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mercredi 2 février 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Ordonnance du réel

« À toi », peut-on lire avant que les textes se déploient. Puis : « L’heure qui sonne au plus juste renforce moins les mots que les gestes que nous aurons répétés. » Cet incipit pose le livre dans son choix de narration — car on peut parler ici de narration, même si elle n’emprunte pas aux techniques de l’écriture créative telles qu’enseignées et rabâchées —, puisqu’il sera (presque) toujours question d’un « nous » incluant le poète et la personne dédicataire. Un « nous » qui change et, au fil de la lecture, repose de ce « je » s’immisçant souvent dans les poèmes contemporains de façon trop individuelle. Non, pas le moindre soupçon de nombrilisme chez Jean-Marie Corbusier, auteur belge et entre autres animateur de la revue Le Journal des poètes, qui choisit de propulser lecteurs et lectrices dans une exploration du réel en tandem, en nous ; cette deuxième personne du pluriel est évidemment maligne, puisque, à partir d’un couple, elle nous embrasse aussi.

Nous observons ainsi ce que peut bien être le réel, titre oblige, au moyen d’un regard sur le passé et d’une intuition, peut-être une préscience de l’avenir : « L’avenir entrait à reculons et le cœur, pour tout solde, laissait nos lèvres entrouvertes. » Nous naviguons « à l’estime », gorgés de sentiments positifs matérialisés par des mots adéquats — « compassion », « ombre bienveillante », « applaudir mille feux cousus de blanc », « mutuel respect ». « Nous nous complaisons à ne reconnaître du monde que la face hideuse » : pourtant la lucidité nous force à regarder la vérité en face, à ordonner le réel dans toute sa complexité quelquefois décourageante.

Les courts textes en prose poétique de Jean-Marie Corbusier, qui déploient leurs longueurs par vagues successives avant de se rétracter, sont autant de pilules de réel fantasmé qui tranchent avec la réalité virtuelle. Ici, on est de plain-pied dans la difficulté de vivre un monde parfois absurde, sans pathos toutefois, avec une projection vers un avenir qu’on sent malléable par la force du nous, justement. Une réalité plus magique que technique, plus chamanique que technologique. Et s’il peut arriver de « s’épuiser d’un bord à l’autre », tant la lucidité requiert d’énergie, pourtant nous « tenons tous les soleils au bout de nos doigts ». D’un hymne amoureux à deux, le poète englobe grâce à l’enchantement de la deuxième personne du pluriel la planète tout entière, dont les êtres vivants se meuvent au « son de l’alouette ». La nature est là, les forces de l’esprit aussi. « En ce songe qui nous dédouble, rien ne nous arrête. »

Jean-Marie Corbusier, Ordonnance du réel, éditions Le Taillis pré, 78 p., 12 €, ISBN 978-2874501869
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.


Un très court extrait :

Nos provisions n’excédaient pas nos besoins, le chant intégral pouvait mesurer l’espace d’une justesse de ton. Nous célébrions le présent qui durait en pure perte.

mercredi 15 décembre 2021

Pour Traction-brabant 96 : Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume

À l’occasion de ses cinquante ans, Patrice Maltaverne – oui, l’animateur de ce poézine ! – a rassemblé cinquante de ses textes écrits entre 1989 et 2020, soit inédits, soit déjà parus en revues (auxquelles un bel hommage est rendu) ou en anthologies. Manière de poser cet autoportrait « sans reniement d’aucune sorte », ainsi qu’il le mentionne dans son introduction, il le publie au Citron Gare, la maison d’édition qu’il dirige et qui fêtera bientôt ses dix ans. Il faut interpréter ce choix comme le reflet d’une indépendance viscérale, d’une envie de se présenter tel qu’il est, en poète de qualité que le Maltaverne revuiste et chroniqueur, infatigable arpenteur de la poésie française, éclipse parfois dans l’esprit de certaines ou certains.

Une chose se dégage de ces trente ans d’écriture ici rassemblés : la constance du style. Bien entendu, le choix opéré par l’autoanthologiste y est pour quelque chose ; il a notamment sélectionné uniquement des poèmes sans contraintes d’écriture formelles, lui qui ne dédaigne pas de s’adonner à la contrainte, justement. Mais tout de même : de page en page apparaît une unité de ton à la nostalgie revendiquée (« Je porte le deuil d’une comète arrogante / Et la tristesse vient / Lorsque j’échange cette malédiction / Contre un regard perdu ») et aux métaphores personnelles adroites (« Toujours plus loin / Je vais me prendre / Dans la glace / D’un seau à champagne »).

Maltaverne transforme le réel et le vécu en une expérience où le corps et l’esprit savent évoluer séparément, loin de toute poésie des jolies fleurs et des gentils oiseaux. Loin aussi de la poésie revendicative souvent slamée, le ton ne crache pas des flammes directes, mais a ses ennemis, qu’il brocarde avec mesure, sans concession pourtant : « les barbelés ne sortent plus guère / De la morgue des petits seigneurs. » Parce que les « poètes sans vagues » qui « fleurissent en deux mille et quelques », l’auteur n’en a cure. Il pratique une poésie active, qui ne cède pas à la contemplation, qui frappe par la musique d’une langue travaillée et le refus de la simplicité. Ainsi, s’il admet écrire « le roman d’amour / De la banalité à quatre mains », il y insuffle un « goût inouï pour la vitesse ». C’est toute la complexité de la vie qu’il entend refléter… et ça marche.

« Les anniversaires sont plus aimables que les hommes », peut-on lire dans le recueil. Le cinquantième de l’auteur en tout cas nous vaut un livre à la sensibilité fine et à l’unité de ton réussie. L’occasion idéale, pour les lectrices et lecteurs de Traction-brabant qui ne l’auraient pas encore saisie, de rencontrer le Maltaverne poète.

Patrice Maltaverne, Le Tête-à-queue de la jeunesse posthume, éditions Le Citron Gare, 78 p., 10 €, ISBN 978-2-9561971-6-4
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne (qui, comme il le précise dans le poézine, n’a pas payé pour cette chronique !) pour son accueil.


Un extrait :

PROCLAMATION LÀ OÙ LES AUTRES NE SONT PAS

Jamais plus d’alcool
Plutôt se tordre les pieds
Entre deux cordes de guitare
Là où il y a des hommes bêtes
Qui ont sur le nombril
Quelques dalles creuses

S’il fallait encore compter
Toutes les bouteilles digérées
La musique pour galérer sans lune
Je finirais par étouffer
Dans le ventre de mon idéal

Mais un seul accord
Arrête les cauchemars
Au seuil des quartiers pâles.

Pour Traction-brabant 96 : Mahmoud ou la montée des eaux

Il a déjà été question dans cette chronique d’un autre roman en vers (Marie-Lou-le-Monde, de Marie Testu), mais celui d’Antoine Wauters brouille un peu plus les pistes ; il pourrait tout aussi bien s’agir d’un long monologue théâtral. Dans presque l’intégralité des dix-huit chapitres, le narrateur Mahmoud s’exprime à la première personne, mais des didascalies s’insèrent : « (il désigne un point / sous la barque) » par exemple. De quoi assurément rendre une adaptation pour la scène pertinente. Alors, roman, théâtre, poésie narrative ? Un peu de tout cela, finalement.

Mais venons-en à l’histoire. Le vieux Mahmoud plonge dans les eaux du lac el-Assad avec son masque et son tuba. Ce plan d’eau a été créé par la construction du barrage de Taqba, au début des années 1970, engloutissant des villages entiers et plus précisément la maison d’enfance du narrateur. Celui-ci se remémore ses années d’apprentissage, sa première femme prématurément disparue, sa seconde femme, ses enfants ainsi que l’histoire troublée de la Syrie sous le mandat français, puis Hafez et Bachar el-Assad. Ce qu’il voit sous la surface du lac provoque ses souvenirs : « Tout est là. / Il suffit de palmer. » À l’histoire du pays répond sa propre histoire de professeur de lettres et de poète, jeté en prison pour ses écrits.

La poésie irrigue ce « roman » à plusieurs niveaux. On y trouve bien sûr un narrateur poète et cette construction en vers qui marquent des changements de rythme, la respiration haletante d’un vieillard, le télescopage d’images du présent et du passé. Mais émergent aussi de fréquentes citations de poèmes issus de deux ouvrages en particulier (lectures fortement recommandées, même si, faute de place, on ne s’y attardera pas) : Histoires de lune, d’eau et de vent, de Sohrab Sepehri, chez maelstrÖm et l’anthologie Poésie syrienne contemporaine, par Saleh Diab, au Castor astral. Et puis Antoine Wauters est poète lui-même, évidemment. C’est pourquoi il est aussi à l’aise dans cet exercice de mise en abyme, où la forme et le fond alimentent une allégorie du monde d’aujourd’hui à travers le destin contrarié et tragique d’un personnage attachant. Cela valait bien quelques mots sur un ouvrage déjà plutôt médiatisé et, à l’heure de l’écriture de ce billet, nommé à plusieurs prix. Car c’est également par de tels ouvrages hybrides, mais concoctés avec maîtrise, que certains ou certaines pourraient arriver à la poésie.

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux, éditions Verdier, 144 p., 15,20 €, ISBN 978-2-37856-112-3
Cette chronique a paru dans le numéro 96 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Je continue de palmer, souple, toujours plus souple,
pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Toujours en bas, le minaret de la grande mosquée.
Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue
de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis
plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.

vendredi 8 octobre 2021

Pour Traction-brabant 95 : Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé

selfies.jpg, oct. 2021

Il y en a, des poètes qui écrivent sur la vie qui passe et sur les années qui s’égrènent. Mais des comme Karel Logist, pas beaucoup : « Je n’ai jamais été un garçon expansif / Ma pudeur à tous crins m’éloigne des transports / sociaux et sensuels qui coûtent tant d’efforts : / Je suis d’égale humeur ; j’évite les récifs. » Eh oui : hormis quelques rares poèmes en prose, la majorité de ces soixante-neuf selfies flous joignent à leur propos introspectif des vers métrés, souvent des rimes, sans doute pour ancrer celui qui les a composés dans une époque révolue au charme suranné. Mais attention ! ce n’est pas parce que le recueil évoque « le vent glacé de la vieillesse » qu’il tombe dans l’aigreur… ni dans la technophobie. « Je suis son follower / toujours plus roucoulant », nous confie ainsi l’auteur et narrateur, qui trousse ses alexandrins et octosyllabes directement sur son smartphone (dixit le paragraphe de présentation du livre) tout en « [adorant] sans calcul » sur les réseaux sociaux. Pour Karel Logist, ça n’était pas forcément mieux avant, ce « monde ancien / que traversent les romans », mais simplement différent. À chacun de s’adapter à son époque.

Car le poète n’a « pas attendu / que ce monde se confine / pour faire cavalier seul ». On sent dans ses textes un brassage de pensées qui lui font parfois frôler — voire atteindre — l’aphorisme, mais sans la ramener. Il nous prend par la main pour nous dévoiler ses tourments et ses interrogations, mais sans nous prendre à témoin d’une quelconque souffrance, d’un quelconque mal-être ostentatoire. Les formes classiques qu’il travaille insufflent une retenue qui le rend éminemment sympathique dans sa fragilité divulguée. On sent aussi une candeur, un étonnement devant le temps qui passe, et puis surtout la joie (un peu refoulée ?) d’être encore là pour en parler. Il est évidemment facile d’écrire que le miroir fêlé du titre, c’est celui qui nous permet, à travers ses lézardes, de nous reconnaître dans les portraits que Logist brosse de lui-même. Mais voilà, même si c’est une évidence, il faut bien l’écrire ; car la manière de procéder, la technique de versification, les respirations des poèmes en prose démontrent une maturité lyrique tout entière tournée vers cette rencontre entre l’auteur et celui ou celle qui le lit.

Est-il besoin, donc, de mentionner que ce livre est enthousiasmant ? Ce serait presque faire injure à la modestie de l’ensemble. Après tout, Karel Logist pratique aussi l’art du camouflage : « Pour tromper l’ennemi, je baise / mon professeur de solitude. » Risquons-nous à parier qu’il se sentira moins seul avec des lecteurs et lectrices en nombre après cette chronique, non ?

Karel Logist, Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé, L’Arbre à paroles, 84 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-707-5
Cette chronique a paru dans le numéro 95 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Il se défie Il se surpasse
Il veut être premier en tout
Il repousse ici ses limites
Ailleurs il exhibe sa force
et il court jusqu’à la nausée
Je le regarde et m’interroge
mais ma question va lui paraître
lourde comme un rack plein d’haltères
« Tu escalades des sommets
Que fais-tu une fois là-haut ? »

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 19 avril 2021

Atelier du silence

Chronique Dailleurs - Atelier du silence.jpg, avr. 2021

Avec déjà force résidences d’écriture et prix à son actif — également pour ses pièces de théâtre —, Jean d’Amérique s’est construit, à 26 ans, une solide réputation chez les amateurs et amatrices de poésie à l’invention langagière robuste et aux thèmes engagés. Et, fidèle à lui-même, il livre avec Atelier du silence chez Cheyne un recueil qui balise d’une nouvelle pierre blanche un cheminement poétique où la constance des sujets s’allie à l’éternel frémissement de la langue.

Dans sa préface, Jacques Vandenschrick souligne à raison un certain nombre de caractéristiques stylistiques qui rendent la poésie de Jean reconnaissable au bout de quelques vers ; au nombre de celles-ci, on retiendra la fréquente omission des articles : « du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace », peut-on par exemple lire dans le poème intitulé « pays mien ». Chez le poète, les raccourcis ainsi créés précipitent le rythme, font s’entrechoquer les lettres. En trois vers, on a touché l’éternelle souffrance d’un pays, Haïti, qui pourtant de ses plaies fait émerger l’écriture. Rythme toujours, une autre constante de style est l’usage de mots qui se fusionnent avec un trait d’union d’amour-haine : bal-charogne, bouche-décharge, frangipane-rapine ou aube-pelle se reniflent, se tâtent, se chamaillent. Qu’elle est belle, la langue française, quand elle assume les influences créoles !

Le titre Atelier du silence est en quelque sorte trompeur : si Jean d’Amérique écrit, c’est parce qu’il ne peut pas taire les blessures de son pays, les brimades administratives, les injustices, voire les tortures faites à celles et ceux qui écrivent. Que nous dit-il dans son « entrée en matière » qui commence le recueil ? « faim / silence sur lequel j’ose ouvrir la bouche / point d’appétit à manger mot ». Tiens, déjà, cette absence d’article. Et puis la volonté de l’ouvrir, pour Haïti ou ailleurs : « Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / qui n’en veulent rien au déjeuner des tombes ». Poésie revendicative, poésie vive, poésie des tripes. Et l’on comprend enfin le titre, lorsque dans le poème éponyme on lit « l’atelier du silence rendra les armes / à un moment donné ou arraché / consumé sera-t-il par sa propre essence ». Voilà qui est clair : rien ne fera taire Jean, pas même une « ombre sur [son] passeport ». Et s’il n’hésite pas à aller « jusqu’à ouvrir la mangue des beautés », c’est à coups violents, coups de boutoir contre l’ordre établi tant en Europe qu’en son bout d’Amérique chéri qu’il continuera de s’exprimer. Avec la force des images.

Il y a une splendeur dans ce cri du cœur que constitue Atelier du silence, splendeur qui vient tout à la fois de l’énergie langagière qui s’en dégage que de la sincérité outrée devant les dysfonctionnements du monde. Et Jean d’Amérique sait ce qu’il a à faire, avec ses propres armes : « Mêlé au papier ou frotté au cœur, le verbe fructifie nos arbres, confère à nos âges des plaines à toute lisière échappées. »

Jean d’Amérique, Atelier du silence, Cheyne éditeur, 80 p., 17 €, ISBN 978-2-84116-292-5.

samedi 17 avril 2021

Lettre au recours chimique

recours_chimique.jpg, avr. 2021

« Les normopathes découpent mon corps / Avec leur pensée de normopathes / L’écriture est art de la précision et rythme / Je peaufine mes phrases » : cherchant dans la Lettre au recours chimique de Christophe Esnault une sorte de programme pour l’écriture de ce texte, on trouve ces quelques vers, qui, je le crois, résument bien l’intention.

Il y a d’abord ces « normopathes », souvent personnifiés dans le livre par les psychiatres aussi accros à la prescription qu’ils rendent leurs patients dépendants aux neuroleptiques. Pas de nom de médicament d’ailleurs dans cet ouvrage, même si l’auteur, confronté depuis plus de deux décennies à la dysphorie, en a fait et en fait toujours abondamment usage. Ce serait faire trop d’honneur à une industrie qu’il abhorre ; mais les soignants, eux, en prennent pour leur grade. En poésie, et avec humour : « Parfois ils sortent leur gros Vidal / Pour m’en lire un alexandrin ». Si peu sont à l’écoute — un seul cas positif est cité, tout de même, dans un océan de praticiens qui préfèrent l’abrutissement à la parole qui soigne. Mais les normopathes, ce sont aussi les gens « normaux », qui portent un regard suspicieux sur tout être qui nargue leur norme, évidemment. Nous, lecteurs. Difficile de ne pas être dérangé, bousculé par les phrases implacables et bien plaquées.

Parce qu’il y a également l’écriture. Étonnant « récit » (c’est ainsi qu’il est annoncé) que ce texte en vers centrés qui se déroule en continu sur une centaine de pages, difficile à résumer tant le flux de paroles — il y a du théâtre dans tout ça, clin d’œil à Artaud et Sarah Kane assumé en quatrième de couverture — coule inexorablement vers des chutes d’eau vertigineuses. L’écriture comme exutoire, comme soutien à l’invective contre une profession décrite comme souvent intellectuellement paresseuse. Mais on devine rapidement, et on en a la confirmation très vite, que, au fond, Christophe Esnault conchie ici une société où l’allégresse rencontre indifférence et suspicion : « Le cancer & la dépression sont mieux accueillis / Que les débordements de joie ». Quelle sorte de vie ont donc les gens « normaux » ? s’évertue-t-il à demander, en passant en revue ses expériences. Et qui sont ces freaks qui donnent leur nom à l’intéressante collection des éditions Æthalidès dans laquelle cet ouvrage est accueilli ? Ceux qui se vautrent dans la normalité (dans sa version pandémique maintenant) ou ceux qui montrent malgré leur « maladie » des signes de rébellion ?

« Je me suis diagnostiqué paléolithique », ricane Christophe Esnault à un moment, citant également Chauvet et Lascaux dans sa logorrhée salvatrice. Lettre au recours chimique rappelle aussi que la question ne date pas d’hier. Mais le poète l’enfonce dans la gorge de l’actualité, tel un écouvillon pour pratiquer un test PCR. Notre société est malade, et les mots de l’auteur, s’ils ne la soignent pas, sont pleins du baume d’empathie, malgré les insultes parfois vertes, que constitue la lucidité. Avec ou sans cachets.

Christophe Esnault, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-491517-08-3.

lundi 1 février 2021

Pour Traction-brabant 92 : Matin sur le soleil

Quarante-huit pages, plutôt aérées : Matin sur le soleil, de Silvia Majerska, paru au Cadran ligné, n’est pas un recueil fleuve. Il fait partie de ces livres où la concentration des sentiments, le décantage progressif et, on l’imagine, le rabotage savant des mots prennent le pas sur la volubilité. Parfaits exemples de cette volonté de concision, les titres se réduisent à un substantif (quelques très rares adjectifs s’immiscent), comme des totems qui se dressent pour commémorer l’essence des poèmes. La première partie, « Cube de Pandore », s’attache à porter un regard de biais sur des objets ou actes du quotidien, dont les instantanés génèrent une réflexion par ricochet, un brin philosophique mais aussi dotée d’une pointe d’humour. Ainsi cet « Arc-en-ciel » : « Tu ne peux voir rien qui dépasserait / les limites d’un arc-en-ciel // Et tu me regardes pourtant / toujours de travers ». Loin des jolis poèmes où nature et sentiments se rejoignent dans un style fleuri et immédiat, les textes de Silvia Majerska dégagent un parfum de finitions méticuleuses. Combien de poèmes a-t-elle écartés avant de composer cet ensemble, combien de mots se sont vu passer à la révision intégrale ? En tout cas, la profondeur est ici inversement proportionnelle à l’épaisseur du livre.

La deuxième partie, « Matin sur le soleil », est un tout petit peu plus volubile, avec ses poèmes en prose — toujours titrés d’un substantif unique cependant. Le jeu des finitions n’en demeure pas moins présent ; à vrai dire, si le changement de forme apporte un rythme bienvenu au recueil, la recette des premiers poèmes ne varie pas sur le fond. La prose renforce cependant le goût d’aphorismes de certains passages : « On se croit intelligent, et pourtant on doit tout à l’air, cette chose invisible et impalpable sans odeur et sans goût qui se répand à travers le bleu de l’œil céleste comme une sorte d’immémorial internet du monde. » Les « Portraits de l’eau », quatre petits poèmes seulement, apportent la conclusion et troisième partie. Quoi de plus logique que de faire de l’élément primordial celui qui clôt le recueil, en escamotant les titres cette fois ? « S’affranchir de l’eau, de sa chair / gratuitement photogénique » : Silvia Majerska enfonce ses mots dans le liquide et y dissout sa poésie délicatement travaillée, comme si toute la lecture n’avait été qu’une (délectable) parenthèse.

L’artisanat du vers — joliment servi par la réalisation sobre de l’objet livre —, la maîtrise de la progression du recueil avec ses formes changeantes pour une voix qui reste constante tout du long, la pertinence des images et de leurs associations… il se dégage de Matin sur le soleil une sensation de dextérité poétique qui à la fois stimule les sentiments immédiats et fait du bien aux méninges.

Silvia Majerska, Matin sur le soleil, Le Cadran ligné, 48 p., 12 €, ISBN 978-2-9565626-3-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 92 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Le poème qui ouvre le recueil :

PREMIER CONTACT

Au toucher de mes cuisses
et de la surface de la terre

la sueur coule lentement
vers le sol en fins ruisseaux

Et en haut s’allonge sur moi
le corps opposé large ouvert

celui du ciel

sein contre sein

comme une troisième femme

dimanche 6 décembre 2020

Le Confinement du monde

confinement.jpg, déc. 2020

Un billet en forme de sonnet pour rendre compte d’un recueil de sonnets : Le Confinement du monde, de Pierre Vinclair, chez Lurlure.


Confinement ? Peste, je m’étais bien juré
de ne pas lire de contributions po
étiques sur ce moment où forcé repos
de consommation valait immunité.

Eh quoi ? Seuls les virus ne changent pas d’avis :
voilà que je dévore ces septante pages
où tour à tour Vinclair porte vibrant hommage
aux soignants aux bébés aux vivants aux occis.

De sonnet en sonnet d’alexandrins en trous
de vers, telles des anosmies au rythme fou,
le poète dégage les faibles écri

tures des lyriques textes opportunistes ;
sa fusée est Proton, ses tuyères Maciste
pour bouter corona hors la Gaïalaxie.

samedi 28 novembre 2020

Pour Traction-brabant 91 : Une terre où trembler

helene-fresnel-une-terre-ou-trembler.jpg, nov. 2020

Aurais-je lu et apprécié Une terre où trembler si je n’avais pas rencontré son autrice lors d’un festival de poésie au Luxembourg ? Peut-être bien, puisque ce recueil s’est glissé parmi les finalistes du prix Apollinaire Découverte 2020, ce qui lui assure somme toute une certaine visibilité. Et puis un premier livre, ce n’est pas rien. Mais si j’ai eu envie de lire ce recueil, c’est d’abord pour l’envoûtante incarnation d’Hélène lors de ses lectures : une parole sobre, presque fluette, sans sursauts d’intensité, au service d’un texte puissant et poignant — c’est dans ce contraste que résidait la vive émotion de l’écoute. Car ces poèmes, elle l’a expliqué, ont été écrits à cause de — ou devrais-je cruellement dire grâce à ? — une rupture amoureuse.

Zéno Bianu, dans sa préface, nous fait part de « l’impérieuse nécessité de […] sublimer » cette situation autobiographique. Et c’est ce à quoi s’attache la poétesse, à partir de ce premier vers en forme d’oraison biblique : « Alors la terre craqua dans nos têtes ». Les éléments se déchaînent, qui n’ont que « pour seule réponse l’écriture » ; l’optimisme se rebiffe : « Une pierre / Déclenche en me fixant / Un flash d’espoir ». Quelles montagnes russes ne faut-il pas affronter dans ce recueil, sous la conduite habile d’Hélène, « couleuvre de la nuit » autoproclamée ! Car habileté il y a assurément, dans le fond et dans la forme : en témoigne la partie intitulée « En allant vers les pierres », qui en octosyllabes et en rimes tisse une toile de scansion à la saveur de méthode Coué, « Je résiste quand je m’élance ». L’autrice gravit les monts de la souffrance et de l’acceptation, décline les strophes comme des enchantements retrouvés après la vie brisée, envoie les vers comme des sorts, après le coup… du sort, justement.

Trois grands chapitres placent le livre sous la tutelle de Maurice Scève et de son « Souffrir non souffrir » : « Rejoindre non rejoindre », « Rupture non rupture » et « Franchir non s’affranchir ». Hélène Fresnel est professeure de lettres ; faut-il en conclure que nous avons là un recueil intellectuel, un livre destiné à celles et ceux qui maîtrisent déjà certains codes, frétillent à certaines références ? Eh bien non, mille fois non : le maelstrom d’émotions qui submerge à la lecture, comme il a sans nul doute submergé la poétesse à l’écriture, se matérialise avec douceur et simplicité, tel un murmure à l’oreille. « Je suis celle / Qui s’efface / Peu à peu / Au rythme des mots que tu ne dis pas » : la langue sait se faire facile et accessible, comme si l’amoureuse éconduite tentait — enfin — à nouveau la séduction, sans artifices, sans effets de manche. Il y a dans Une terre où trembler une sincérité parfois désarmante, les aveux d’un cœur ébréché pour lequel on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde empathie. Et cela fonctionne à double sens aussi : Hélène aime lecteurs et lectrices, leur confie tout parce qu’elle est entière. Sa poésie pulse la vie, car la vie est évidemment toujours la vie, même — surtout ? — après une rupture. Mais qu’est-ce qu’elle est mieux avec de la poésie, non ? Alors, avec cette nouvelle voix poétique qu’on salue, « Sous le mica des larmes / Tournons la clé des yeux ».

Hélène Fresnel, Une terre où trembler, éditions de Corlevour, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-37209-070-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 91 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court poème extrait du recueil :

Souffle
Es-tu ce qui cède
Finalement
Souffle es-tu ce qui ment

Demi-ciel
Quel est ce souffle
Qui te déporte
Maintenant

Lorsqu’une moitié se vide
Combien d’autres également

dimanche 8 novembre 2020

L’Autre Jour

tournier.jpg, nov. 2020

Il existe des livres-monde et des livres-univers ; pour L’Autre Jour, de Milène Tournier, aux éditions Lurlure, j’emploierais bien le terme de livre-époque. Pour se persuader de la pertinence de cette appellation, un petit tour par la table est suffisant : on y croise d’abord les « poèmes de famille », puis les « poèmes urbains », puis les « poèmes entendus » — entendez, justement, des retranscriptions poétiques de bribes de conversations —, et ainsi de suite. Que fait donc Milène Tournier ? Elle brosse le portrait d’une époque, la nôtre, à travers des poèmes variés qui utilisent toutes les situations de la vie quotidienne et convoquent nos espoirs, nos peurs ou nos obsessions. C’est ce qui rend le compte rendu périlleux, tant la diversité irrigue le recueil, sur le fond comme sur la forme, avec cependant cette unité que constitue l’exploration de notre civilisation par le petit bout de la lorgnette poétique. La poétesse manie les formes les plus courtes (« Laisse-moi je t’en supplie / Avoir un rôle / Dans ta respiration », dans les « poèmes ton amour »), ne dédaignant pas les aphorismes parfois, sérieuse ou narquoise. Elle fait aussi usage du traditionnel retour à la ligne dans des poèmes plus longs, comme celui-ci, qui, on en conviendra, passe au fixateur l’instantané de notre confinement de manière intelligente :

Les magasins étaient fermés, les routes bloquées.
Il fallait désormais faire son pain.
Être un humain qui fait son pain.
Les écoles étaient vides.
Les parents serraient leurs enfants dans les bras et alors que ça devait suffire, cela ne suffisait pas.
Certains se suicidaient. Les plus solitaires et ceux, surtout, qui ne s’étaient jamais imaginé faire, avant, leur propre pain.
Le siècle improvisait le siècle.
La Terre, elle, tournait. Les loups hurlaient.

Et puis les textes les plus captivants, à mon sens, sont ceux où l’autrice s’épanche dans des poèmes en prose longs et composés en fines arabesques de sens, où les télescopages ne sont pas en reste. Comme ce début magistral où elle commence en vers relativement courts, puis chemine vers plus de longueur avant de dérouler sa pensée en longues phrases, en prose poétique fluide. On pourra le lire et forger son opinion dans l’extrait que propose l’éditeur sur son site. On s’y demande, de surcroît, où se situe la limite entre poèmes, puisque poèmes au pluriel il y a, le titre de la section (« poèmes de famille ») nous le confirme : les lignes blanches sont-elles des indications ? Si l’on se le demande, d’ailleurs, c’est qu’il est difficile de quitter l’écriture de Milène Tournier. Si quelques poèmes, surtout parmi les plus courts, sont plus percutants que durablement marquants, la profondeur s’établit au long cours jusqu’à devenir abyssale, dans ce recueil de 150 pages qu’il est difficile de lâcher une fois qu’on l’a commencé. Un livre-époque donc, mais pas de ces livres-époque avec des vers sympathiques, teintés d’humour et de poésie à usage immédiat mais vite oubliée (ce n'est pas le genre des éditions Lurlure, même si ces lectures ne sont pas pour autant désagréables). Ici, le travail de la langue s’allie à un regard original qui fait perdurer les émotions provoquées par la lecture. Et puis aucun thème n’est tabou, c’est aussi ce qui compte. La preuve ? Ce court poème pour conclure, issu des « poèmes en dieu » : « Je serai je te jure / Pour les cent années encore / Ta pèlerine aux yeux fluorescents. » Milène Tournier a sûrement les yeux qui brillent quand elle écrit de la poésie.

Milène Tournier, L’Autre Jour, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-26-9

samedi 18 juillet 2020

Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte

pilon.jpg, juil. 2020

Il était temps que dans, ces billets, je parle de Jean-Pierre Lesieur. Oh ! pas seulement parce qu’il m’a accueilli à plusieurs reprises dans sa revue actuelle, Comme en poésie, un modèle d’éclectisme et d’humour pas guindé qu’il produit à la main chez lui, et où l’on trouve des plumes variées et des illustrations à l’avenant — une de mes revues préférées. Si je voulais parler de Jean-Pierre, c’est aussi et surtout parce qu’il a consacré sa vie à la poésie, qu’il continue inlassablement de le faire et qu’il a eu la bonne idée de se confier dans une autobiographie romancée pour expliquer son parcours. Pas banal, le parcours : d’apprenti mécanicien pour l’aéronautique à instituteur, avec l’animation de plusieurs revues comme constante. Lire et écrire de la poésie n’était pas chose naturelle, mais voilà, les bibliothèques syndicalistes bien fournies lui ont inoculé le virus, et on ne va pas s’en plaindre. Lui non plus, il me semble.

Il y a un certain temps donc, Jean-Pierre a publié les deux premiers tomes de sa biographie, comme d’habitude composés et reliés par ses soins. Le titre de la série ? « Ouvrier poète revuiste »… une belle succession de termes pour une vie tout entière consacrée aux strophes. Deux ouvrages où il explique non seulement la naissance de sa vocation, mais fait aussi vivre finement et avec un humour parfois candide — comme l’apprenti revuiste qu’il a dû être — les discussions enflammées de l’époque entre poètes, ce qui ne manque pas de prouver, pour citer la chronique de Patrice Maltaverne, que « le monde des poètes n’a pas non plus beaucoup changé depuis les années soixante : toujours aussi désintéressé, je vous rassure ! »

Le troisième volume, intitulé Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte, vient donc de sortir. Autant le dire tout de suite : c’est un régal. C’est la revue elle-même qui narre ses propres aventures ; on retrouve bien entendu les relations parfois compliquées entre poètes — quoique Jean-Pierre ici semble privilégier les aspects positifs des échanges poétiques, laissant le drame à sa vie conjugale qui se solde par un divorce provoqué en partie par le temps qu’il consacre à la revue.

Comme on pouvait s’y attendre, de larges extraits de poèmes publiés entre 1976 et 1982 figurent dans le livre. Mais la bonne idée de l’ouvrier poète revuiste et maintenant autobiographe, c’est d’inclure également des lettres reçues par la rédaction (un bien grand mot : lui seul est à la barre, avec un peu d’aide de temps en temps). Fidèle à sa conception de la poésie, Jean-Pierre ne choisit pas celles qui discutent des mérites de telle ou telle école, de telle ou telle rime, de telle ou telle forme. Ses correspondants lui demandent des conseils techniques pour l’impression, proposent des collaborations éditoriales… et puis se glisse un leitmotiv : la dénonciation de l’édition à compte d’auteur, avec des noms de l’époque, qui je suppose n’iront pas faire un procès (s’ils lisent le livre, puisqu’on est en droit de douter qu’ils aient lu ou lisent de la poésie de toute façon), il y a prescription. Des noms toujours : aux côtés de disparus et disparues, il est passionnant de croiser des poètes qui aujourd’hui encore publient en revue, dont pas mal qui honorent Comme en poésie de leurs vers. On rencontre aussi au fil des pages des noms qui ont pu se constituer une petite notoriété. Il connaît ou a connu tout le monde, Jean-Pierre. Enfin, on se délecte du choix des poèmes, souvent exigeants dans la forme et le fond. Quelle expérience cela a dû être d’être abonné au Pilon !

Un mélange efficace et une déclaration d’amour au métier de revuiste qui valent la peine d’être lus, tout comme les deux premiers volumes. La mémoire de Jean-Pierre et son sacerdoce — clin d’œil en vocabulaire à l’histoire du séminariste du numéro 18, que je ne dévoilerai pas — le rendent éminemment sympathique. On dévore d’un trait, et on attend la suite.

Détails pour la commande sur Facebook.

jeudi 5 mars 2020

1492 – Amphores poétiques

amphores.jpg, mar. 2020

Dans les amphores d’Emmanuelle Rabu sont stockés les merveilles de la grotte des Nymphes où séjourna Ulysse, les trésors arrivés après 1492 grâce à des conquistadors peu regardants sur la façon de les acquérir – « rapportés d’outre-mer et d’outre-tombe », précise la poétesse dans sa quatrième de couverture –, les marchandises pléthoriques que les grands cargos transportent de nos jours. Un télescopage d’époques et de lieux, un exercice de style aussi : étonnants calligrammes aux formes courbes dessinées de vers, à la séduction visuelle qui force l’admiration. Car la forme que revêtent les poèmes n’est pas artificielle. Elle est garante du rythme, certes ; voilà déjà la musique qui surgit en fonction de la longueur des lignes, évoquée aussi, par exemple, à travers une symphonie de Haydn. Mais contenant et contenu vont également main dans la main – oserait-on dire anse dans l’anse ? –, dans un lyrisme de bon aloi qui fait la nique aux simplicités outrancières de la poésie minimaliste. Oh ! ne croyez pas que cette dernière rebute par défaut le chroniqueur : il faut parfois faire montre d’exagération dans ses goûts pour mieux titiller la corde sensible, même dans une note de lecture, et surtout il me semble que cet amour des beaux mots, compliqués ou rares par moments, est une caractéristique forte de la poésie d’Emmanuelle qui me touche particulièrement.

Me touche aussi cette attention portée à l’amitié, au sein d’un bestiaire à l’imaginaire débordant et d’une caverne aux merveilles : « Bientôt / Je serai près de toi / Sous ton Parasol de Jaurès ». Ce poème intitulé « Ami » parle de Lambert Schlechter, qui se trouve être la personne à l’origine de ma lecture de ce recueil. Et puis cette violence qu’on devine latente, cette cruauté qu’on sent qu’il ne faudrait pas réveiller, dans le poème « Lèse-majesté » : « Indocile / Je me dresse / Petite prêtresse / Sous une cicatrice » ; la mante religieuse n’est pas dérangée sans conséquences potentiellement néfastes, en tout cas pour les mâles de son espèce. Difficile pourtant de rendre l’émotion provoquée sans partager le contenant, ces amphores souvent, ces arbres ou ce chandelier, ce bilboquet parfois. L’image ci-dessous ainsi que les extraits sur le site de l’éditeur en donneront cependant un aperçu fort utile.

Il y aurait tant à dire encore sur 1492 – Amphores poétiques. La signification des nombres y joue un rôle essentiel, puisque le recueil est divisé en neuf parties de neuf poèmes. On y trouvera en plus un humour fin formé de jeux de mots tout en allusions. Un exemple ? Le poème « Enfantines », qui donne son titre à une des neuf parties : « Je n’ai pas su leur dire / Qu’à force de frôler Méduse / De jouer avec ses filaments / On se veut transparente / Comme elle est létale / Libre / Car / On a / Peur / De / Persée ». Fine, c’est peut-être bien d’ailleurs le mot qui conviendrait le mieux à la poésie d’Emmanuelle, si on lui accolait l’adjectif lyrique. Et puis un détail force le respect : à l’heure du traitement de texte souverain, de l’ordinateur roi, ces calligrammes sont composés sans tricher, c’est-à-dire sans jouer sur la longueur des espaces dans les vers. Intègre aussi, tiens, dira-t-on de la poésie de l’autrice, qui pratique ici un véritable artisanat d’art (elle peint et dessine aussi). Ce qui, récapitulé, offre une voix fine, lyrique et intègre. Par les temps qui courent, autant dire une lecture revigorante.

1492 – Amphores poétiques, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-399-2.

amphores2.jpg, mar. 2020

vendredi 11 octobre 2019

Je ressemble à une cérémonie

Il y a poésie et poésie (et puis poésie aussi, tant qu’on y est — mais simplifions le propos en ne décrivant que celles qui accrochent l’attention). L’une captive par le soin apporté à la langue, dans un étourdissement de vers savamment composés, s’adresse à l’intellect en somme ; l’autre enfonce des images dans la tête, procède par allusions plutôt que doctes figures de style, s’immisce pour ne pas quitter la pensée : elle vise les sens avant tout. Cette dernière, poésie charnelle sans descriptions explicites, expérience sensuelle et sensorielle, cette création de formes et de sensations mentales, c’est celle de Julia Lepère dans Je ressemble à une cérémonie.

La première partie, « À la lisière », avance par effleurements : « Je me fraie un chemin, ton corps entrebâillé / Miroir pour mes écailles / Serpente ». C’est que la figure principale du recueil, c’est celle de Mélusine, dont on connaît la transformation animale. Ce dernier vers le susurre en pointillé, avant que le nom soit clamé haut et fort dans la deuxième partie. « Sois un arbre que je t’écorche au bord », ordonne encore la narratrice. Ici les peaux se frôlent, dans un style tout en retenue qui saupoudre les mots sur la page avec des blancs comme des respirations… ou des ahanements ? Car l’amour physique n’est pas loin, même si la lisière, c’est aussi éviter de sombrer corps et âme dans la passion, c’est jouer avec l’attente, la possible frustration : « Je suis une biche, à la lisière / Du toi-forêt je suis à la lisière de voir ». Ces blancs d’ailleurs, pour y revenir, ne sont pas de simples aérations poétiques à la mode ; leur fonction est réelle, elle participe à la création d’images mentales persistantes, pour imaginer entre les mots. En lisant Julia Lepère, on sent le grain de peau, la chaleur, la sueur. Mais tout ça filtré par l’amour courtois, à mille lieues des fadeurs érogènes de l’hyperréalisme. Aurait-on affaire à une trouvère ?

Et pourquoi pas ? Car la deuxième partie, « Mélusine » tout simplement, resserre le récit et nous emmène dans un château, proposant des piques plus narratives. C’est aussi là que la protagoniste se révèle, on l’a vu. Une Mélusine pourtant libérée, qui « nourrit le rêve de chevaucher des serpents oiseaux », qui s’affirme comme dominatrice même : « Elle ne parlera plus que peu de mots // À présent fait serpenter dans son bain // Des marins, comme de tout petits jouets tu m’appartiens ». Ou veuve noire ? Tiens, « pourquoi après l’amour les hommes dorment-ils comme / Des morts » ? Avec son écriture toujours ciselée de manière à faire surgir les images, Julia Lepère tisse la toile d’un récit d’amour, d’emprise mutuelle et de vie, tout simplement. Après une entrée en matière où les partenaires se sont flairés, voilà qu’ils consomment, mais toujours dans la beauté d’une langue qui donne à l’acte une saveur douce de sel marin sur la peau.

Et puis nous sommes transportés ailleurs, par la grâce d’une troisième partie, « Mues de Carthage ». Quoique le goût savoureux du sel soit toujours là : « Ton corps secoué // Comme la toile de la maison / La toile a un goût // De sel ». Évolution dans la continuité, quand « Mon corps une biche délimitent / La maison-toi », qui laisse à penser qu’à travers les âges et les lieux, la poétesse écrit l’amour comme une constante, usant de formules sciemment répétées pour lier les diverses parties du recueil. Il faut relire ce dernier avec cette constatation en tête pour y déceler de nouvelles pistes, de nouveaux nœuds, de nouvelles images qui collent au cerveau une fois la lecture terminée ou interrompue. Oui, après tout, c’est peut-être bien le livre d’une trouvère.

Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie, Le corridor bleu, 114 p., ISBN 9782914033824

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