
J’ai eu le plaisir d’être publié dans la toute première tournée des éditions Facteur Galop, et voudrais évoquer ici brièvement (chronique-minute oblige) deux des récentes parutions de la troisième tournée, toujours aussi éclectique et hors des sentiers battus par les pieds monotones. Rappelons le principe de ces sympathiques éditions : on souscrit à un ou plusieurs lots de plusieurs exemplaires de chaque titre, pour plus tard les « semer » où l’on désire. On envoie à la famille, aux amies et amis, on distribue dans un lieu public, on glisse dans une boîte à livre ou on sème en rase campagne…
Face à rien, de Philippe Annocque, s’attache à extirper du rien un texte littéraire. D’abord une phrase, puis sa suite, et petit à petit « les choses prennent de l’ampleur ». Les paragraphes s’arrachent de leurs prédécesseurs, « somme toute semblables aux hommes, supérieurs aux dieux éternels, parce que précisément ils ne le sont pas — éternels ». Le texte parle du texte, discourt sur lui-même, allant jusqu’à compter ses propres mots. Tel un ruban de Möbius, le livre se mord la queue dans un mouvement d’allégresse écrivante, prouvant qu’un rien peut générer un tout, pour peu qu’on ait l’esprit affûté d’un écrivain aguerri… qu’on soit capable de « simulacre de torrent linguistique » ! C’est à la fois fascinant et drôle, bien dans la veine des écrits de son facétieux auteur.
« Ça vibre le long de mes vertèbres » : Hors je, d’Anne Roy, nous embarque dans l’intimité de l’autrice, avec un recueil de proses poétiques qui accolent des images marquantes à des pensées intérieures. « Les mots s’échappent de ma bouche comme des vermicelles translucides et mous », nous dit la poétesse. Dans un mur où « ça râpe », « au pied d’un frêne déraciné », elle déconstruit la réalité tangible pour en faire un réservoir d’expressions à la plasticité tourbillonnante : « Je suis virevoltante. » Hymne aux sens, collection d’instantanés et de flashs émotionnels, le livre se parcourt tel un chemin où la conscience cède le pas aux sensations, telle une expérience de visite fugace dans la tête d’autrui. Contre les passions tristes et les actions mornes. « Debout. Vivante. »
Dans la tournée également, Bip-Bip et Vil Coyote épisode 232, d’Amélie Durand, une histoire cartoonesque et barrée qui reprend les personnages bien connus, et Bouillon de colère, de Mathilde Hinault, récit-témoignage fort sur les violences familiales. Lisez le Facteur Galop, soutenez-le, dispersez ses livres aux quatre vents vers des destinataires potentiels qui s’ignorent !
Troisième tournée de livres du Facteur Galop, à retrouver sur le site de l’éditeur.





L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

Une évocation des bords de l’Alzette, dans le parc Laval, à Luxembourg-ville, sous forme de onze poèmes en prose narratifs, métaphoriques et à l’atmosphère parfois fantastique, inspirée de temps à autre par des mots d’auteurs contemporains ou classiques.










« Chi è Rossella ? Cosa fa Rossella ? Cosa pensa Rossella ? » (« Qui est Rossella ? Que fait Rossella ? Que pense Rossella ? »), m’a écrit Giorgio Anastasia dans la dédicace de ce livre sympathiquement envoyé par les éditions napolitaines Artestesa. Et c’est bien là toute l’énigme : en cent poèmes, divisés en dix sections, l’auteur s’attache à faire vivre sous nos yeux la mystérieuse Rossella, à travers plusieurs personnages et autant de regards. On assiste à la construction d’un mystère, à l’édification d’un monument à la femme aimée même, puisque la voix principale est celle du narrateur, qui utilise le « je » pour raconter les affres de son amour non partagé. S’invitent également : Antonio, le rival, celui sur qui Rossella a jeté son dévolu (« Ti odio Rossella hai preferito / la vanità l’arroganza / di chi si compiace del nulla » : « Je te déteste Rossella tu as préféré / la vanité l’arrogance / de qui se complaît dans le néant ») ; Fergal, l’ami du narrateur « e la sua fragile amicizia » (« et son amitié fragile »), car il va se rapprocher d’Antonio ; Alma, la complice de Rossella (« sono amiche per la pelle » : « elles sont amies pour la vie ») ; Marianna, amie du narrateur, plus sombre : « Marianna si esprime raramente / ma ha un’anima complessa / ha bisogno di conferme per accetarsi » (« Marianna s’exprime rarement / mais elle a une âme complexe / a besoin de confirmations pour s’accepter »). Les interactions entre les personnages brossent en filigrane un portrait de la protagoniste, sans pourtant jamais lever complètement le voile sur ses intentions, ses joies, ses peines ou ses pensées.


