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samedi 17 septembre 2022

Ligne de défense

Dix-huit poèmes, la plupart courts : Emanuel Campo préfère la concision pour livrer ce petit précis d’autodéfense intellectuelle, cet appel à la résistance par la poésie. « On entre dans la vie sans même connaître le videur », écrit-il, avant de conclure dans le texte éponyme du recueil : « Un doigt d’honneur pour seule ligne de défense. » Se défendre de quoi ? De l’absurdité administrative qui délivre des papiers inutiles sans donner la priorité au guichet aux femmes enceintes, des « paroles mortes » des journaux télévisés, des statistiques omniprésentes selon lesquelles le poète a « plus de chance / de [se] faire tuer par un proche / de battre [sa] copine à mort / de mourir heurté par une noix de coco ayant chu / que de [se] faire exécuter dans une vidéo relayée par les médias ». Campo fait partie de ce courant de la poésie qui propose une critique frontale de la société, dans une langue fortement oralisée qui appelle à la performance. Il mêle l’invective au romantisme, caresse le registre familier pour en extraire l’efficacité. Car il sait « qu’un jour / tout le poids des fermetures agglutinées en soi / fait qu’ça pète ». Pourtant, il est nécessaire de « ne pas céder, ne pas céder, ne pas céder ». Il fait donc son maximum pour « viser juste, sans la loupe de l’émotion », à coups de strophes qu’il décoche avec parcimonie, après le temps de la réflexion. La parole qu’il porte n’en pèse que plus. Tandis que « le prix de la baguette / continue son ascension de la tour Eiffel », il versifie pour témoigner. Certes, dans le milieu de la poésie (entre autres), poètes, lecteurs et lectrices confondues, « on est entre nous », rappelle-t-il. Et alors ? Il faudra bien qu’un jour ça change ; Campo y œuvre aussi en s’impliquant dans le spectacle vivant (quatre textes sont tirés d’un spectacle qu’il a joué avec Paul Wamo). On pourrait dire que la meilleure ligne de défense, c’est l’attaque poétique. Pour faire moins guerrier : le foisonnement poétique saura un jour passionner les foules. De petits livres comme celui-ci, faciles à transporter, à offrir, auront un rôle à jouer.

Emanuel Campo, Ligne de défense, La Boucherie littéraire, ISBN 979-10-96861-44-6

samedi 9 juillet 2022

Chaque jour ausculter

Quelle meilleure position pour scruter la diversité des histoires personnelles que la chaise du médecin généraliste (ou médecin de famille, autrefois, comme se plaît à le rappeler Jean-Luc Catoir dans sa courte biographie) ? Si l’on aime la poésie qui propose des récits brefs, des tranches de vie, Chaque jour ausculter est un recueil où l’on trouvera son bonheur, assurément. Entre celle qui « s’est brûlée à tous les alcools » et celui dont « l’égo déborde de [la] panse », de « la mine déconfite » de celui qui prend son médecin à partie « au sujet de sa femme / devenue végane » au « soupir / des revues mille fois feuilletées » dans la salle d’attente déserte après la dernière consultation, les poèmes rassemblés, en quelques vers (rarement plus d’une page en petit format), construisent des expériences sensorielles et émotionnelles singulières… sans pour autant briser le secret professionnel. Bien sûr, la mort est omniprésente, puisque le lot du médecin est d’accompagner ses patients, certains jusqu’au bout. Et sont de mise la tendresse (« elle / assise en face de moi / entrouvre son corsage / tend un téton rose à l’enfant // l’encre du stylo / prend la couleur du lait / la seule prescription / est cette blancheur ») comme l’absence de jugement. Mais plutôt que ces aspects bien présents et au fond attendus, c’est sur autre chose que je voudrais insister : l’humour. Jean-Luc Catoir a l’art de convertir des situations tragiques ou délicates en déclencheurs de bons mots, comme lorsqu’il conclut le poème consacré à celui qui râle à propos de sa femme végane : « au lieu du pharmacien / sur-le-champ / l’ai envoyé consulter / un livre de cuisine ». On imagine qu’il faut bien ça pour tenir, pour désamorcer les cercles vicieux, et il nous en fait profiter. Chaque jour ausculter, chaque jour trouver la beauté et l’espoir dans la maladie, le petit bobo… voire la mort. Un patient au « nez cassé / suite à une rixe » le fait rire, des « fesses rondes moulées dans un jean / seins qui pointent sous le corsage » le troublent ; loin du geste mécanique, sa pratique lui apporte un émerveillement de tous les jours qu’il transcrit dans sa poésie. Écrire que le livre devrait être remboursé par la Sécurité sociale serait un cliché majeur, alors ne l’écrivons pas. Quoique ?

Jean-Luc Catoir, Chaque jour ausculter, La Boucherie littéraire (extraits sous ce lien), ISBN 979-10-96861-50-7

mercredi 22 juin 2022

Prends ces mots pour tenir

Une règle que je me suis donnée et que je n’ai transgressée qu’ailleurs que sur ce blog — lorsqu’une personne responsable de publication m’a spécifiquement demandé d’écrire sur un ouvrage —, c’est de n’écrire que sur les livres que j’aime. Et j’ai failli ne pas écrire sur Prends ces mots pour tenir. Pendant une bonne partie de la lecture (quoique le livre fasse officiellement 34 pages !), j’ai pensé être en présence d’un ouvrage bien écrit mais obsessionnel, qui convoque l’amour des mots mais sans les varier vraiment, qui s’assure habilement de mes émotions grâce à un sujet qu’on ne peut pas ne pas trouver poignant… avant, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, de me rendre à deux évidences : Julien Bucci a écrit ainsi à dessein, et il sait jouer de concision pour asseoir ses effets. Mais tout cela mérite une explication. D’abord, le thème, grave : la douleur d’une mère vue par son fils. Et puis le lien avec la poésie : le recueil commence par « ta douleur est partout / derrière chaque parole » ; la mère se récite des « mots mantras » pour tenir et pour « mater enfin / [la] douleur ». Lorsqu’on lit beaucoup de poésie contemporaine, on connaît la récurrence des thèmes de la douleur et de la poésie qui parle de poésie. C’est pourquoi, au départ, j’ai reçu les vers du poète comme une sorte de chantage émotionnel : vois la douleur et compatis, s’il te plaît. Mais ce sentiment s’est transformé une fois le livre refermé. En effet, comme écrit ci-dessus, l’ouvrage est concis. On ne peut lui reprocher de s’apitoyer ; en fait, je soupçonne Julien Bucci d’avoir raboté tout ce qui dépasse (c’est là qu’intervient l’expression à dessein utilisée plus haut), afin de proposer un coup de poing efficace. Et il l’est ! Quant au lexique, le concept de « mots mantras » implique une certaine répétition ; plutôt qu’affecté par un vocabulaire limité, le texte se développe autour d’un nombre restreint de mots (« nos mots se raréfient » peut-on d’ailleurs lire presque à la fin), comme lorsque l’on répète à l’envi la même chose pour s’en persuader. Et, partant, les défauts subjectifs que j’ai cru déceler au départ sont devenus des témoignages d’une construction plutôt bien pensée. Pas mal. Et cela valait bien une chronique-minute en forme de mea culpa, sans doute.

Julien Bucci, Prends ces mots pour tenir, La Boucherie littéraire (extrait sous ce lien), ISBN 979-10-96861-48-4