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mercredi 10 septembre 2025

Rossella

« Chi è Rossella ? Cosa fa Rossella ? Cosa pensa Rossella ? » (« Qui est Rossella ? Que fait Rossella ? Que pense Rossella ? »), m’a écrit Giorgio Anastasia dans la dédicace de ce livre sympathiquement envoyé par les éditions napolitaines Artestesa. Et c’est bien là toute l’énigme : en cent poèmes, divisés en dix sections, l’auteur s’attache à faire vivre sous nos yeux la mystérieuse Rossella, à travers plusieurs personnages et autant de regards. On assiste à la construction d’un mystère, à l’édification d’un monument à la femme aimée même, puisque la voix principale est celle du narrateur, qui utilise le « je » pour raconter les affres de son amour non partagé. S’invitent également : Antonio, le rival, celui sur qui Rossella a jeté son dévolu (« Ti odio Rossella hai preferito / la vanità l’arroganza / di chi si compiace del nulla » : « Je te déteste Rossella tu as préféré / la vanité l’arrogance / de qui se complaît dans le néant ») ; Fergal, l’ami du narrateur « e la sua fragile amicizia » (« et son amitié fragile »), car il va se rapprocher d’Antonio ; Alma, la complice de Rossella (« sono amiche per la pelle » : « elles sont amies pour la vie ») ; Marianna, amie du narrateur, plus sombre : « Marianna si esprime raramente / ma ha un’anima complessa / ha bisogno di conferme per accetarsi » (« Marianna s’exprime rarement / mais elle a une âme complexe / a besoin de confirmations pour s’accepter »). Les interactions entre les personnages brossent en filigrane un portrait de la protagoniste, sans pourtant jamais lever complètement le voile sur ses intentions, ses joies, ses peines ou ses pensées.

Quelques extraits piochés dans le livre, en version bilingue :

Le fatalità degli incontri per Rossella
sono la presenza di Antonio
la profondità degli occhi scuri
l’esplosione di una sensazione
inaspettata travolgente
come dei fili intrecciati
impossibili da sciogliere
impossibili da comprendere
Rossella non si aggrappa a motivazioni
non vuole spiegare ciò che accade
vuole solo custodire la follia per Antonio
anche senza un senso preciso
Adora quel mondo che vede
puro infantile speciale
Hanno tanto da scoprire insieme
una storia d’amore senza nome
fatta di momenti felici
concerti viaggi mare
la notte e le stelle
A volte anche solitudine e silenzio
afasia e irrazionalità

Grazia Famiglietti, Forma e sostanza, 2020,
huile et acrylique sur toile, 60 × 90 cm

Les fatalités que rencontre Rossella
sont la présence d’Antonio
la profondeur de ses yeux sombres
l’explosion d’une sensation
inattendue irrésistible
tels des fils entrelacés
impossibles à démêler
impossibles à comprendre
Rossella ne se raccroche pas à des motivations
elle ne veut pas expliquer ce qui lui arrive
elle veut jalousement garder sa folie pour Antonio
même sans direction précise
Elle adore le monde qu’elle voit
pur enfantin si spécial
Ils ont tant à découvrir ensemble
une histoire d’amour sans nom
faite de moments heureux
de concerts de voyages de mer
de nuit et d’étoiles
Quelquefois aussi de solitude et de silence
d’aphasie et d’irrationalité.

A Rossella piace essere corteggiata
sedotta incantata cercata
ha amato sa bene cosa significa
un batticuore che scuote l’anima
una rara emozione
Pochissime volte ha pronunciato
Ti amo
conservando il residuo della passione
della pelle sulla pelle
della bocca sulla bocca
del respiro sul respiro
Non è stato facile far coincidere
l’amore con Antonio
Meglio una solitudine schiacciante
che l’incalzare delle incomprensioni
Meglio il silenzio che il tradimento
e la routine che inghiotte i giorni
Meglio sprofondare sul letto sfiniti
con il viso sepolto sul cuscino
che opporsi ostinatamente alla sofferenza
Rossella vuole un abbraccio che la sostenga
spazi immensi dove sentirsi felice e libera

Rossella aime être courtisée
séduite enchantée convoitée
elle a aimé sait bien ce que veut dire
un battement de cœur qui bouleverse l’âme
une émotion rare
Elle n’a guère souvent prononcé Je t’aime
elle a conservé le résidu de la passion
de la peau sur la peau
de la bouche sur la bouche
du souffle sur le souffle
Ça n’a pas été facile de faire coïncider
l’amour avec Antonio
Mieux vaut une solitude accablante
que la lourdeur des incompréhensions
Mieux vaut le silence que la trahison
et la routine qui engloutit les jours
Mieux vaut s’effondrer sur le lit épuisés
le visage enfoui dans l’oreiller
que s’opposer obstinément à la souffrance
Rossella veut une étreinte qui la soutienne
d’immenses espaces pour se sentir heureuse et libre

Grazia Famiglietti, Imitazione, 2021,
acrylique sur toile, 70 × 50 cm

Prima o poi Rossella si preparerà
per la fuga anche se ancora non sa come
Per ora è solo un’intuizione
che la trattiene nella sua camera
dove riflette su Antonio
ripetendo sempre le stesse parole
Non cerca conferme
la risposta le batte già in petto
non ci saranno altre sofferenze
Antonio non le farà mai più male
Chiude gli occhi immagina un lago
rimane sorpresa
le foglie si staccano lentamente
come se esitassero a cadere
gli alberi la cullano
il vento la solleva
e la posa sull’altra riva
Lì c’è Antonio che la riconosce
che la accoglie per ciò che è
Non c’è più esitazione
Rossella non sarà mai mia

Tôt ou tard Rossella se préparera
à fuir même si elle ne sait encore comment
Pour l’instant ça reste une intuition
qui la retient dans sa chambre
où elle réfléchit à Antonio
en répétant sans cesse les mêmes mots
Elle ne cherche pas les certitudes
la réponse lui bat déjà dans sa poitrine
il n’y aura plus d’autres souffrances
Antonio ne lui fera plus jamais de mal
Elle ferme les yeux imagine un lac
toute surprise
les feuilles se détachent lentement
comme si elles hésitaient à tomber
les arbres la bercent
le vent la soulève
et la pose sur l’autre rive
Là voici qu’Antonio la reconnaît
et l’accueille comme elle est
Il n’y a plus d’hésitation
jamais Rossella ne sera mienne

Cheminant ainsi en funambule au-dessus du gouffre de l’inconnu amoureux, Giorgio Anastasia compose une sorte de roman à clé en vers, qui intrigue, qui encourage à se construire l’image personnelle d’une personne aimée idéale, mais faillible. À noter que chaque chapitre de dix poèmes est introduit par les paroles d’une chanson, ce qui donne à la fin une liste de lecture musicale complétant l’ambiance du recueil. Le livre est très joliment illustré par Grazia Famiglietti ; ses acryliques, huiles et pastels, aux belles couleurs nettes, suggèrent les détails plus qu’ils ne les révèlent, ce qui colle parfaitement aux mots du poète. Grâce à cet entremêlement de mots et d’images soigneusement réalisé sur beau papier, l’aventure des sentiments s’invite au fil des pages. « Esiste un’avventura più grande di Rossella ? » (« Existe-t-il une plus grande aventure que Rossella ? »).

Giorgio Anastasia, Rossella, Artestesa Edizioni, ISBN 979-12-985600-0-0

jeudi 17 octobre 2024

Antebrün/Crépuscule

Les langues régionales, minoritaires ou les dialectes sont fascinants dans leur diversité, et leur littérature est souvent un plaisir musical de lecture. Dans le cas du recueil Antebrün/Crépuscule, de Paulette Cherici-Porello, il s’agit d’un double plaisir musical, puisque y est inclus un CD avec quelques chansons mises en musique et chantées par Jo Di Pasqua. Le poème qui suit est écrit en monégasque, dialecte d’origine ligure parlé à Monaco, que j’ai voulu explorer pendant ma résidence d’écriture à Berlin. Avec l’italien, l’espagnol et le portugais dans l’oreille, il n’est pas trop difficile de comprendre les grandes lignes, quelques observations grammaticales empiriques et des dictionnaires disponibles en ligne facilitant aussi la lecture.

Les textes de ce recueil font la part belle à la comptine et à la sagesse populaire, même si « tout peut s’exprimer ou se décrire en monégasque », écrit l’autrice. Cependant, la simplicité  — relative — et la sincérité du poème ci-dessous font mouche, il me semble, dans la langue originelle. L’exercice de traduction est ici de trouver une langue lyrique, chantée, qui ne trahisse pas l’original tout en donnant les mêmes sentiments que sa lecture. On pourra comparer à la version traduite par l’autrice, disponible ici (avec une lecture audio). La traduction reste l’art du doute sur les termes, le rythme ou le flux des mots…

Antebrün

Aiga che nasce, rüscelu cantarëlu,
Tü che nun sí per min…
Lásciame regardá au fundu di to' œyi
Lásciame regardá au fundu di to' sen.

Lásciame respirá l'audu da to' pele,
L'audu di toi caviyi…
Ün autru cunuscerá i secreti da to' arima,
Ün autru tremurerá sciü'i secreti du to corpu.

Per min,
Achëstu mundu lasceró,
Sença mancu avé pusciüu
Vive ün sulu giurnu ünt'a to' carú.

Rassegnáu a 'chëla sufrança che benedisciu,
Finiró u me camin... da sulu,..ciancianin…
Ma nun stá a me rancá a caressa di to' œyi,
A sula ch'asperu, a sula che vœyu.

Aiga che nasce, rüscelu cantarëlu,
Tü che nun sí per min…
Lásciame regardá au fundu di to' œyi
Lásciame regardá au fundu di to' sen.

Crépuscule

Eau sémillante, ru babillant,
Toi qui jamais ne seras mienne…
Laisse-moi me plonger au fond de tes yeux
Laisse-moi espoir de reposer en ton sein.

Laisse-moi respirer l’odeur de ta peau,
L’odeur de tes cheveux…
Un autre connaîtra les secrets de ton âme,
Un autre vibrera aux secrets de ton corps.

Pour ma part,
Je quitterai ce monde,
Sans avoir pu jamais
M’embraser dans ta chaleur.

Résigné à ces mille souffrances bénies,
J’irai au bout du chemin seul… pas à pas…
Mais surtout ne m’ôte la caresse de tes yeux
Que seule j’espère, à laquelle seule j’aspire.

Eau sémillante, ru babillant,
Toi qui jamais ne seras mienne…
Laisse-moi me plonger au fond de tes yeux
Laisse-moi espoir de reposer en ton sein.

samedi 5 octobre 2024

Ossa di crita

Parfois, en relisant un livre dans le cadre d’un projet particulier, on tombe sur un poème déjà coché et dont l’effet est toujours là, toujours aussi fort. C’est ce qui m’est arrivé avec ce poème de Massimo Barilla, extrait d’Ossa di crita (Os d'argile), publié en 2020. Je n’en mets que la version en dialecte de Reggio de Calabre, mais le livre est bilingue, avec des traductions en italien — les deux textes ont permis les choix pour l’interprétation en français.

lu tempo da sarvizza

Dassa parrari la notti
pi vidiri si veni
lu tempu da sarvizza
a manu chi queta lu ventu
u sonnu chi accarizza

Dassa parrari la notti
lu scuru senza stiddi
e scuta cu li mani
a filu di luci nova
li vuci di dumani

Dassa parrari la notti
mantenici corda e spago
tenila,
supra lu pettu
tenila,
idda non pigghia sonnu
idda non perdi ciatu

Dassa parrari la notti
e serbaci palori scanusciuti
cunsacrati cu acqua
nira di cielu
e sucu di rangi amari

le temps du salut

Laisse parler la nuit
pour voir si advient
le temps du salut
une main qui calme le vent
un songe qui caresse

Laisse parler la nuit
l’obscurité sans étoiles
et écoute avec les mains
au fil de la lumière nouvelle
les voix de demain

Laisse parler la nuit
fournis-lui corde et ficelle
tiens-la,
sur ton sein
tiens-la,
jamais elle ne sombre dans le sommeil
jamais elle ne perd le souffle

Laisse parler la nuit
garde-lui des paroles inconnues
consacrées par l’eau
le noir du ciel
et le jus d’oranges amères

mercredi 16 août 2023

Homo Consumus

Il m’arrive souvent de traduire de l’allemand ou de l’anglais (voire du luxembourgeois ou de l’italien), mais plus rarement de la poésie, et, dans ce cas, c’est souvent pour la publication d’un dossier sur la poésie luxembourgeoise dans une revue. Ici, je m’essaie à une traduction de l’islandais, une sorte de test avant de passer à une littérature plus compliquée. Il s’agit du premier poème du recueil Bónus, d’Andri Snær Magnason. La chaîne de supermarchés Bónus est l’une des plus connues en Islande, son logo en forme de petit cochon rose est une icône, et le livre est une ode à la consommation un rien ironique et plutôt réjouissante. Il a déjà été traduit en français en édition bilingue par Walter Rosselli aux éditions d'En bas. Ma version de ce poème est différente de la sienne, bien entendu ; on peut trouver celle-ci dans des extraits sur l'internet, par exemple sur Babelio.

Homo Consumus

Frumeðli mannsins
var ekki veiðieðlið

í öndverðu
fyrir daga oddsins
og vopnsins

reikuðu menn um slétturnar
og söfnuðu !
Þeir söfnuðu rótum
og þeir söfnuðu avöxtum
og eggjum og nýdauðum dýrum

ég
nútimamaðurinn
sjónvarpssjúklingurinn
finn hvernig frummaðurinn brýst fram
þegar ég bruna með kerruna
og safna og safna og safna…

Homo Consumus

L’instinct primordial des hommes
n’était pas celui de la pêche

jadis
avant les ères fastes
ou guerrières

les hommes parcouraient les plaines
et cueillaient !
ils cueillaient des racines
et ils cueillaient des fruits
et des œufs et des animaux tout juste morts

moi
l’homme des temps modernes
biberonné de télé
sens l’homme des cavernes s’insinuer en moi
quand je fais chauffer le chariot
et cueille et cueille et cueille…