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mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 1 février 2021

Pour Traction-brabant 92 : Matin sur le soleil

Quarante-huit pages, plutôt aérées : Matin sur le soleil, de Silvia Majerska, paru au Cadran ligné, n’est pas un recueil fleuve. Il fait partie de ces livres où la concentration des sentiments, le décantage progressif et, on l’imagine, le rabotage savant des mots prennent le pas sur la volubilité. Parfaits exemples de cette volonté de concision, les titres se réduisent à un substantif (quelques très rares adjectifs s’immiscent), comme des totems qui se dressent pour commémorer l’essence des poèmes. La première partie, « Cube de Pandore », s’attache à porter un regard de biais sur des objets ou actes du quotidien, dont les instantanés génèrent une réflexion par ricochet, un brin philosophique mais aussi dotée d’une pointe d’humour. Ainsi cet « Arc-en-ciel » : « Tu ne peux voir rien qui dépasserait / les limites d’un arc-en-ciel // Et tu me regardes pourtant / toujours de travers ». Loin des jolis poèmes où nature et sentiments se rejoignent dans un style fleuri et immédiat, les textes de Silvia Majerska dégagent un parfum de finitions méticuleuses. Combien de poèmes a-t-elle écartés avant de composer cet ensemble, combien de mots se sont vu passer à la révision intégrale ? En tout cas, la profondeur est ici inversement proportionnelle à l’épaisseur du livre.

La deuxième partie, « Matin sur le soleil », est un tout petit peu plus volubile, avec ses poèmes en prose — toujours titrés d’un substantif unique cependant. Le jeu des finitions n’en demeure pas moins présent ; à vrai dire, si le changement de forme apporte un rythme bienvenu au recueil, la recette des premiers poèmes ne varie pas sur le fond. La prose renforce cependant le goût d’aphorismes de certains passages : « On se croit intelligent, et pourtant on doit tout à l’air, cette chose invisible et impalpable sans odeur et sans goût qui se répand à travers le bleu de l’œil céleste comme une sorte d’immémorial internet du monde. » Les « Portraits de l’eau », quatre petits poèmes seulement, apportent la conclusion et troisième partie. Quoi de plus logique que de faire de l’élément primordial celui qui clôt le recueil, en escamotant les titres cette fois ? « S’affranchir de l’eau, de sa chair / gratuitement photogénique » : Silvia Majerska enfonce ses mots dans le liquide et y dissout sa poésie délicatement travaillée, comme si toute la lecture n’avait été qu’une (délectable) parenthèse.

L’artisanat du vers — joliment servi par la réalisation sobre de l’objet livre —, la maîtrise de la progression du recueil avec ses formes changeantes pour une voix qui reste constante tout du long, la pertinence des images et de leurs associations… il se dégage de Matin sur le soleil une sensation de dextérité poétique qui à la fois stimule les sentiments immédiats et fait du bien aux méninges.

Silvia Majerska, Matin sur le soleil, Le Cadran ligné, 48 p., 12 €, ISBN 978-2-9565626-3-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 92 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Le poème qui ouvre le recueil :

PREMIER CONTACT

Au toucher de mes cuisses
et de la surface de la terre

la sueur coule lentement
vers le sol en fins ruisseaux

Et en haut s’allonge sur moi
le corps opposé large ouvert

celui du ciel

sein contre sein

comme une troisième femme

samedi 28 novembre 2020

Pour Traction-brabant 91 : Une terre où trembler

helene-fresnel-une-terre-ou-trembler.jpg, nov. 2020

Aurais-je lu et apprécié Une terre où trembler si je n’avais pas rencontré son autrice lors d’un festival de poésie au Luxembourg ? Peut-être bien, puisque ce recueil s’est glissé parmi les finalistes du prix Apollinaire Découverte 2020, ce qui lui assure somme toute une certaine visibilité. Et puis un premier livre, ce n’est pas rien. Mais si j’ai eu envie de lire ce recueil, c’est d’abord pour l’envoûtante incarnation d’Hélène lors de ses lectures : une parole sobre, presque fluette, sans sursauts d’intensité, au service d’un texte puissant et poignant — c’est dans ce contraste que résidait la vive émotion de l’écoute. Car ces poèmes, elle l’a expliqué, ont été écrits à cause de — ou devrais-je cruellement dire grâce à ? — une rupture amoureuse.

Zéno Bianu, dans sa préface, nous fait part de « l’impérieuse nécessité de […] sublimer » cette situation autobiographique. Et c’est ce à quoi s’attache la poétesse, à partir de ce premier vers en forme d’oraison biblique : « Alors la terre craqua dans nos têtes ». Les éléments se déchaînent, qui n’ont que « pour seule réponse l’écriture » ; l’optimisme se rebiffe : « Une pierre / Déclenche en me fixant / Un flash d’espoir ». Quelles montagnes russes ne faut-il pas affronter dans ce recueil, sous la conduite habile d’Hélène, « couleuvre de la nuit » autoproclamée ! Car habileté il y a assurément, dans le fond et dans la forme : en témoigne la partie intitulée « En allant vers les pierres », qui en octosyllabes et en rimes tisse une toile de scansion à la saveur de méthode Coué, « Je résiste quand je m’élance ». L’autrice gravit les monts de la souffrance et de l’acceptation, décline les strophes comme des enchantements retrouvés après la vie brisée, envoie les vers comme des sorts, après le coup… du sort, justement.

Trois grands chapitres placent le livre sous la tutelle de Maurice Scève et de son « Souffrir non souffrir » : « Rejoindre non rejoindre », « Rupture non rupture » et « Franchir non s’affranchir ». Hélène Fresnel est professeure de lettres ; faut-il en conclure que nous avons là un recueil intellectuel, un livre destiné à celles et ceux qui maîtrisent déjà certains codes, frétillent à certaines références ? Eh bien non, mille fois non : le maelstrom d’émotions qui submerge à la lecture, comme il a sans nul doute submergé la poétesse à l’écriture, se matérialise avec douceur et simplicité, tel un murmure à l’oreille. « Je suis celle / Qui s’efface / Peu à peu / Au rythme des mots que tu ne dis pas » : la langue sait se faire facile et accessible, comme si l’amoureuse éconduite tentait — enfin — à nouveau la séduction, sans artifices, sans effets de manche. Il y a dans Une terre où trembler une sincérité parfois désarmante, les aveux d’un cœur ébréché pour lequel on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde empathie. Et cela fonctionne à double sens aussi : Hélène aime lecteurs et lectrices, leur confie tout parce qu’elle est entière. Sa poésie pulse la vie, car la vie est évidemment toujours la vie, même — surtout ? — après une rupture. Mais qu’est-ce qu’elle est mieux avec de la poésie, non ? Alors, avec cette nouvelle voix poétique qu’on salue, « Sous le mica des larmes / Tournons la clé des yeux ».

Hélène Fresnel, Une terre où trembler, éditions de Corlevour, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-37209-070-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 91 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court poème extrait du recueil :

Souffle
Es-tu ce qui cède
Finalement
Souffle es-tu ce qui ment

Demi-ciel
Quel est ce souffle
Qui te déporte
Maintenant

Lorsqu’une moitié se vide
Combien d’autres également