Littératures de l’imaginaire

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samedi 6 août 2022

Hors sol

Paru en 2018, ce livre associe la science-fiction au refus de la narration classique, y glissant de surcroît de vrais morceaux de poésie. Car l’auteur ne pratique pas seulement une écriture poétique ; il inclut de véritables poèmes. Je dirais même plus, « Un jardin suspendu », l’un des nombreux textes aux formes variées qui composent le volume, ne déparerait pas en tant que recueil dans une collection de poésie. Pierre Alferi, après tout, est aussi poète. Tiens, comme Christian Chavassieux, dont Je suis les rêve des autres vient de faire l’objet d’un article ici même.

C’est au moyen de billets de blogs, séances de chats, poèmes donc, articles de journaux, pubs, etc., qu’Alferi construit l’évocation de la vie post-Ravissement d’une poignée de personnes perchées à 13 kilomètres d’altitude dans des nacelles. Le fameux Ravissement, c’est l’envol en 2063 de ces 0,01 % de privilégiés fuyant la Terre surchauffée et ravagée par les épidémies, sélectionnés auparavant selon des critères complexes incluant leur langue maternelle… avec les usuelles magouilles qui résultent de ce genre d’exercice. Pas de chance : alors que leur destination était Mars, une panne a forcé le vaisseau amiral à déployer les nacelles de secours dans l’atmosphère terrestre, et les heureux colons se sont vu proposer une vie en l’air dans la Corolle. Celle-ci est surplombée à 30 kilomètres d’altitude par le Calice, sorte d’usine satellitaire où sont produits les articles nécessaires à l’alimentation ou aux loisirs des Corollaires. Le vaisseau amiral, lui, est bloqué en orbite géostationnaire.

Les textes qui composent le roman bénéficient d’une variété importante et permettent de lever le voile sur les conditions d’existence de ces personnes coincées en altitude dans une vie de patachon : le travail est remplacé par des hobbys communs à chaque nacelle ; l’alimentation, par un bain dans la jacuzzine pleine de sojalent, un aliment idéal qui pénètre par imprégnation cutanée. Une vie loin d’être idyllique cependant, et suspendue à une très hypothétique Synthèse, celle d’un nouveau carburant pour enfin partir vers Mars. Toute recherche scientifique est donc réorientée vers ce but unique. C’est l’épistémonopause, avec des implications pas forcément enviables : « La chirurgie proprement dite est bannie pour cause d’épistémonopause. D’abord, on hypnotise. On perce à la pointe d’un canif chauffé à blanc l’abcès pour que s’épanche le pus. On opère au cutter, on extrait avec des tenailles. On accouche aux forceps ou par césarienne. On visse les os brisés. On ampute à la scie les membres gangrenés ; les doigts pourris, à la hachette. On cautérise au chalumeau et on suture à l’agrafeuse. On fixe des attelles d’acier. On panse avec du chatterton et des chiffons. » Ça ne fait pas envie, mais la Terre en dessous est devenue inhabitable, paraît-il… alors plane le doute, jamais dissipé, quant à la réalité du projet de départ vers Mars.

Tant l’ironie que l’humour (en particulier les très amusantes brèves du journal officiel de la Corolle) sont présents tout au long du livre. La véritable poésie aussi : de la sagesse orientale à la poésie narrative ou contemplative navaho (la sélection des Corollaires a bizarrement choisi des locuteurs de cette langue pour une raison savoureuse que je ne révélerai pas ici), ces textes sont une respiration intelligente entre parties en prose et, on l’a vu, tout à fait dignes de figurer dans des revues ou anthologies. L’intérêt majeur du livre est donc la variété des fragments qui le composent, donnant à lire une constellation de tranches de vie dans des styles très contrastés. À travers celles-ci, Pierre Alferi nous embarque à des kilomètres dans le ciel, et c’est un plaisir de lecture immodéré. En effet, la narration éclatée convient parfaitement au genre auquel il se coltine — pensons aux excellents Employés d’Olga Ravn sortis en français il y a peu —, et l’auteur fait preuve d’une belle maîtrise des différents formats qu’il inclut. Vous aimez la science-fiction, la poésie et les textes qui ne se forcent pas à respecter la narration classique biberonnée au creative writing et pétrie d’efficacité ? Alors, comme moi, vous vous régalerez.

Pierre Alferi, Hors sol, éditions POL, ISBN  978-2-8180-4493-3.
À noter d’ailleurs qu’une préquelle inédite, disponible en ligne gratuitement, vient de paraître dans le dernier numéro de Manière de voir, édité par Le Monde diplomatique.

mercredi 3 août 2022

Je suis le rêve des autres

« Ainsi commença le voyage du petit Malou et du vieux Foladj. Aventure qui ne bouleversa d’autres destins que les leurs, n’entraîna aucune guerre ou révolution, ne fut même pas exemple de sagesse ou de piété, pas plus que source d’embarras ou d’indignation. Aventure qui ne concerna que ces deux-là, fut pour eux d’un prix élevé, leur apporta une grâce qu’on ne trouve dans la plupart des âmes qu’en miettes et en souillures. » Lorsqu’on lit ces lignes dès le premier chapitre, on sait déjà que nous serons épargnées les guerres, les intrigues politiques, la violence. Pourquoi ces dernières seraient-elles des ingrédients obligés de la fantasy, après tout ? Ouvrir Je suis le rêve des autres, c’est se plonger en moins de deux cents pages dans le voyage initiatique de Malou et Foladj. C’est se poser dans un univers où par petites touches Christian Chavassieux convoque des animaux étranges, comme ce lanquedin qui porte nos héros au début de leur périple. Les êtres humains ont eu de mystérieux prédécesseurs, les Almastys, lorsque le continent unique, la Pangée, ne s’était pas encore formé. Violence pourtant : les frères humains — car ici, les oiseaux sont les frères de l’air, les poissons, les frères de l’eau, les créatures terrestres, les frères de terre — les ont massacrés. Mais c’était il y a tellement longtemps… La fraternité semble l’avoir emporté, effectivement. Et puis, à côté des caravanes qui cheminent, les « entrains » (on reconnaît des trains) filent à toute vitesse, les bateaux à voile côtoient les vapeurs sur le fleuve. Un télescopage qui n’est pas sans rappeler celui à l’œuvre dans le Cycle des contrées de Jacques Abeille. D’ailleurs, le style de Christian Chavassieux, onirique, parfois chamanique, en demi-teinte maligne, accentue cette impression — même si les scènes érotiques chères à Abeille sont absentes ici !

Si je m’attarde sur l’univers construit avant de dévoiler le début de l’intrigue, c’est à dessein : Je suis le rêve des autres vaut évidemment par son histoire, mais il donne le sentiment d’être bien plus vaste qu’elle, en imbriquant les petites pièces d’information au cours du récit. Celles et ceux qui ont lu du même auteur Les Nefs de Pangée (ce n’est pas mon cas) s’y retrouveront peut-être plus vite, mais tout porte à croire que ce n’est pas nécessaire. Alors, enfin, de quoi parle le livre ? Le jeune Malou, sept ans, fait un rêve que le conseil de Paleval, son village isolé, identifie comme typique d’un réliant, « une personne qui reçoit les doléances humaines et les relaye auprès des esprits des éléments et, réciproquement, est capable d’invoquer les esprits des éléments par le moyen de rêves qu’elle sait provoquer à volonté, pour demander conseil ». L’événement est d’autant plus important que Malou serait le premier de son village, alors que les localités alentour en ont toutes déjà produit un. Le garçonnet est donc envoyé à Beniata, à la source du fleuve des fleuves, où le conseil des conseils pourra confirmer ou infirmer son statut. L’accompagnera Foladj, dans un périple où la navigation fluviale succédera à la marche en caravane. Chaque soir, le vieillard au passé trouble, mais désormais rangé, demande à son « petit maître » ce qu’il a appris. Malou montre une maturité singulière pour son âge, et il s’agit de consigner ses pensées pour les exposer aux sages réliants qui examineront son cas.

Je suis le rêve des autres, de façon linéaire, décrit ce voyage où les péripéties et les retournements de situation sont absents, où la douceur prévaut, hormis quelques escarmouches pas bien graves. On l’a vu, le livre distille ce faisant des informations sur l’histoire de la Pangée et de ses habitants ; il dépeint aussi les rêves perdus ou les regrets du vieux Foladj, ainsi que les enthousiasmes d’avenir du jeune Malou. Le rythme du récit se fait balancement de la cabine à dos de lanquedin, subtil roulis du voilier sur le fleuve des fleuves. On se trouve quasi hypnotisé, emporté par la précision et la fluidité de l’écriture. Est-il si important que Malou se révèle un véritable réliant ? Après tout, la question n’est pas là. C’est le voyage qui compte. Et puis devenir ce que l’on souhaite devenir. Pour ça, point besoin d’aventures rocambolesques ou de dangers terribles surmontés. En forme de morale, on peut même lire à un moment : « La routine n’est peut-être pas la sorte de défaite que l’on croit… Peut-être est-elle le meilleur et le plus simple moyen de nous construire, en profondeur et solidement. » Une véritable parenthèse enchantée que ce livre.

Christian Chavassieux, Je suis le rêve des autres, label Mu, éditions Mnémos, ISBN 978-2-35408-935-5

vendredi 22 juillet 2022

L’Homme-canon

Les Lois de 2057 ont consacré la « psychologie positive » et instauré un « remboursement de la dette sanitaire » consécutif aux pandémies de covid de 2019 et 2052. Un couvre-feu planétaire permanent sévit à dix-neuf heures. Livres, films ou pièces de théâtre ont disparu : ces éhontés « supports fictionnels » ont été remplacés par d’incessants directs télévisés auxquels la population est priée d’assister à longueur de journée, puis d’en discuter la pertinence et l’utilité incontestable. On peut voir ainsi des accouchements en direct, des interventions de la milice, la désincarcération de personnes accidentées, des pêcheurs de l’extrême… Dans le futur ahurissant de L’Homme-canon, « on fabrique aussi du camembert AOC en Mongolie orientale, et le groupe LVMH a acheté des terrains sur la Lune pour y faire pousser des vignes sous serre ». Bref, exit la « rumination introspective » liée au passé, place à l’avenir radieux et au bonheur décrété par l’empathie télévisuelle, « un acte citoyen à part entière ».

C’est dans cette société dystopique qu’arrive à la gare de Sainte-Blandine-sur-Fleury, en 2069, un homme qui entend réceptionner un canon de cirque. Son associé Kolya devait l’acheminer depuis la Biélorussie. Seulement, explique l’employé de la SNCF, le numéro du train de fret n’existe pas et la petite gare n’accueille de toute façon que des passagers. Voilà donc le rêve de devenir homme-canon du protagoniste sérieusement compromis. S’ensuit alors une errance dans le village, puisque notre homme s’entête à attendre ce matériel qui n’arrivera jamais. Ses interactions avec les villageois, commerçants, édiles ou miliciens (lesquels suspectent à bon droit une embrouille), lui vaudront encouragements ou réprimandes, selon le degré de servitude intellectuelle de ses interlocuteurs.

L’immense attrait du livre de Christophe Carpentier est sa forme originale pour un récit d’anticipation : il est en effet rédigé de façon théâtrale, avec didascalies, permettant la plongée dans l’univers des personnages à travers leurs propres mots. L’efficacité y est indéniablement au rendez-vous — si l’on excepte un épisode un peu long de direct télévisé visiblement destiné à expliquer les fameuses Lois de 2057, qui apparaît comme trop didactique, le reste des informations passant très bien au fur et à mesure des évocations par les dialogues. Une construction habile en actes qui réserve un rebondissement intelligent, le mélange d’anticipation et de théâtre de l’absurde (à la limite parfois du théâtre documentaire), un humour pince-sans-rire bien présent, tout concourt à la fluidité de l’expérience de lecture.

D’autant que s’y ajoute une réflexion pertinente sur l’utilité de la fiction, amorcée par cette ambition du protagoniste de proposer un spectacle vivant dans une société morte (ou presque). En effet, dans ce monde de 2069 où conserver une vidéo sur un téléphone en dehors d’une nécessité professionnelle est devenu un délit, on sent bien que les directs télévisés visionnés en permanence n’ont pas totalement éteint les désirs. Comment alors cette société cauchemardesque a-t-elle pu advenir ? En parallèle aux tribulations de son homme-canon (ou pas…), Christophe Carpentier explique : « la trahison est venue de la littérature blanche elle-même […]. En se vautrant dès le début des années 2000 dans le docu autobiographique, en ramenant l’écriture à un petit quant-à-soi factuel, narcissique et nombriliste, la littérature générale a renoncé aux ambitions stylistiques et inventives qui ne peuvent se déployer que dans la sphère de l’Inventé, et a préparé toute une génération de citoyens à foncer tête baissée vers la surconsommation de Directs prônée par la Loi sur la Psychologie Positive. » (J’ai laissé les capitales qui semblent abusives à mes yeux de correcteur, mais qui ont peut-être pour fonction, justement, d’énerver par leur emphase.) Les littératures de l’imaginaire, en déclin avant 2057, n’ont pas pu inverser la tendance. Et si la fiction « peut aussi servir de système d’alerte face à un avenir diabolique qui avance ses pions en nous sifflotant à l’oreille une mielleuse comptine pour enfants », on lit L’Homme-canon comme un avertissement qui sait en outre nous divertir avec brio.

Christophe Carpentier, L’Homme-canon, Au diable vauvert (extrait sous ce lien), ISBN 979-10-307-0502-7

jeudi 7 juillet 2022

Unlocking the Air

D’habitude, je lis Ursula K. Le Guin en anglais. Mais l’occasion était trop bonne, pour ce recueil que je n’avais pas encore, de bénéficier d’une promotion numérique attractive des éditions ActuSF (désolé, elle est terminée au moment où j’écris). C’est donc en français que j’ai parcouru les dix-huit nouvelles qui composent l’ouvrage. Avec une petite impression étrange de ne pas toujours percevoir la fluidité et la clarté de l’autrice dans sa langue d’écriture ; mais je ne saurais dire si cela est dû aux traductions d’Erwan Devos et Hermine Hémon, puisque je n’ai pas consulté la version originale. Il est vrai aussi que les textes de ce recueil sont particulièrement exigeants, par leur style parfois, mais surtout par leur construction.

« Quatre heures et demie », par exemple, qui ouvre le livre, présente huit scènes familiales décortiquées avec soin. Elles se déroulent à la même heure, mais si leurs personnages ont les mêmes prénoms, les rapports entre ceux-ci se trouvent chamboulés : au départ, on est un peu perdu, et puis on comprend que la dissection des relations humaines, si présente dans l’écriture de Le Guin, est ici à son apogée, car la manière courte — quoique cette nouvelle soit la plus longue — y apporte une sorte d’épure, de passage à l’essentiel. C’est très habile… et pas vraiment science-fictif, sauf à y voir des univers parallèles où les personnages auraient évolué différemment. D’ailleurs, la plupart des histoires de ce recueil pourraient relever du réalisme. Mais quel réalisme, et quel style, sans conteste ! Peut-être la meilleure nouvelle du lot est-elle « Tenir ses positions », un petit bijou décrivant une scène de rendez-vous en centre d’IVG du point de vue de la principale intéressée et de sa fille, mais aussi de personnes qui militent contre l’avortement. Ici, c’est toute une histoire tragique qui est esquissée par son épilogue, avec une finesse d’écriture qui amène l’émotion de façon naturelle, sans forcer. À un moment où les États-Unis reviennent sur ce droit qu’on croyait acquis, la nouvelle devrait être lue et relue.

Certains textes, bien entendu, se voient doter d’une touche de fantastique. En témoigne « Ether, ou » (en anglais « Ether, OR », qui la place dans l’Oregon) : on y contemple une galerie de personnages aux vies minuscules — oui, elle m’a fait penser à Pierre Michon — dans une bourgade perdue qui a la particularité de bouger au gré des fluctuations urbanistes et des pressions de la vie moderne. Se dégage d’ailleurs du recueil un thème récurrent, mais pas exclusif, celui d’une chronique douce-amère de la vie dans des États-Unis moyens, pour une classe moins qu’aisée qui subit la grandeur supposée du pays plutôt qu’elle n’en bénéficie. D’un autre côté, on retourne en Orsinia, cette nation imaginaire d’Europe centrale explorée par l’autrice dans son roman Malafrena notamment, avec « La Clef des airs ». La révolution y couve ! Et puis on navigue aussi dans un monde de fantasy pure avec « Anciens », récit d’apprentissage où les humains et les arbres ont plus que des affinités, tandis qu’on revisite La Belle au bois dormant avec « Le Braconnier », contre-fable où le héros grappille sa part du gâteau avant que le château soit réveillé par le prince charmant.

En somme, outre le thème des États-Unis, Unlocking the Air entend également s’emparer de celui des petites choses qui font que la vie vaut d’être vécue par les « petites gens », ceux et celles qui ne sont pas les têtes d’affiche. Les relations humaines y priment, comme souvent chez l’autrice. L’altérité y est une chance et pas une menace, la solidarité, un atout et pas une faiblesse. Et cela avec une diversité de ton et de situations qui font que le plaisir de lecture est toujours renouvelé, pour peu qu’on se concentre, puisque Ursula K. Le Guin va à l’essentiel en quelques pages en général, et s’aventure dans des propositions narratives quelquefois complexes. Souvent en poète, un qualificatif qui n’est pas galvaudé pour elle. Le livre méritait largement son statut de finaliste du prix Pulitzer en 1997.

Ursula K. Le Guin, Unlocking the Air, traductions d’Erwan Devos et Hermine Hémon, éditions ActuSF, ISBN 978-2-37686-367-0

vendredi 1 juillet 2022

Émissaires des morts

Ce roboratif volume (plus de 700 pages) a été la première incursion en français dans les écrits d’Adam-Troy Castro consacrés à une héroïne particulièrement attachante, Andrea Cort. Composé de quatre longues nouvelles (ou novellas) et du roman éponyme, le projet éditorial permet une entrée fournie dans un monde où les êtres humains, regroupés dans la Confédération homsap, ont essaimé dans l’espace et rencontré d’autres espèces sentientes (dans la mesure où la traduction utilise ce mot, il sera repris ici), établissant au passage des protocoles communs de premier contact et une jurisprudence pointilleuse sur les crimes perpétrés entre espèces. Andrea Cort travaille comme juriste pour le procureur général du Corps diplomatique homsap ; elle a pour mission d’assurer que le traitement des humains liés à des exactions (qu’ils soient victimes ou criminels) sur d’autres mondes est équitable et dans l’intérêt de toutes les parties.

Les quatre premiers textes la montrent à l’œuvre dans différents contextes planétaires. Envoyée chez les Zinns, dont la population frôle la limite de l’extinction et qui ne peuvent concevoir une quelconque forme de violence, elle doit valider leur demande de donner asile à un criminel humain en échange d’une technologie avancée de propulsion spatiale. Sur Caithiriin, elle reçoit pour mission de superviser l’exécution d’un autre criminel humain, pour s’apercevoir que les Caiths condamnés, eux, bénéficient d’un choix alternatif à la traditionnelle mise à mort longue et terrifiante. On la voit également mener un interrogatoire sur La Nouvelle-Londres, le monde-cylindre sur lequel elle est basée, afin de confondre un agresseur parmi deux suspects. Et puis, dans la dernière courte enquête, c’est au principe même du premier contact qu’elle se heurte : un employé du Corps diplomatique a torturé et tué des Catarkhiens, considérés comme sentients, mais qui semblent ignorer toutes les interactions avec les différentes espèces qui se sont posées sur leur monde. Un tribunal catarkhien, dès lors, est-il possible, et comment juger le meurtrier ?

On le voit, la science-fiction d’Adam-Troy Castro dans cette série est influencée tant par les aspects juridiques que par la notion de différence entre espèces qui engendre, au mieux, l’incompréhension. Non pas que ces histoires ne comportent pas d’action (ou de psychologie — nous allons y revenir), mais elles dégagent comme un goût de film de prétoire ma foi pas désagréable. Le style renforce cette impression, utilisant des techniques de narration très cinématographiques (courtes scènes, retours en arrière, explications a posteriori sur des images déjà vues…), jusqu’à une plaidoirie en bonne et due forme. Un style d’abord efficace et sobre, servi par une traduction fluide : on ne lit pas les aventures d’Andrea Cort pour admirer la virtuosité ou l’invention langagière de son auteur. Mais on se laisse emporter, surtout grâce à la psychologie développée de l’héroïne.

Parce que, il faut bien le dire, Andrea Cort est fascinante. En premier lieu, c’est une meurtrière… et ce depuis l’âge de huit ans déjà, dans un épisode évoqué plusieurs fois et expliqué par petites touches au fil des nouvelles. C’est grâce à ce traumatisme suivi d’une incarcération que le Corps diplomatique la tient et utilise son intelligence vive pour résoudre des problèmes nécessairement compliqués entre espèces sentientes — au cours de ses enquêtes, elle parvient à mettre au jour des aspects soigneusement dissimulés ou auxquels personne n’a encore pensé. La juriste, d’autre part, n’a pas une haute opinion d’elle-même, se considérant comme un monstre, à l’image des criminels qu’elle rencontre. Elle fait aussi preuve d’un cynisme à toute épreuve, comme lorsqu’elle souhaite à une collaboratrice locale la « bienvenue au sein de l’immense farce connue sous le nom de diplomatie interespèces ». Bref, une antihéroïne qu’on adore détester et admirer à la fois, qui mérite le qualificatif de garce utilisé de façon récurrente pour désigner la nature de ses relations avec ses collègues tout en éprouvant pour certaines personnes une « profonde empathie ». Et qui, selon plusieurs rapports concordants, montre une intégrité inébranlable. Les contradictions du personnage instillent ce qu’il faut de tension aux récits, dont certains peuvent paraître prévisibles, pour que le plaisir de lecture soit là et bien là.

Outre cet apport psychologique intéressant concernant la protagoniste, Adam-Troy Castro sait aussi distiller peu à peu les indications sur le monde futur qu’il décrit. On pourrait essayer de dater celui-ci et de le soumettre à une fine analyse de cohérence ; pour ma part, j’ai apprécié le fait que ces informations soient en marge mais bien présentes. On apprend au détour de quelques phrases qu’on peut changer son apparence à l’envi, en particulier. Raison de plus pour Andrea Cort d’arborer une éternelle coupe de cheveux au carré avec juste une longue mèche et de porter en permanence un strict ensemble noir. Quant aux descriptions liées à l’exobiologie, elles sont suffisamment détaillées pour susciter la curiosité sans pour autant devenir fastidieuses. Tout est question de dosage, et l’auteur maîtrise les poids et les mesures sur cet aspect. « Comme la plupart du temps, avec les extraterrestres, toute ressemblance avec un [geste] équivalent humain relevait au mieux de la coïncidence » : pourtant, c’est de nous et de notre époque que parle Castro, en remuant dans le chaudron science-fictif les bas instincts de notre espèce, vus à travers les yeux (ou équivalents !) d’autres sentients et d’une juriste plutôt asociale. Comment pourrait-il en être autrement, quand la langue commune qu’utilisent les diverses ambassades se nomme le « mercantile » ?

Dans le roman proposé en plat de résistance, Andrea Cort est envoyée sur Un Un Un, un monde-cylindre de dimensions gigantesques à des années-lumière de toute vie. Les IAs-source, dont on ne connaît pas l’ancrage physique et qui se matérialisent parfois sur des écrans flottants à des fins de diplomatie, y ont créé leur propre espèce sentiente, violant a priori les principes interespèces qui bannissent l’esclavage. La délégation humaine, seule à avoir obtenu un droit d’observation sur cette colonie très particulière, s’est vu amputer de deux personnes tuées dans des conditions suspectes. L’enquête ne sera pas de tout repos pour notre héroïne : atteinte de vertige, elle devra évoluer en permanence dans les « hauteurs » d’Un Un Un (la notion de haut et de bas est relative dans un monde-cylindre), seul endroit vivable. En « bas », un océan acide bouillonnant. Sa hiérarchie lui a de plus donné des instructions claires : elle doit à tout prix innocenter les puissantes IAs-source, officiellement bienfaitrices des autres espèces. De là à accuser leur création, les Brachiens, sorte de paresseux intelligents qui voient les humains comme des morts (d’où le titre), il n’y a qu’un pas que Cort, obstinée, se refusera de franchir aussi facilement.

Si l’on a lu les quatre nouvelles qui précèdent, présentées dans l’ordre chronologique pour l’héroïne, on trouvera un certain nombre de redites dans le roman. L’intérêt de parcourir ces textes avant est tout de même réel, puisqu’il permet d’y arriver avec un bagage lié à la psychologie d’Andrea Cort. Ainsi, on connaîtra déjà l’épiphanie qui lui a fait découvrir le concept de « démons invisibles », à l’œuvre dans le fameux épisode meurtrier de son enfance sur la planète Bocai. D’une manière générale, Adam-Troy Castro semble plus à l’aise avec les formes courtes, certaines descriptions ou conversations se prolongeant ici un peu trop ou faisant preuve d’un didactisme appuyé — sensation très présente notamment lorsque les fils de l’intrigue se dénouent. On a parfois l’impression que l’auteur a envie de démontrer qu’il est un créateur d’univers et dans le même temps maîtrise les codes du whodunit. Que ledit univers soit inspiré en partie d’autres déjà publiés peut constituer une querelle de spécialistes de la science-fiction, mais le monde-cylindre d’Un Un Un se tient de façon correcte, même si les explications ne foisonnent pas. La virtuosité d’écriture cinématographique susmentionnée est à son comble dans deux belles (enfin, belles…) scènes : la dislocation du hamac d’Andrea Cort et ses acrobaties périlleuses pour échapper à la chute mortelle, ainsi que le retour en arrière très réaliste sur le meurtre qui la hante depuis l’enfance. Mais on ne peut s’empêcher non plus de trouver les IAs-source bien cachottières pour des entités quasi toutes-puissantes, ne révélant des informations essentielles à la juriste qu’après maintes péripéties, en avançant des arguments politiques alambiqués et pas vraiment convaincants. Un moyen, encore une fois, de tirer le récit en longueur ?

On le voit, le roman manque un peu du punch des nouvelles. Comme celles-ci, cependant, il bénéficie de l’intérêt que suscite le personnage d’Andrea Cort, sur le chemin de l’acceptation de son passé. C’est au fond moins la résolution de l’enquête qui importe que ce qu’elle apporte de réponses dans la quête personnelle de l’héroïne, posant des fondations intelligentes pour les volumes à venir (le deuxième a déjà paru, le troisième arrive). Ajoutons que les réflexions sur les notions de libre arbitre ou d’esclavagisme permettent de dépasser le cadre d’une enquête policière façon space opera de pur divertissement. À la fin, la balance entre fascination et détestation de cette juriste à la volonté de fer, parvenue à s’affranchir d’une partie de sa misanthropie, penche clairement en faveur de la fascination. L’univers n’est pas figé, après tout.

Adam-Troy Castro, Émissaires des morts, traduction de Benoît Domis, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226443700
Cette note de lecture a été réalisée après un service de presse d’Albin Michel Imaginaire, que je remercie.


Dans la blogosphère des littératures de l’imaginaire, les autres critiques sont souvent mentionnées par des liens. Peut-être viendrai-je à cette pratique, mais, pour l’instant, je voudrais seulement mentionner celle d’Apophis pour approfondir les similitudes d’univers ; on y trouve cependant à la fin, dans la rubrique « Pour aller plus loin », des liens vers d’autres sites qui ont évoqué le livre.