
Nous sommes dans la deuxième moitié du xxe siècle. L’Europe, au bord de l’effondrement, est en proie à des crises à répétition, alors que les gouvernements peinent à organiser la vie en société et que des milices en profitent pour faire régner la peur au niveau local. Comment en est-on arrivé là ? « Faire confiance à l’intelligence du peuple est aussi naïf que de faire confiance à celle des élus. Chez l’un comme chez les autres, il y a trop peu d’esprits soucieux du bien commun. La grande majorité œuvre pour son plaisir immédiat ou sa survie, c’est selon, sans se soucier du long terme. L’effondrement vient de cette irresponsabilité. Cette irresponsabilité a été accouchée par la démocratie » : dans la bouche d’un personnage du livre, ces mots sonnent comme un avertissement terriblement pessimiste. Que cette opinion soit celle de l’auteur ou pas, force est de constater que sa description du Vieux Continent est bien noire. On pense parfois aux récits post-crise climatique de Jean-Marc Ligny ; ici aussi, les meutes de chiens redevenus sauvages sont une menace. « Le livre de Malik », premier du roman, qui compte six livres en tout (avec un très bref intermède), connaît une fin abrupte, laquelle sera le point de départ d’événements enchaînés qui entraîneront les protagonistes dans un maelström de violence. La jeune Grace, qui assure en quelque sorte le fil rouge des différents récits, aura un destin de sainte guerrière, après être passée par une période d’errance physique et morale. Cet épisode voit se succéder notamment quelques scènes assez difficilement soutenables, dans un bordel spécialisé dans les cadavres, par exemple ; rien ne nous est épargné dans ce roman, puisque, avec l’effondrement, se déchaînent les pulsions les plus viles, se répand la loi du plus fort. En est-on si loin de nos jours ?
Au fil des nombreuses pages dont on ne sent pourtant pas les mots passer, pour peu qu’on ait parfois le cœur bien accroché, on croisera aussi un milliardaire suisse obsédé par la pureté de la race et la reconquête chrétienne d’une civilisation décadente, un savant tout entier dévoué à ses expérimentations plus que douteuses… « Le livre des chimères » montre « la fondation d’une nouvelle ère numérique, ni binaire, ni vectorielle, ni quantique : d’hybridation biologique, qui permettrait de supplanter les autres modes pour s’assurer un monopole, grâce à leur technologie révolutionnaire ». On y assiste à la création d’êtres originaux, dont certains sont bien sûr terrifiants. D’autres, les almastys, perdureront et seront, des siècles plus tard, encore présents sur une Terre métamorphosée, qu’a décrite Christian Chavassieux par exemple dans Je suis le rêve des autres. Ce lien ténu mais réel entre livres apporte un surcroît de substance certain, le sentiment de voir un cycle se construire sur la durée.
L’auteur, admirateur de Flaubert et notamment de son Salammbô, a une plume sûre, lyrique parfois — comme dans ces épisodes où la poésie devient acte de résistance pour coder les communications —, jamais vulgaire, même dans les circonstances romanesques les plus déplaisantes. Si le monde qu’il dépeint est loin d’être désirable, il laisse aussi transparaître la soif d’avenir de ses personnages, qui ne peuvent se résoudre à l’effondrement pur et simple. « Les littérateurs sont dangereux. Ils ont l’habitude que le monde se plie à leurs caprices. Quand ils ont le pouvoir, ils ne supportent pas que la réalité se rebiffe. Ils la tordent au besoin, ils finissent par devenir autoritaires. L’autoritarisme est l’inclination naturelle des auteurs », dit un personnage du roman. Cette sentence ne s’applique pas à Christian Chavassieux : sa prose nous guide avec élégance dans une marée pessimiste, laissant pourtant place à notre rébellion devant la promesse de réalisation de ce qu’on peut lire dans le livre. Et quand bien même cela arriverait, citons encore un personnage : « Un jour, l’océan se retirera. Un jour, les champs fleuriront. Un jour, nous entendrons à nouveau les rires des enfants dans les cours d’école. Et l’art, je vous le parie, nous aidera à refaire de cette terre dévastée un pays. » Il y aura certes du boulot, clament les paragraphes avec vigueur. Mais cette histoire de notre futur possible pourrait bien contribuer à réenchanter le monde par anticipation.
Demain, les origines était assurément, avec le Tovaangar de Céline Minard — qui ne sera pas chroniqué ici, il a fait l’objet de nombreuses recensions pertinentes et exhaustives jusque dans les grands médias —, le grand roman de science-fiction de l’année 2025.
Christian Chavassieux, Demain, les origines, éditions Mnémos, ISBN 9782382672280


L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

Une évocation des bords de l’Alzette, dans le parc Laval, à Luxembourg-ville, sous forme de onze poèmes en prose narratifs, métaphoriques et à l’atmosphère parfois fantastique, inspirée de temps à autre par des mots d’auteurs contemporains ou classiques.










« Chi è Rossella ? Cosa fa Rossella ? Cosa pensa Rossella ? » (« Qui est Rossella ? Que fait Rossella ? Que pense Rossella ? »), m’a écrit Giorgio Anastasia dans la dédicace de ce livre sympathiquement envoyé par les éditions napolitaines Artestesa. Et c’est bien là toute l’énigme : en cent poèmes, divisés en dix sections, l’auteur s’attache à faire vivre sous nos yeux la mystérieuse Rossella, à travers plusieurs personnages et autant de regards. On assiste à la construction d’un mystère, à l’édification d’un monument à la femme aimée même, puisque la voix principale est celle du narrateur, qui utilise le « je » pour raconter les affres de son amour non partagé. S’invitent également : Antonio, le rival, celui sur qui Rossella a jeté son dévolu (« Ti odio Rossella hai preferito / la vanità l’arroganza / di chi si compiace del nulla » : « Je te déteste Rossella tu as préféré / la vanité l’arrogance / de qui se complaît dans le néant ») ; Fergal, l’ami du narrateur « e la sua fragile amicizia » (« et son amitié fragile »), car il va se rapprocher d’Antonio ; Alma, la complice de Rossella (« sono amiche per la pelle » : « elles sont amies pour la vie ») ; Marianna, amie du narrateur, plus sombre : « Marianna si esprime raramente / ma ha un’anima complessa / ha bisogno di conferme per accetarsi » (« Marianna s’exprime rarement / mais elle a une âme complexe / a besoin de confirmations pour s’accepter »). Les interactions entre les personnages brossent en filigrane un portrait de la protagoniste, sans pourtant jamais lever complètement le voile sur ses intentions, ses joies, ses peines ou ses pensées.




