
Envie d’entendre tout de suite un extrait du Charabia des chauves-souris ? Voici deux extraits en audio :
« La mort est une caverne où dorment des langages, des cris de chauve-souris. » Mais avant qu’apparaissent les chiroptères, le livre s’ouvre sur une mort en direct, qui saisit le père de la narratrice à l’improviste : « Elle amasse des gravats pour rouiller ses organes, obstruer les vaisseaux sur le point d’exploser. » Sidération d’un départ inattendu, au point que dans la mâchoire « se coince une rengaine cariée : ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai… » Julie Cayeux retranscrit cet événement traumatique en courtes proses, qui relèvent de la poésie tant y abondent images et tropes, tant les mots y sont ciselés avec les outils de la conteuse lyrique. Mais nous sommes là aussi devant une narration par épisodes, où les interrogations existentielles se trouvent évacuées par pudeur ou douleur vers des sujets terre à terre : « Je me concentre sur des questions pratiques : les sacs où l’on glisse les morts sont-ils à usage unique ? » On assiste à la mort du père, à la visite chez les pompes funèbres, à la levée du corps. Loin d’une poésie désincarnée, les textes tirent leur élan de situations réelles pour que s’envolent les phrases. Réelles, les situations, d’ailleurs ? On croit souvent que ses parents sont éternels… « Peut-être que l’existence n’est qu’une vaste escroquerie. […] Le cosmos manigance, cherche à nous duper. » Est-elle alors une illusion, cette chauve-souris qui soudain apparaît à la narratrice, citant Victor Hugo, consolant (ou s’efforçant de consoler) par son verbiage incessant aux allures de charabia ? Oui, « il faut se coltiner ses commentaires, des images vermoulues, des phrases philosophiques ». Cela étant, la consolation revêt parfois des formes étranges. Si, pour la fille, « l’univers a bien mauvais goût pour envoyer une bestiole aussi moche me tordre la cervelle et barbouiller mes larmes », il n’empêche que, sûrement grâce à l’animal et à son accompagnement, elle percevra les « vibrations mystiques » et le « morse spirite » que transmet son père depuis l’au-delà. Sous les ailes, le chemin d’acceptation du deuil. « Il y a des images impossibles à recoudre » : ce livre le tente pourtant, montrant que la littérature et ses symboles savent fournir un précieux soutien devant les accrocs de l’existence.
Julie Cayeux, Le Charabia des chauves-souris, L’Atelier de l’agneau éditeur, ISBN 978-2-37428-094-3






L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

Une évocation des bords de l’Alzette, dans le parc Laval, à Luxembourg-ville, sous forme de onze poèmes en prose narratifs, métaphoriques et à l’atmosphère parfois fantastique, inspirée de temps à autre par des mots d’auteurs contemporains ou classiques.










« Chi è Rossella ? Cosa fa Rossella ? Cosa pensa Rossella ? » (« Qui est Rossella ? Que fait Rossella ? Que pense Rossella ? »), m’a écrit Giorgio Anastasia dans la dédicace de ce livre sympathiquement envoyé par les éditions napolitaines Artestesa. Et c’est bien là toute l’énigme : en cent poèmes, divisés en dix sections, l’auteur s’attache à faire vivre sous nos yeux la mystérieuse Rossella, à travers plusieurs personnages et autant de regards. On assiste à la construction d’un mystère, à l’édification d’un monument à la femme aimée même, puisque la voix principale est celle du narrateur, qui utilise le « je » pour raconter les affres de son amour non partagé. S’invitent également : Antonio, le rival, celui sur qui Rossella a jeté son dévolu (« Ti odio Rossella hai preferito / la vanità l’arroganza / di chi si compiace del nulla » : « Je te déteste Rossella tu as préféré / la vanité l’arrogance / de qui se complaît dans le néant ») ; Fergal, l’ami du narrateur « e la sua fragile amicizia » (« et son amitié fragile »), car il va se rapprocher d’Antonio ; Alma, la complice de Rossella (« sono amiche per la pelle » : « elles sont amies pour la vie ») ; Marianna, amie du narrateur, plus sombre : « Marianna si esprime raramente / ma ha un’anima complessa / ha bisogno di conferme per accetarsi » (« Marianna s’exprime rarement / mais elle a une âme complexe / a besoin de confirmations pour s’accepter »). Les interactions entre les personnages brossent en filigrane un portrait de la protagoniste, sans pourtant jamais lever complètement le voile sur ses intentions, ses joies, ses peines ou ses pensées.

