
Envie d’entendre tout de suite un extrait du Poète et le Psychopathe ? Voici trois fragments :
Il n’aura pas échappé aux assidues lectrices et fidèles lecteurs de ce site que j’aime évoquer les livres de Christophe Esnault. C’est que le bonhomme sait se renouveler, tout en conservant cet humour noir, voire tragique, si caractéristique de son écriture travaillée — et qu’il a un sens de l’équilibre très sûr, alternant livres très courts et volumes plus longs sans jamais qu’on atteigne le point de saturation. Pour cet opus, il s’empare de sa « relation (tendue) aux libraires », dans des fragments narratifs et réflexifs allants et bien balancés : « Hargne et méchanceté sont les produits d’appel que le psychopathe place dans son amour contrarié pour la librairie. » C’est teigneux à souhait (« Quand on enlève le vernis romantique du libraire, on voit qu’en fait c’est juste un gestionnaire de stock »), mais qui aime bien châtie bien, découvre-t-on pourtant en tournant les pages. Après tout, le libraire n’est-il pas « en creux un des multiples analystes du psychopathe, qui ne lui demande pas son avis » ? Et plus, si affinités : « Vous l’aurez compris, le libraire est la chose, le gri-gri du psychopathe. » Dans la valse-hésitation que dansent les deux protagonistes, il est surtout question d’ego, d’économie, et finalement assez peu de véritable littérature, d’intense poésie. Alors que les auteurs, psychopathe inclus — l’autofiction à l’exagération loufoque de Christophe Esnault n’est pas franchement dissimulée —, veulent investir les rayons des librairies de leur prose impérissable ou de leurs vers mémorables. Mais il se publie tant d’ouvrages… « Quand on lui réclame un livre qui vient juste de paraître chez un très petit éditeur, le libraire n’a pas besoin de vérifier sur Électre, ce livre est épuisé. » La critique du monde de l’édition capitaliste est bien là, le consensus des prescripteurs littéraires qui privilégient l’argent dépensé en communication est égratigné ; mais le livre offre surtout une plongée grinçante dans la psyché de deux antagonistes aux aspirations opposées. Des deux, qui est le plus à plaindre ? « Trouvera-t-on plus grand héros sur la Terre que le libraire quand il place le dernier Éric-Emmanuel Schmitt en vitrine ? »
Christophe Esnault, Le Poète & le Psychopathe, Labyrinthes, ISBN 978-2-492895-37-1