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mardi 31 mars 2026

Les Jardins du temps

Est-ce que l’histoire contée dans ce livre « adviendra autrefois, ou peut-être demain » ? Si le point de départ du nouveau roman d’Émilie Querbalec se situe au xvie siècle japonais, avec la prise d’assaut du monastère du dieu Dragon sur le mont Hiei par le bien réel seigneur de guerre Oda Nobunaga, on découvre assez vite une première anomalie temporelle. En effet, c’est un archipel uchronique que nous propose l’autrice ; un Japon empreint de magie, ancré au départ dans une vie monacale décrite avec force détails, comme pour constituer un socle aux divers sauts dans le temps qui se produiront bientôt. Mais cette réalité est-elle si uchronique ? « Les Occidentaux ne possèdent pas de notion de temporalités circulaires multiples. De leur point de vue, le temps serait d’essence purement linéaire, même s’ils admettent que sa perception peut varier d’un individu à un autre », explique un personnage. Ce temps « subjectif » prôné par l’Occident, c’est celui que va progressivement adopter le Japon, c’est celui que va faire éclater l’autrice dans un récit qui, au départ, va s’enraciner dans la fantasy pour emprunter au policier, au thriller, puis amorcer un virage vers la science-fiction et l’utopie. Un joyeux mélange des genres qui jamais ne perd, car les liens que tisse Émilie Querbalec par-delà les époques, par-delà les « cercles du temps », font évoluer de manière naturelle notre perception de l’histoire. Comme si l’on parcourait ce « musée de Para-Archéologie » évoqué au fil des pages. La jeune Chiyo, rencontrée dès le début, nous mène ainsi sur les traces d’un futur possible, où conflits et ravages subis par la planète servent de déclencheurs à une autre civilisation en puissance.

« Ashiripa avait du mal à imaginer comment on pouvait ne pas faire usage de la force, au moins pour se défendre, ou même pour maintenir la paix. De mémoire d’homme, la guerre avait toujours existé, et il ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir si cela pouvait en être autrement. » Comme d’habitude chez l’autrice, on retrouve des personnages en quête d’identité (ou à identités multiples, comme un scientifique américain d’origine indienne intégré à la société japonaise), parfois pétris de doutes, souvent issus d’une minorité, qui finissent, à la faveur de rencontres, par remettre en question l’environnement dans lequel ils évoluent. Schéma classique, certes, mais qui fonctionne grâce à la grande empathie de l’écriture, laquelle donne de la profondeur aux motivations des protagonistes. Ashiripa est un jeune Aïnou, autochtone donc… mais l’espèce humaine n’est pas la seule dépositaire ni garante du futur de la planète : « Dans un joyeux concert où se mêlaient caquètements et piaillements de toute sorte, les non-humains d’Edo avaient rappelé à l’assemblée que les besoins humains ne pouvaient faire abstraction des leurs. » Réaliste quant à l’évolution du transhumanisme, Émilie Querbalec nous montre aussi des êtres hybrides entre corps biologiques et machines. On pense durant la lecture à ses précédents romans — l’atmosphère japonisante de Quitter les monts d’automne, le désir d’éternité grâce à la technologie des Chants de Nüying, le besoin de renouer avec la Terre des Sentiers de recouvrance… —, et ce n’est pas par hasard. Elle semble avoir condensé dans ce nouveau roman ses peurs et ses espoirs, pour se jeter à corps perdu dans un récit solidement et intégralement planté dans cette culture japonaise qui est celle de son enfance.

« Partout sur la planète, là où les Grandes Cités avaient chassé, réprimé et quasiment anéanti les connaissances autochtones, des peuples retrouvaient le souffle de la résistance, renouant avec leurs savoir-faire anciens. » Les savoirs anciens sauveront-ils le monde ? En tout cas, dans Les Jardins du temps, le Japon médiéval et la conception orientale du temps mènent en quelques siècles à la création d’une harmonie sociétale utopique (autrefois ou demain, telle est la question cependant), tandis que le voyage temporel et le mélange des genres littéraires font office d’efficaces et rythmés chemins de traverse narratifs. Avec ce qu’il faut de conflit pour que le tout ne soit pas teinté d’optimisme béat. « Le temps est comme une soupe […]. Trop épais, il fige et colle au bol comme de la pâte miso, c’est ce qui se passe dans les Cercles Premiers. Mais si on ajoute trop d’eau, il n’a plus de goût : ses saveurs se diluent avant même d’avoir atteint notre palais, comme dans les Cercles Derniers. » Émilie Querbalec nous entraîne dans les cercles du temps avec entrain, creusant dans ses thèmes de prédilection, confirmant de son style bien reconnaissable sa position singulière dans l’imaginaire francophone.

Émilie Querbalec, Les Jardins du temps, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226507563

vendredi 19 avril 2024

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : Les Chants de Nüying (septembre 2022)

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

Chacun cherche son chant
Émilie Querbalec : Un roman de premier contact

Après Quitter les monts d’Automne, prix Rosny aîné en 2021, Émilie Querbalec s’offre un retour gagnant pour son deuxième opus chez Albin Michel Imaginaire.

Les Chants de Nüying, ce sont les sons étranges repérés par une sonde sur cette exoplanète qui tourne autour de l’étoile Shun, à vingt-quatre années-lumière de la Terre. Au XXVIe siècle, le Yùtù Mèng s’apprête donc à partir vers Nüying avec à son bord des scientifiques, mais aussi un entrepreneur spatial sino-américain conseillé par un gourou tibétain. Car si le roman se situe dans un univers uchronique où la Chine — on l’aura deviné aux divers noms employés — est la puissance spatiale qui a la première envoyé un homme sur la Lune, l’invasion du Tibet a bien eu lieu, elle, favorisant la constitution d’une diaspora à la spiritualité en vogue, mêlée aux innovations technologiques.

Émilie Querbalec opte pour une narration qui alterne les personnages. Brume, biologiste plus à l’aise avec les mammifères marins qu’avec les humains, espère découvrir les êtres à l’origine des chants extraterrestres. William, cybernéticien féru de poésie chinoise, participe à bord au projet de réincarnation numériquement assistée du milliardaire Jonathan Wei, président de Space’O (oui, le modèle est plutôt transparent). S’invitent aussi Meriem, astrophysicienne, Dana, cybernéticienne en chef, leur fille Anouk ou le gourou de la secte Terre d’Éveil, Sonam Tsering. Tous ont leurs propres objectifs dans ce voyage, et le tissage de ces aspirations qui parfois s’entrechoquent donne de l’épaisseur à l’intrigue. Le style de Querbalec montre une réelle volonté inclusive et une empathie profonde pour ses personnages, mais cela ne l’empêche pas de faire passer tout ce petit monde par une série d’épreuves sévères : ne s’aventure pas qui veut vers les étoiles !

Si l’incommunicabilité avec les espèces extraterrestres (avec un air de Fiasco de Stanislas Lem) est ici le thème principal, l’autrice brasse avec maîtrise d’autres notions en vogue dans la littérature de science-fiction actuelle, dont le voyage dans un vaisseau-monde ou le transfert numérique de la conscience. Au moyen d’une base scientifique solide et en prenant appui sur la spiritualité orientale, elle signe un roman de premier contact foisonnant, qui fascine et interroge à la fois.

Émilie Querbalec, Les Chants de Nüying, Albin Michel Imaginaire, 2022, 464 p., 22,90 €.

samedi 23 décembre 2023

Les Sentiers de recouvrance

C’est dans le cadre de la préparation d’un entretien croisé à paraître à l’automne 2024 que j’ai pu lire Les Sentiers de recouvrance avant sa publication officielle en janvier prochain. Je n’avais pas initialement prévu d’article sur l’ouvrage, en tout cas pas, pour diverses raisons, dans les journaux papier qui accueillent certaines de mes recensions. Mais, à la lecture, il m’a paru impossible de ne pas rendre compte de ce roman.

« Ayden se sentit aussitôt moins angoissé. Dans sa tête, les lombrics reprirent leur travail silencieux d’aération et de fertilisation. Les embryons de charmes, de chênes et de châtaigniers se remirent à absorber les éléments nutritifs contenus dans leurs graines, et leurs radicelles à s’enfoncer dans les profondeurs tièdes du monde. La toile invisible des réseaux micellaires renouait sa conversation secrète. » Après plusieurs livres qui faisaient ressentir avec gourmandise le vertige de l’exploration spatiale, Émilie Querbalec fiche ses mots dans l’humus de notre bonne vieille planète. Comme Kim Stanley Robinson, qui après sa trilogie martienne nous a gratifiés d’un Ministère du futur en forme de plaidoyer pour les générations futures ici-bas et pas dans l’espace, l’autrice se coltine à la fiction climatique avec en tête l’envie de « réparer nos liens à la Terre ». Et elle célèbre celle-ci avec beaucoup de soin, détaillant espèces végétales ou animales avec une plume agile, dans ces années 2030 où la montée des eaux a rendu le bord de mer périlleux, où l’« érosion se [mesure] maintenant à l’échelle d’une vie humaine, modifiant les mentalités et les comportements de manière progressive ou brutale, selon les cas ».

Difficile, dans ce futur proche, de ne pas céder à l’écoanxiété, en particulier pour les jeunes dont l’avenir pourrait être sévèrement compromis. C’est dans ce contexte qu’Ayden, qu’on a rencontré plus haut, va croiser le chemin d’Anastasia dans une Bretagne propice à la recouvrance — ce beau substantif un peu désuet, mais qui dégage une harmonie potentielle dont le livre entend se faire l’écho. C’est qu’au-delà du réchauffement climatique sévère, les deux adolescents ont dû aussi affronter d’autres épreuves personnelles. La recouvrance qu’ils entament, en harmonie avec la nature, devient ainsi l’image de celle que le genre humain se doit de mettre en œuvre pour retrouver l’harmonie avec sa planète. S’ajoute à cela que la jeune femme écrit de la poésie… et puis qu’au fil du livre on croise des anges ou des dragons, fantasmés ou pas (n’en révélons pas trop) : nous voilà bien loin d’un monde technocentré à l’extrême. On plonge au cœur des espèces qui peuplent la Terre, fussent-elles imaginaires. Difficile de ne pas ressentir d’émotion à la première scène d’intimité d’Anastasia avec une jument ; impossible de ne pas avoir envie de plonger ses mains dans le sol avec Ayden. Sans candeur excessive, avec une conviction étayée par un style qui chante la diversité, l’intrigue nous amène à croire vraiment que chacun possède « au fond de soi la force d’aider quelqu’un à guérir ». À l’heure où les discours clivants et les actes guerriers prennent une place prépondérante dans le flux d’informations qui nous baigne, Les Sentiers de recouvrance fait le choix, que partagent de plus en plus d’auteurs et autrices, de la science-fiction positive, sans mièvrerie cependant.

Émilie Querbalec revient souvent sur l’importance pour elle du concept de « fiction panier » d’Ursula K. Le Guin. Dans ce livre, elle marche sur les traces de son illustre prédécesseure, clairement. Elle n’en oublie pas son Japon natal pour autant, puisque la fable écologique La Forêt amante de la mer, de Shigeatsu Hatakeyama, se trouve évoquée au fil d’un dialogue. Sources d’inspiration aussi, les rapports très précieux de l’association négaWatt, qui propose des scénarios de transition énergétique vers un partage équitable des ressources. La documentation soigneuse s’insère avec légèreté dans l’intrigue, menée avec l’empathie qu’on connaît déjà à l’autrice. Ce retour au bercail après le vide intersidéral, cet enracinement dans la terre et sur la Terre offrent ainsi son livre le plus attachant à ce jour.

Émilie Querbalec, Les Sentiers de recouvrance, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226488688 (parution le 17 janvier 2024)