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lundi 26 janvier 2026

Le Test de Rungholt

Candidate à l’entrée dans la Mosaïque — un conglomérat de civilisations extraterrestres qui regroupe des millions d’espèces —, la Terre se voit soumise à un test : la ville de Rungholt sera isolée du reste de la planète pour vingt ans, tandis que des portails seront mis en place afin que des aliens puissent venir s’installer sur notre planète ou la visiter. Une cohabitation harmonieuse sera synonyme d’intégration pour l’humanité ; c’est dire si le test revêt une importance capitale, étant donné les avances technologiques quasi inimaginables que la Mosaïque peut offrir. Mais des aliens risquent de mourir sur Terre, tout comme des humains pourraient pâtir des interactions avec leurs visiteurs. L’institut médico-légal de Rungholt a la lourde tâche de faire parler les corps d’ici et d’ailleurs pour élucider les circonstances des décès qui éveillent des soupçons, et la Dre Ingrid Belloc est choisie pour en assurer la direction. Car dans ce microcosme mélangé, « sur un monde des frontières tel que le nôtre, la violence pourrait s’exprimer sans retenue ». Le Test de Rungholt présente cinq cas de morts suspectes comme autant de nouvelles dans ce nouvel univers de Laurent Genefort.

On voit déjà dans le résumé ci-dessus un parallèle important, celui qui relie dissection physique des cadavres aliens par les humains et dissection sociétale par la Mosaïque des mœurs terriennes. Si Belloc, flanquée de l’inspecteur Mendoza, semble avoir une certaine latitude dans son travail, la réalité est qu’elle est contrainte par les règles de la Mosaïque en matière de délais et de procédure. Il y a bien ici un rapport de force en défaveur de la Terre, dans la position de demandeuse. Rapport que le contrôleur alien D’jee’r contribue à rendre moins rigoureux par sa souplesse personnelle, mais qui existe néanmoins. S’ajoute à cela la pression de la mairie, évidemment anxieuse de voir le test réussir. Et l’isolement volontaire des protagonistes, puisque Rungholt ne peut plus du tout communiquer avec le reste de la Terre — on imagine que les aliens aident à la gestion des déchets, des énergies, etc., mais cet aspect n’est pas évoqué dans le roman. Toutes ces tensions contribuent à rendre les intrigues dynamiques, tandis que l’écriture de Laurent Genefort, toujours précise et dont les descriptions sont savamment dosées, assure la fluidité de la lecture.

Il y a, indéniablement aussi, le plaisir de la découverte : l’auteur, dont on connaît l’inventivité en matière d’espèces non humaines, s’en donne à cœur joie dans les présentations de formes de vie complexes et singulières. Il offre aussi des scènes de dissection fascinantes, il est vrai aidées par la technologie alien dont l’institut médico-légal bénéficie. Peut-être que cet intérêt pour la dissection prend sa source, entre autres, dans l’excellente nouvelle « Ethfrag », que Laurent Genefort avait écrite dans le cadre de son cycle d’Omale et où un savant expérimentait sur une race alien. L’auteur en tout cas a voulu être le plus rigoureux possible et a fait appel à Antoine Tracqui, médecin légiste et romancier de SF, pour une relecture médico-légale — notons aussi que Fabrice Chemla a été sollicité pour une relecture biochimique.

Le livre est-il de la pure SF policière ? Pas vraiment. Les enquêtes sont en fin de compte assez vite bouclées, avec au cœur de celles-ci avant tout la présentation d’une altérité physique ou culturelle. Et puis surtout un sentiment doux-amer à la résolution : Belloc comprend souvent ce qui s’est passé, mais lui manquent toujours des tenants et des aboutissants. On sent que certains ressorts aliens restent inaccessibles, voire volontairement cachés par la Mosaïque. Le fonctionnement psychologique des visiteurs demeure en grande partie un mystère, alors que leur biologie est étalée au grand jour. Belloc se dit à ce propos que « l’important n’[est] pas la vérité en soi »… Est-ce parce que celle-ci est inatteignable de toute façon ? Ce test de Rungholt apparaît parfois comme un sacré jeu de dupes.

La proximité avec d’autres formes de vie stimule cependant l’héroïne et alimente ses fantasmes : « Ce n’était plus Kristof qui la caressait, mais une nappe d’appendices soyeux pareille à une bruine tiède. » Le personnage de la légiste est celui d’une femme au caractère bien trempé, dont les doutes sont aussi les nôtres à la lecture : « On ne mérite pas d’entrer dans la Mosaïque, avec nos filles décérébrées, nos meurtriers et nos plombiers qui ne viennent jamais. » Entrera, entrera pas ? Ça, les tomes suivants — puisque tomes suivants il y aura — nous le diront, on l’espère. Si l’on se fie au nom de Rungholt, celui d’une cité allemande submergée au xive siècle, difficile d’être optimiste. Tiens, d’ailleurs, l’importance des noms chez l’auteur serait un sujet à développer ; mais ne soyons pas trop long et citons un seul autre exemple : l’une des assistantes d’Ingrid Belloc s’appelle… Donna Haraway. L’utilisation du nom de l’autrice cyberféministe du Manifeste cyborg est-elle un indice supplémentaire ? Quoi qu’il en soit, on trouve beaucoup de richesse dans ce volume de trois cents pages, dont on attend la suite avec délectation anticipée.

Laurent Genefort, Le Test de Rungholt, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226506481

mercredi 24 avril 2024

La Croisière bleue

C’est sous la forme d’un recueil de nouvelles que Laurent Genefort retourne aux temps ultramodernes, après un premier roman très réussi. Et le plaisir rétro est toujours là.

D’abord une précision : pour les fans de la cavorite façon Genefort (rappelons que celle-ci est une invention de H. G. Wells), un bon tiers du volume est constitué de deux textes déjà publiés. Tout d’abord la nouvelle tout simplement intitulée « Cavorite », parue dans le numéro 105 de la revue Bifrost. Elle est composée de coupures de journaux « d’époque » (rédigées avec brio) rassemblant des faits divers et des informations liées à ce minerai formidable, dont on extrait le cavorium, lequel permet de s’affranchir de la gravité. Pour celles et ceux qui (comme moi) avaient acheté la revue afin entre autres de lire la nouvelle, un petit ajout figure à la fin, mais l’essentiel demeure inchangé. Ensuite, La Croisière bleue reprend quasi à l’identique (je n’ai repéré en parcourant le texte qu’un paragraphe additionnel) le savoureux Abrégé de cavorologie, paru lui comme teaser gratuit du premier roman, Les Temps ultramodernes. Ce très sérieux traité sur le matériau fictif qui donne naissance à l’industrie des temps ultramodernes est bluffant de précision scientifique factice, d’indications sociétales et artistiques criantes de réalisme inventé, avec des personnalités historiques qui ont un rapport avec la cavorite (les Curie, Jacques Vaché décédé ici d’une overdose de cavorite plutôt que d’opium…). Également illustré, l’opuscule donnait à l’époque très envie de lire le livre, et il aurait été en effet dommage de le manquer pour les lecteurs et lectrices pris dans les rets de l’uchronie de Laurent Genefort.

L’ouvrage s’ouvre sur un article de journal évoquant, dans le style de la nouvelle « Cavorite » précitée, la découverte d’une enfant sauvage dans la salle des machines d’un paquebot volant. D’autres coupures de presse feront office de transitions entre les nouvelles, lesquelles commencent par « Le facteur Pégase ». D’emblée, Laurent Genefort nous démontre sa capacité à s’emparer d’un matériau historique et à le transformer au moyen de sa petite machine uchronique. C’est bien évidemment le facteur Cheval qui se trouve ici cavorifié, dans un bref récit de folie douce et d’amour filial. Grâce à des descriptions précises d’envolées, celui-ci introduit avec souplesse le recueil.

Le plat principal est bien entendu la nouvelle éponyme (dont le titre rappelle la croisière jaune, un raid automobile bien terrestre), où se développe une histoire que l’on croit d’abord policière, mais qui vire rapidement à l’espionnage. L’agent français Gaspard, accompagné de sa coéquipière Fanny, doit enquêter à bord du paquebot volant Agénor sur la mort de Lord Cuninghame. Les deux vont en définitive mettre au jour un complot anarchiste (ou fasciste ? ou communiste ?) qui menace la sécurité du bâtiment. Sur fond de ressentiment de la Prusse, réduite à la pauvreté, face à l’hégémonie de la France, Laurent Genefort, non content de mener son intrigue tambour battant, propose en outre un petit précis de géopolitique qui résonne profondément à notre époque. Agent au service de l’Hexagone, Gaspard n’est pas non plus dupe de ce que le matériau magique apporte à la société : « Voilà le vrai pouvoir de la cavorite […] : nous faire croire que nous sommes davantage que nous ne sommes en réalité. » L’illusion de puissance est d’autant plus prégnante que la suite des nouvelles va s’employer à montrer la fin de ces temps ultramodernes fondés sur un seul matériau (parallèle évident avec le pétrole, on l’aura compris) : « La légèreté qu’il éprouvait alors lui rappelait celle offerte au monde civilisé par la cavorite : aussi séduisante qu’addictive, et comme elle de plus en plus fugace. »

Illusion toujours avec la nouvelle suivante, « Cinquante hectares sur Mars ». Heureux gagnant à une loterie de cette surface à cultiver, Germain s’envole pour la planète rouge avec l’espoir d’y trouver la prospérité. La déception sera grande, mais au moins va-t-il vivre l’aventure : il s’embarque dans des contrées inexplorées pour découvrir la raison pour laquelle les canaux martiens provoquent de plus en plus d’inondations. Et va comprendre que les erloors, ces habitants endémiques de la planète asservis par les humains, n’ont pas forcément toujours été les animaux simplets qu’ils semblent être à présent. La nouvelle reprend le thème du colon et du colonisé déjà développé dans Les Temps ultramodernes, tout en apportant une réflexion — soutenue par un style fluide et un sens de l’émerveillement constant — sur l’illusion, toujours, d’une colonisation productive des astres distants ou proches. « Mais est-il souhaitable de dompter la planète – Mars ou la Terre ? Je ne saurais le dire. Les Martiens y sont parvenus à une époque, mais il semble que rien ne dure toujours. »

« Le Sisyphe cosmique » nous emmène sur Mercure, où, devant la pénurie de cavorite qui s’annonce, Daniel entend bien exploiter, malgré les conditions extrêmes, le précieux cavorium qui abonde sous la surface. Bien entendu, tout ne va pas se passer comme prévu. Dans cette histoire, Laurent Genefort continue ses descriptions inventives et convoque une faune bien particulière faite d’insectes et de champignons : « Ils constituaient la seule espèce animale, dévorant la seule espèce végétale. Pour expliquer ce prodige de l’évolution, les astronomes avaient émis l’hypothèse que Mercure avait orbité plus loin du soleil avant qu’une migration concentrique ne force la vie en surface à se simplifier au maximum, jusqu’à n’autoriser que deux formes de vie macroscopiques. Peut-être que, dans quelques millions d’années, elles finiraient par fusionner en une créature inédite. » Difficile de ne pas voir ici une critique de l’exploitation minière des astéroïdes, industrie en devenir à la mode en ce moment. Même si, comme toujours, le propos politique sous-jacent ne s’invite jamais au premier plan, laissant la place au plaisir de la lecture et de la découverte d’un univers uchronique addictif.

« À la poursuite de l’anticavorium » conclut les nouvelles inédites du recueil. Liant celle-ci aux précédentes au moyen de personnages et de faits communs, l’auteur accélère le mouvement en lançant vers la Terre un astéroïde constitué d’anticavorium. Un matériau qui a la propriété inverse du cavorium : attirer à lui plutôt que repousser. Un vaisseau est dépêché pour étudier le phénomène et sauver la planète bleue. À l’aide d’un déroulement choral, Genefort précipite sa civilisation de la cavorite dans la tourmente, punit de sa plume l’hubris humaine qu’il a décrite auparavant. Dans ce récit rondement mené, même si une lueur d’espoir subsiste, on croit cependant déceler la fin de son incursion dans les temps ultramodernes. Si c’était vrai, ce serait dommage. Mais quoi qu’il en soit, sa SF nostalgique dopée à Wells et Le Rouge est toujours entraînante, maligne et attrayante.

Laurent Genefort, La Croisière bleue, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226489739

vendredi 19 avril 2024

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : Les Temps ultramodernes (mars 2022)

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois, cet article en particulier étant destiné à être lié à un prochain sur ce site qui sera consacré à La Croisière bleue, la nouvelle incursion de Laurent Genefort dans les temps ultramodernes. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

Hommage uchronique
Laurent Genefort : Sur les traces de Le Rouge et Wells

Dans son dernier roman, Laurent Genefort réinvente le Paris des années 1920 à la lumière d’une découverte imaginée : la cavorite, aux propriétés antigravitationnelles. Une uchronie teintée d’atompunk qui rend hommage aux pionniers de la science-fiction.

Dans le Paris des Temps ultramodernes, seule la plèbe emprunte les immenses trottoirs roulants des grands axes. Les plus fortunés, eux, se déplacent dans les airs et amarrent leurs véhicules au troisième étage des immeubles, là où l’opulence commence. Les paquebots volants réduisent les temps de parcours entre capitales… mais aussi vers Mars, où les Terriens ont établi une colonie. Tout cela grâce à la découverte de la cavorite, une roche radioactive qui a la particularité d’annuler la gravité. Mais ses réserves s’épuisent, et les Curie ont déterminé que son effet, qu’on croyait quasi éternel, est de durée très limitée.

C’est donc dans un monde où les tensions géopolitiques pour l’approvisionnement en cavorite sont exacerbées que s’entrelacent plusieurs histoires. D’abord celle de Renée Manadier, institutrice forcée de se rendre à Paris pour y trouver du travail, qui va faire la rencontre fortuite d’un Martien échappé du Jardin des plantes. On suit également l’artiste Georges Moinel, lequel se retrouve en contact avec des mouvements politiques radicaux. Quant au commissaire Peretti, qui va s’adjoindre les services de la journaliste Marthe Antin, il va mettre au jour des agissements suspects jusqu’au plus haut de l’État. Enfin, le Dr Chery, condamné pour avoir stérilisé des jeunes filles pauvres dans ses cliniques, va se voir proposer sur Mars la direction d’un étrange camp.

Dans ce roman, Laurent Genefort rend un hommage appuyé à deux pionniers de la science-fiction. En effet, la cavorite est une invention de H. G. Wells, en 1901, dans The First Men in the Moon. La faune de Mars est, elle, tout droit sortie du Prisonnier de la planète Mars, un livre de Gustave Le Rouge emblématique du merveilleux scientifique français, paru en 1908. Au fil des pages, le travail de documentation de l’auteur permet une plongée réaliste dans ce Paris bouillonnant des années 1920, créant la suspension d’incrédulité nécessaire à la lecture. Ainsi, nombre d’artistes historiques — parmi lesquels Picasso, Bonnard, Cocteau ou Paul d’Ivoi — y peignent ou y écrivent sur la cavorite, tandis qu’un mouvement immobiliste prétend résister à l’accélération du monde apportée par celle-ci. Des allusions sont distillées dans les noms employés, afin de procurer quelques clins d’œil aux amateurs éclairés : on rencontre un chercheur appelé Cornélius (le Dr Cornélius est une autre figure de l’œuvre de Gustave Le Rouge) ou le paquebot Aelita (d’après le roman de Tolstoï où la révolution soviétique s’invite sur Mars). Le style très allant de Genefort permet d’intégrer ces références sans ostentation ; nul besoin d’expertise en science-fiction historique pour passer avec lui de Paris à Mars et retour.

Au-delà de l’aspect divertissant de l’aventure pointent des thématiques bien actuelles. On pensera tout d’abord à la raréfaction d’une ressource naturelle à l’origine de notre civilisation moderne (ou ultramoderne ?), évidemment. Mais l’évocation de la colonisation, incluant le sort réservé aux peuples colonisés, est aussi bien présente. L’hommage de Laurent Genefort à ses grands prédécesseurs se pare ainsi des atours de la réflexion sur notre époque, comme il sied à un ouvrage de science-fiction. Au lieu de mettre en question le présent au moyen du futur, cependant, l’uchronie le fait ici au moyen d’un passé différent. Spécialiste primé des planet operas, le romancier réussit pleinement son incursion dans le genre.

Laurent Genefort, Les Temps ultramodernes, Albin Michel Imaginaire, 2022, 464 p., 22,90 €.