« Joie des fleurs / joie des fleurs / et / Moi », s’écrie Papillon, une femelle lépidoptère, dans ce recueil de la Japonaise Mari Kashiwagi. Celle-ci, nous apprend un entretien en fin d’ouvrage, écrit sur les papillons depuis… 2007. Serait-ce là une poésie des petites fleurs (et des petits oiseaux) somme toute anecdotique ? Non, assurément ! Il ne s’agit pas ici d’une simple contemplation de la nature et de sa faune ; s’invitent même des images anxieuses : « Avant de se teinter des couleurs / des papillons / fleurs / et champs / sont longtemps / profondément inquiets ». Le miracle de l’éclosion se reproduira-t-il ? L’angoisse que procure le monde actuel se dissipera-t-elle ? « Papillon / partage / son essence / comme un vertige » : oui, la nature reprend ses droits, elle si maltraitée, « Papillon / pétille, pétille, pétille, fendille le ciel ». Parenthèse enchantée, le vol des papillons, le vol de la protagoniste appelée Papillon signent le retour de l’émerveillement, là où il faut « une vie / pour que / s’associent / deux ailes ». Dans ces courts poèmes aérés, inspirés des formes traditionnelles japonaises mais qui n’en appliquent pas les contraintes — ou les détournent : « Papillon / recueille / les mots qui lui servent / dans la lumière du soir » —, la fluidité des vocables, rares et signifiants, laisse filer les secondes, apporte un contrepoint à la vitesse éclair des échanges instantanés. On apprend à prendre le temps, à regarder sans impatience la surface d’un « lac palpitant ». « Des deux côtés de Papillon / fluctuant comme l’eau / limpide naît / en expansion / un univers / et l’espérance / qu’elle ne périsse pas » : et pourtant, « Papillon qui n’est plus / papillonne en tombant sur la neige ». Les saisons se succèdent ; inéluctables, elles conduisent l’héroïne au trépas. Éternel recommencement, le cycle de la vie s’appuie sur le « dos velu d’une chenille / endormie ». On a respiré le temps d’un livre, habilement traduit par Marilyne Bertoncini — qui ne pratique pas le japonais — avec la collaboration de l’autrice et à partir des versions anglaise de Takako Lento et italienne de Lucilla Trapazzo. Un livre qui repose du monde, tout en ouvrant des perspectives philosophiques majeures sur l’époque et le temps qui fuit, entre autres. Pour se donner le temps de voir ce qui souvent reste caché : « Papillon / un pont / imperceptible / vers l’invisible ».

Mari Kashiwagi, Papillon, traduit par Marilyne Bertoncini, L’Atelier du grand tétras, ISBN 978-2-37531-130-1