
Envie d’entendre tout de suite un extrait de L'amour ne rend pas la monnaie ? Voici trois fragments en extrait audio :
« Les meilleurs écrivains et essayistes l’ont enseigné, il faut être ignoble, c’est la seule solution. » Dans ces fragments qui dissèquent avec ironie le sentiment amoureux, Christophe Esnault laisse libre cours à sa verve noire et à son enthousiasme teinté de masochisme : « Être parents sous Xanax, ça nous plaît ! » L’amour qu’il décrit, souvent à cent lieues de la routine des noces d’argent, d’or ou de chêne, se pare d’adjectifs qui le rendent plus piquant, plus passionné. Excessif, par exemple, quand « Il n’est pas loin d’envisager de placarder sur les murs de sa mansarde des posters d’elle, grandeur nature ». Ou tragique : « Elle te quittera. Tu t’éloigneras d’elle. L’un ou l’autre va mourir. C’est une question de temps. Tu avances avec elle vers la douleur. » Mais aussi déterminé : « Caresses délicates ou pas, j’ai regardé mon calendrier, cet homme sera père. » Les textes rassemblés ici bâtissent sur la concision et parfois l’art de la chute (en cela, certains pourraient même être qualifiés de micronouvelles) pour provoquer des sentiments express, des impressions de déjà-vu personnelles qui jaillissent au fil d’un mot, d’une expression. Il faut dire que les mots, Christophe sait les manier. Il déroule la pelote de ses vocables avec beaucoup de souplesse, avec par moments une cruauté qui souvent se glisse dans les rapports charnels : « Elle aussi avait envie d’essayer ça. Mais pas avec lui. » Et même si « Les femmes sont une maladie qui se soigne en les regardant jouir », la jouissance leur échappe fréquemment dans ces lignes, au point qu’un narrateur en vient à écrire d’un ex de son amante qu’« Il ne la laissait pas comme [lui], aux portes de l’orgasme ou porte de la Villette avec un sac à dos, des chaussures deux tailles trop petites, et une carte de Paris rafistolée avec du scotch ». On sent une indéniable fêlure dans ce court opus, la mise en fragments humoristiques d’une incompréhension et d’une frustration entre genres qui perdure malgré une époque qui veut réparer. Avec toutefois un désir d’amour manifeste. Ou pas ? « Elle envie les femmes seules. Et parfois les veuves. »
Christophe Esnault, L’amour ne rend pas la monnaie, éditions L’Incertain, ISBN 9782488110099

L’humour noir dans l’écriture est la soupape de sécurité qui permet à Christophe Esnault d’évoluer dans un monde anxiogène, en témoignent déjà les autres chroniques-minute qui lui sont consacrées
Oyez, oyez ! Christophe Esnault est de retour ! Cette fois-ci chez Tarmac, toujours avec son savant mélange d’autobiographie désabusée et de militantisme littéraire radical. Son dernier-né, c’est L’insuccès est-il stimulant ?, un recueil qui, dans une première partie en forme d’entretien à bâtons rompus « réalisé dans le sas d’entrée de la Maison de la radio, avant l’intervention des pompiers, retenus par une manifestation de sans-papiers et de sans-abri récemment éconduits de Paris en vue des J.O. », passe en revue quelques idées bien senties de l’auteur sur la marche du monde des lettres, et plus généralement de celui des humains. L’auteur a les réponses… il se pose donc lui-même, on l’aura compris, les questions qui construiront son petit traité de philosophie. Le titre est l’une de ces questions. Comme quoi on n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Les sujets abordés sont si divers qu’il est vain de vouloir en donner un large aperçu, mais la liberté, l’aliénation, la littérature comme besoin, la résistance s’invitent dans un tac au tac tour à tour fataliste et combatif. On y met en garde contre le piège « d’écrire pour s’extirper de l’urgence, de la douleur ou de la très mauvaise posture. Alors que l’absurdité pourrait suffire ». Mais en même temps, lorsqu’on demande au poète — lorsque le poète se demande à lui-même — si la liberté est dommageable à la formation d’une pensée, la réponse fuse : « Écrire n’importe quoi sur la liberté, après Marx, Sartre, Nietzsche, après Éluard et la boulangère, après mille autres benêts ou cerveaux chromés qui trouveront de la liberté là où il n’y en a aucune trace, est-ce que ce sera héroïque ou est-ce qu’on a une petite chance, presque poète, presque écrivain et depuis son incandescence de semi-débile planétaire, de produire trois lignes de littérature avec cela ? Je beurre la question sur ma prochaine tartine. » Modestie et lucidité sont au programme de cette première partie à la fois drôle et profonde. Fort d’une expérience acquise au fil de dizaines de livres écrits, Christophe partage une expérience amère et excitante, fait sa lettre à un jeune poète toute personnelle, fût-elle adressée à lui seul. Suivent un très bref abécédaire aphoristique (« Impacter : décernons la Légion d’honneur à ceux qui utilisent ce mot quinze fois par jour ») et un répertoire presque potache de titres fictifs de livre (« Piétinez la littérature comme tout le monde, Classiques Garnier, 2024 »), comme si l’auteur voulait au moyen de quelques facéties s’excuser du sérieux, sous des dehors chahuteurs, de sa première partie philosophique. Le tout est concis, bien trouvé et… stimulant.
« Il faut tenir son journal de confinement, et il doit vite se distinguer des milliers ou millions de journaux de confinement. Un spasme qui cherche une validation éditoriale quand un Français sur trois affirme avoir le désir d’écrire un livre. » Pour Christophe Esnault, nul besoin de validation éditoriale, au vu de sa bibliographie déjà bien fournie… et en plus, il a l’élégance de servir son journal de confinement après un certain temps, hors de la hâte qui a vu beaucoup des aspirants à l’écriture qu’il égratigne se précipiter vers les éditeurs comme des moustiques sur une peau bien tendre. Se distingue-t-il, alors ? Oui, assurément ! Les saynètes que Christophe offre dans Hilarité confite, loin de s’ancrer simplement dans un réel bousculé par l’absurde — tout le monde en a fait l’expérience, ce serait redondant —, sont autant de microcontes parfois surréalistes, parcourus par un humour aux allures de sérieux diariste. Le premier texte voit le narrateur piquer le caducée d’un médecin pour profiter de l’aura accordée aux soignants : il y a de la révolte dans ce petit livre, de la révolte de gilet jaune assumée, une envie de damné de la terre de clamer son existence et de mettre fin aux privilèges. Que s’est-il donc passé pour que le narrateur saute le pas ? « Habituellement, les gens ne font rien de leur vie, maintenant ils le savent », pardi. Sous la surface amusante d’historiettes de confinement pulse la mise au jour des entraves sociétales qui s’exercent en permanence, qu’on soit enfermé chez soi ou pas. Peut-être avec un brin de masochisme : « Je cherche les policiers de ma ville, je souhaite qu’ils me contrôlent, je n’ai pas d’attestation pour circuler, on devrait réussir à s’entendre. » L’auteur enfonce le clou dans Cas contact de cas social, qui suit, en brossant le portrait d’individus face au virus, en toute inégalité. Si l’humour reste le fil conducteur du livre, on ne peut s’empêcher quelquefois de rire jaune (comme la couleur de la couverture). Heureusement, l’écriture sociale de Christophe, comme à son habitude, se/nous morigène avec le sourire, atténuant les égratignures qu’elle inflige grâce à un solide sens de la dérision.
Ce qu’il y a de bien chez Christophe Esnault, c’est qu’il ne ressert pas la même poésie dans tous ses livres, nombreux maintenant. Jugez-en plutôt à ses deux dernières publications : il a conté son enfance de pêcheur dans le nostalgique recueil L’Enfant poisson-chat chez publie.net, puis son expérience de la dysphorie dans la vindicative et logorrhéique 