Mot-clé - Julie Cayeux

Fil des entrées

vendredi 30 janvier 2026

Le Charabia des chauves-souris

Envie d’entendre tout de suite un extrait du Charabia des chauves-souris ? Voici deux fragments en audio :

 

 

« La mort est une caverne où dorment des langages, des cris de chauve-souris. » Mais avant qu’apparaissent les chiroptères, le livre s’ouvre sur une mort en direct, qui saisit le père de la narratrice à l’improviste : « Elle amasse des gravats pour rouiller ses organes, obstruer les vaisseaux sur le point d’exploser. » Sidération d’un départ inattendu, au point que dans la mâchoire « se coince une rengaine cariée : ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas être vrai… » Julie Cayeux retranscrit cet événement traumatique en courtes proses, qui relèvent de la poésie tant y abondent images et tropes, tant les mots y sont ciselés avec les outils de la conteuse lyrique. Mais nous sommes là aussi devant une narration par épisodes, où les interrogations existentielles se trouvent évacuées par pudeur ou douleur vers des sujets terre à terre : « Je me concentre sur des questions pratiques : les sacs où l’on glisse les morts sont-ils à usage unique ? » On assiste à la mort du père, à la visite chez les pompes funèbres, à la levée du corps. Loin d’une poésie désincarnée, les textes tirent leur élan de situations réelles pour que s’envolent les phrases. Réelles, les situations, d’ailleurs ? On croit souvent que ses parents sont éternels… « Peut-être que l’existence n’est qu’une vaste escroquerie. […] Le cosmos manigance, cherche à nous duper. » Est-elle alors une illusion, cette chauve-souris qui soudain apparaît à la narratrice, citant Victor Hugo, consolant (ou s’efforçant de consoler) par son verbiage incessant aux allures de charabia ? Oui, « il faut se coltiner ses commentaires, des images vermoulues, des phrases philosophiques ». Cela étant, la consolation revêt parfois des formes étranges. Si, pour la fille, « l’univers a bien mauvais goût pour envoyer une bestiole aussi moche me tordre la cervelle et barbouiller mes larmes », il n’empêche que, sûrement grâce à l’animal et à son accompagnement, elle percevra les « vibrations mystiques » et le « morse spirite » que transmet son père depuis l’au-delà. Sous les ailes, le chemin d’acceptation du deuil. « Il y a des images impossibles à recoudre » : ce livre le tente pourtant, montrant que la littérature et ses symboles savent fournir un précieux soutien devant les accrocs de l’existence.

Julie Cayeux, Le Charabia des chauves-souris, L’Atelier de l’agneau éditeur, ISBN 978-2-37428-094-3

vendredi 22 novembre 2024

Les Polders de l’automne 2024

Avec la même régularité depuis plus de deux cents numéros, les Polders (lancés par la désormais close revue Décharge de Jacques Morin) de la saison arrivent. La livraison de cet automne sera l’occasion d’évoquer les deux recueils parus dans cette collection, qui, sous la houlette de Claude Vercey, défriche sans cesse le territoire de la poésie française, offrant à des voix pas encore établies une publication papier au petit format, mais à la diffusion grande parmi les enthousiastes.

Commençons par Chantier, d’Elsa Dauphin. « Lieu ouvert à toutes les vies / dans son jus d’hommes et de bêtes / durs à la tâche », la bergerie évoquée dans le recueil est à rénover, et le « je » poétique s’y attelle dans ces textes narratifs qui plongent dans le concret. Il faut se ménager un « habitat de transition » — un mobil-home près du chantier —, se procurer les outils au magasin de bricolage en périphérie de ville, acheter les matériaux, puis se lancer dans ce chantier où il faudra supporter « le vent, le soleil, la pluie, les doigts gourds, la sueur, les lombaires douloureuses, les gerçures et les crevasses, les coups de soleil, les piqûres de guêpes, les tendinites, les tours de reins, les crampes, les courbatures, la fatigue, les sommeils trop lourds, les réveils poussifs ». « Un sac de ciment comme un enfant dans les bras », Elsa Dauphin façonne sa bergerie et ses vers dans un même mouvement qui lie le corps à la littérature : « Mes mots font mortier / entre le ciel et la terre / entre les pierres et les rêves ». On ressent la fatigue, l’épuisement, la frustration aussi de se construire un coin de bonheur aux dépens parfois des animaux autochtones, quand une chevêche « s’envole    abandonne / nous cède le terrain ». Mais où habiter ? « Nous sommes trop gras d’occident / pour envisager d’être nomades », alors haut les cœurs ! La poétesse fait son nid et ses vers, et l’on sent couler sa sueur en lisant ce petit volume… qui a de beaux volumes.

Elsa Dauphin, Chantier, no 203 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-582-3

En lecture audio, le poème « Les parpaings n’ont pas vocation à la douceur » :

 

 

 

L’autre polder de l’automne 2024, c’est Trouble-miettes, de Julie Cayeux. Ici, plus de « je » poétique, mais bien une « elle » dont on découvre les pensées troubles, les désirs sombres, le quotidien routinier, dans des poèmes narratifs qui s’affranchissent du réel pour propager des visions singulières : « Peut-être faudrait-il éplucher sa peau / par petits bouts / se cuire à la marmite / fondre ses remords jusqu’à devenir une soupe / acide ou trop poivrée / pourvu qu’elle soit infecte ». Il convient de se frayer un chemin parmi ces strophes qui râpent pour accompagner Trouble-miettes dans un voyage en bus vers un travail qui « veut user chaque parcelle de peau / soumettre sa pensée à des taches [l’absence d’accent circonflexe suggère un double sens quasi lovecraftien] mesquines / rouiller sa chair et creuser ses accrocs ». Bus, boulot, dodo (« elle s’endort aux aguets / la mâchoire crispée ») : certes, mais les bribes de réel sont mâtinées d’images relevant du fantastique ; la poésie démiurge se construit une quasi-dystopie : « Il semblerait qu’un vieux crétin / s’amuse à coudre sur nos chimères / des ailes de mouches ». Trouble-miettes, au fond, c’est une sorte de conte cruel où la vie de la protagoniste est disséquée dans toute son absurdité pessimiste. « Est-ce pire de s’habituer ou bien de renoncer ? » Et pourtant, toujours, une lueur d’espoir : « S’il y a des orages dans sa tête / c’est que le ciel se décide enfin / à y laver la nuit ». Et on le souhaite ardemment, tout au long des pages, en se plongeant avec un plaisir complice dans un morne quotidien sublimé de poésie.

Julie Cayeux, Trouble-miettes, no 204 de la collection Polder, ISBN 978-2-35082-583-0

En lecture audio, deux poèmes tirés du moment où la protagoniste arrive à l’abribus :