
Candidate à l’entrée dans la Mosaïque — un conglomérat de civilisations extraterrestres qui regroupe des millions d’espèces —, la Terre se voit soumise à un test : la ville de Rungholt sera isolée du reste de la planète pour vingt ans, tandis que des portails seront mis en place afin que des aliens puissent venir s’installer sur notre planète ou la visiter. Une cohabitation harmonieuse sera synonyme d’intégration pour l’humanité ; c’est dire si le test revêt une importance capitale, étant donné les avances technologiques quasi inimaginables que la Mosaïque peut offrir. Mais des aliens risquent de mourir sur Terre, tout comme des humains pourraient pâtir des interactions avec leurs visiteurs. L’institut médico-légal de Rungholt a la lourde tâche de faire parler les corps d’ici et d’ailleurs pour élucider les circonstances des décès qui éveillent des soupçons, et la Dre Ingrid Belloc est choisie pour en assurer la direction. Car dans ce microcosme mélangé, « sur un monde des frontières tel que le nôtre, la violence pourrait s’exprimer sans retenue ». Le Test de Rungholt présente cinq cas de morts suspectes comme autant de nouvelles dans ce nouvel univers de Laurent Genefort.
On voit déjà dans le résumé ci-dessus un parallèle important, celui qui relie dissection physique des cadavres aliens par les humains et dissection sociétale par la Mosaïque des mœurs terriennes. Si Belloc, flanquée de l’inspecteur Mendoza, semble avoir une certaine latitude dans son travail, la réalité est qu’elle est contrainte par les règles de la Mosaïque en matière de délais et de procédure. Il y a bien ici un rapport de force en défaveur de la Terre, dans la position de demandeuse. Rapport que le contrôleur alien D’jee’r contribue à rendre moins rigoureux par sa souplesse personnelle, mais qui existe néanmoins. S’ajoute à cela la pression de la mairie, évidemment anxieuse de voir le test réussir. Et l’isolement volontaire des protagonistes, puisque Rungholt ne peut plus du tout communiquer avec le reste de la Terre — on imagine que les aliens aident à la gestion des déchets, des énergies, etc., mais cet aspect n’est pas évoqué dans le roman. Toutes ces tensions contribuent à rendre les intrigues dynamiques, tandis que l’écriture de Laurent Genefort, toujours précise et dont les descriptions sont savamment dosées, assure la fluidité de la lecture.
Il y a, indéniablement aussi, le plaisir de la découverte : l’auteur, dont on connaît l’inventivité en matière d’espèces non humaines, s’en donne à cœur joie dans les présentations de formes de vie complexes et singulières. Il offre aussi des scènes de dissection fascinantes, il est vrai aidées par la technologie alien dont l’institut médico-légal bénéficie. Peut-être que cet intérêt pour la dissection prend sa source, entre autres, dans l’excellente nouvelle « Ethfrag », que Laurent Genefort avait écrite dans le cadre de son cycle d’Omale et où un savant expérimentait sur une race alien. L’auteur en tout cas a voulu être le plus rigoureux possible et a fait appel à Antoine Tracqui, médecin légiste et romancier de SF, pour une relecture médico-légale — notons aussi que Fabrice Chemla a été sollicité pour une relecture biochimique.
Le livre est-il de la pure SF policière ? Pas vraiment. Les enquêtes sont en fin de compte assez vite bouclées, avec au cœur de celles-ci avant tout la présentation d’une altérité physique ou culturelle. Et puis surtout un sentiment doux-amer à la résolution : Belloc comprend souvent ce qui s’est passé, mais lui manquent toujours des tenants et des aboutissants. On sent que certains ressorts aliens restent inaccessibles, voire volontairement cachés par la Mosaïque. Le fonctionnement psychologique des visiteurs demeure en grande partie un mystère, alors que leur biologie est étalée au grand jour. Belloc se dit à ce propos que « l’important n’[est] pas la vérité en soi »… Est-ce parce que celle-ci est inatteignable de toute façon ? Ce test de Rungholt apparaît parfois comme un sacré jeu de dupes.
La proximité avec d’autres formes de vie stimule cependant l’héroïne et alimente ses fantasmes : « Ce n’était plus Kristof qui la caressait, mais une nappe d’appendices soyeux pareille à une bruine tiède. » Le personnage de la légiste est celui d’une femme au caractère bien trempé, dont les doutes sont aussi les nôtres à la lecture : « On ne mérite pas d’entrer dans la Mosaïque, avec nos filles décérébrées, nos meurtriers et nos plombiers qui ne viennent jamais. » Entrera, entrera pas ? Ça, les tomes suivants — puisque tomes suivants il y aura — nous le diront, on l’espère. Si l’on se fie au nom de Rungholt, celui d’une cité allemande submergée au xive siècle, difficile d’être optimiste. Tiens, d’ailleurs, l’importance des noms chez l’auteur serait un sujet à développer ; mais ne soyons pas trop long et citons un seul autre exemple : l’une des assistantes d’Ingrid Belloc s’appelle… Donna Haraway. L’utilisation du nom de l’autrice cyberféministe du Manifeste cyborg est-elle un indice supplémentaire ? Quoi qu’il en soit, on trouve beaucoup de richesse dans ce volume de trois cents pages, dont on attend la suite avec délectation anticipée.
Laurent Genefort, Le Test de Rungholt, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226506481

C’est sous la forme d’un recueil de nouvelles que Laurent Genefort
[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois, cet article en particulier étant destiné à être lié à un prochain sur ce site qui sera consacré à La Croisière bleue, la nouvelle incursion de Laurent Genefort dans les temps ultramodernes. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]