Chroniques-minute

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mardi 30 novembre 2021

Et voici la chanson

chanson.jpg, nov. 2021

Je dois avouer que j’ai remis plusieurs fois la lecture de ce recueil. Au bout de quelques pages, je sentais que ma lecture n’était pas en phase avec l’écriture ; je ne savais pas comment continuer. J’ai lu les comptes rendus de Pierre Vinclair et de Georges Guillain, deux passeurs qui m’ont souvent aidé dans mon approche de certains ouvrages : non, toujours pas possible de donner l’attention adéquate au livre. Et pourtant, il le méritait, je le savais. Ma brève conversation à son propos avec Hélène au Marché de la poésie me le rappelait aussi. Et puis aujourd’hui, quelque chose s’est débloqué. Et voici la chanson est composé d’instants, de sensations, de couplets hétéroclites dans un grand tout qu’on peut difficilement résumer ; la narration n’y est certes pas absente, mais elle n’est pas linéaire. Elle ne prend pas vraiment la forme de fragments, mais plutôt d’éclats — un mot auquel j’avais pensé avant de lire le second compte rendu ci-dessus, mais ça n’avait pas suffi. Des éclats de lune ou de soleil, astres auxquels sont associés les deux larrons récurrents Joug et Joui. Des apparitions les relient, des chansons viennent ponctuer le recueil. Il s’agissait dès lors d’autoriser le cerveau à entrer les multiples éclats de l’écriture d’Hélène dans de petites boîtes et de les apprécier un à un pour leurs reflets, sans chercher à en admirer l’hypothétique mosaïque. Sans pourtant se refuser à en coller certains à d’autres. Une convention de lecture exigeante, mais finalement assez naturelle une fois déclenchée. Il y a une véritable recherche visuelle (typographie, images, signes) et sonore (la lecture à haute voix facilite l’immersion) dans ce texte, qui savamment déstructure la phrase comme la ligne temporelle. Tiens, c’est même revendiqué : « Bon, c’est fini, sortez de votre trou, cette / musique doit être fracassée, la tonte est / commencée depuis longtemps, ciseaux / tombent sous l’arbre, fricassée de mots / finis, enterrés certains jusqu’au bout ». Et jusqu’au bout, image par image, avec également un humour discret mais réel, ça fricasse, ça touille, ça malaxe la pâte des lettres, ça convoque l’histoire, les rêves, l’amour, les opposés qui s’attirent. Il faut se lancer. Le dernier mot à la poétesse ? « Pas triste. Vivifiant. »

Hélène Sanguinetti, Et voici la chanson, éditions Lurlure, 979-10-95997-32-0 (le livre a paru initialement aux éditions de l’Amandier)

lundi 8 novembre 2021

Ève et l’Ange

ange.jpg, nov. 2021

Prolifique en revues, Thomas Pourchayre n’a que récemment publié son premier livre, qui se trouve être, aux éditions Gros Textes… Le Dernier Livre du monde ! Si ce dernier (oui, le mot est choisi) est à recommander, la présente chronique-minute évoquera un autre titre, Ève et l’Ange, une nouvelle parue cet été. Il me semble que cet ouvrage est très représentatif de la manière de Thomas, avec une véritable poésie dans l’écriture combinée à un imaginaire foisonnant, le tout agrémenté d’une dose d’humour subtil. Le prologue installe l’histoire d’Ève et de l’ange dans le récit d’un père à sa fille, se revendiquant ainsi du conte de fées. Conte un peu pervers, puisque la jeune femme découvre chez l’ange au sortir du bain (dans une de « ces baignoires / converties en abreuvoirs à vaches dans les champs », tout de même) une paire de testicules. « Du tout ! / C’est… un papillon ! / Enfin… c’est son cocon ! / Dites… Vous avez vu mon arc et mes flèches / et mes cuissots joufflus et mes joues fessues ? » : las, pas moyen de biaiser, Ève n’est pas née de la dernière pluie. Elle recueille l’ange pour un ménage mixte terre et ciel, et ce qui devait arriver arrive. « l’auréole de l’ange trépigne / les deux aréoles satellitent hésitent sur le sens / de leur révolution » ; ce n’est pas divulgâcher que de révéler que les deux vont coucher ensemble. Ce qui compte, c’est l’évolution de cette relation entre deux êtres, cette découverte de lui-même que l’ange fait au contact d’une jeune femme ni innocente ni délurée. La plume de Thomas frôle les corps, caresse comme avec des ailes d’ange, envoie des piques par moments. Le conte philosophique et érotique se teinte de poésie, et vice-versa, puis « un ange passe encore / et sans doute bien d’autres après / un nombre d’or certain et angélique d’anges / à endormir un troupeau de moutons / sans autre occupation que de brouter des mégots / sur un austère parking de goudron mièvre ». Peu de pages, beaucoup de… béatitude, ange oblige !

Thomas Pourchayre, Ève et l’Ange ou la Gravité négociable, éditions Abstractions, 978-2-492867-16-3

vendredi 5 novembre 2021

L’Oiseux

oiseux.jpg, nov. 2021

Quel texte étrange et fascinant que cet Oiseux, de Victor Rassov, au Cadran ligné ! Oiseau mutant au point de devenir adjectif, le curieux animal décrit dans cette suite de sizains en vers libres n’a d’oiseux, pour tout dire, que le nom : le dépeindre, voire l’apprivoiser, n’a rien de futile, puisqu’il nous emporte dans une traque – le mot figure en quatrième de couverture – au goût de subtile mosaïque littéraire. Une attention particulière est portée au langage, avec des vocables précieux ou rares, des trouvailles, un rythme haché par une syntaxe à l’os, légère comme un squelette de volatile : « Point d’énigme / en cette ornithique salaison. / Pur caprice du mauvais sens. / Aurait tendance à / s’annoncer / comme carcasse claire. » Victor Rassov se fait naturaliste pour saupoudrer des séquences explicatives, lesquelles ne jettent cependant qu’une lumière ténue sur l’objet de son étude. « On a pourtant dit de lui : / suppuration », « Certains l’auraient connu / grand comme ça » : les on-dit alimentent autant l’envol des mots que les descriptions techniques ou psychologiques. Que penser de cet animal qui « ne chie / qu’au pied des icebergs / et c’est / peut-être / sa seule / coquetterie » ? Quelle fonction incarne-t-il dans les poèmes, quelle pourrait être le sens profond de l’allégorie qu’il constitue peut-être, puisque l’Oiseux « expose à qui / veut bien l’entendre / la condition de sa litote » ? Au fond, peu importe ; il convient de se laisser emporter par la langue de Rassov, de le lire avec Buffon en tête. Pas commode, cet animal qui « libère un sale minerai / sur le pinson », mais fascinant, pour sûr. « L’Oiseux ne s’efface. Gourd / des rémiges alors / il tombe, / de corbe en serin / creuse une ascension dans la ramure / et toc. » Excrément précieux, deuxième texte du livre, poursuit dans l’étrange en traitant la défécation comme une extraction minière, dans des neuvains cette fois. Victor Rassov est sans nul doute une voix poétique singulière à découvrir et à suivre.

Victor Rassov, L’Oiseux, suivi d’Excrément précieux, Le Cadran ligné, 978-2-9565626-4-1

samedi 30 octobre 2021

Angélus des ogres

angelus.jpg, oct. 2021

Ce très court roman fait suite à Monstrueuse Féerie, paru un an auparavant et qui a déjà fait l’objet d’une recension ici même. « Je passais la majeure partie de mes journées dans le service pour patients volubiles, où la dégradation de l’accueil fait aux Monuments m’était devenue insupportable. Chaque jour, de nouvelles normes, de nouveaux interdits étaient promulgués. Et j’observais que plus le temps passait, plus l’on me traitait comme un patient ordinaire. » Voilà donc notre narrateur, après son histoire avec l’Elfe, après avoir effectué sa propre décompensation poétique – cette approche thérapeutique très personnelle avec ses patients, qu’il appelle Monuments –, installé comme « patient-salarié » dans le centre psychiatrique où il exerçait auparavant. La direction dudit centre semble s'orienter vers une sorte de mégalomanie technique de la guérison, prônant la pensée filtrée (« plus pratique pour vider le sens du monde ») qui doit supplanter la pensée singulière des prétendus malades. C’est une nouvelle rencontre qui va déclencher les péripéties relatées dans ce volume : Lucy est thanatopractrice, ogresse et mystérieuse, refusant à notre héros, lorsqu’il emménage chez elle, qu’il la voie entre minuit et cinq heures. Voilà qui est bien dans la veine des inventions barrées auxquelles nous a désormais habitués Laurent Pépin… d’autant qu’elle va prendre une part active à la (possible ?) guérison du narrateur en extrayant ses Monstres, déjà évoqués dans l’épisode précédent. Avec, on s’en doute, des répercussions tragiques. La langue est toujours maîtrisée, avec des images à la fois fascinantes et horrifiques qui puisent dans un imaginaire de contes de fées noirci aux troubles psychiques. C’est à la lumière d’Angélus des ogres que se déploie également le travail mis en place dans Monstrueuse Féerie (et vice-versa) ; à la lecture surgit l’impression que les deux volumes sont un seul et unique texte, tant les liens sont étroits et l’intercompréhension, essentielle. (L’éditeur annonce d’ailleurs le troisième volet, Clapotille, un nom expliqué en fin de volume.) Dans cet univers, le réel, dialogues à l’appui, le dispute au fantastique, même si les romans échappent à toute classification réductrice, et c’est tant mieux.

Laurent Pépin, Angélus des ogres, Flatland, 978-2-490426-10-2

dimanche 5 septembre 2021

Monstrueuse Féerie

monstrueuse.jpg, sept. 2021

Un conte pour adultes « aux frontières de l’onirisme et de la psychiatrie », m’avait écrit Laurent Pépin en me contactant pour connaître mon intérêt éventuel pour la recension de Monstrueuse Féerie, paru en octobre dernier chez Flatland. Le texte est « teinté de pataphysique, de psychanalyse, de poésie et d’humour noir », avait-il ajouté. Une sorte d’objet littéraire non identifié où la poésie est présente ? Voilà de quoi piquer l’intérêt, et parler – ce qui est ici relativement rare – d’un livre qui n’est pas un recueil de poèmes. Si la poésie n’y apparaît pas formellement par des retours à la ligne (excepté un court extrait du « Je voudrais pas crever » de Boris Vian), elle est néanmoins bien présente dans l’intrigue, puisque le narrateur, psychologue dans un centre psychiatrique, et plus précisément dans le « service pour malades volubiles », y pratique avec ses patients la « décompensation poétique ». Des patients qu’il préfère d’ailleurs appeler des « Monuments », la capitale matérialisant leur importance dans le récit, tout comme elle le fait pour les « Monstres » issus de l’enfance, et surtout l’« Elfe », jeune femme avec qui il entamera une relation ambiguë. Poésie dans l’intrigue, donc, mais dans une certaine mesure aussi dans le style, avec des images oniriques de créatures fantastiques, des souvenirs tordus d’enfance, des délires à la lisière du surnaturel où des réminiscences de Harry Potter rencontrent des tableaux surréalistes. En imbriquant flash-back qui évoquent l’origine des Monstres et histoire d’amour singulière avec l’Elfe, le tout dans un contexte de centre psychiatrique qui tape sur le système, Laurent Pépin brouille les pistes du réel et propose une plongée dans le cerveau de son narrateur (son propre cerveau ?). Celle-ci, tantôt grotesque tantôt tendre, ferait les délices d’un psychanalyste, c’est certain. Se contenter de la lecture sans prétendre à l’interprétation projette déjà dans un univers où l’excitant imaginaire prend le pas sur le banal quotidien. L’expérience mérite d’être tentée et ne saurait laisser indifférent.

Laurent Pépin, Monstrueuse Féerie, Flatland, 978-2-490426-12-6

vendredi 18 juin 2021

Mont Blanc-Winnipeg Express

winnipeg.jpg, juin 2021

Et hop ! il a sauté la grande flaque. La dernière fois que j’ai chroniqué un recueil de Seream, ce dernier habitait encore en Haute-Savoie, et le voilà désormais installé dans les plaines du Manitoba : « Winnipeg accouche d’artistes / une ville sans artiste ça n’existe pas / comme une ville sans banque / dire qu’il existe des banques d’artistes ». Il s’y sent bien, à Winnipeg, le poète… et artiste bien sûr, qui dit que la ville le « façonne », le « sculpte », l’« allume ». Il y a posé ses valises et s’est précipité dans les scènes littéraire et théâtrale du lieu, dont les plaques d’immatriculation portent la mention « Friendly Manitoba », ce qui lui « rendrait presque les automobiles sympathiques ». On trouve dans Mont Blanc-Winnipeg Express une compréhensible nostalgie des Alpes, un aller-retour mental entre ici et là-bas, la construction d’une identité américaine, mais aussi le roman en poésie d’un amour naissant pour un nouveau territoire. D’ailleurs, « un battement d’aile de papillon à Winnipeg / peut-il créer une catastrophe naturelle dans les Alpes ? » En tout cas, le livre de Seream crée un pont littéraire et offre la découverte, quel que soit le côté de l’Atlantique où se trouvent les mains qui l’ouvriront (la maison d’édition assure les envois en Europe, et une version électronique est disponble). Avec toujours son rythme, son humour, sa fidélité aux personnes et aux idées, parce qu’on ne change pas un poète en le déplaçant. On le nourrit. « Gabrielle Roy / descend de sa Harley-Davidson / engin sur la béquille / tenue cuir intégrale » : attention, même la légende des lettres locales (première lauréate étrangère du prix Femina, en 1946) va swinguer au rythme de la poésie express mais pas épaisse de notre ex-Alpin et désormais Manitobain. Merci l’artiste !

Seream, Mont Blanc-Winnipeg Express, éditions du Blé, ISBN 9782924915332

lundi 15 février 2021

Dans les agates

talon.jpg, fév. 2021

Stimulant petit recueil que celui de Michel Talon. On sait que Patrice Maltaverne, le taulier des éditions Le Citron Gare, va chercher dans son poézine Traction-brabant les poètes qu’il souhaite publier — tout en effectuant un véritable travail éditorial collaboratif. Pas étonnant donc que Talon, un pilier dudit poézine, se voie proposer aujourd’hui un recueil. Et c’est une excellente occasion de lire sa poésie du quotidien au phrasé rythmé, souple et polymorphe dans un ensemble de textes cohérent et sur la durée. Car la frustration que génère une revue, fût-elle aussi éclectique et bien pensée dans son inorganisation ostentatoire que Traction-brabant, c’est évidemment de découvrir une écriture sans pouvoir s’y plonger pendant longtemps. Ici, on accompagne l’auteur dans ses pérégrinations poétiques : « J’écoute s’époumoner les tilleuls. / Un orgue nu dévale ma pensée. Irrésistible. » Ce sont des fragments de vie, d’impressions, courtes phrases parfois sans verbe mais à la narration évidente. Les choses s’y personnifient, les êtres se fondent dans le mélange des scènes : « Relais H. Dans les gobelets, le café tape le journal, / l’ouvre en grand. Les titres ronflent ou gazouillent. » Le talent de Michel Talon est de ne pas forcer les images, sans pour autant se laisser aller à une langue facile ou trop simplement naturelle. Il y a du travail dans ces poèmes, un travail de collage des mots, des êtres et des choses où « Les Cubaines sur leur 31 accompagnent / un poème de Lorca » et où « Le givre a chaussé ses petites bottines vernies, sans voix ». Le patchwork guide l’émotion, l’assemblage est celui des meilleurs crus ; les couches successives se déposent jusqu’à ce que l’agate prenne forme, et on contemple le travail des millénaires en de simples poèmes brefs.

Michel Talon, Dans les agates, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9561971-4-0

mardi 29 décembre 2020

L'Attrape-soleil

attrape-soleil.jpg, déc. 2020

« Tu attends, couchée, que j’aie achevé mon méfait. // Nous faisons l’amour dans des voitures volées / de préférence rutilantes à intérieur cuir. » Morten Søndergaard a l’art de planter une ambiance dès les premiers mots. Caractéristique d’un bon poète, direz-vous ? Je ne trouve pas : on peut parfaitement choisir de ne révéler qu’au compte-gouttes, et c’est très bien aussi. Mais le poète danois est cash, il ne s’embarrasse pas de verbiage. Ainsi de cette lettre à Miss Univers pour lui dire que c’est elle la perverse plutôt que lui le voyeur, car elle « [croit] vraiment que la beauté vient de l’intérieur ». C’est un humour subtil ainsi qu’un œil aiguisé qui sous-tendent la poésie de Søndergaard, laquelle navigue entre les formes et entre les sujets avec une aisance parfois un peu intimidante. Fleur bleue (« Sous terre à / la station Nørreport des baisers planent / en tournoyant sur les quais »), mélancolique avec une dose d’auto-ironie (« Je trimballe le nom de Morten / les gens sursautent quand je dis mon nom. / La morte disent-ils tout bas en reculant »), tendre, combatif… le recueil L’Attrape-soleil est une balade dans les rêves danois (oui, je revendique l’allusion au livre de Peter Hoeg !) stimulante, tant l’auteur sait se renouveler et susciter l’intérêt. « Le danois est une langue sauve / si suave qu’elle fond dans les livres. / Il faut conserver les livres danois au réfrigérateur », écrit-il dans le poème « De plus en plus de Danois ». Nul doute que la traduction rend justice au métier du poète, mais après lecture du recueil, on aimerait tellement pouvoir le lire en version originale.

Morten Søndergaard, L’Attrape-soleil, traduction de Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-329-1

samedi 12 décembre 2020

Ce que je sais

parkes.jpg, déc. 2020

Quatorze poèmes, c’est peu, mais ça suffit pour entrer dans l’univers de Nii Ayikwei Parkes, auteur ghanéo-britannique dont les éditions Joca Seria publient Ce que je sais, dans une traduction de Sika Fakambi. Oui, d’emblée, c’est l’atmosphère de l’Afrique qui prend aux tripes, avec « Sakumono la Magique » : « le ciel de matin d’argent / est un reflet fredonnant / autour de ses cuisses ». Mais il serait réducteur de voir dans l’écriture de Parkes une simpliste couleur locale du continent noir : comme toutes les poésies au fond, la sienne est un mélange ; dans son cas se font sentir sa naissance au Royaume-Uni, avec lequel il a évidemment un lien fort, et son enfance au Ghana. Alors il décrit Jamestown ou se délecte d’une mangue (son délice « ne peut se goûter / que les yeux fermés »), mais il le fait dans une langue anglaise et dans un style — rythme marqué par les enjambements par exemple — qui tient plus du poète moderne que du griot. Une voix dont on voudrait admirer encore plus de subtils glissements d’images, de situations décalées qui provoquent à la fois rires et émotion — comme dans « Sombres esprits », où le poète se voit rejoindre dans son lit par toutes ses ex-compagnes en même temps et où il finit par disparaître « dans l’ombre de leur fusion », dans une scène décidément beaucoup plus mélancolique qu’érotique. Dommage que l’intégralité des poèmes ne soit pas proposée en langue originale : ceux qui figurent dans le livre permettent d’apprécier à sa juste mesure le travail empathique de traduction.

Nii Ayikwei Parkes, Ce que je sais, traduction de Sika Fakambi, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-340-6

samedi 10 octobre 2020

Quand je serai jeune

jeune.jpg, oct. 2020

L’écriture de Daniel Birnbaum est tout en équilibre. Pas exagérément lyrique, mais toujours dans l’émotion, souvent grâce à des chutes qui relient la tranche de vie évoquée à sa « morale » pour le poète — morale qui n’a pas la prétention d’être universelle, mais qui résonne comme la confidence d’un ami. Pas exagérément dépouillée, mais faite de mots simples, sans emphase, qui assurent une compréhension immédiate — pas étonnant que Daniel ait aussi écrit des poèmes pour la jeunesse, puisqu’il sait si bien se faire comprendre. Pas non plus de rentre-dedans ostentatoire ni d’humour m’as-tu-vu, mais un discours qui coule comme un ru discret, où les jeux de mots rencontrent l’humour subtil. Bref, tout en équilibre. C’est cette voix à la fois sage et facétieuse qu’on retrouve dans Quand je serai jeune, qui se penche avec un brin de nostalgie sur la jeunesse de l’auteur. Entre « les mugissements / des vaches à traire / qui crient la vie de tous côtés » et « la rivière / qui partait dans un grand éclat de rire / éclaboussant le ciel et les joncs », on part avec l’auteur dans une campagne quasi idéale, où lui et ses camarades étaient « comme de jeunes plantes » qui avaient « quelque chose d’immortel / sous le vert tendre ». Des années qui ont formé son regard (évoquées aussi dans Les Années Creuse chez Jacques Flament) et qui proposent, à l’ère du numérique envahissant, « un véritable / octet d’humanité ».

Daniel Birnbaum, Quand je serai jeune, éditions p.i. sage intérieur, ISBN 978-2-9560128-5-6


Caveau

Savez-vous comment c’est
l’intérieur d’un caveau
c’est assez simple en fait
trois couchettes superposées de chaque côté
comme dans les vieux trains de nuit
en seconde classe
où l’on choisissait sa place
si l’on arrivait les premiers
et que ce n’était pas réservé

avant de faire au revoir
à ceux qui restaient sur le quai
parfois avec une larme à l’œil.

lundi 3 août 2020

Anatomie du regard

anatomie.jpg, août 2020

Les vers de Zoé Valdés sont ancrés profond dans l’exil. L’écrivaine, réfugiée en France, subit celui-ci comme un « chant / Aux vaines pérégrinations » : c’est bien à Cuba que son cœur bat toujours. Rien de poétique ou d’allusif à son explication : « Dans mon pays on emprisonne les poètes », règne « la guerre quotidienne de la bête immonde / Contre la poésie ». Alors, pour la mémoire, elle caresse la mer qui borde La Havane, où elle se retrouve en songe au détour d’un boulevard parisien. Mais ce ne sont pas des regrets qu’on sent dans ces vers : au contraire, on y devine une sorte de nostalgie à l’envers, de ce que la vie aurait pu être s’il n’y avait pas eu la déchirure du départ forcé. Beaucoup de tendresse donc, ce qui explique peut-être aussi que l’autre thème récurrent de ce recueil soit l’amour. Rarement crue, même si elle s’y autorise parfois, Zoé Valdés est plutôt amoureuse discrète : « Et je m’approche / Douce et silencieuse / Pour embrasser immodérée / Ta nuque. » Une voix caressante qui fait fi de la violence faite à la poésie, à Cuba ou ailleurs, pour observer le quotidien, en apaisement, et composer un hymne à la famille, parfois disparue : « Ma mère pousse dans la tige / D’un mandarinier // Mon père est un marbre taillé / Sous le soleil du New Jersey ». Pas d’artifices, pas de déconstruction savante du langage : rien d’autre que la justesse des sentiments qui affleure sous les mots simples, mais tellement vrais, de la sincérité érigée en art poétique.

Zoé Valdés, Anatomie du regard, traduction d’Aurora Delgado, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-431-9.

Écoutez « Sur une plage de Miami » :

samedi 1 août 2020

Gris sauvages

grissauvages.jpg, août 2020

Parce qu’Emmanuelle me l’a offert, parce que c’est un très beau petit livre, parce que ce n’est pas de la poésie classique — mais bien visuelle ! — et qu’il faut un peu de diversité sur ce blog : dans la toute nouvelle collection « Carré noir » chez Jacques Flament, je demande Gris sauvages. C’est Charles Baudelaire, cité d’emblée, qui préside aux balades d’Emmanuelle Rabu dans « les futaies, les taillis et les marais » ; on pourrait rêver pire guide, qui plutôt que vers inspire ici des photographies en noir et blanc au délicat moiré (je rechigne à employer le mot flou, tant le parti pris est celui d’une netteté alternative, plutôt). La réalité derrière les clichés a beau être connue, végétale, aquatique, c’est évidemment à une interprétation personnelle que la photographe nous invite : le reportage hyperréaliste est loin, la poésie affleure donc. Mais après tout, à quoi s’attendait-on d’autre, venant d’une poète ? Fleurs d’ailleurs, qui se transforment en lustres, et puis traits de lumière qui transportent dans un autre monde, au-delà de notre petite planète, ou alors ces réminiscences de Klimt en page 51 ou impressionnistes en page 60 : les images sont autant de starting-blocks pour l’inspiration, comme si elles ne demandaient que de se voir rehausser d’une poésie, écrite, elle. Mais non ; Emmanuelle les offre brutes, parce qu’elle ne les analyse pas. Elle se « contente d’écouter en lisière, le cœur battant ». Ce sont presque les seuls mots de ce livre, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose… excusez-moi, j’y retourne !

Emmanuelle Rabu, Gris sauvages, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-440-1.

samedi 4 avril 2020

Brûler la vie. Parler debout.

vauvert.jpg, avr. 2020

Qui diable est Vauvert, ouvrier poète qui publie aux éditions strasbourgeoises Sottobanco ce journal intime poétique en deux volumes (pour l’instant), « Mordre » et « Jouer fleur » ? Un écorché de la vie… mais pas trop, assurément, à en lire ces deux petits livres de 36 pages qui, coronavirus oblige, ne peuvent pas se passer de la main à la main sous le manteau – on imagine que c’est ce que l’auteur avait espéré, au vu de ce qu’ils contiennent et de leur format, et puis le dépôt du livre est annoncé comme « illégal ». Alors ils sont offerts en numérique, le temps que les choses retournent à la normale sur simple demande en contactant l’éditeur (qui pourrait bien être le poète, non ? mais n’en révélons pas trop). Que les choses retournent à la normale, ce n’est d’ailleurs peut-être pas exactement ce que voudrait Vauvert, et on lui en sait gré. Et pour cause : dans ces écrits répartis à part pratiquement égale entre poésies, aphorismes (« Mythe. / Les louves font des louveteaux / Et mordent pendant l’amour. ») et textes courts, il fustige gentiment l’époque et s’y pose dans sa différence. Si j’ai employé plus haut l’expression « un écorché de la vie… mais pas trop », c’est qu’il ressort de ces vers, de ces phrases, que le poète n’est pas entièrement à l’aise dans son époque, mais qu’il ne la renie pas toutefois. On le ressent dans le style, où les métaphores côtoient des piques de langage plus familier, mais sans pousser trop dans cette direction. Mais aussi dans les thèmes, qui piochent dans l’imaginaire pour s’éloigner du quotidien. Nous voici loin de la poésie qui se regarde elle-même, fût-ce en chien de faïence aux crocs dégagés. La poésie de Vauvert se projette, et loin encore, s’il le faut : « Elle a brûlé le reste de vie qui me restait. / Sa sueur c’est du sexe en cash. / Je m’endors au sein, nu / Le regard fixé sur une planète qui n’existe pas. / Dire l’heure me semble infaisable. » On y goûte l’amour, on y converse avec monsieur le maire, on sourit aux aphorismes tendres, on coud, on brode, et littéralement, pas seulement en image… Tout ça est frais, sans prétention, sans posture. De la poésie légère et distrayante sans forfanterie. Qu’est-ce qu’on en a besoin, parfois !

Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Jouer fleur, ISBN 9782957203314
Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Mordre, ISBN 9782957203307


J’ai envie de lire un poème
Qui me donne envie d’écrire
Le genre qu’on ne lit qu’une fois
Et qu’on enterre au fond du jardin
Qu’on garde pour soi
Qu’on veut garder intact
Et qu’on refuse de voir noyé dans un livre.
Certains textes méritent d’avoir un livre pour eux
Avec mille pages devant et mille pages derrière
Blanches, taillées comme des gardes du corps.

lundi 24 février 2020

L’Affolement des courbes

Sauvage, la poésie de Marc Tison l’est certainement. Je ne dirais pas à l’opposé de l’homme lui-même, car il est tout de même rock’n’roll, Marc, mais enfin il a aussi ce charme posé de celui qui sait ce qu’il veut et qui n’a pas besoin d’esbroufe pour convaincre. Une sorte de force tranquille qui se retrouve dans ses vers et qui lui permet de faire parfois le grand écart. « Le rugueux du jour se disperse / Les lumières crues s’adoucissent // Les corps s’apaisent » : voilà de la tendresse poétique, non ? Mais quelques pages plus tôt : « Lèche les dons sur sa peau // Le suc qui transpire dans ses reins / À la jouissance retenue / Cède aux tétons les lèvres et la salive // Monomane érectile ». Alors, tendre ou obsédé ? Lyrique ou rentre-dedans ? Un peu des deux, mais tout de même plus enclin à cogner, le poète a le dandysme pressant, pourrait-on dire. Il ne cache pas son dégoût de la société de la consommation exacerbée et portée au pinacle, lui crache à la gueule (« Le ciel est une déchirure / Un empyrée de menteurs »), la vilipende avec verve (« les aventuriers indigents sont fixés sur des fadaises en 3D »), se bat contre la mort « à mains nues rouges ». Mais il se réfugie aussi dans l’intime, l’amour, se blottit dans une armoire qui lui « ferait un manteau / Une peau ». L’Affolement des courbes, c’est ce va-et-vient entre dégoût et lassitude devant le monde qui lui fait balancer les vers les plus violents et les plus doux. Et c’est sacrément agréable à lire, parce que c’est sacrément bien écrit.

Marc Tison, L’Affolement des courbes, éditions La chienne Édith, ISBN 978-2-9535052-6-9


Ce matin j’ai écouté les informations
Je n’ai pas ri
Ce partage injustifiable des infamies est une liturgie au sens de laquelle personne ne devrait être initié

dimanche 9 février 2020

Le Carnet noir

« Écrire le chemin // Voilà à quoi se résume toute une vie / jusqu’au bout / vers le noir le plus absolu / le noir jamais assez noir celui avec lequel on peint / comme on écrit comme on marche » : et Gilbert Vautrin de reprendre la route à travers forêts, semant sur son passage des vers plutôt que des cailloux, collectionnant les impressions qu’il couchera ensuite sur le papier de ce long poème anthracite où la joie du chemin se mêle à la mélancolie qui convoque les grands aînés. Dans les sous-bois, le poète se nourrit de réminiscences de Tranströmer, de notes de Franz Schubert, de délires créatifs d’Artaud ; il passe en revue les illustres suicidés aussi, Janis Joplin, Jean Eustache, Sylvia Plath, Thierry Metz, « ils sont tous là dans [sa] tête ». Il n’y a rien de glauque cependant dans ce carnet. Tout juste s’agit-il de « sans cesse poursuivre le travail noir », un travail de mémoire autant que de lumière à chercher dans l’ombre. La nature est bien croisée sous la forme de ses incarnations animales ou végétales, il y a bien dans les vers de Gilbert du houx, un geai, des corbeaux (noirs, évidemment) ; mais tout se passe comme si celle-ci était un déclencheur. Les yeux du poète se posent sur les choses matérielles et son esprit vagabonde dans des sphères plus abstraites. Là où, lentement, se consume l’existence pour retourner au noir originel. Sans pathos, parce que tout ça est inexorable, et Gilbert l’a compris, qui offre ce texte autant en avertissement qu’en célébration de l’instant, car sait-on ce qui arrivera dans quelques minutes même ? Le chemin comme inspiration, il avoue sans ambages : « alors oui pour moi marcher est un état de poésie ».

Gilbert Vautrin, Le Carnet noir, éditions BazArt poétique, ISBN 978-2-9560158-3-3

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