Ce roboratif volume (plus de 700 pages) a été la première incursion en français dans les écrits d’Adam-Troy Castro consacrés à une héroïne particulièrement attachante, Andrea Cort. Composé de quatre longues nouvelles (ou novellas) et du roman éponyme, le projet éditorial permet une entrée fournie dans un monde où les êtres humains, regroupés dans la Confédération homsap, ont essaimé dans l’espace et rencontré d’autres espèces sentientes (dans la mesure où la traduction utilise ce mot, il sera repris ici), établissant au passage des protocoles communs de premier contact et une jurisprudence pointilleuse sur les crimes perpétrés entre espèces. Andrea Cort travaille comme juriste pour le procureur général du Corps diplomatique homsap ; elle a pour mission d’assurer que le traitement des humains liés à des exactions (qu’ils soient victimes ou criminels) sur d’autres mondes est équitable et dans l’intérêt de toutes les parties.

Les quatre premiers textes la montrent à l’œuvre dans différents contextes planétaires. Envoyée chez les Zinns, dont la population frôle la limite de l’extinction et qui ne peuvent concevoir une quelconque forme de violence, elle doit valider leur demande de donner asile à un criminel humain en échange d’une technologie avancée de propulsion spatiale. Sur Caithiriin, elle reçoit pour mission de superviser l’exécution d’un autre criminel humain, pour s’apercevoir que les Caiths condamnés, eux, bénéficient d’un choix alternatif à la traditionnelle mise à mort longue et terrifiante. On la voit également mener un interrogatoire sur La Nouvelle-Londres, le monde-cylindre sur lequel elle est basée, afin de confondre un agresseur parmi deux suspects. Et puis, dans la dernière courte enquête, c’est au principe même du premier contact qu’elle se heurte : un employé du Corps diplomatique a torturé et tué des Catarkhiens, considérés comme sentients, mais qui semblent ignorer toutes les interactions avec les différentes espèces qui se sont posées sur leur monde. Un tribunal catarkhien, dès lors, est-il possible, et comment juger le meurtrier ?

On le voit, la science-fiction d’Adam-Troy Castro dans cette série est influencée tant par les aspects juridiques que par la notion de différence entre espèces qui engendre, au mieux, l’incompréhension. Non pas que ces histoires ne comportent pas d’action (ou de psychologie — nous allons y revenir), mais elles dégagent comme un goût de film de prétoire ma foi pas désagréable. Le style renforce cette impression, utilisant des techniques de narration très cinématographiques (courtes scènes, retours en arrière, explications a posteriori sur des images déjà vues…), jusqu’à une plaidoirie en bonne et due forme. Un style d’abord efficace et sobre, servi par une traduction fluide : on ne lit pas les aventures d’Andrea Cort pour admirer la virtuosité ou l’invention langagière de son auteur. Mais on se laisse emporter, surtout grâce à la psychologie développée de l’héroïne.

Parce que, il faut bien le dire, Andrea Cort est fascinante. En premier lieu, c’est une meurtrière… et ce depuis l’âge de huit ans déjà, dans un épisode évoqué plusieurs fois et expliqué par petites touches au fil des nouvelles. C’est grâce à ce traumatisme suivi d’une incarcération que le Corps diplomatique la tient et utilise son intelligence vive pour résoudre des problèmes nécessairement compliqués entre espèces sentientes — au cours de ses enquêtes, elle parvient à mettre au jour des aspects soigneusement dissimulés ou auxquels personne n’a encore pensé. La juriste, d’autre part, n’a pas une haute opinion d’elle-même, se considérant comme un monstre, à l’image des criminels qu’elle rencontre. Elle fait aussi preuve d’un cynisme à toute épreuve, comme lorsqu’elle souhaite à une collaboratrice locale la « bienvenue au sein de l’immense farce connue sous le nom de diplomatie interespèces ». Bref, une antihéroïne qu’on adore détester et admirer à la fois, qui mérite le qualificatif de garce utilisé de façon récurrente pour désigner la nature de ses relations avec ses collègues tout en éprouvant pour certaines personnes une « profonde empathie ». Et qui, selon plusieurs rapports concordants, montre une intégrité inébranlable. Les contradictions du personnage instillent ce qu’il faut de tension aux récits, dont certains peuvent paraître prévisibles, pour que le plaisir de lecture soit là et bien là.

Outre cet apport psychologique intéressant concernant la protagoniste, Adam-Troy Castro sait aussi distiller peu à peu les indications sur le monde futur qu’il décrit. On pourrait essayer de dater celui-ci et de le soumettre à une fine analyse de cohérence ; pour ma part, j’ai apprécié le fait que ces informations soient en marge mais bien présentes. On apprend au détour de quelques phrases qu’on peut changer son apparence à l’envi, en particulier. Raison de plus pour Andrea Cort d’arborer une éternelle coupe de cheveux au carré avec juste une longue mèche et de porter en permanence un strict ensemble noir. Quant aux descriptions liées à l’exobiologie, elles sont suffisamment détaillées pour susciter la curiosité sans pour autant devenir fastidieuses. Tout est question de dosage, et l’auteur maîtrise les poids et les mesures sur cet aspect. « Comme la plupart du temps, avec les extraterrestres, toute ressemblance avec un [geste] équivalent humain relevait au mieux de la coïncidence » : pourtant, c’est de nous et de notre époque que parle Castro, en remuant dans le chaudron science-fictif les bas instincts de notre espèce, vus à travers les yeux (ou équivalents !) d’autres sentients et d’une juriste plutôt asociale. Comment pourrait-il en être autrement, quand la langue commune qu’utilisent les diverses ambassades se nomme le « mercantile » ?

Dans le roman proposé en plat de résistance, Andrea Cort est envoyée sur Un Un Un, un monde-cylindre de dimensions gigantesques à des années-lumière de toute vie. Les IAs-source, dont on ne connaît pas l’ancrage physique et qui se matérialisent parfois sur des écrans flottants à des fins de diplomatie, y ont créé leur propre espèce sentiente, violant a priori les principes interespèces qui bannissent l’esclavage. La délégation humaine, seule à avoir obtenu un droit d’observation sur cette colonie très particulière, s’est vu amputer de deux personnes tuées dans des conditions suspectes. L’enquête ne sera pas de tout repos pour notre héroïne : atteinte de vertige, elle devra évoluer en permanence dans les « hauteurs » d’Un Un Un (la notion de haut et de bas est relative dans un monde-cylindre), seul endroit vivable. En « bas », un océan acide bouillonnant. Sa hiérarchie lui a de plus donné des instructions claires : elle doit à tout prix innocenter les puissantes IAs-source, officiellement bienfaitrices des autres espèces. De là à accuser leur création, les Brachiens, sorte de paresseux intelligents qui voient les humains comme des morts (d’où le titre), il n’y a qu’un pas que Cort, obstinée, se refusera de franchir aussi facilement.

Si l’on a lu les quatre nouvelles qui précèdent, présentées dans l’ordre chronologique pour l’héroïne, on trouvera un certain nombre de redites dans le roman. L’intérêt de parcourir ces textes avant est tout de même réel, puisqu’il permet d’y arriver avec un bagage lié à la psychologie d’Andrea Cort. Ainsi, on connaîtra déjà l’épiphanie qui lui a fait découvrir le concept de « démons invisibles », à l’œuvre dans le fameux épisode meurtrier de son enfance sur la planète Bocai. D’une manière générale, Adam-Troy Castro semble plus à l’aise avec les formes courtes, certaines descriptions ou conversations se prolongeant ici un peu trop ou faisant preuve d’un didactisme appuyé — sensation très présente notamment lorsque les fils de l’intrigue se dénouent. On a parfois l’impression que l’auteur a envie de démontrer qu’il est un créateur d’univers et dans le même temps maîtrise les codes du whodunit. Que ledit univers soit inspiré en partie d’autres déjà publiés peut constituer une querelle de spécialistes de la science-fiction, mais le monde-cylindre d’Un Un Un se tient de façon correcte, même si les explications ne foisonnent pas. La virtuosité d’écriture cinématographique susmentionnée est à son comble dans deux belles (enfin, belles…) scènes : la dislocation du hamac d’Andrea Cort et ses acrobaties périlleuses pour échapper à la chute mortelle, ainsi que le retour en arrière très réaliste sur le meurtre qui la hante depuis l’enfance. Mais on ne peut s’empêcher non plus de trouver les IAs-source bien cachottières pour des entités quasi toutes-puissantes, ne révélant des informations essentielles à la juriste qu’après maintes péripéties, en avançant des arguments politiques alambiqués et pas vraiment convaincants. Un moyen, encore une fois, de tirer le récit en longueur ?

On le voit, le roman manque un peu du punch des nouvelles. Comme celles-ci, cependant, il bénéficie de l’intérêt que suscite le personnage d’Andrea Cort, sur le chemin de l’acceptation de son passé. C’est au fond moins la résolution de l’enquête qui importe que ce qu’elle apporte de réponses dans la quête personnelle de l’héroïne, posant des fondations intelligentes pour les volumes à venir (le deuxième a déjà paru, le troisième arrive). Ajoutons que les réflexions sur les notions de libre arbitre ou d’esclavagisme permettent de dépasser le cadre d’une enquête policière façon space opera de pur divertissement. À la fin, la balance entre fascination et détestation de cette juriste à la volonté de fer, parvenue à s’affranchir d’une partie de sa misanthropie, penche clairement en faveur de la fascination. L’univers n’est pas figé, après tout.

Adam-Troy Castro, Émissaires des morts, traduction de Benoît Domis, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226443700
Cette note de lecture a été réalisée après un service de presse d’Albin Michel Imaginaire, que je remercie.


Dans la blogosphère des littératures de l’imaginaire, les autres critiques sont souvent mentionnées par des liens. Peut-être viendrai-je à cette pratique, mais, pour l’instant, je voudrais seulement mentionner celle d’Apophis pour approfondir les similitudes d’univers ; on y trouve cependant à la fin, dans la rubrique « Pour aller plus loin », des liens vers d’autres sites qui ont évoqué le livre.