’étiolement du langage. Pas mal, pour un opuscule de 32 pages qui tient dans la poche.

L’objet, en effet, a été soigné par l’éditeur : dimensions adéquates pour un transport aisé (le transport des sens étant assuré par l’auteur, cela va de soi), coin supérieur arrondi, belle impression en tirage limité (ne tardez pas…), tout concourt à donner à ce petit livre une prise en main qui met en condition pour la langue épique de Tom Buron. Et comme « jouer à s’écorcher le mot » restera longtemps un affrontement entre tenants de l’appauvrissement servile et chantres de l’ouverture des paroles au monde, celui-ci conclut avec les mêmes vocables que ceux qu’il a utilisés au départ : « ad undas », mais que surtout l’on ne jette pas La Chambre et le Barillet aux flots !

Tom Buron, La Chambre et le Barillet, Angle mort éditions, 32 p., 6 €, ISBN 978-2-9578277-5-6
Cette chronique a paru dans le numéro 106 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait de « derniers rounds avant mue » :

VII

Il y eut tant de domiciles et tant d’expéditions
nous avons tant entendu les hommes parler d’éclat
par épines et chardons
charbon sur les rétines
impeccablement séditieux à la poursuite
de l’Histoire et des mutilations
enregistrant la racine des lendemains
au parapet de monologues idiots
creusés dans la débâcle

Depuis les cellules de cet asile
profondément désolé de ne
pouvoir en fin de compte
n’avoir d’intérêt qu’en la brûlure

mardi 3 octobre 2023

Pour Traction-brabant 105 : Entre nous les proies les plus dangereuses

Il y a tant d’allusions à des séries télévisées ou à des films américains dans ce recueil que le poète prévient, dans sa note explicative finale : beaucoup sont « trop fugaces pour être mentionnées ». On ne saurait donc jurer que Desperate Housewives y est évoqué ; Sébastien Fevry nous emmène en tout cas dans un univers poétique où une « allée de garage / [ressemble] à une piste sacrificielle » et où on se demande « qui était la femme derrière les rideaux / et quel homme soupirait à ses pieds, le visage enfoncé / dans la moquette épaisse ». Les poèmes fonctionnent comme autant de saynètes où un secret se révèle, un instant clé se déploie, un paysage se dévoile : « tout se ressemble / dans ce pays qui étale largement sa surface / procédant par étagements successifs / d’étendues d’eau triste ».

Pour autant, il ne faudrait pas voir Entre nous les proies les plus dangereuses comme un livre où la connivence sous forme de références télévisuelles et cinématographiques communes est exigée des lecteurs et lectrices. D’abord parce que, justement, le poète conclut par une note qui liste quelques œuvres faisant l’objet de ces adaptations très libres, mais aussi parce que lesdites références ne sont qu’une des strates qui rendent les poèmes appréciables. En témoigne la première section, « Chose étrange », inspirée de la série Stranger Things : la succession des textes, loin de se borner à paraphraser les images, plante une atmosphère singulière qui se termine sur « Ce qu’il subsiste des années 80 », « quand la nostalgie s’appelait encore / chose étrange ». Pour qui n’a pas vu les épisodes en question, les images sur papier agrippent quand même l’esprit avec force. Le message d’une certaine saudade est très clairement perceptible, de manière autonome.

D’ailleurs, les strophes ne citent presque pas (en tout cas pas en langue originale) les titres des œuvres évoquées, créant ainsi une atmosphère propre, une variation poétique sur un thème audiovisuel. Seul est mentionné nommément le film Manchester by the Sea, dont on sent qu’il a durablement marqué l’auteur. Celui-ci, dans un poème homonyme, dépeint donc ce « bateau le long du quai / dont le moteur se fait entendre pour dire / qu’il est prêt à quitter le port ». En bateau parfois, en voiture souvent dans ce pays qui l’érige en totem (« Tes phares éclairent la profondeur / d’un terrain vague »), toujours rôde cependant le spectre de l’accident. On pense à Fargo, et on a raison : le film est mentionné dans la note finale. On pense aussi à The Sweet Hereafter (De beaux lendemains en version française), et on a raison aussi, même si ce long métrage fait peut-être (ou ne fait même pas) partie des références fugaces et par là quasi invisibles. Le recueil creuse nos propres souvenirs autant que ceux de son auteur.

L’écran devient alors feuille, la feuille présente des images nouvelles et fascinantes. En ces temps de binge watching à l’envi, Sébastien Fevry démontre que la poésie est compatible avec la consommation audiovisuelle, qu’elle est en outre complémentaire. « Ils avaient fermé le cinéma et s’étaient arrangés / pour que rien ne subsiste de réellement vivant » : quand bien même cela adviendrait, ses vers resteraient sur le papier et dans les têtes comme bien plus que des hommages.

Sébastien Fevry, Entre nous les proies les plus dangereuses, Cheyne éditeur, 88 p., 19 €, ISBN 978-2-84116-330-4
Cette chronique a paru dans le numéro 105 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Martinis

Cela se passait
chez le fils de l’architecte
dans la villa plutôt cossue
d’une banlieue résidentielle.
La pluie tombait sans discontinuer
tandis que le père recevait ses clients
à l’étage et que la mère buvait des martinis
à la cuisine pour récupérer d’un accident
de voiture survenu vingt ans plus tôt. Par la fenêtre
on apercevait deux chaises longues
sur la pelouse, mais personne n’aurait pu dire
que les fibres optiques déroulaient leurs anneaux
sous le sol et qu’à l’intérieur passaient des objets
contondants qui venaient briser le crâne des petits vertébrés
dont la présence à l’écran nous tenait lieu de compagnie.

dimanche 16 juillet 2023

Pour Traction-brabant 104 : Il saignera des cordes

À quoi tient la visibilité d’un recueil de poésie (je n’ose parler de succès pour notre niche littéraire bien-aimée) ? Souvent aux efforts déployés par son auteur ou autrice pour le présenter à son cercle de connaissances, à grands coups de réseaux sociaux. De ce livre qui n’a pas été montré sur ceux-ci, Antoine Gallardo, son éditeur, dit avoir vendu en tout et pour tout… onze exemplaires après sa sortie, en 2021 [erratum pour la version en ligne : il s’agit de onze exemplaires entre début 2022 (et pas la sortie en 2021) et l’annonce des prix CoPo], avant qu’Il saignera des cordes reçoive le prix CoPo et le prix CoPo des lycéens en 2023. Beau doublé. Réparons donc une injustice en lui consacrant cette note dans Traction-brabant, gage s’il en est de notoriété !

Car Il saignera des cordes, pour rester sérieux, est un excellent recueil. Une page liminaire nous apprend qu’on y rencontrera Ulysse, un homme écroué loin de chez lui, qui tient pendant sa captivité grâce au souvenir de la voix de sa femme. Piochant chez Homère une inspiration qu’il repeint aux couleurs de l’incarcération moderne, Nicolas Gonzales sert un compte à rebours jusqu’à la libération, en quatre époques : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Le poème d’amour se présente ici comme émouvant, mais aussi angoissant ; la promesse du titre, « il saignera des cordes », est faite dès le premier texte. On ne saura jamais la véritable raison de la condamnation d’Ulysse, mais ce qui est sûr, c’est que sa sortie ne sera pas de tout repos pour ses adversaires : plutôt que des roses, il évoque « le bouquet de sang frais que je vais t’offrir ». Alors qu’il s’« engage dans le sous-sol avec pour seul réconfort // des cris / des cris // et [son] auréole de mécréant », le protagoniste se figure le « regard poussiéreux d’épouse abandonnée » de celle qu’il a laissée se débrouiller sans lui (trahie ?), oscillant entre des épisodes fleur bleue et des accès d’hyperviolence. C’est ce contraste ainsi que les tropes très imaginatifs qui donnent de l’allant à ce recueil court mais musclé. Sanguin, plus exactement, tant le fil rouge du texte est le liquide qui coule dans les veines.

Tout à son entreprise de revisite de l’Odyssée dans un monde carcéral impitoyable, le poète distille des blocs de mythologie, des clins d’œil avisés : « personne / est le nom que je me suis offert // pour échapper aux mailles de l’exécution », qui plus est « en grec ancien retrouvant ma langue primitive ». Les époques sont mélangées en toute poésie ; le but n’est-il pas ici de « raccommoder le passé / avec une rustine de prosodie », homérienne de surcroît ? Avec ce texte bref et percutant, Nicolas Gonzales brasse l’amour et la violence, nous laissant parfois pantois, « la rétine perforée avec un pieu d’occasion ».

Nicolas Gonzales, Il saignera des cordes, La Boucherie littéraire, 90 p., 14 €, ISBN 979-10-96861-42-2
Cette chronique a paru dans le numéro 104 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


0016

Te savoir là
dévêtue sur une chaise

par une salve de langues
harcelée, bousculée sans relâche

raccommodant les blessures
les braises fanées de notre amour


par une érection de porcs
encerclée, désarmée sur le ring

guettant mon retour
à travers les coutures de ta robe

déjouant les cornes, les avances
et l’ultimatum d’un viol organisé


drapée de colère et d’un réquisitoire contre moi
recyclant tes larmes en pleine offensive

interdite au chant des couilles
qui s’enracinent impunément chez moi

salopards assoiffés
de ma femme

charognards apprêtés
sans la moindre idée du massacre qui vous attend

un bain de sang déjà prêt
un long film d’horreur dont vous ne sortirez pas

vivants

lundi 15 mai 2023

Pour Traction-brabant 103 : revue Animal, hiver 2022

Animal paraît sur papier chaque hiver, avec une première livraison en ligne chaque printemps. On se concentrera ici pour des raisons de longueur sur les textes hivernaux (sachant que des illustrations sont aussi proposées), mais on ne peut qu’encourager lecteurs et lectrices à se rendre sur le site revue-animal.com pour un intéressant panorama de textes contemporains inédits (et un éventuel abonnement).

« livrer querelle ; à la menthe poivrée, au trèfle ; à pleines mains froisser l’amertume — vert pâle, le velours de la sauge, carrée, sa tige » : pas de doute, la première contribution de la revue, signée Mary-Laure Zoss, nous plonge tout de suite dans la verdure du jardin et dans le thème de ce numéro, le paysage. En travaillant le sol, la poétesse tombe « en arrêt devant la cloche laineuse d’un coprin », distille sa « pensée térébrante » ; elle rend avec rythme et précision ce sentiment d’union avec la terre qui émerge lors d’une séance de jardinage, fût-elle brève.

Étienne Faure, lui, scinde sa contribution en deux : le « côté bêtes » et le « côté planches » (de théâtre). C’est au paysage urbain, parisien qu’il s’attache. Dans son bestiaire, « on ne voit pas si animale ou humaine est la tête qui dégueule depuis Notre-Dame, penchée sur le vide ». Très descriptive, sa prose poétique use d’un beau style aux inflexions très classiques.

Avec Amandine Monin, direction les alpages. Le brouillard préside à ces vers libres narratifs, au plus près des plantes comme des animaux, aux accents parfois tendres, parfois ironiques (« Le serpolet, c’est l’herbe aux fous. / On la ramasse, elle nous ramasse on s’entend bien »). La poétesse cherche au fil des vers « le chemin de sa langue », nous offrant au passage une chronique aux mots pesés et diablement efficaces. Une très belle découverte citée plus longuement dans l’extrait ci-dessous.

Olivier Domerg continue son travail sur le paysage, commencé il y a plusieurs décennies, dans la première partie de sa contribution. On est là à l’apogée de la description, avec une prose où les considérations paysagères se mêlent à la réflexion. La deuxième partie s’interroge sur la forêt, pour conclure : « Et donc, qu’est-ce que la forêt ? / le royaume des brins et des brindilles, / le riche pourrissement des troncs couchés, / le sol jonché par les débris végétaux. » Amateurs et amatrices de descriptions précises s’y retrouveront.

Emmanuèle Jawad rompt avec la prose classique par l’absence de ponctuation et le rythme nerveux de ses textes, regroupés sous le titre « Voie rapide ». Nerveux, mais aussi parfois incantatoire, comme si l’extension de l’urbanité à travers sa mobilité rapide était un paysage désirable, en tout cas inéluctable : « d’entre terrasses et passerelles qu’une sauge non comestible infuse l’air une histoire de surfaces neuves et de côtés si l’on se déplace autour à distance égale le ciel couvre l’une et l’autre provisoirement ».

Michèle Métail conclut la partie hivernale par « La cité millénaire », un texte qui se déroule en suivant un rouleau peint au XIIe siècle en Chine. On s’aventure dans le paysage par les mots ; la lecture n’est cependant pas facilitée par une écriture entièrement en capitales, les courts fragments descriptifs étant séparés par des tirets.

Soutenue par la DRAC Grand Est et la région Grand Est, la revue est impeccablement réalisée et ne propose, comme déjà évoqué, que des textes inédits. Son contenu est résolument divers, ce qui permet de satisfaire les goûts différents en matière de poésie.

Animal. Poésies d’aujourd’hui, hiver 2022 + reproduction de l’édition en ligne du printemps 2022, 153 p., 25 €, ISSN 2803-4902, ISBN 978-2-9581026-0-9
Cette chronique a paru dans le numéro 103 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Amandine Monin :

C’est l’hiver. Le berger et ses ouailles sont partis.
Seule, une brebis égarée
écoute
le rocher.

Elle attend que le vent se calme.
Elle attend que le berger revienne
écouter avec elle
le rocher.

Elle veille l’autre,
l’autre brebis,
crevée
dans l’eau qu’on a failli boire.

Elle pourrait passer l’hiver,
mon ami dit qu’il en a vu des brebis,
seules,
passer l’hiver sous le tas de neige
et donner vie à l’agneau,
l’agneau qui bondit au bout de quelques jours

Et dans la vallée aussi l’agneau bondit, il bondit
à l’abattoir, le lait coule dans les seaux, il y a de l’argent
et des labels, des cheptels reconnus, des chiens, des
camions, des 4×4, des commissions et des experts.

Il y a des rêveurs dans les villages, sur les sentiers,
des animaux de brume qui le long des ravins remontent,
certains s’étirent, quittent le troupeau, flottent — nuages
sans berger, nuages nuages.

lundi 27 février 2023

Pour Traction-brabant 102 : Du chaos et de la bonne digestion des choses

Que se cache-t-il derrière ce titre au réjouissant ton professoral et au charme désuet ? Dans le prologue, un « curieux soldat cowboy » se promène à travers champs et repart avec « un tournesol / dans sa main gauche / un estomac / dans sa main droite ». Si Thomas Pourchayre plante ainsi son décor, c’est que son recueil comporte un programme : évoquer ce processus essentiel  – et méconnu – qu’est pour nous la digestion, lien fondamental à un environnement naturel dont nous ignorons souvent la fascinante diversité.

Le poète convoque ensuite avec beaucoup d’humour tout un bestiaire pour aller voir ce qui se passe sous les apparences, telle cette tortue qui nous apostrophe : « en dessous de ma carapace / j’ai une cape de super-héros ! » Mais on croise aussi la mort subite du moustique, un chevreuil qui pense au chasseur et « à son estomac trop plein / de ses cuissots baignés / dans la sauce au vin », une salamandre qui « tente son dernier feu », pas mal d’oiseaux… Comme englouti dans le champ sémantique de la digestion, le recueil sert une poésie narrative ironique, en symbiose avec la nature – laquelle peut parfois être cruelle aussi. Et puis ne nous épargne pas les images peu ragoûtantes : « Je n’arrive pas à m’y faire / qu’on défèque ainsi frénétiquement / comme habité de psaumes convaincus / obligés par la loi universelle de la gravité ». Ainsi vont les choses, après tout. Pourquoi la poésie le cacherait-elle ? Les « foies gras d’hommes » viennent également retourner les rôles et rappeler qu’être humain et nature ne sont pas opposés ; ils sont l’un dans l’autre, et vice-versa.

Et le chaos, dans tout ça ? Bien sûr, il s’invite grâce à la biodiversité foisonnante des textes (tiens, on aurait envie que le poète nous parle aussi des bactéries de l’estomac, tant il semble à l’aise dans l’exercice). Mais la théorie du même nom est évoquée en outre par cette interrogation d’un papillon : « comment battre de mes ailes / pour changer en bien / quelque chose / dans ce bordel ? » Et le lépidoptère philosophe de rejoindre le soldat cowboy du début pour boucler la boucle. Loin de ce qu’on pourrait appeler la poésie papillon – celle des petites fleurs et des petits oiseaux –, les vers de Thomas Pourchayre, avec leur exigence formelle, leur inventivité langagière et leur humour parfois grinçant mais toujours recherché, méritent d’être ingurgités jusqu’à satiété.

Thomas Pourchayre, Du chaos et de la bonne digestion des choses, éditions Abstractions, 118 p., 14,99 €, ISBN 9782492867101
Cette chronique a paru dans le numéro 102 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


(reste de flamme)

Honore-moi ce soir d’une dernière ardeur
prie la mante religieuse à son amant rêveur

essore ton sexe d’un reste de flamme d’un zeste essentiel
honore-moi d’un jet vif  et surtout… point de larme !

L’amant s’exécute
on ne peut mieux dire
joue    jouit de tous ses sens sans pâlir
léger et généreux à l’approche de la potence

Et la mante, reconnaissante, lui concède
alors qu’il rend son dernier soupir
totalement accompli
soupirant empêtré dans sa semence
comme dans des fils fondants de raclette
de cela
mon amour
je te filerai un suaire pour l’hiver, promis

samedi 12 novembre 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Maison mère

« Chacun dans son fauteuil / Plongé dans sa lecture / Ourlant au fil des pages / Le bord de son voyage / D’un long doigt de silence » : telle une petite musique lancinante au goût nostalgique de bribes d’enfance, les hexamètres — à de rares exceptions près — de Philippe Colmant irriguent ce recueil de sensations, de souvenirs, de mélancolie, de « feu qui craque » et d’un « parfum familier ». Car les choses ont bien changé, évidemment, tant pour le poète qui a fait sa vie comme traducteur que pour une existence encore ancrée à l’époque dans le temps étiré du partage. Désormais règnent les « villes vitrifiées » ; alors le poète écrit aux « cités creuses / En proie au brouhaha / Et au temps métronome » pour leur dire « la campagne / Les sentes sans raison » qu’il a connues. Il chauffe le creuset mémoriel. De ces saynètes courtes et poignantes, on se prend à guetter l’adéquation avec nos propres souvenirs, tant le rythme apporté par une métrique rigoureuse nous berce de vers qui sonnent comme des comptines. Des comptines que nous avons entendues dans notre enfance et qui se recréent, subrepticement, à la lecture du livre de Philippe. La concision des textes, de fait, en appelle à remplir les blancs avec notre propre expérience ; on appuie sur les boutons de cette machine à remonter le temps, assemblée avec soin au moyen de simples strophes.

Parfois, les ouvrages qui évoquent des scènes d’enfance ne peuvent se départir d’une certaine mièvrerie. Mais ici, absolument pas : tout est adéquatement calibré. Le refuge des jours heureux et insouciants remplit à plein son rôle de havre contre les vicissitudes de la vie réelle, le temps d’un recueil de poésie. Tous les sens sont convoqués dans un tourbillon virevoltant, sans affectation ni pathos. Alors ce que Philippe dit de ses souvenirs s’applique aussi à son propre livre : « Par sagesse ou paresse, / Nous devrions relire / Les histoires cousues / Sur notre ombre d’enfant : // Il était une fois / Une deuxième fois. »

Philippe Colmant, Maison mère, éditions Bleu d’encre, 60 p., 12 €, ISBN 978-2-9307-2550-5
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

lundi 3 octobre 2022

L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité

Est-ce parce que, pour la plupart d’entre nous, il restera un fantasme inaccessible à la saveur glacée d’aurores boréales ? Toujours est-il que le détroit de Béring paraît affûter l’imagination et que deux de mes lectures récentes semblent le confirmer. Si l’objet de cette chronique est d’abord L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité, je m’en voudrais de ne pas mentionner Ici, la Béringie, de Jeremie Brugidou, paru aux éditions de l’Ogre. Dans les trois temporalités du roman, on se trouve transporté il y a 10 000 ans, à l’époque soviétique et vers 2050. La prose est géographique, chamanique ; elle restitue l’ambiance du détroit au fil du temps et pose, ce faisant, un diagnostic de séparation fatale entre humains et reste de la planète, résolument antispéciste. Ce Beringia Park avec des animaux reconstitués par clonage, ce pont en construction censé relier les deux continents, tout converge depuis l’aube de l’humanité vers une société technologique aveugle. Pourtant, de mystérieuses spores semblant assurer le passage à travers les âges vont aider les autochtones et la narratrice de la partie qui se déroule dans le futur à contrer cette inexorable évolution. Ici, la Béringie est un roman hypnotique qui se rattache aux littératures de l’imaginaire et bénéficie d’une écriture soignée, avec une attention particulière au lien. Lien entre autres qui nous unit, nous êtres humains, avec l’ensemble de la planète, et que nous avons parfois tendance à oublier.

Mais revenons donc à Martin Saint Hilaire. On cherchera vainement trace de cet auteur des Lumières dans les bases de données de référence. Est-ce parce qu’il « serait à l’origine de la mise en scène de sa disparition de notre académie littéraire », comme mentionné sur le rabat de la couverture ? C’est en tout cas à la ténacité d’Yves Boudier qu’on doit la publication de L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité. Le poète et président du Marché de la poésie signe l’avis au lecteur, les notes, les épigraphes des différents chapitres et la bibliographie de ce récit de voyage pas comme les autres. Car si cette relation du périple de Vitus Jonassen Béring, qui donnera son nom au détroit qu’il redécouvrira après Simon Dejnev, constitue une chronique maritime somme toute assez classique au premier abord, bien des éléments narratifs le rendent particulier. Tout comme le mystère de son manuscrit, jamais publié avant cette édition et pourtant connu de Daumal, Cendrars ou Perec. Ce qui explique peut-être ce titre si peu orthodoxe pour le XVIIIe siècle : l’un des auteurs facétieux par les mains duquel les feuillets sont passés aurait jugé bon de transformer l’« expédition » en « perdition », par un procédé littéraire pour le moins anachronique.

Un des éléments narratifs particuliers évoqués ci-dessus est justement l’anachronisme : dans presque tous les chapitres figurent certes des citations d’auteurs anciens déjà du temps de Martin Saint Hilaire… mais aussi des dialogues, des phrases qui apparaîtront telles quelles dans des œuvres d’auteurs actifs jusqu’au XXe siècle. Plagiat par anticipation ou manuscrit inspirant passé en catimini d’auteur en auteur ? D’autant que Saint Hilaire s’accorde certaines libertés historiques lors de sa narration. Au service de la littérature, sans conteste : cette rencontre dans les parages de l’île Saint-Laurent entre Béring, Cook et Bougainville a de l’allure, assurément ! Ce caractère particulier de texte prophétique est souligné avec rigueur et concision par Yves Boudier dans ses notes, pour que la bizarrerie de l’objet n’échappe pas au lecteur. Tout comme les épigraphes choisies pour chaque chapitre accentuent l’originalité de la démarche. Quelquefois, on pense à un manuscrit retouché par d’illustres successeurs — certaines tournures sonnent plus modernes que les Lumières —, comme si Saint Hilaire n’était que le premier maillon d’une chaîne littéraire, dont le dernier serait cette publication sous l’égide d’un poète érudit.

Au-delà, les tribulations de Béring contées dans L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité rendent bien l’atmosphère brumeuse d’un détroit de légende, mêlant strict vocabulaire nautique à des épisodes plus oniriques, relevant comme dans le livre précédemment évoqué d’un certain chamanisme. On vibre aux aventures d’un explorateur présenté sous un jour moins austère qu’une biographie ; on s’étonne des coïncidences et du bousculement de la chronologie littéraire de certaines phrases. La collection « La bibliothèque » des éditions La Rumeur libre entend livrer des « clins d’œil par-delà les périodes historiques et les cloisonnements des genres littéraires » : le contrat est ici intégralement rempli. Tant le marin que l'ouvrage sont de qualité.

Martin Saint Hilaire, L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité, édition établie par Yves Boudier, La Rumeur libre, ISBN 978-2-35577-217-7
Jeremie Brugidou, Ici, la Béringie, éditions de l’Ogre, ISBN 978-2-37756-104-9

Pour D’Ailleurs poésie : Comment on a écrit certains de mes livres

Lorsque les éditions du Blé m’ont fait parvenir ce volume parmi d’autres nouveautés poétiques (déjà chroniquées sur ce site), j’ai tout de suite ressenti un coup de cœur pour la couverture, réplique, pastiche, imitation ? de celle chez Jean-Jacques Pauvert de Comment j’ai écrit certains de mes livres, par Raymond Roussel. Il faut dire que Roussel est un de mes auteurs préférés ; si je n’ai modestement lu que quelques ouvrages de J. R. Léveillé, romancier, poète et essayiste (« Pour moi, c’est de l’écriture, un point c’est tout », prévient-il), rencontré (sur la Toile) assez récemment, je me faisais pourtant une joie d’entrer dans la fabrique de ses livres, puisqu’il avait choisi ce modèle illustre et que son style m’avait déjà touché. Mais un tel essai pouvait-il être l’objet d’un billet sur D’Ailleurs poésie ? Après tout, ici, pas de vers à citer ou de métaphores à analyser : l’analyse, c’est l’auteur lui-même qui la livre, en dévoilant ses secrets d’écriture. La réponse positive est bien sûr contenue dans ces lignes ; un procédé que ne renierait pas, je l’espère, l’amateur de contraintes qu’est Roger. Oui, c’est ce prénom qui correspond au R. de son nom de plume. Une information pas anodine, puisqu’il n’a pas forcément signé tous ses livres du même nom, heureux qu’il est des variations et significations possibles de la combinaison entre initiales et patronyme. L’Éveillé, c’est le Bouddha, important pour ce féru de culture et de littérature asiatiques. Est-il de surcroît étonnant qu’il cite Bach dans le livre ? De J. S. à J. R., il y a une indéniable filiation alphabétique. Le compositeur qui se trouve partager avec lui une première initiale, en outre, était adepte du palimpseste.

Car le palimpseste est l’une des techniques que l’auteur a utilisées pour la rédaction de certains de ses livres, nous dit-il. S’y ajoutent le collage, la citation, l’incorporation de fragments, etc. Dans cette confession détaillée sous la forme d’articles précédemment parus dans divers supports, J. R. Léveillé nous ouvre les portes de son atelier d’écriture et nous entretient des contraintes qui ont présidé à sa carrière littéraire, convoquant au passage des maîtres à penser, des inspiratrices, des sources : Mallarmé, Rimbaud, Kristeva… Pour lui, « tout est matériau à texte ». Passion simple, d’Annie Ernaux, a ainsi été littéralement réécrit à la main entre les lignes — une photo est présentée ; de manière générale, l’ouvrage est accompagné de clichés explicatifs très intéressants — pour donner le roman Une si simple passion. La poésie n’est pas en reste, puisque Roger revient sur sa pratique méthodique de la citation : quand veut-il que le lecteur comprenne à quelle référence précise il a affaire, quand se contente-t-il d’une petite musique identifiable sans mettre un nom sur l’œuvre originelle ? Il y a là tout un art poétique fascinant et toute une réflexion sur l’écriture qui se déploie.

« Dans la grande intertextualité et intermédialité du monde, tout ce qui est dit est à redire, et donc prédit. » C’est avec une conscience très aiguisée de ce qu’est devenue notre planète interconnectée que l’auteur se livre. Il a d’ailleurs compris ces liens serrés très tôt, comme le montre son travail. Le fait qu’il manipule les mots dans deux langues, le français et l’anglais, en est une autre illustration — ce qui nous vaut un texte virtuose sur la traduction, où s’invitent les musiques de John Cage ou de Steve Reich. Le minimalisme chevillé au corps, Roger soigne ses références. Les homophonies s’interpénètrent, les doubles sens s’entrechoquent, les majuscules poussent les minuscules, l’écrit demande à être clamé à haute voix pour en saisir la signification… voire la modifier. On lit comme on saliverait à un livre de recettes, jusqu’au long entretien final qui brosse le portrait d’un écrivain résolu. D’une inénarrable richesse, Comment on a écrit certains de mes livres parvient à captiver autant que son illustre aîné, tant y respire la passion sans cesse renouvelée pour la littérature d’un auteur francophone qu’il convient de découvrir, si ce n’est déjà fait.

J. R. Léveillé, Comment on a écrit certains de mes livres, éditions du Blé, 130 p., 19,95 CAD (version numérique PDF disponible, 13,99 CAD), ISBN 9782924915424
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

mardi 20 septembre 2022

Pour Traction-brabant 100 : Ni chagrin d’amour ni combat de reptiles

« Poète obscur » — à en croire sa bio un rien provocatrice —, Heptanes Fraxion traîne ses guêtres de trublion des mots dans les petites maisons d’édition depuis quelques années, après un passage remarqué par la publication de textes sur les réseaux sociaux, qu’il pratique d’ailleurs toujours. Son style ? Un mélange détonant des registres de langage, qui peuvent aller du vulgaire au précieux, au service de vers où perce une passion dévorante pour le vécu des autres, des sans-grade, des personnes qui ne sont pas chantées par les discours officiels et les manuels d’histoire rédigés par les vainqueurs. Et puis une fascination pour les freaks, aussi. Dans Ni chagrin d’amour ni combat de reptiles, n’écrit-il pas « quand je me laisse aller à la gentillesse des gens bien / jamais je n’oublie la franchise des monstres » ?

Si l’on y retrouve la poésie fortement oralisée, convoquant les alternances de rythmes, d’Heptanes Fraxion (« il n’y a pas de splendeur et les ronces effacent le / moindre détail autour des fossés qui jouxtent la petite gare ferroviaire / mon endroit préféré dans cette petite ville de merde »), le présent recueil pousse aussi dans ses retranchements une figure de style qui fait passer ses vers de la poésie à la chanson (ça tombe bien, il se produit souvent avec des musiciens à Toulouse et dans les environs) : la répétition. « mohawk / ma crête est dans mon crâne / mohawk / ma crête est dans mon crâne », scande-t-il tel un sorcier amérindien, avant de se demander en scrutant ses plaies : « l’amour qui ne fait pas mal en est-il / l’amour qui ne fait pas mal en est-il ». Il va même jusqu’à la répétition des titres, avec ces quatre poèmes intitulés « ministre » en forme de listes de fonctions ministérielles goguenardes et critiques d’une société bouffée par son politiquement correct.

Associé au mélange de tendresse et de je-m’en-foutisme belliqueux, cette figure de style récurrente donne à ce recueil un caractère hypnotique propre à provoquer la transe poétique. Dans ce « trampoline des émotions contradictoires », « nous sommes devenus aussi cons que des dieux ». Et le réveil a un petit goût de spleen qui fait qu’on y reviendra : « la seule réalité pour toi c’est l’humus aux aurores ».

Heptanes Fraxion, Ni chagrin d’amour ni combat de reptiles, Aux cailloux des chemins, 90 p., 12 €, ISBN 978-2-493404-00-8
Cette chronique a paru dans le numéro 100 (youhou !) du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Landes

silence indicible au milieu des voitures mortes et des marais malades
parfums lourds des ombres et des souches pourrissantes

seules les banalités nous consolent et dans cette joie
pour une fois il n’y a absolument rien de morbide

nous n’avons pas assez de majeurs aux mains pour dire
tout ce que nous pensons des autorités locales

Landes
sur le chemin de la mer
j’aime beaucoup la façon déviante que tu as d’utiliser
certains légumes plus longs que larges

Landes
sur le chemin de la mer
un verger s’improvise
verger transpercé comme moi par une foudre transparente

lundi 25 juillet 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Seins noirs

« J’écris pour ne pas mourir / Pour saisir le temps / Dans un instant fugace » : c’est à un jeu d’attirance et de répulsion que se livre Watson Charles dans ce recueil, qui montre à la fois une fatigue du monde — dans la « ville pillée » résonne le « cri des blessés » — et un appétit de tendresse matérialisé par le champ sémantique des seins. « Et je rêve tes seins noirs / Comme une odeur de verveine » certes, puisque le poète est haïtien — son « souffle / Est fait de chants / Et de sang d’Afrique » —, mais les « seins polychromes et nostalgiques » s’invitent également au bal des strophes : on est loin ici de l’érotisation simpliste de la femme noire, si on a eu la mauvaise idée d’y penser en lisant le titre. Gageons cependant que Watson, dont l’esprit espiègle ressort lorsqu’on le rencontre, s’est amusé à composer celui-ci en toute connaissance de cause !

D’ailleurs, seins de l’amante (« J’ai traversé ton corps au galop / Dont moi seul connais le secret ») ou « seins maternels » ? Les deux, serait-on tenté de dire, tant le vocabulaire effleure les corps d’un amour difficilement réductible à un seul type, tel un pendant à ce terrible « pays qui semble éloigné des chemins ». Et même si « L’étreinte n’est qu’une illusion quotidienne / Un gouffre dans lequel surgit une chanson », quelle chanson ! Seins noirs est un hymne à la vie sensuelle, celle de tous les sens sans exception, celle qui fait que l’existence n’est pas vaine et vide. Et puis ce jeu d’attirance et de répulsion finit par générer la volonté, par faire surmonter au poète la léthargie d’un monde auquel il échappe par la tendresse. « Je marcherai / Avec le soleil sur ma langue / Comme une fenêtre penchée sur les rêves » : le passage au futur sonne la charge de l’action… et après la fureur, « il ne restera que la mangrove ».

Un mot peut-être sur l’éditeur : Æthalidès est une maison relativement nouvelle dans la poésie, mais elle a commencé avec vigueur une intéressante et originale collection nommée « Freaks », où l’on peut retrouver des voix très singulières, allant de la poésie donc (ce livre, mais aussi par exemple la très déjantée Lettre au recours chimique de Christophe Esnault) au roman (l’excellent thriller antispéciste d’anticipation Bienvenue au paradis d’Alexis Legayet). Si la visibilité de l’éditeur lyonnais n’est pas encore très grande chez les amateurs et amatrices de poésie, l’écrin dont bénéficie Seins noirs est pourtant loin d’être négligeable : belle composition, papier épais, le plaisir de la lecture est doublé d’un plaisir sensuel. Ce qu’on était en droit d’attendre pour ce livre. « Il y a des paroles qui ressemblent à la grâce », écrit Watson. On pariera que lecteurs et lectrices, même dans leurs diverses subjectivités, la trouveront à un moment ou à un autre de ce recueil.

Watson Charles, Seins noirs, Æthalidès, 124 p., 17 €, ISBN 978-2-491517-17-5
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

mardi 19 juillet 2022

Pour Traction-brabant 99 : Aorte adorée

Ce qu’il y a de bien chez Christophe Esnault, c’est qu’il ne ressert pas la même poésie dans tous ses livres, nombreux maintenant. Jugez-en plutôt à ses deux dernières publications : il a conté son enfance de pêcheur dans le nostalgique recueil L’Enfant poisson-chat chez publie.net, puis son expérience de la dysphorie dans la vindicative et logorrhéique Lettre au recours chimique aux éditions Æthalidès. Et le voilà qui revient avec ce tout petit manuel de suicide à l’humour noir, très noir, chez Conspiration éditions, comprenant trente-deux courts poèmes − huit vers tout au plus, un seul parfois.

Certains titres pourraient déjà passer pour un inventaire mortellement ironique : « Électrocution festive », « Regarder la télé six heures par jour », « Ouvrir le gaz pour mieux respirer » ou « Différer en allant voir un psychanalyste ». Mais l’imagination tordue de Christophe Esnault ne s’arrête bien sûr pas aux titres. Il compose de savants petits bijoux de concision qui frappent en pleine face ou en plein cœur afin de nous interroger, en somme, sur le sens de la vie. Parce qu’on se doute que ce minuscule bréviaire à l’intention des futurs suicidés n’est pas à prendre au pied de la lettre, mais à interpréter comme une incitation à faire quelque chose de son existence ; sinon, effectivement, pourquoi la prolonger ? Les indices qui amènent à former cette opinion se trouvent dans certains poèmes qui amorcent un pas de côté par rapport au thème rentre-dedans. Dans « Se crever les yeux ou s’entailler le bras », ne peut-on pas lire par exemple qu’« Il faut saluer les alternatives au suicide / Sans entrer dans une apologie de l’automutilation » ? Et « Les réseaux sociaux » est tout aussi clair : « Tous les suicides ne sont pas recensés / Il existe des lieux très fréquentés / Où s’opère le suicide des heures ». Ne le divulgâchons pas, mais le dernier texte, qui donne son nom au recueil, vient également confirmer cette impression.

Difficile d’en dévoiler plus au moyen de citations pour un livre de cette brièveté, mais une chose est sûre : l’écriture du poète coule de source, murmure à notre oreille sa petite musique avec un sarcasme merveilleusement dosé, convoque les références les plus atroces (« Méthode Virginia Woolf » est terrible de concision létale), le tout dans une tentative réussie de nous dérider avec un sujet pour le moins difficile. Un exercice de style en noir souriant, en somme, et des plus efficaces ; un recueil laconiquement joyeux, malgré son thème.

Christophe Esnault, Aorte adorée. Se pendre et autres idées géniales quand on s’ennuie le dimanche, Conspiration éditions, 42 p., 7 €, ISBN 979-10-95550-30-3
Cette chronique a paru dans le numéro 99 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court extrait :

24/ Nucléaire, mon amour

Prépare ton sac à dos et fonce sans tarder
Vers la prochaine catastrophe inévitable
Tu as raté Tchernobyl et Fukushima
Sois plus réactif la prochaine fois

lundi 27 juin 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis

« Les poèmes sont mes pilules à vivre / mes antidépresseurs, mes boutefeux / mes béquilles, mes échardes / mes échasses, quand je veux monter au ciel / − qui m’ignore. » Dans ce « Poème à lire debout », aux trois quarts du recueil, Claude Donnay partage sa joie d’écrire et les vertus thérapeutiques de la poésie. Pourquoi les poètes n’ont-ils et elles jamais de ticket pour le paradis, tiens, puisque le titre sans point d’interrogation semble indiquer que le livre a la réponse ? Probablement parce que sans cesse sur le métier il faut remettre l’ouvrage, parce que rien ne garantit un ticket par le simple fait d’être poète. Ce serait trop facile. Partant, Claude s’emploie à composer d’amples textes en vers libres, où la fluidité joue un rôle primordial : ses strophes se lisent comme coule une rivière, ses pensées s’enchaînent comme un flux naturel ; on tourne les pages avidement, happé par une langue souple et musicale.

En effet, s’il y a un art auquel l’auteur accole son écriture, c’est bien la musique. Tout un poème se construit sur la Bohemian Rhapsody de Queen, on croise Atahualpa Yupanqui ou Astor Piazzolla, mais le style qui domine, c’est le jazz. Art Blakey scande de ses fûts le tempo tandis que le poète belge empoigne un harmonica ou encourage le musicien de légende : « Battez tambours battez ! / Que vos peaux de vie tendues sur le bois du jour / ensemencent les murs et les rues, / et l’herbe drue sous la pluie ! » Et qui dit improvisation jazz mêlée à la poésie dit aussi Beat Generation : Claude convoque les mânes de Neal Cassady, Allen Ginsberg ou Janine Pommy Vega. Et en avant la musique : « Rythme beat du pic, rythme toc toc pic pic / pic et pic et colegram / bourre et bourre et ratatam. »

Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis est gorgé de vie, ancré qu’il est dans un quotidien que l’auteur prend comme point de départ à ses pérégrinations poétiques, à ses divagations (il faut voir le sens positif de ce dernier mot, une rêverie éveillée qui permet d’arpenter les berges immenses de ce fleuve majestueux qu’est l’existence). On y croise bien sûr les maux de l’époque ; mais quand l’ironie fait écrire « C’était mieux avant », c’est dans un poème intitulé « Poème pour une vie sans mesure » ! Pas de pessimisme forcené ou d’aigreur malvenue, donc. Tous les textes du recueil sont au fond des hymnes à une vie que la poésie peut redresser, et leur lyrisme revendiqué dispense du baume à l’âme. Eh oui, cette chronique utilisera ce mot casse-cou en poésie, parce qu’il s’accorde avec le caractère musical de l’écriture de Claude : en sourdine, tout au long de la lecture, résonneront les pizzicatos d’une contrebasse jazz dont l’âme, ce chétif morceau de bois, nous transmettra les vibrations.

Claude Donnay, Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis, L'Arbre à paroles, 110 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-720-4
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

samedi 7 mai 2022

Pour Traction-brabant 98 : L'Âcreté du kaki

Sur la couverture, des oiseaux survolent un paysage qui à première vue semble fait de collines, de vagues peut-être, dans les traits desquelles on devine pourtant des jambes ou des bras stylisés, étirés. Les très belles illustrations de SIXN pour le livre de Gorguine Valougeorgis sont à l’image des mots du poète : à une portion concrète et narrative, elles offrent un contrepoint onirique qui permet de dépasser l’anecdote. Et si bien entendu c’est de texte que je souhaite d’abord parler dans ces chroniques, il importe ici de mentionner la qualité des encres qui accompagnent celui-ci, car elles frappent d’emblée par leur adéquation.

Dans la première partie, qui donne son titre au recueil, on passe de l’émerveillement devant la cueillette de kakis dans le jardin du voisin à un brusque accident de voiture, avant une migration vers la France. Les vers tranchent dans la réalité, projettent des scènes qui auraient leur place dans un film, et puis : « La voiture s’enfonce dans le silence / la poussière retombe / sur le sol quelques cheveux un peu de sang // sa stupeur // Il lève les yeux // sa sœur le regarde ». L’âcreté du fruit récolté se mêle à celle du sang dans la bouche. La quatrième de couverture nous apprend que le poète, sur la base de témoignages, évoque l’itinéraire de migration d’un jeune demandeur d’asile afghan — mais le texte choisit de ne pas s’attarder à des détails trop concrets ; il présente des scènes clés, raconte sans ostentation, même si s’abat un instant une « pluie d’organes / et de viscères ». Le protagoniste devra, une fois arrivé à Paris, « abandonner ses yeux à chaque fonte du soleil sous le bitume ». On le quittera cependant établi, dans une fin ouverte qui renforce l’impression cinématographique de l’ensemble.

Devant cette première partie en forme de fiction, Gorguine Valougeorgis fait miroiter une seconde. « Reflet rouge » consigne son expérience d’enfant né en France de l’immigration. Lui n’a « pas connu la faim la soif / à part au goûter », et mesure sa chance par rapport aux personnes défavorisées dont il soigne les dents. Pourtant, ses origines diverses génèrent un manque diffus, « dont j’ignorais la teneur », précise-t-il. De quoi aspirer à se fondre dans l’alcool et la danse, et là : « J’appartiens enfin / à une communauté qui me ressemble / celle / qui a oublié sa provenance ». Qui soigne les maux des soignants ? serait-on tenté de demander. Le poète le fait à sa façon : en écrivant, en confrontant son expérience à celle des autres.

Dentiste militant, Gorguine Valougeorgis nous tend la main dans ce recueil comme il la tend à ses patientes et patients. « De quoi serais-je / coupable moi / qui ne peux / qu’attraper une main / quand elle est / à moins d’un mètre / de la mienne », s’interroge-t-il à la fin. Eh bien, de poésie âcre comme ce qu’elle décrit et tendre comme l’humanité qu’elle dégage.

Gorguine Valougeorgis, illustrations de SIXN, L’Âcreté du kaki, Mars-A publications, 84 p., 15 €, ISBN 979-10-92448-47-4
Cette chronique a paru dans le numéro 97 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Les bâtiments ici
forment un Tetris géant
perspectives parallélépipédiques
ciel à géométrie variable
horizons à angles droits
sol aimant
gris ciment
sol pesant gravitaire
sol game-over
sur lequel les habitants
essaient d’éviter
les coups de barres
qui pleuvent sur leurs têtes
qui ne rêvent
que d’un peu plus de rondeur

jeudi 5 mai 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Et si les murs avaient su parler

J’ai rencontré LEM, slameuse née en France et désormais installée au Québec, lors de son passage au Luxembourg pour une compétition. Après l’avoir découverte dans des vidéos sur son site, je ne m’attendais pas au contenu du livre qu’elle m’a offert à cette occasion. En effet, Et si les murs avaient su parler est un recueil de poésie où les contraintes du slam − notamment les rimes ou les homophonies en forme de jeux de mots − sont quasi absentes, hormis dans le tout dernier texte. Un envoi final peut-être pour dire que, désormais, les blessures de l’autrice sont pansées et que c’est à travers le slam qu’elle les évoquera en public, sans peur, dans l’espoir que son expérience serve à éveiller les consciences.

Mais dans l’intimité, avec un lecteur ou une lectrice unique qui prend en main cet ouvrage, LEM fait vivre les mots au moyen de la poésie contemporaine. Car l’histoire qu’elle raconte est bien intime : c’est des viols de son beau-père qu’il est question, des tentatives de meurtre sur elle et ses frères, des addictions qui s’ensuivent (« je me rallie / à plus de chanvre / que d’humains ») avant la guérison, avant la poésie. Autant dire que le recueil se lit avec la gorge serrée parfois ; les scènes qui s’y jouent ont de quoi perturber les âmes sensibles, malgré l’élégance des vers. On reconnaît bien là, au fond, la patte de la poétesse qui, dans un entretien que nous avons réalisé pendant son séjour au Luxembourg, affirmait vouloir « mettre de la beauté dans la forme alors que le fond est dégueulasse ». La petite fille qu’elle était a vite appris que « les comptines aussi / savent mentir ». Alors la femme qu’elle est devenue, et qui maintenant conte, structure son livre en quatre parties où elle dit la vérité, rien que la vérité : « à elle », son alter ego de l’époque ; « à lui », le beau-père à qui elle a désormais pardonné ; « moi », l’adolescente qui se cherche ; et puis l’envoi final sous forme de slam évoqué ci-dessus, sous le titre « adieu ».

L’écriture de LEM est faite de vers concis, de formules percutantes, de mots crus autant que de phrases allusives, de tailles de caractères savamment dosées autant que l’est la position des mots sur la page. Une forme qui en dit long sur le fond qu’elle traduit, car on sent le poids de la réflexion et de la mise en pages pour dire l’horreur sans négliger l’ironie, pour nager en eaux troubles sans perdre pied : « un deux trois / nous irons au bois // quatre cinq six / cueillir des saucisses // sept huit neuf / dans mon vagin neuf ». Parfois, le rythme, la scansion, la signature langagière du slam s’immiscent dans les courts poèmes (« de fil en fil / je suis ficelle / dressée / au garde-à-toi »), comme des sauts en avant qui annoncent le texte final slamé. C’est donc toute une évolution vers la guérison, à partir de violences tragiques, que la construction du livre reflète. L’écriture vient (« coule l’encre / pour que s’estompent / mes pensées obliques ») et avec elle la difficile résilience. À la lecture, un cheminement de plusieurs années se retrouve concentré en une centaine de pages aérées.

On apprend au détour d’un poème ce qu’il est advenu de ce beau-père violeur : « j’aurais fait pleurer ton sang / comme tu m’as brisée / si ta culpabilité ne t’avait pas / réglé ton compte avant ». Les pulsions de vengeance sont désormais éteintes avec la vie du protagoniste. Dans Et si les murs avaient su parler, pas de rancœur, pas de « pudeur impudique », comme l’écrit l’amie slameuse Marie Darah dans sa préface. Seulement l’histoire d’une femme violée qui a su puiser dans cette expérience les racines de sa pratique artistique. Et sa force, car elle est on ne peut plus forte, LEM. Dans son recueil, la puissance des scènes se combine avec l’élégance d’une poétique longuement mûrie. Pour faire vivre l’espoir.

LEM, Et si les murs avaient su parler, SéLa Prod éditions, 100 p., 12 €, 20 CAD, ISBN 9782492626012
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

vendredi 15 avril 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Allumettes

« Ces poèmes nous grattent et nous allument, nous réchauffent, nous enflamment. » Ainsi se trouve présenté sur l’internet ce deuxième ouvrage des éditions du Blé, sises au Manitoba, que je présente dans ces colonnes. La séquence est bien trouvée : d’abord, ces « poèmes engageants (2014-2019) » — comme les qualifie le sous-titre — commencent par une partie « agit-prop au quotidien », qui n’est pas sans rappeler le constat amer devant la marche du monde que fait Lise Gaboury-Diallo dans Petites Déviations, chroniqué précédemment. « une définition quantitative / de l’identité / une surcharge pondérale / qui ne pèse rien / sauf sur le cerveau » : Charles Leblanc, dans « infobésité » notamment, tape fort. Lui aussi tacle le virtuel tout-puissant : « n’aurons-nous plus / que des images numériques / pour nous empiffrer de gravité / d’un peu de vertige et d’infini » ? Il gratte, oui, là où ça fait mal ; il allume la révolte.

Mais s’il convoque des « icebergs taille manhattan », des « enfants à l’innocence cassée », des « familles amputées », souvenons-nous de la séquence de présentation. Après l’allumage de la révolte — ou du dégoût, c’est selon —, après le poil à gratter de la vérité civilisationnelle, vient le moment de réchauffer. Si la deuxième partie, « réflexions du jour », prolonge par des considérations historiques et géographiques le constat dressé ci-devant, arrivent ensuite les « versets amoureux ». Et là, le poète passe ses textes à la flamme de la passion. Celle-ci, comme chacun (et chacune) sait, fait monter la température. « elle stationne son nez / dans mon oreille accueillante / on y trouve un four chaud » : même si l’amour conjugal ou filial n’est pas suffisant pour élargir l’horizon indéfiniment, il augmente l’activité de toutes les molécules et chasse le froid. Au fond, si parfois il ne procure que « quinze secondes d’éternité », il gomme pendant son acmé la misère du monde ; l’auteur n’annonce-t-il pas « usiner des moteurs de joie / quand [il était] amoureux » ? Voilà donc pour le réchauffement promis.

Troisième partie du programme, les poèmes entendent nous enflammer. Habile trouvaille de Charles Leblanc d’alors proposer sa dernière section, « chansons sans musique », dans laquelle deux poèmes, deux mélodies sans notes enchaînent les répétitions et les rythmes propres à mettre en tête une ritournelle obsédante. On a rayé les avanies d’un trait d’amour brûlant, nous voilà en train de danser, tourner, gesticuler « comme un bédouin / qui aperçoit un mirage / en souhaitant un palmier ». Maintenant, notre cœur « bat à plein régime / et la chandelle reste allumée ». Oui, ces poèmes nous ont grattés et allumés, réchauffés puis enflammés. Il n’y avait pas tromperie sur la marchandise.

Charles Leblanc, Allumettes, éditions du Blé, 92 p., 17,95 CAD (version numérique PDF disponible, 11,99 CAD), ISBN 9782924915516
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

mercredi 9 mars 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Petites Déviations

Parmi les littératures francophones, la poésie québécoise se fraye souvent un chemin chez les amatrices et amateurs. Mais qu’en est-il de la poésie de langue française dans l’ouest du Canada, et en particulier au Manitoba ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle mérite d’être découverte : la minorité francophone dans cette province a une intense activité culturelle, que les éditions du Blé soutiennent en publiant les talents du cru. C’est pourquoi ce billet est le premier de plusieurs qui seront consacrés à des livres de cette maison d’édition engagée et sympathique (et pas seulement parce qu’elle m’a envoyé des ouvrages en service de presse — lectrices et lecteurs savent que je ne parle que de ce qui me plaît !).

« je délaisse les virgules / dans ma rapidité / et les majuscules / la grammaire / sa correction-étiquette » : même si elle ne l’avoue pas d’emblée — cette confession se situe presque à la fin du recueil —, dans Petites Déviations, Lise Gaboury-Diallo veut rédiger dans l’instant ce qu’elle a sur le cœur. Très rapidement, de fait, elle en vient à la substantifique moelle de son propos, en écrivant qu’« il n’y a pas de plan (ète) b ». Nous sommes ici dans une poésie de l’urgence climatique, une sorte de pendant littéraire à un rapport du GIEC qui pécherait par manque de lyrisme. Alors la poétesse s’empare de ce que le monde actuel devient pour en composer des vers, sacrifiant les majuscules mais leur substituant un rythme, un souffle, qui disent un état d’urgence que d’aucuns refusent encore de voir. Les climatosceptiques en prennent ainsi pour leur grade — tout autant que les antivax dans un long poème covidien. Mais ce constat dans lequel elle nous englobe (« démasquons-nous / voilà notre humanité nue / debout toute croche / et en évolution incertaine »), pour amer qu’il soit, n’est en rien banal ni déjà lu, grâce à une langue très sûre. Celle-ci mélange habilement les figures de style propres à la poésie tout en parlant vrai ; un véritable exercice d’équilibre, de ceux qu’on imagine nécessaires pour soigner les maux qu’elle expose.

Lise Gaboury-Diallo sait que l’histoire est écrite par les vainqueurs : « l’atlas tait la révolte / engloutissant tous ces pans de survie / n’étale que les victoires mythifiées / souvent illégitimes ». Dans un Canada où les Premières Nations pansent encore les plaies de la colonisation et subissent toujours celle-ci par endroits pour des intérêts économiques, elle remue le couteau dans la plaie, certes, mais le propos est évidemment universel et planétaire. Les technologies numériques, si plébiscitées lors des confinements récents, nous sauveront-elles ? « l’instantané nous hante / me hante // sauvegardé dans les limbes / de la stratosphère icloud // les artisans du contraire de l’oubli / vendent l’abondance du trop-plein / des détails arrimés à l’éphémère / et captés par des machines fragiles » : on se doute que la poétesse n’y croit pas. À ce titre, on gagnera à lire le recueil en plusieurs fois, par exemple en le reposant après chacune des quatre parties, tellement dense est l’entrelacs des vicissitudes dont il se fait l’écho. Mais cette poétisation est aussi salutaire, car elle contient dans son propos même, dans sa langue, la nécessaire révolte qui conduira à l’action : « devant l’impasse / et face à la contrebande / des faussaires de l’Histoire / avec leurs faits alternatifs / je m’obstine / la vérité ne tranche pas / ma résistance non plus ».

Lise Gaboury-Diallo, Petites Déviations, éditions du Blé, 130 p., 17,95 CAD (version numérique PDF disponible, 11,99 CAD), ISBN 9782924915486
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

jeudi 24 février 2022

Pour Traction-brabant 97 : Le Roi de la sueur

C’est par l’oralité que j’ai rencontré Aldo Qureshi : il recevait en octobre dernier, au Marché de la poésie, le prix CoPo des lycéens pour La Nuit de la graisse, premier épisode d’une série qui continue avec le récent Roi de la sueur. Par cœur, avec une intonation pince-sans-rire qui déclenchait les fous rires dans l’assistance. Je suis allé sur-le-champ me procurer ses ouvrages. Si vous en avez l’occasion, ne vous contentez pas de lire Aldo, savourez aussi ses performances. Mais revenons à nos glandes sudoripares.

Ce qui frappe d’entrée dans le style de l’auteur, c’est le savant mélange qu’il arrive à doser entre réalité, (auto)fiction et fantastique. Au fil des poèmes, tous écrits dans un style simple et direct, très majoritairement à la première personne, il se construit un personnage de sympathique paumé devant les mystères de l’existence : celui-ci vit dans un 58e arrondissement où les grandes chaînes commerciales de notre vie réelle sont nommées, alternant les périodes de petits boulots et d’inactivité. Ce qui lui vaut, bien sûr, de visiter régulièrement sa conseillère Pôle emploi… laquelle se révèle un soupçon sadomaso. La langue de sa mère, quant à elle, se transforme en limace, tandis que son père devient une bonbonne de gaz (entre autres !). Bref, les situations cocasses ou absurdes abondent, exacerbées par des titres décalés qui constituent des poèmes en eux-mêmes (« la petite sudette », « le velouté de mycose et son chancre meringué »).

Fil conducteur évoqué dans le titre, la sueur accompagne l’incursion des textes dans le fantastique — voire le gore, parfois, et en tout cas dans ce qu’on nomme les mauvais genres de la littérature. C’est ainsi que nous sommes transportés dans ce royaume de la sueur où des canalisations amènent les sécrétions corporelles de tous les sujets jusqu’au palais royal. Dans « l’installateur de stigmates », le narrateur annonce même à la Vierge et à Jésus qu’il souhaite fonder une nouvelle religion : « le roi de la sueur est mon dieu, et je suis / son prophète ». Convaincu, Jésus lève le pouce. Ce qu’on ne manquera pas de faire à la lecture de ce recueil iconoclaste et réjouissant.

Aldo Qureshi, Le Roi de la sueur, Atelier de l’agneau, 104 p., 17 €, ISBN 9782374280486
Cette chronique a paru dans le numéro 97 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

l’homme de l’Atlantide

je me suis encore fait virer du supermarché.
À cause de mes palmes et des bouteilles d’oxygène.
J’ai eu beau expliquer au vigile
que c’est une question de conscience professionnelle,
que je dois être prêt à plonger à tout moment,
il m’a quand même jeté sur le trottoir.
Quand on a la plongée dans la peau, on doit être prêt,
quoi qu’il arrive, à rejoindre les abîmes. Si je veux
pouvoir un jour m’ébattre en votre compagnie, poulpes,
évoluer parmi les murènes et chevaucher le calamar géant,
je dois rester sur la brèche. Même au lit je garde mes palmes.
Je dors avec mon masque et mes bouteilles, car les abysses
peuvent arriver n’importe quand. Même chez le dentiste
je m’allonge en gardant mon matériel.
Enlevez au moins votre masque,
dit le dentiste, et moi : je ne peux pas,
les abîmes peuvent arriver à n’importe quel moment.
Même si les gens se moquent de moi,
même si on ne peut pas vraiment parler
de récifs coralliens — ici, dans cette ville —
et que la seule murène du coin travaille chez Carrefour,
moi, en tout cas,
je suis prêt

mercredi 2 février 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Ordonnance du réel

« À toi », peut-on lire avant que les textes se déploient. Puis : « L’heure qui sonne au plus juste renforce moins les mots que les gestes que nous aurons répétés. » Cet incipit pose le livre dans son choix de narration — car on peut parler ici de narration, même si elle n’emprunte pas aux techniques de l’écriture créative telles qu’enseignées et rabâchées —, puisqu’il sera (presque) toujours question d’un « nous » incluant le poète et la personne dédicataire. Un « nous » qui change et, au fil de la lecture, repose de ce « je » s’immisçant souvent dans les poèmes contemporains de façon trop individuelle. Non, pas le moindre soupçon de nombrilisme chez Jean-Marie Corbusier, auteur belge et entre autres animateur de la revue Le Journal des poètes, qui choisit de propulser lecteurs et lectrices dans une exploration du réel en tandem, en nous ; cette deuxième personne du pluriel est évidemment maligne, puisque, à partir d’un couple, elle nous embrasse aussi.

Nous observons ainsi ce que peut bien être le réel, titre oblige, au moyen d’un regard sur le passé et d’une intuition, peut-être une préscience de l’avenir : « L’avenir entrait à reculons et le cœur, pour tout solde, laissait nos lèvres entrouvertes. » Nous naviguons « à l’estime », gorgés de sentiments positifs matérialisés par des mots adéquats — « compassion », « ombre bienveillante », « applaudir mille feux cousus de blanc », « mutuel respect ». « Nous nous complaisons à ne reconnaître du monde que la face hideuse » : pourtant la lucidité nous force à regarder la vérité en face, à ordonner le réel dans toute sa complexité quelquefois décourageante.

Les courts textes en prose poétique de Jean-Marie Corbusier, qui déploient leurs longueurs par vagues successives avant de se rétracter, sont autant de pilules de réel fantasmé qui tranchent avec la réalité virtuelle. Ici, on est de plain-pied dans la difficulté de vivre un monde parfois absurde, sans pathos toutefois, avec une projection vers un avenir qu’on sent malléable par la force du nous, justement. Une réalité plus magique que technique, plus chamanique que technologique. Et s’il peut arriver de « s’épuiser d’un bord à l’autre », tant la lucidité requiert d’énergie, pourtant nous « tenons tous les soleils au bout de nos doigts ». D’un hymne amoureux à deux, le poète englobe grâce à l’enchantement de la deuxième personne du pluriel la planète tout entière, dont les êtres vivants se meuvent au « son de l’alouette ». La nature est là, les forces de l’esprit aussi. « En ce songe qui nous dédouble, rien ne nous arrête. »

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, éditions Le Taillis pré, 78 p., 12 €, ISBN 978-2874501869
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.


Un très court extrait :

Nos provisions n’excédaient pas nos besoins, le chant intégral pouvait mesurer l’espace d’une justesse de ton. Nous célébrions le présent qui durait en pure perte.

mercredi 15 décembre 2021

Pour Traction-brabant 96 : Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume

À l’occasion de ses cinquante ans, Patrice Maltaverne – oui, l’animateur de ce poézine ! – a rassemblé cinquante de ses textes écrits entre 1989 et 2020, soit inédits, soit déjà parus en revues (auxquelles un bel hommage est rendu) ou en anthologies. Manière de poser cet autoportrait « sans reniement d’aucune sorte », ainsi qu’il le mentionne dans son introduction, il le publie au Citron Gare, la maison d’édition qu’il dirige et qui fêtera bientôt ses dix ans. Il faut interpréter ce choix comme le reflet d’une indépendance viscérale, d’une envie de se présenter tel qu’il est, en poète de qualité que le Maltaverne revuiste et chroniqueur, infatigable arpenteur de la poésie française, éclipse parfois dans l’esprit de certaines ou certains.

Une chose se dégage de ces trente ans d’écriture ici rassemblés : la constance du style. Bien entendu, le choix opéré par l’autoanthologiste y est pour quelque chose ; il a notamment sélectionné uniquement des poèmes sans contraintes d’écriture formelles, lui qui ne dédaigne pas de s’adonner à la contrainte, justement. Mais tout de même : de page en page apparaît une unité de ton à la nostalgie revendiquée (« Je porte le deuil d’une comète arrogante / Et la tristesse vient / Lorsque j’échange cette malédiction / Contre un regard perdu ») et aux métaphores personnelles adroites (« Toujours plus loin / Je vais me prendre / Dans la glace / D’un seau à champagne »).

Maltaverne transforme le réel et le vécu en une expérience où le corps et l’esprit savent évoluer séparément, loin de toute poésie des jolies fleurs et des gentils oiseaux. Loin aussi de la poésie revendicative souvent slamée, le ton ne crache pas des flammes directes, mais a ses ennemis, qu’il brocarde avec mesure, sans concession pourtant : « les barbelés ne sortent plus guère / De la morgue des petits seigneurs. » Parce que les « poètes sans vagues » qui « fleurissent en deux mille et quelques », l’auteur n’en a cure. Il pratique une poésie active, qui ne cède pas à la contemplation, qui frappe par la musique d’une langue travaillée et le refus de la simplicité. Ainsi, s’il admet écrire « le roman d’amour / De la banalité à quatre mains », il y insuffle un « goût inouï pour la vitesse ». C’est toute la complexité de la vie qu’il entend refléter… et ça marche.

« Les anniversaires sont plus aimables que les hommes », peut-on lire dans le recueil. Le cinquantième de l’auteur en tout cas nous vaut un livre à la sensibilité fine et à l’unité de ton réussie. L’occasion idéale, pour les lectrices et lecteurs de Traction-brabant qui ne l’auraient pas encore saisie, de rencontrer le Maltaverne poète.

Patrice Maltaverne, Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume, éditions Le Citron Gare, 78 p., 10 €, ISBN 978-2-9561971-6-4
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne (qui, comme il le précise dans le poézine, n’a pas payé pour cette chronique !) pour son accueil.


Un extrait :

PROCLAMATION LÀ OÙ LES AUTRES NE SONT PAS

Jamais plus d’alcool
Plutôt se tordre les pieds
Entre deux cordes de guitare
Là où il y a des hommes bêtes
Qui ont sur le nombril
Quelques dalles creuses

S’il fallait encore compter
Toutes les bouteilles digérées
La musique pour galérer sans lune
Je finirais par étouffer
Dans le ventre de mon idéal

Mais un seul accord
Arrête les cauchemars
Au seuil des quartiers pâles.

Pour Traction-brabant 96 : Mahmoud ou la montée des eaux

Il a déjà été question dans cette chronique d’un autre roman en vers (Marie-Lou-le-Monde, de Marie Testu), mais celui d’Antoine Wauters brouille un peu plus les pistes ; il pourrait tout aussi bien s’agir d’un long monologue théâtral. Dans presque l’intégralité des dix-huit chapitres, le narrateur Mahmoud s’exprime à la première personne, mais des didascalies s’insèrent : « (il désigne un point / sous la barque) » par exemple. De quoi assurément rendre une adaptation pour la scène pertinente. Alors, roman, théâtre, poésie narrative ? Un peu de tout cela, finalement.

Mais venons-en à l’histoire. Le vieux Mahmoud plonge dans les eaux du lac el-Assad avec son masque et son tuba. Ce plan d’eau a été créé par la construction du barrage de Taqba, au début des années 1970, engloutissant des villages entiers et plus précisément la maison d’enfance du narrateur. Celui-ci se remémore ses années d’apprentissage, sa première femme prématurément disparue, sa seconde femme, ses enfants ainsi que l’histoire troublée de la Syrie sous le mandat français, puis Hafez et Bachar el-Assad. Ce qu’il voit sous la surface du lac provoque ses souvenirs : « Tout est là. / Il suffit de palmer. » À l’histoire du pays répond sa propre histoire de professeur de lettres et de poète, jeté en prison pour ses écrits.

La poésie irrigue ce « roman » à plusieurs niveaux. On y trouve bien sûr un narrateur poète et cette construction en vers qui marquent des changements de rythme, la respiration haletante d’un vieillard, le télescopage d’images du présent et du passé. Mais émergent aussi de fréquentes citations de poèmes issus de deux ouvrages en particulier (lectures fortement recommandées, même si, faute de place, on ne s’y attardera pas) : Histoires de lune, d’eau et de vent, de Sohrab Sepehri, chez maelstrÖm et l’anthologie Poésie syrienne contemporaine, par Saleh Diab, au Castor astral. Et puis Antoine Wauters est poète lui-même, évidemment. C’est pourquoi il est aussi à l’aise dans cet exercice de mise en abyme, où la forme et le fond alimentent une allégorie du monde d’aujourd’hui à travers le destin contrarié et tragique d’un personnage attachant. Cela valait bien quelques mots sur un ouvrage déjà plutôt médiatisé et, à l’heure de l’écriture de ce billet, nommé à plusieurs prix. Car c’est également par de tels ouvrages hybrides, mais concoctés avec maîtrise, que certains ou certaines pourraient arriver à la poésie.

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, éditions Verdier, 144 p., 15,20 €, ISBN 978-2-37856-112-3
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Je continue de palmer, souple, toujours plus souple,
pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Toujours en bas, le minaret de la grande mosquée.
Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue
de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis
plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.

vendredi 8 octobre 2021

Pour Traction-brabant 95 : Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé

selfies.jpg, oct. 2021

Il y en a, des poètes qui écrivent sur la vie qui passe et sur les années qui s’égrènent. Mais des comme Karel Logist, pas beaucoup : « Je n’ai jamais été un garçon expansif / Ma pudeur à tous crins m’éloigne des transports / sociaux et sensuels qui coûtent tant d’efforts : / Je suis d’égale humeur ; j’évite les récifs. » Eh oui : hormis quelques rares poèmes en prose, la majorité de ces soixante-neuf selfies flous joignent à leur propos introspectif des vers métrés, souvent des rimes, sans doute pour ancrer celui qui les a composés dans une époque révolue au charme suranné. Mais attention ! ce n’est pas parce que le recueil évoque « le vent glacé de la vieillesse » qu’il tombe dans l’aigreur… ni dans la technophobie. « Je suis son follower / toujours plus roucoulant », nous confie ainsi l’auteur et narrateur, qui trousse ses alexandrins et octosyllabes directement sur son smartphone (dixit le paragraphe de présentation du livre) tout en « [adorant] sans calcul » sur les réseaux sociaux. Pour Karel Logist, ça n’était pas forcément mieux avant, ce « monde ancien / que traversent les romans », mais simplement différent. À chacun de s’adapter à son époque.

Car le poète n’a « pas attendu / que ce monde se confine / pour faire cavalier seul ». On sent dans ses textes un brassage de pensées qui lui font parfois frôler — voire atteindre — l’aphorisme, mais sans la ramener. Il nous prend par la main pour nous dévoiler ses tourments et ses interrogations, mais sans nous prendre à témoin d’une quelconque souffrance, d’un quelconque mal-être ostentatoire. Les formes classiques qu’il travaille insufflent une retenue qui le rend éminemment sympathique dans sa fragilité divulguée. On sent aussi une candeur, un étonnement devant le temps qui passe, et puis surtout la joie (un peu refoulée ?) d’être encore là pour en parler. Il est évidemment facile d’écrire que le miroir fêlé du titre, c’est celui qui nous permet, à travers ses lézardes, de nous reconnaître dans les portraits que Logist brosse de lui-même. Mais voilà, même si c’est une évidence, il faut bien l’écrire ; car la manière de procéder, la technique de versification, les respirations des poèmes en prose démontrent une maturité lyrique tout entière tournée vers cette rencontre entre l’auteur et celui ou celle qui le lit.

Est-il besoin, donc, de mentionner que ce livre est enthousiasmant ? Ce serait presque faire injure à la modestie de l’ensemble. Après tout, Karel Logist pratique aussi l’art du camouflage : « Pour tromper l’ennemi, je baise / mon professeur de solitude. » Risquons-nous à parier qu’il se sentira moins seul avec des lecteurs et lectrices en nombre après cette chronique, non ?

Karel Logist, Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé, L’Arbre à paroles, 84 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-707-5
Cette chronique a paru dans le numéro 95 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Il se défie Il se surpasse
Il veut être premier en tout
Il repousse ici ses limites
Ailleurs il exhibe sa force
et il court jusqu’à la nausée
Je le regarde et m’interroge
mais ma question va lui paraître
lourde comme un rack plein d’haltères
« Tu escalades des sommets
Que fais-tu une fois là-haut ? »

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

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