
Est-ce que l’histoire contée dans ce livre « adviendra autrefois, ou peut-être demain » ? Si le point de départ du nouveau roman d’Émilie Querbalec se situe au xvie siècle japonais, avec la prise d’assaut du monastère du dieu Dragon sur le mont Hiei par le bien réel seigneur de guerre Oda Nobunaga, on découvre assez vite une première anomalie temporelle. En effet, c’est un archipel uchronique que nous propose l’autrice ; un Japon empreint de magie, ancré au départ dans une vie monacale décrite avec force détails, comme pour constituer un socle aux divers sauts dans le temps qui se produiront bientôt. Mais cette réalité est-elle si uchronique ? « Les Occidentaux ne possèdent pas de notion de temporalités circulaires multiples. De leur point de vue, le temps serait d’essence purement linéaire, même s’ils admettent que sa perception peut varier d’un individu à un autre », explique un personnage. Ce temps « subjectif » prôné par l’Occident, c’est celui que va progressivement adopter le Japon, c’est celui que va faire éclater l’autrice dans un récit qui, au départ, va s’enraciner dans la fantasy pour emprunter au policier, au thriller, puis amorcer un virage vers la science-fiction et l’utopie. Un joyeux mélange des genres qui jamais ne perd, car les liens que tisse Émilie Querbalec par-delà les époques, par-delà les « cercles du temps », font évoluer de manière naturelle notre perception de l’histoire. Comme si l’on parcourait ce « musée de Para-Archéologie » évoqué au fil des pages. La jeune Chiyo, rencontrée dès le début, nous mène ainsi sur les traces d’un futur possible, où conflits et ravages subis par la planète servent de déclencheurs à une autre civilisation en puissance.
« Ashiripa avait du mal à imaginer comment on pouvait ne pas faire usage de la force, au moins pour se défendre, ou même pour maintenir la paix. De mémoire d’homme, la guerre avait toujours existé, et il ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir si cela pouvait en être autrement. » Comme d’habitude chez l’autrice, on retrouve des personnages en quête d’identité (ou à identités multiples, comme un scientifique américain d’origine indienne intégré à la société japonaise), parfois pétris de doutes, souvent issus d’une minorité, qui finissent, à la faveur de rencontres, par remettre en question l’environnement dans lequel ils évoluent. Schéma classique, certes, mais qui fonctionne grâce à la grande empathie de l’écriture, laquelle donne de la profondeur aux motivations des protagonistes. Ashiripa est un jeune Aïnou, autochtone donc… mais l’espèce humaine n’est pas la seule dépositaire ni garante du futur de la planète : « Dans un joyeux concert où se mêlaient caquètements et piaillements de toute sorte, les non-humains d’Edo avaient rappelé à l’assemblée que les besoins humains ne pouvaient faire abstraction des leurs. » Réaliste quant à l’évolution du transhumanisme, Émilie Querbalec nous montre aussi des êtres hybrides entre corps biologiques et machines. On pense durant la lecture à ses précédents romans — l’atmosphère japonisante de Quitter les monts d’automne, le désir d’éternité grâce à la technologie des Chants de Nüying, le besoin de renouer avec la Terre des Sentiers de recouvrance… —, et ce n’est pas par hasard. Elle semble avoir condensé dans ce nouveau roman ses peurs et ses espoirs, pour se jeter à corps perdu dans un récit solidement et intégralement planté dans cette culture japonaise qui est celle de son enfance.
« Partout sur la planète, là où les Grandes Cités avaient chassé, réprimé et quasiment anéanti les connaissances autochtones, des peuples retrouvaient le souffle de la résistance, renouant avec leurs savoir-faire anciens. » Les savoirs anciens sauveront-ils le monde ? En tout cas, dans Les Jardins du temps, le Japon médiéval et la conception orientale du temps mènent en quelques siècles à la création d’une harmonie sociétale utopique (autrefois ou demain, telle est la question cependant), tandis que le voyage temporel et le mélange des genres littéraires font office d’efficaces et rythmés chemins de traverse narratifs. Avec ce qu’il faut de conflit pour que le tout ne soit pas teinté d’optimisme béat. « Le temps est comme une soupe […]. Trop épais, il fige et colle au bol comme de la pâte miso, c’est ce qui se passe dans les Cercles Premiers. Mais si on ajoute trop d’eau, il n’a plus de goût : ses saveurs se diluent avant même d’avoir atteint notre palais, comme dans les Cercles Derniers. » Émilie Querbalec nous entraîne dans les cercles du temps avec entrain, creusant dans ses thèmes de prédilection, confirmant de son style bien reconnaissable sa position singulière dans l’imaginaire francophone.
Émilie Querbalec, Les Jardins du temps, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226507563




Nous sommes au
[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]
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C’est sous la forme d’un recueil de nouvelles que Laurent Genefort
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[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois, cet article en particulier étant destiné à être lié à un prochain sur ce site qui sera consacré à La Croisière bleue, la nouvelle incursion de Laurent Genefort dans les temps ultramodernes. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]
« C’est peut-être en atteignant un état stable, relativement protégé du danger, que nos ancêtres ont commencé à sentir palpiter en eux une vie nocturne. Les rêves auraient pris racine dans la chaleur et la sécurité de leurs premiers abris, dans le repos tranquille de celui qui chasse plutôt qu’il est chassé. / C’est dans le confort que naissent les films catastrophe. / L’être humain de notre temps, malgré toutes ses victoires, continue de craindre les animaux féroces. » Entre nouvelles, bribes de roman, poèmes en prose ou descriptions oniriques, ce stimulant petit livre d’une jeune autrice québécoise navigue dans un genre littéraire aussi indéfini que le lieu dans lequel il se passe. Certes, on apprendra que l’action se déroule à Shivering Heights (de Shivering à Wuthering, l’hommage est palpable), un endroit où le lac est infesté de requins — il vaut mieux, d’ailleurs, ne pas s’y baigner la nuit. Certes, la biologiste Laura s’invite en protagoniste dans la plupart des courts récits qui composent l’ouvrage. Mais les personnages humains au premier abord réservent des surprises : « Sa nageoire dorsale brille d’un éclat mordoré sous les rayons de la lune tandis qu’il s’éloigne. » C’est leur complexité psychologique autant que physique, au demeurant, qui fait qu’on les chérit à la lecture, telle Laura justement, à l’attitude hésitante lorsqu’il s’agit de sauver une personne qui s’est littéralement jetée dans la fosse aux lions. Ici, pas question de différence entre humanité et animalité. Les frontières du vivant s’estompent, même si un « géant barbu », qui jette des sacs d’ordures au fond du lac, rappelle à qui la catastrophe de la sixième extinction massive est à imputer. Dans ce monde revivent peut-être même les sorcières, grouillent les chamanes, qui communient avec la nature par le ventre : « Sur son passage, Heather n’épargne aucune fleur. Aucun champignon. Pleurotus ostreatus. Hydnum repandum. Une mouche, tournoyant dans son parfum, finit par se poser sur son épaule : elle la saisit d’un geste vif, puis la dévore. Tout ce qu’elle trouve, elle le grappille et l’enfonce dans sa bouche, sa toute petite bouche, d’une envergure à peine suffisante pour y laisser couler l’albumen d’un œuf d’oiseau. Lorsque l’odeur piquante d’une plante lui rappelle celle d’un corps en sueur, elle l’arrache pour en engloutir les racines encore souillées d’un humus noir. » Il faut se plonger dans Faunes pour faire l’expérience du vertige que l’autrice sait provoquer en nous. Conciliant dans sa prose l’harmonie entre les espèces et le désordre anthropique, le livre a la puissance concise d’un recueil de poésie et le foisonnement créatif d’un roman fleuve. Du grand art.
Gobo est une sorte de paradis… extraterrestre, où sous les rayons du soleil Titéo vivent les Phaulnes en harmonie avec leur environnement. Ces humanoïdes « ont pour principe de ne jamais tuer un animal. Nous prélevons ceux qui se préparent à mourir parce que trop vieux ou condamnés par la maladie ou la faim. Le reste du temps, on chasse à l’assommoir. Nous traquons une bête, pour le seul plaisir que cela procure et en ne perdant jamais de vue le respect que l’on doit avoir pour elle, puis nous la visons d’une flèche étourdissante, et, à son réveil, nous la rendons à la forêt » : ainsi s’exprime Griddine, fière indigène de cette planète, que va bientôt bouleverser la nouvelle de l’exploitation de son soleil par la toute-puissante multimonde Garmak, dirigée par le « yotta-octillionnaire » (l’auteur précise en note que cela représente 1024 × 1048 unités, tout de même) Ien Éliki. Unique solution pour les Phaulnes, bénéficier de l’évacuation prévue par l’entreprise vampire et constituer une diaspora sur une étendue incommensurable de systèmes planétaires. Car résister n’est pas envisageable : ils ont fait le choix d’arrêter leur progrès à l’arc et aux flèches, chevauchant hardiment leurs war-lizzards, alors que la Garmak dispose d’une technologie indiscernable de la magie. Résister, peut-être pas, mais aller dire à Éliki ses quatre vérités, c’est ce que veut faire la pugnace Griddine.
« L’histoire n’est jamais figée, il suffit d’en changer les mots pour en fonder une nouvelle. » Cette phrase que Jean-Laurent Del Socorro fait écrire à Arthur est peut-être ce que l’on pourrait appeler l’art poétique de Morgane Pendragon. Car l’intention est claire : à travers cette figure de reine de Logres, l’auteur entend redonner aux femmes une place aussi importante que celle des hommes dans la légende arthurienne… pardon, morganienne ! À cet effet, il introduit un point de divergence (entre autres inversions ou changements de personnages) où Morgane plutôt qu’Arthur retire l’épée solidement fichée qui lui permet d’accéder au trône. Arthur, dans le roman, est relégué au rôle d’amant de celle-ci, partagé entre amour et sentiment de n’avoir pas accompli son destin — lui qui pourtant était le champion de Merlin. La dynamique du livre se répartit ainsi entre le malheureux et Morgane ; les deux content à la première personne ce récit de chevalerie, de magie et de politique.
Les éditions Albin Michel Imaginaire ont pris la (bonne) habitude de précéder la sortie de nombre de nouveaux livres par une nouvelle de l’auteur ou autrice concernée en version numérique gratuite. C’est dans ce cadre que sortira, le 30 décembre, Noir est le sceau de l’enfer, de Jean-Laurent Del Socorro, avant que le 18 janvier paraisse Morgane Pendragon. Avant donc une chronique sur celui-ci, parlons de celui-là, d’autant que, à cette époque de l’année, un cadeau ne se refuse pas.
Et si les propriétés étonnantes de l’intrication quantique, laquelle lie définitivement et où qu’ils se trouvent dans l’univers deux photons ayant interagi, s’invitaient dans notre monde bien réglé ? Dans Le Temps des Grêlons, ce sont soudain les appareils photo qui ne fonctionnent plus : nature et paysages impriment les capteurs, mais les humains restent désespérément absents des clichés. On imagine les conséquences… parmi lesquelles la nécessité de présenter des dessins à l’antenne du journal télévisé ! Le narrateur du roman (dont le prénom ne sera révélé qu’à la fin), Jean-Jean et Gwendo, à Apt, doivent vivre leur adolescence avec ce phénomène inexpliqué, mais bien là pour durer.
« De nos jours […], les riches changent de membres aussi facilement que de téléphone. Les prothèses hors d’usage sont envoyées ici, certaines n’ont même pas été stérilisées et contiennent encore du sang ou des fluides corporels, ce qui, vous l’imaginez, présente de grands risques en matière de gestion sanitaire. » Ici, c’est au large des côtes chinoises du Guangdong, sur l’île de Silicium, sorte de paradis du recyclage des déchets — occidentaux surtout — tenu par des familles rivales qui exploitent les « déchetiers ». Ceux-ci sont des migrants intérieurs chinois qui viennent y trouver du travail… mais aussi des conditions de vie peu enviables. De surcroît, à l’ère du tout-connecté, l’endroit a été décrété par les autorités centrales « zone à débit restreint », à la suite d’une sanction administrative. Exit donc la réalité augmentée omniprésente ailleurs. S’en est ensuivi un exode de la population locale, remplacée dès lors par des migrants d’autres provinces : « À une époque où la vitesse de l’information déterminait tout, un débit limité signifiait une absence de valeur, d’opportunité et d’avenir. » Si le monde décrit par Chen Qiufan est imaginaire — quoiqu’inspiré de sa propre origine —, il est très marqué par la méfiance envers l’autre lorsqu’il ne vient pas du même endroit, la migration économique forcée ainsi que la pulsion d’exploitation des pauvres par les riches. Autant dire qu’on n’a pas de mal à s’y insérer par la lecture tant l’anticipation y paraît crédible.
On pourrait dire de Marguerite Imbert qu’elle s’essaie aux littératures de l’imaginaire après être passée par la littérature blanche. Mais cette romancière née en 1994 n’a publié qu’un livre — consacré à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes — chez Albin Michel avant de sortir chez la branche imaginaire du même éditeur, le 28 septembre dernier, Les Flibustiers de la mer chimique. De plus, contrairement au monde post-apocalyptique de Laurent Gaudé, transfuge de genre dont
Quand un ex-récipiendaire du prix Goncourt et romancier à succès se lance dans un livre relevant des littératures de l’imaginaire, forcément, la curiosité des enthousiastes du genre est piquée. C’est ainsi que s’est trouvé entre mes mains Chien 51, fiction d’anticipation dystopique de Laurent Gaudé, mâtinée de polar. Enfin… peut-être plus polar qu’imaginaire, au fond. Mais nous y reviendrons. Toujours est-il que le roman plante un décor d’avenir pas particulièrement réjouissant : devant l’accumulation des faillites d’États, des multinationales aux poches bien remplies ont décidé de franchir le pas et de s’offrir des pays. C’est la Grèce qui a ouvert le bal, et ses habitants sont devenus à la finalisation de son rachat par GoldTex des « cilariés », un mot-valise composé de « citoyen » et de « salarié », puisque dans ce monde comme dans le nôtre, le lavage de cerveau passe par un vocabulaire savamment étudié. La firme n’a pas lésiné sur les violences pour réprimer les émeutes des contestataires, installant par la suite une véritable dictature entrepreneuriale plutôt qu’étatique.
Pour ce tome final des tribulations d’Andrea Cort, les éditions Albin Michel Imaginaire ont à nouveau opté pour un format où la pièce de résistance du roman est accompagnée de textes plus courts, achevant ainsi la publication en français de tous les écrits d’Adam-Troy Castro consacrés à la garce psychorigide et cabossée qu’on a découverte dans
Si l’on mesure l’habileté d’un romancier à créer un personnage récurrent attachant, Adam-Troy Castro est un romancier tout ce qu’il y a de plus habile. Difficile de ne pas avoir envie, après lecture d’
« Ainsi commença le voyage du petit Malou et du vieux Foladj. Aventure qui ne bouleversa d’autres destins que les leurs, n’entraîna aucune guerre ou révolution, ne fut même pas exemple de sagesse ou de piété, pas plus que source d’embarras ou d’indignation. Aventure qui ne concerna que ces deux-là, fut pour eux d’un prix élevé, leur apporta une grâce qu’on ne trouve dans la plupart des âmes qu’en miettes et en souillures. » Lorsqu’on lit ces lignes dès le premier chapitre, on sait déjà que nous seront épargnées les guerres, les intrigues politiques, la violence. Pourquoi ces dernières seraient-elles des ingrédients obligés de la fantasy, après tout ? Ouvrir Je suis le rêve des autres, c’est se plonger en moins de deux cents pages dans le voyage initiatique de Malou et Foladj. C’est se poser dans un univers où par petites touches Christian Chavassieux convoque des animaux étranges, comme ce lanquedin qui porte nos héros au début de leur périple. Les êtres humains ont eu de mystérieux prédécesseurs, les Almastys, lorsque le continent unique, la Pangée, ne s’était pas encore formé. Violence pourtant : les frères humains — car ici, les oiseaux sont les frères de l’air, les poissons, les frères de l’eau, les créatures terrestres, les frères de terre — les ont massacrés. Mais c’était il y a tellement longtemps… La fraternité semble l’avoir emporté, effectivement. Et puis, à côté des caravanes qui cheminent, les « entrains » (on reconnaît des trains) filent à toute vitesse, les bateaux à voile côtoient les vapeurs sur le fleuve. Un télescopage qui n’est pas sans rappeler celui à l’œuvre dans le Cycle des contrées de Jacques Abeille. D’ailleurs, le style de Christian Chavassieux, onirique, parfois chamanique, en demi-teinte maligne, accentue cette impression — même si les scènes érotiques chères à Abeille sont absentes ici !