Chroniques-minute

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jeudi 8 décembre 2022

Elle me disait bonjour une fois sur deux

« Gigolo ou poète, j’ai longtemps hésité à peindre la réalité du prix de la viande en barquette » : pas de doute, la manière d’Hugo Fontaine est bien là, dans ce mélange désinvolte d’images cramponnées à une matérialité qui pourtant aspire à s’échapper. Sauf que le poète, dans ce nouvel opus, a choisi — loin des textes souvent rêveurs ou décalés auxquels il nous a habitués — de se coltiner à la dure réalité de l’amour physique. Dure, vraiment ? Eh bien oui, qu’on en juge : « Ton érotisme me fracasse la bouche, / dans l’extra noir, je t’éclaire à la torche / je m’accroche aux verbes thermolactyls. » Et voilà Hugo qui s’emploie à sublimer de mots l’acte d’amour à sa manière d’éternel ébahi, ce qui, on s’en doute, génère force frottements et autres aspérités. Lui fondamentalement doux y va à la « machette », armé de sa « lampe frontale », sur une « planche à pain ». Pas étonnant que la viande (métaphorique et bien réelle) soit si présente dans ce recueil : la chair et la chère se mélangent avec entrain dans un restoroute sur l’autoroute A2, et un sirop de grenadine a beau se trouver sur la table, c’est à la « boucherie du coin » que l’amant s’approvisionne : « Je t’aime comme j’aime / la viande et le gros sel. » Sans mièvrerie, sans verbes éculés, le poète met son univers et son humour, peut-être même plus pince-sans-rire que de coutume, au service de l’entremêlement des corps. Et puisque « le texte prend une autre habitude / quand tu croises les jambes », la poésie s’annonce en tant que protagoniste autant que la femme qui provoque le désir. Après tout, Hugo « traîne entre deux syllabes, / dévore l’espace entre deux phrases » comme il s’attarderait entre deux seins ou enfoncerait sa langue entre deux cuisses. Ce court volume, sous couvert de plaisirs érotiques, serait-il de surcroît un traité de poésie déguisé (ou pas) ? Ce dont le poète est sûr, c’est que « les histoires d’amour / finissent par tomber du ciel / comme des excréments d’oiseaux ». Ce qui, on me l’accordera, fait tout de même pencher la balance du côté de la jouissance physique… parce qu’on imagine mal un Hugo Fontaine abandonner la poésie pour une maîtresse plus attirante. Et pourtant, un doute s’installe : « La poésie n’existe plus. / Je te mangerai / sans procéder à une deuxième lecture. » Nous, humbles lecteurs aguichés, y procéderons volontiers, tout émoustillés.

Hugo Fontaine, Elle me disait bonjour une fois sur deux, éditions Le Mot/Lame, 53 p., ISBN 979-10-96556-43-4

vendredi 11 novembre 2022

Tourner. Petit Précis de rotation

Si le titre de ce recueil est un clin d’œil revendiqué à Cioran, selon la quatrième de couverture, il m’a aussi fait penser à Perec, puisque l’ouvrage pourrait constituer une tentative d’épuisement des acceptions et des expressions liées au verbe tourner. On y avance comme lorsque, enfant — et pourquoi pas adulte, je le confesse —, on lisait le dictionnaire tel un roman, puisant dans les définitions l’incroyable aventure de la vie vécue par les autres. Ici, bien entendu, il s’agit de poésie, plus exactement de poésie rythmée, sonore (l’autrice ne cite-t-elle pas Tarkos ?) ; les mots s’y entrechoquent comme « une double hélice folle dans un espace virtuel d’auto-engendrement ». « Parce que venus au monde on tourne », tout simplement. Et avec ce verbe tourner, les significations abondent. Béatrice Machet, après un… tour de la question, nous le rappelle d’ailleurs à la fin : « Tourner est plus que tourner / et les différentes acceptions / les plusieurs sens du mot / se rassemblent en un concept entre suspens et chute / qui fait du temps une affaire de cycles / qui fait des souvenirs un manège du temps présent ». Et nous en serons passés par une visite vertigineuse du monde à la lumière crue du vocabulaire, celui de l’esprit mais aussi celui, bien réel, des tourments actuels, tournant « le dos à la guerre », égratignant l’extractivisme : « On tourne on vrille on extrait on carotte on forage. Et si rien alors sables bitumineux feront l’affaire. » On se souviendra que Béatrice est une traductrice infatigable de la poésie des peuples autochtones américains : ceux-ci se voient lésés de leurs droits dans nombre de projets d’exploitation des hydrocarbures. Le recueil ne tourne pas autour du pot, donc, et ne rechigne pas à se coltiner avec le plus dégoûtant des réels. Mais il virevolte aussi de phonèmes rêveurs, les secoue, les tord, extrait des acceptions les excitations et des dictons les bonds en avant. Ça cogne dans la langue, ça fuse de toutes parts. On reconnaît au passage des citations, détournées pour coller au verbe choisi, telles ces « roquettes de la vérité […] bien mal embouchées ». Le fond et la forme se tournent autour : « Narcisse et son spin interne. Plus on tourne et plus on est philosophe. » Et plus on est poète, assurément. En tournant les pages, la sensation de vertige — au sens d’ivresse de la découverte — s’affirme. Et l’habile polysémie pratiquée par la poétesse, tantôt rageuse, tantôt contemplative, ne nous quitte pas un instant : « On tourne parce que le monde est révolution. »

Béatrice Machet, Tourner. Petit Précis de rotation, Tarmac éditions, 70 p., ISBN 979-10-96556-43-4

mardi 8 novembre 2022

Et les regarder les fantômes

Tout commence avec l’indication « Allegro. Maestoso. » Déjà les mélomanes auront la puce à l’oreille et penseront à un accompagnement symphonique, impression qui se concrétisera sans équivoque avec le troisième mouvement du recueil, « In ruhig fliessender Bewegung » : nous sommes ici sous l’égide de Mahler, et plus précisément dans les notes de sa deuxième symphonie. Du reste, l’autrice le mentionne dans un appendice en forme de « piste cachée » à la fin ; c’est que si la poésie de Pauline Catherinot ne se livre jamais tout entière, navigant souvent entre non-dits et suggestions, le lien avec la musique du compositeur autrichien revêt une importance particulière qu’il convient de ne pas négliger. À commencer par le surnom de la partition, « Résurrection », qui met en tête des pistes d’interprétation de ce texte court et puissant. « (Et) L’enfouissement. On se cache derrière des milliers de peaux. On laisse les entrailles pourrir. On la bouffe dans les congélateurs — cette existence » : chacun des fragments en prose poétique commence par ce « (Et) » incantatoire, suivi de phrases denses, hachées, à maintes reprises brisées par une ponctuation alternant entre points définitifs et tirets suspensifs. On y saute d’une idée à l’autre, comme si la mémoire — après tout, il est bien question de fantômes — fournissait des souvenirs incomplets, qu’ils soient refoulés en raison de leur violence ou tronqués par le passage des années. « Les araignées entre — Contre — Je n’ai pas le — C’est du granite qui — Jambes tremblent. Pas de point d’ancrage. » Dans ce livre où tout vacille se trouvent matérialisées tant la difficulté à vivre avec le passé que l’influence de celui-ci sur le présent, même lorsque cela relève d’un mouvement inconscient. Pauline capture les hésitations et les cahots du cerveau avec une langue fortement orale, dont on devine qu’elle se déploierait de façon furieusement complémentaire dans une lecture intime à haute voix. Et cela même si l’« On finit par — Douter du je, douter du il, douter du verbe lui-même ». La bande sonore de résurrection de Mahler apparaît dès lors comme un support à l’errance avec les fantômes du passé, pour coûte que coûte construire, malgré la difficulté de la tâche. L’ensemble laisse aussi entrevoir un film expérimental fantasmé (c’est le cas de le dire, au vu du titre), puisque la poétesse parsème son texte de « cuts » cinématographique. L’objet poétique, entre sombreur des réminiscences et corporalité (« Ça se situe entre les côtes. Le corps qui lutte et se — On ouvre les paumes »), se lit comme en se réveillant d’un rêve à la fois stimulant et angoissant, dans cet état un peu second d’avant la conscience.

Pauline Catherinot, Et les regarder les fantômes, La Boucherie littéraire, 48 p., ISBN 9791096861538

vendredi 21 octobre 2022

Par elle se blesse

Un récit « impossible, lacunaire, dispersé », écrivent les éditions Flammarion dans le prière d’insérer de ce recueil. Oui, loin du volume de poèmes plus ou moins ordonnés, le livre de Julia Lepère constitue un véritable récit, parcellaire ou fragmenté certes, mais qui indéniablement conduit lectrices et lecteurs d’un point temporel à un autre. Le deuxième chant, comme pour le confirmer, présente les « Films d’un train » : il y a bien une gare de départ et une d’arrivée. Du reste, la chronologie est respectée dans les grandes lignes entre les chants, puisque le premier commence en exergue sur « juin, ce mois qui ouvre l’hiver », citation de Marguerite Duras dans L’Homme atlantique, alors que le deuxième cite The Cold Song, un air écrit par John Dryden pour le semi-opéra King Arthur composé par Henry Purcell. L’hiver est là, donc, et le troisième chant évoque lui les ifs de T. S. Eliot, qu’on imagine tout à fait sous la neige fondante tandis que pointe le printemps. Sur ce canevas global des saisons qui passent inexorablement, sous le regard d’aînés illustres, la poétesse plaque au fil des pages des temporalités parfois bousculées, où une narratrice se remémore une histoire d’amour. La langue apparaît ample, se précipite à l’occasion dans de longues tirades où même la ponctuation cède le pas à la déclamation, avant de ménager des pauses où les mots se font rares et précieux sur la page, où les vers se contentent d’un mot seul. Tout un rythme se déploie ; on sent bien sûr l’influence du théâtre chez Julia Lepère, comédienne. Si son texte se nourrit d’abord d’instantanés et d’allusions, on ne ressent pas de frustration au flou des situations évoquées et aux trous dans le récit ; au contraire, ceux-ci représentent des tremplins d’émotions. « J’attends qu’il me touche, duvet d’oiseau / Qui s’entête à la branche / J’attends que sorte la chouette effraie, je suis / Effrayée d’amour // À moins que ce ne soit une faim / Louve » : la sensualité exacerbée du texte passe aussi par une animalité qui affleure en permanence. L’amant sera également comparé à un cerf, dont le brame remplira à plein son office de séduction : « je suis déjà trop fort à L. » Pour qui a lu Je suis une cérémonie — le précédent recueil de la poétesse —, certains choix de vocabulaire (l’importance du sel par exemple), l’apparition d’une sirène (Mélusine était le personnage principal du premier opus), les images si bien trouvées qui marquent les sens jetteront des ponts bienvenus entre les deux lectures. Mais Par elle se blesse, par-delà l’histoire d’un amour passé, pose aussi les jalons d’un discours universel sur les relations amoureuses. Lequel a parfois un petit air de Sisyphe : « Je suis le rocher sang au plein milieu des terres, l’ascension vers ton nom ». L’amour, ça blesse — et pourtant la narratrice sans cesse le cultive, attirée par ses lumières : « On me disait l’histoire / D’une femme comme une mer // Percée par où passa / L’éclat du phare ».

Julia Lepère, Par elle se blesse, éditions Flammarion, 129 p., ISBN 9782080291554

mardi 18 octobre 2022

Le Château qui flottait

Les éditions Lurlure, avec la publication de ce poème « héroï-comique », ont décidément de la suite dans les idées. En effet, à leur catalogue figurent tant de la poésie épique – on pense au délicieux Trubert – que des livres qui font la part belle à l’alexandrin – en particulier plusieurs de Pierre Vinclair. Et ça tombe bien, puisque Laurent Albarracin propose ici une épopée en vers de douze pieds par un groupe de Pieds nickelés de la poésie. « C’était un château assez vieux et merveilleux. / Tout un tas de trucs croissaient, et pas que du lierre » : et voilà nos héros, parmi lesquels nombre de usual suspects notamment des éditions Lurlure, de la revue en ligne Catastrophes (où le livre a été publié en feuilleton) ou de la maison d’édition d’Albarracin lui-même – Le Cadran ligné –, partant à l’assaut de l’édifice. La quête emprunte au style médiéval pour mieux y faire grincer des mots et expressions modernes, dans des alexandrins qui claquent et des situations improbables : « — Mais comment peut-on voguer sur la mer antique / Et dans un couloir ? demanda Charles-Mézence. / — Tu nous fais chier avec tes questions de logique / Lui fut-il rétorqué sur un ton peu amène. » Au cours de cette geste de 1 400 vers, les paladins, les paladines et l’auteur s’emploient, se taquinent, s’essaient à des considérations philosophiques détournées ou à des comparaisons farcesques : « L’espace résistait comme du Nutella / Quand tu le sors du frigo (mais qui l’a mis là ?). » D’ailleurs, prévient Albarracin, « Le beau n’est pas l’intrigue et sa véracité / Mais ce qui est imprévu que la rime amène », et l’on se régale de l’invention qu’on devine tirée du fil de sa plume. Les Blemmyes, « curieux êtres acéphales », attaquent le petit groupe d’assaillants alors que celui-ci est parvenu dans la tour de garde. Mais la créature la plus terrible est évidemment le dragon… pardon, le « leucocrotte », qu’il leur faudra combattre avec toute la force de leur intelligence collective. Quoi d’autre, du reste, pour des poètes qui n’ont pas brillé avant par leur adaptation à l’armement médiéval ? Fidèle aux épopées chevaleresques mais aussi ancré dans la modernité par son vocabulaire et son intertextualité (point besoin cependant de connaître les œuvres des protagonistes pour l’apprécier), Le Château qui flottait est un texte réjouissant et inventif de poésie narrative et ironique, toujours « Avecque l’énergie d’un bel alexandrin ».

Laurent Albarracin, Le Château qui flottait, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-43-6

lundi 19 septembre 2022

Des fourmis au bout des cils

Après avoir publié en revues, Hélène Miguet signe son premier recueil. À la lecture, on ne peut que s’exclamer : il était temps ! Avec son écriture maîtrisée qui sait où elle veut aller, elle impressionne d’abord par sa langue, ample, foisonnante, rythmée. La musique y est omniprésente, tant dans les thèmes abordés que dans les figures de style. Ainsi alternent des vers courts avec de longues phrases, où souvent les allitérations fusent : « Je sens marcher dans tes cheveux un cortège de sylphes verts    tes épaules vont et viennent guidées par la folie fauve au flanc des biches    tu infuses la sève suave des bois et tes seins tout à coup palpitent comme des mésanges d’or ». C’est cette attention à la sonorité, cet appétit pour les notes qui surgissent des vers qui lui permettent de porter un regard original sur une époque où « les AirPods [sont] enfoncés jusqu’au gosier » sans simplement en dénoncer les excès. Des fourmis au bout des cils se lit comme une utopie poétique qui prend source dans le quotidien, pour réenchanter le monde. Oui, oui… on pourrait dire que l’expression est galvaudée, mais c’est, je crois, la nature de ce recueil que de nous réconcilier avec la société en décalant le regard ; programme tout à fait visible dans le titre d’une des sections, « Monde, miroir, mon beau miroir ». Hélène Miguet y examine une goutte de rosée, une flaque, une pompe à essence (« tous les chemins mènent au gazole / tu râles un peu / mais raques aussi vite / sors ta CB comme un colt ») en les tutoyant, comme un Parti pris des choses qui se permettrait la tendresse plutôt que la description factuelle. La référence littéraire à Ponge n’est pas fortuite : la poétesse use elle aussi de références textuelles à de grands aînés (Baudelaire, Hugo…) pour composer ses vers. Mais surtout, le « tu » omniprésent nous agrippe en tant que lecteurs. Une inclusion que pousse l’autrice jusqu’à son paroxysme dans la dernière section, « Mohicans malgré tout » : « Nous étions une fois tous un peu Mohicans / poètes agités par la langue raide des torrents    les / ravins du silence / chevauchant les saisons / à cru ». D’un « nous » encore plus inclusif qui nous emporte, elle brosse un portrait désabusé de l’époque, mais pour penser un avenir de « mustangs musclés » sellés d’un galop d’optimisme, parce que nous ne sommes « pas maudits ». Toujours dans son style musical et à l’invention renouvelée. C’est beau… et c’est parfois drôle aussi. Devant un crucifix : « Tu es en croix / comme épinglé par un entomologiste fou / on voit bien que ça n’a pas dû être de la tarte / la Passion / ils auraient pu inventer un brin de chloroforme / ou t’offrir le coup du lapin ». Les enthousiastes de la poésie vibreront à ce recueil palpitant.

Hélène Miguet, Des fourmis au bout des cils, illustrations de Christian Mouyon, éditions Le Citron gare, ISBN 978-2-9561971-7-1

samedi 17 septembre 2022

Ligne de défense

Dix-huit poèmes, la plupart courts : Emanuel Campo préfère la concision pour livrer ce petit précis d’autodéfense intellectuelle, cet appel à la résistance par la poésie. « On entre dans la vie sans même connaître le videur », écrit-il, avant de conclure dans le texte éponyme du recueil : « Un doigt d’honneur pour seule ligne de défense. » Se défendre de quoi ? De l’absurdité administrative qui délivre des papiers inutiles sans donner la priorité au guichet aux femmes enceintes, des « paroles mortes » des journaux télévisés, des statistiques omniprésentes selon lesquelles le poète a « plus de chance / de [se] faire tuer par un proche / de battre [sa] copine à mort / de mourir heurté par une noix de coco ayant chu / que de [se] faire exécuter dans une vidéo relayée par les médias ». Campo fait partie de ce courant de la poésie qui propose une critique frontale de la société, dans une langue fortement oralisée qui appelle à la performance. Il mêle l’invective au romantisme, caresse le registre familier pour en extraire l’efficacité. Car il sait « qu’un jour / tout le poids des fermetures agglutinées en soi / fait qu’ça pète ». Pourtant, il est nécessaire de « ne pas céder, ne pas céder, ne pas céder ». Il fait donc son maximum pour « viser juste, sans la loupe de l’émotion », à coups de strophes qu’il décoche avec parcimonie, après le temps de la réflexion. La parole qu’il porte n’en pèse que plus. Tandis que « le prix de la baguette / continue son ascension de la tour Eiffel », il versifie pour témoigner. Certes, dans le milieu de la poésie (entre autres), poètes, lecteurs et lectrices confondues, « on est entre nous », rappelle-t-il. Et alors ? Il faudra bien qu’un jour ça change ; Campo y œuvre aussi en s’impliquant dans le spectacle vivant (quatre textes sont tirés d’un spectacle qu’il a joué avec Paul Wamo). On pourrait dire que la meilleure ligne de défense, c’est l’attaque poétique. Pour faire moins guerrier : le foisonnement poétique saura un jour passionner les foules. De petits livres comme celui-ci, faciles à transporter, à offrir, auront un rôle à jouer.

Emanuel Campo, Ligne de défense, La Boucherie littéraire, ISBN 979-10-96861-44-6

samedi 30 juillet 2022

Comme une neige d’avril

Les yeux fixés sur une étendue de neige, Jean-Marie Corbusier laisse parler son subconscient dans des poèmes qui célèbrent la fusion avec la nature. « Ce que j’ai à dire / je ne le sais pas » : il faut prendre ces vers comme un art poétique, celui de ne pas dévoiler d’intentions trop précises, celui d’opérer un subtil rapprochement entre l’humain et l’eau, « tout livre fermé // les mains inertes », comme gelées par le contact avec les flocons. Les histoires trop terre-à-terre sont anesthésiées par le froid au profit des sensations, intactes elles, et exacerbées ; l’étendue blanche induit une sorte de transe, cueille des brins de mémoire pour les réagencer dans ces compositions artistiques et toujours renouvelées que sont les cristaux de glace. Il s’agit de « Tenir le souffle sans que le mot ne parle », dans cette « Neige à l’étouffée / sans répit ». Autrement dit d’atteindre un état de conscience où le poème saupoudre de sa blancheur le paysage trop rationnel de nos sens. « Ici amas se dit congère / ailleurs / banc de neige / là-bas qui revient » : le vocabulaire est un élément clé de ce voyage qu’on pourrait qualifier de chamanique, dans une « parole même enrouée » faite de « mots perdus / factices et souverains ». Ceux-ci se dissolvent et se recomposent, gèlent les yeux et les sens. La répartition des textes est également essentielle. « Blanc sur blanc / en bloc ces pages » jouent de tabulations et de sauts de lignes pour laisser chaque fois l’essentiel de l’espace à l’immaculée virginité du papier sans encre. « Blanc espace de densité », l’objet livre propose un réceptacle à la hauteur de ces vers qui entendent se frayer un chemin direct vers les sensations brutes. De l’écopoésie ? Pas seulement : ici, la neige est un prétexte hypnotique pour nous engager dans une voie de perception intégrale. Qu’on aime dans la pratique la neige ou pas, notamment pour ce qu’elle représente de perturbations dans nos existences bien réglées, le poète nous permet de fusionner avec elle le temps d’une centaine de pages intenses. L’expérience est fascinante.

Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée, ISBN 978-2-87317-563-4

samedi 9 juillet 2022

Chaque jour ausculter

Quelle meilleure position pour scruter la diversité des histoires personnelles que la chaise du médecin généraliste (ou médecin de famille, autrefois, comme se plaît à le rappeler Jean-Luc Catoir dans sa courte biographie) ? Si l’on aime la poésie qui propose des récits brefs, des tranches de vie, Chaque jour ausculter est un recueil où l’on trouvera son bonheur, assurément. Entre celle qui « s’est brûlée à tous les alcools » et celui dont « l’égo déborde de [la] panse », de « la mine déconfite » de celui qui prend son médecin à partie « au sujet de sa femme / devenue végane » au « soupir / des revues mille fois feuilletées » dans la salle d’attente déserte après la dernière consultation, les poèmes rassemblés, en quelques vers (rarement plus d’une page en petit format), construisent des expériences sensorielles et émotionnelles singulières… sans pour autant briser le secret professionnel. Bien sûr, la mort est omniprésente, puisque le lot du médecin est d’accompagner ses patients, certains jusqu’au bout. Et sont de mise la tendresse (« elle / assise en face de moi / entrouvre son corsage / tend un téton rose à l’enfant // l’encre du stylo / prend la couleur du lait / la seule prescription / est cette blancheur ») comme l’absence de jugement. Mais plutôt que ces aspects bien présents et au fond attendus, c’est sur autre chose que je voudrais insister : l’humour. Jean-Luc Catoir a l’art de convertir des situations tragiques ou délicates en déclencheurs de bons mots, comme lorsqu’il conclut le poème consacré à celui qui râle à propos de sa femme végane : « au lieu du pharmacien / sur-le-champ / l’ai envoyé consulter / un livre de cuisine ». On imagine qu’il faut bien ça pour tenir, pour désamorcer les cercles vicieux, et il nous en fait profiter. Chaque jour ausculter, chaque jour trouver la beauté et l’espoir dans la maladie, le petit bobo… voire la mort. Un patient au « nez cassé / suite à une rixe » le fait rire, des « fesses rondes moulées dans un jean / seins qui pointent sous le corsage » le troublent ; loin du geste mécanique, sa pratique lui apporte un émerveillement de tous les jours qu’il transcrit dans sa poésie. Écrire que le livre devrait être remboursé par la Sécurité sociale serait un cliché majeur, alors ne l’écrivons pas. Quoique ?

Jean-Luc Catoir, Chaque jour ausculter, La Boucherie littéraire (extraits sous ce lien), ISBN 979-10-96861-50-7

lundi 4 juillet 2022

Le Temps mauve

« Comme une suite » — à en croire la bibliographie — aux Années Creuse chez Jacques Flament et à Quand je serai jeune chez p.i. sage intérieur, ce recueil continue l’exploration des souvenirs, une voie que Daniel Birnbaum ne se lasse pas d’emprunter dans ses pérégrinations poétiques. Est-ce pour autant un « combat perdu d’enfance » ? Arguons que non, car les poèmes qui se succèdent — certains titrés, d’autres pas, tous en vers libres et narratifs — ont le pouvoir de faire naître dans l’esprit de qui les lit une nostalgie véritable, que les anecdotes racontées par Daniel puissent être reliées à des souvenirs personnels ou pas. Avec, toujours, cet art de la construction dans la brièveté que vient couronner, après des paroles simples, une chute en forme de morale pas moralisatrice, s’appuyant souvent sur la polysémie et le jeu de mots. « roulé ou être roulé / parfois la différence est très fine / aurait dit mon père // les pères aiment les formules » : le poète aussi, qui se repose sur ses ancêtres et ses amis ou amies d’une époque doucement révolue pour livrer des textes où la mélancolie côtoie l’humour. La modestie, le doute raisonnable s’y insèrent : « j’ai toujours eu l’impression / que les autres savaient tout / et moi pas grand-chose ». Mais, évidemment, Daniel est malin et sait trousser des poèmes. C’est pourquoi, en cheminant avec lui sur les venelles de la mémoire, on aura tout le long du recueil un sourire tendre aux lèvres, qui sied à la lecture du livre d’un ami. Et on fouillera aussi dans nos têtes, roulant derrière un tracteur « malgré les signes du conducteur / qui [nous] invitent à passer », puisque après tout « ce petit bouchon de campagne / a déjà libéré les bulles souvenirs / qui remontent si vite à la surface ».

Daniel Birnbaum, Le Temps mauve, éditions Ballade à la lune, ISBN 978-2-38295-011-1

mercredi 22 juin 2022

Prends ces mots pour tenir

Une règle que je me suis donnée et que je n’ai transgressée qu’ailleurs que sur ce blog — lorsqu’une personne responsable de publication m’a spécifiquement demandé d’écrire sur un ouvrage —, c’est de n’écrire que sur les livres que j’aime. Et j’ai failli ne pas écrire sur Prends ces mots pour tenir. Pendant une bonne partie de la lecture (quoique le livre fasse officiellement 34 pages !), j’ai pensé être en présence d’un ouvrage bien écrit mais obsessionnel, qui convoque l’amour des mots mais sans les varier vraiment, qui s’assure habilement de mes émotions grâce à un sujet qu’on ne peut pas ne pas trouver poignant… avant, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, de me rendre à deux évidences : Julien Bucci a écrit ainsi à dessein, et il sait jouer de concision pour asseoir ses effets. Mais tout cela mérite une explication. D’abord, le thème, grave : la douleur d’une mère vue par son fils. Et puis le lien avec la poésie : le recueil commence par « ta douleur est partout / derrière chaque parole » ; la mère se récite des « mots mantras » pour tenir et pour « mater enfin / [la] douleur ». Lorsqu’on lit beaucoup de poésie contemporaine, on connaît la récurrence des thèmes de la douleur et de la poésie qui parle de poésie. C’est pourquoi, au départ, j’ai reçu les vers du poète comme une sorte de chantage émotionnel : vois la douleur et compatis, s’il te plaît. Mais ce sentiment s’est transformé une fois le livre refermé. En effet, comme écrit ci-dessus, l’ouvrage est concis. On ne peut lui reprocher de s’apitoyer ; en fait, je soupçonne Julien Bucci d’avoir raboté tout ce qui dépasse (c’est là qu’intervient l’expression à dessein utilisée plus haut), afin de proposer un coup de poing efficace. Et il l’est ! Quant au lexique, le concept de « mots mantras » implique une certaine répétition ; plutôt qu’affecté par un vocabulaire limité, le texte se développe autour d’un nombre restreint de mots (« nos mots se raréfient » peut-on d’ailleurs lire presque à la fin), comme lorsque l’on répète à l’envi la même chose pour s’en persuader. Et, partant, les défauts subjectifs que j’ai cru déceler au départ sont devenus des témoignages d’une construction plutôt bien pensée. Pas mal. Et cela valait bien une chronique-minute en forme de mea culpa, sans doute.

Julien Bucci, Prends ces mots pour tenir, La Boucherie littéraire (extrait sous ce lien), ISBN 979-10-96861-48-4

vendredi 17 juin 2022

Autour du pot

Il y a des auteurs comme ça qu’on s’offre dès qu’on reçoit leur nouveau livre, quel que soit l’état de la pile qui reste à lire ; et avec le Marché de la poésie 2022 qui s’est terminé la semaine dernière, ma pile est loin d’être ridicule. Mais peu importe : j’ai dévoré Autour du pot dès que j’en ai eu l’occasion, pour retrouver l’univers si particulier de Marc, dans lequel la douceur et la violence se mêlent avec tant d’harmonie. Ici, tout ce qui a pu être écrit sur L’Affolement des courbes reste vrai : le télescopage doux-amer-critique-combatif-contemplatif s’opère toujours à son meilleur, comme dans cette strophe plutôt représentative, « Des millions d’enfants / Et leurs jeux de cailloux / Assignés à la bonne conscience / Pétitionnaire ».  Contre la « Vacuité des bavardages », il convient d’« Ouvrir les bras / Sécher le silence ». L’introspection de Marc, par ses images si parlantes, voire poignantes (« Des chorales rassembleuses se révèlent / Dans l’idée des gorges ») s’étend à l’ensemble de l’espèce humaine, dans une grande bouffée de compassion énervée. La « bave acide des bouches qui baisent » brûle les écoles de commerce, asphyxie les places boursières ; mais lisez aussi le poème complet repris ci-dessous… que de tendresse aussi ! C’est ça, la poésie de Marc. Un appel à la douceur qui passe par la colère. Une ode à la survie de l’espèce sans passer par le survivalisme. « Il suffit d’un rien / Faire peur enfin » : et si la poésie nous sauvait de l’horreur post-apocalyptique ? Peut-être pour cela suffit-il de ne pas tourner autour du pot.

Marc Tison, Autour du pot, éditions mtmgm (commande auprès de l’auteur), ISBN 978-2-494168-00-8


Confiture

J’ai touché du doigt le ciel. Mes phalanges se sont enfoncées
dans la nuit bleue. Une voûte de confiture myrtille saupoudrée
d’étincelles. J’ai léché ce qu’il en restait. Index, majeur, pouce
Le ciel est sucré si on le goûte bien, et les fruits et l’odeur
Un souvenir d’enfant à l’heure du goûter à la ferme d’une
grand-mère en Normandie
Une trace mémorielle de l’importance du rêve
De l’importance d’une réalité sensuelle dégagée des
rugosités virtuelles

mardi 10 mai 2022

Fiefs

« Mais je sais une chose : l’authentique était pour lui / Une valeur aussi justifiée que l’ennui. C’est dire / Comme il était accompli, respectable, poli » : à la lecture de ce tercet qui conclut un des derniers sonnets du recueil, je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir à une « mode » actuelle qui valorise la poésie qui balance des mots chocs, qui en envoie, etc., dans un langage direct qui ne s’embarrasse ni de méandres ni de classicisme. Non pas que ce soit illégitime, d’ailleurs ; mais les poètes accomplis, respectables, polis (surtout ?) ont moins la cote, me semble-t-il. Pourtant, comme à votre serviteur (en tout cas, j’aimerais le croire), ces adjectifs conviennent parfaitement bien à Xavier Frandon, qui démontre magistralement dans ce recueil que la retenue peut aussi accoucher de poèmes tout à fait efficaces. Ses Fiefs sont autant de châteaux intérieurs qui protègent nos idées folles, nos convictions irrationnelles, nos envies raisonnables ou nos sentiments refoulés ; il livre donc une galerie de portraits intimes savoureux où toutes les contradictions inhérentes à l’être humain virevoltent. Ces gens peuvent être agités ou sous pression, mais aussi n’avoir vécu « Aucune misère, rien, le calme profil de la lenteur ». Toutes les histoires sont intéressantes pour Xavier. L'ensemble est rédigé avec une empathie teintée de finesse, sans vitupérer, sans cracher sur l’époque, avec — allez, lâchons le mot à la mode, tant qu’à faire — une bienveillance renforcée par une forme littéraire au goût classique. En effet, si la rime n’est pas majoritaire, quoiqu’on la trouve assez régulièrement, la forme sonnet domine, les quatrains trônent en majesté et le langage ne va pas chercher systématiquement la confrontation de ses niveaux pour provoquer un chaud-froid poétique. « Je t’aime mon amour, et je sors les poubelles » : si ça n’est pas de l’alexandrin ! Et plutôt que d’argumenter trop longtemps, puisque nous sommes dans une chronique-minute, après tout, je glisse un petit extrait ci-dessous, qui saura convaincre, je l’espère.

Xavier Frandon, Fiefs, éditions du Cygne, ISBN 978-2-84924-694-8


Le secret

Le secret déforme son visage dans la douceur.
Elle ne détecte rien ; elle patiente sans intérêt.
Ça l’énerve. Pourtant il ne se lance pas, reste mutique
Dans l’oppression ; c’est un indice de sa personne.

Un soir, il se décide enfin à lui dire la vérité,
Mais, comme elle attend avec trop d’empathie,
Il ébauche à peine le début d’une idée.
C’est un grossier mensonge, mais si crédible !

Au soir de leur idylle, ne reste plus que
La notion du temps. Le message passionné
S’est dissout au loin dans le prétexte de jouir.

Bien des années plus tard, il regrette un peu,
Mais l’horreur d’avoir gardé pour lui ce secret
Est d’un plaisir si fort, que ça le soulage.

lundi 28 mars 2022

Tout est normal

« Une chronique fragmentée du quotidien » : c’est ainsi qu’est présenté le livre sur le site de son éditeur. Bien entendu, c’est rigoureusement exact, en dix chants et quatre interludes. Ce que je retiens cependant, c’est l’adjectif « fragmentée », qui me semble le fil conducteur du recueil. C’est que la fragmentation des vers, des phrases, des paragraphes, des strophes est omniprésente, avec ses réminiscences de collages aussi, installant un rythme qui paraît celui de la respiration de son auteur. Souvent, les tabulations avant ou au sein des vers ont, au mieux, dans une certaine poésie, juste une signification graphique, d’aération. Dans Tout est normal, cette aération sert le texte, devient expiration… puis inspiration, bonne nouvelle pour un poète ! La forme est parfaitement travaillée par Guillaume Condello, qui propose des tranches de vie composées comme autant de regards furtifs matérialisés par ses vers fuyants, à trous, parsemés d’italique, de citations. Preuve s’il en est de l’attention portée à la forme, encore : la non-utilisation du point (à de rares exceptions bien précises), sauf pour montrer la prononciation des mots, en l’espèce la diérèse (« une déclarati.on solennelle », « il aurait fallu fi.èrement lui jeter / comme des fleurs »). Et puis à un interlude en haïkus succède ce chant où l’on peut lire le japonisant : « lui aussi sans pourquoi le cerisier fleurit / encore    blanc pourquoi / (ce n’est pas /     un sakura) ». Décidément, le poète a de la suite dans les idées. Mais on n’aime pas un recueil pour sa seule maîtrise formelle, bien entendu. Du côté du fond, pour en revenir à la fragmentation, lecteurs et lectrices se voient proposer un regard observateur sur l’époque à travers des épisodes, des chants divers et variés, tel le premier intitulé « De l’autre côté de l’écran » : « au-dehors /     au téléphone / en fleurs jeunes /     garçons et filles riant / museaux de lapinous oreilles de kitty / leurs images inversées dans /     l’écran liquide où former /         des cristaux de vie ». Nirvana y rencontre Téléchat, les élections présidentielles depuis 1981 sont présentées par leurs animations graphiques qui révèlent le visage de l’heureux élu à 20 heures, l’amour est autant le souvenir de tentatives d’écriture de poèmes que la lecture d’un numéro d’Union récupéré lors d’un intérim comme éboueur. Allez, soyons franc : si ces poèmes nous touchent, c’est qu’ils savent faire vibrer en nous des expériences passées, présentes, voire à venir. Oui, l’auteur de ce billet a aussi été éboueur (mais n’a jamais lu Union) pour gagner un peu d’argent en été. Tout comme il a été démarché par des témoins de Jéhovah qui sonnaient chez toutes les personnes avec un nom à consonance italienne ; dans « Apocalypse à peu près », « Signore Condello » signe peut-être son chant le plus émouvant, où la visite des « représentants en commerce des âmes » italophones provoque une vague de souvenirs de mots calabrais, puis verse dans l’horreur : « la Bête est déjà là elle hante l’Europe en haillons le chiffre sur son front ». Mais d’apocalypse point, finalement. Juste « un frisson /     de vent » qui passe dans le dos du poète, après avoir congédié les fâcheux. Et, à nouveau, après la fragmentation du réel poétique, tout est normal.

Guillaume Condello, Tout est normal, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-42-9

mardi 1 mars 2022

Les Petites Lumières bleues + Comportements du doux

Mon récent Mélusine au gasoil fait partie des premières publications des éditions Facteur Galop. Il serait plus juste de parler de tournée, d’ailleurs, puisque le principe de ces sympathiques éditions est basé sur une souscription qui permet de recevoir trois exemplaires de chaque titre publié dans un lot. On peut ensuite les « semer » où l’on veut : envois à la famille, aux amies et amis, distribution dans un lieu public ou lâcher en rase campagne en espérant que quelqu’un s’y promène et empoche le ou les livres… tout est possible et souhaité, tant que la « valeur marchante » est respectée. Cette chronique-minute a pour but de mettre en lumière sur ce site les compagnons de Mélusine, donc. Tiens, commençons alors par Les Petites Lumières bleues, de Corinne Guerci. Il s’agit là de dialogues entre une mère et son fils, empreints d’amour, parfois amusants et parfois banals comme il se doit entre ces deux êtres, sauf que. On apprend dans la dédicace, puis la biographie de l’autrice, que ces saynètes sont à la mémoire de son fils Bastien, décédé à 21 ans d’un mélanome. S’ensuit alors une autre dimension de lecture qui force quasiment à reprendre du début – le livre fait, comme tous ceux de l’éditeur, 32 pages : on imagine que le format où rien ne figure sur la quatrième de couverture a presque dicté cette stratégie, qui porte bel et bien ses fruits. À la relecture, une nouvelle dimension s’installe et l’émotion devient parfois envahissante. C’est alors la sagesse de ce fils disparu qui frappe, comme si son autrice de mère allait puiser dans l’écriture la clairvoyance nécessaire pour mener sa vie, hors de tous les abrégés de développement personnel. Lucide, il l’est sans appel : « ma nuit sera éternellement jeune ». Tous les livres du Facteur Galop comprennent aussi une interview à la fin ; Corinne Guerci a parlé à Jean-Luc Parant, artiste plasticien et prolifique écrivain et poète. L’autre livre de la tournée est Comportements du doux, d’Amélie Bertholet-Yengo. Ici, l’autrice entend assouvir sa passion pour le doux, l’analyser, la coucher sur le papier. Les racines indo-européenne et grecque du mot sont convoquées, tandis que les références littéraires fusent de Corneille (grâce au Littré) à Aya Nakamura et que des définitions scientifiques et philosophiques sont dispensées. Et puis la doudou antillaise arrive, avec précaution, car il ne faudrait pas donner dans les clichés. C’est alors que le propos prend son envol et dénonce l’érotisation des femmes noires, suppute la résistance nécessaire dans une société encore rigide : « comment déconstruire la figure de la doudou-Madras-Cocagne ? » Avec son écriture au fil de la plume, capturant des pensées qui essaiment, interviewant en fin d’ouvrage sa colocataire Hélène dans une atmosphère bon enfant, l’autrice parvient à écrire un minitraité bien documenté qui ne néglige pas l’humour et se révèle combatif en une vingtaine de pages. C’est d’ailleurs une autre caractéristique de tous les livres du Facteur Galop : leur concision en fait des volumes… plus grands à l’intérieur !

Corinne Guerci, Les Petites Lumières bleues, Facteur Galop, ISBN 978-2-493673-00-8
Amélie Bertholet-Yengo, Comportements du doux, Facteur Galop, ISBN 978-2-493673-02-2

À noter qu’une très intéressante émission de Radio Canut a été consacrée à cette première tournée, disponible ici.

mardi 8 février 2022

Jeunes et Vivants

Avec Patrice Maltaverne, on éprouve d’abord le plaisir de découvrir le concept qui a présidé à l’écriture d’un nouveau recueil. La couverture nous indique ici que les poèmes sont inspirés par l’œuvre de Jules Verne. Mais ce serait évidemment trop facile sans quelques contraintes supplémentaires — on sait que Patrice les adore. Voilà donc 77 poèmes (Verne a vécu 77 ans) de 31 vers (un mois plein, la plupart du temps) qui incluent un bref passage du roman mentionné dans chaque titre. Le tout a paru en feuilleton dans la revue en ligne Poezibao, et se retrouve désormais dans un recueil imprimé grâce aux éditions de l’Alisier blanc, qui ont eu là une fort bonne idée. Car loin de constituer des résumés poétiques des ouvrages de Verne évoqués, les textes — justifiés plus ou moins en hommage à Ivar Ch’Vavar, tiens, n’oublions pas cette contrainte non plus ! — relèvent plutôt du vagabondage intellectuel déclenché par une lecture. On pourrait même écrire, pour citer le poète-critique-revuiste, qu’ils « lancent une expédition textuelle » dans la matière de l’œuvre du grand écrivain amiénois. Non pas que celui-ci ait besoin d’une réhabilitation quelconque ; il s’agit ici d’une interprétation libre de passages de romans à l’aune de l’époque actuelle. Dans le poème intitulé « Le Docteur Ox », par exemple, on peut lire « Un jour tout se détraque au dix-neuvième siècle ». Eh bien, c’est un pied dans ce XIXe siècle de Verne et l’autre dans notre XXIe siècle que l’auteur compose ses poèmes : « Notre bureau ? Une sorte de royaume uni par / Un confort accentué ». La pollution (« noircir le vert de cette chlorophylle »), la politique (« Nous jouons à la guerre et il n’y aura pas de morts »), les petites mesquineries quotidiennes s’invitent dans le tourbillon des pensées déclenchées par la lecture. Il convient de faire pénétrer les poèmes au plus profond : ils ne se donnent pas, comme souvent chez l’auteur, à la première lecture, car ils ne cèdent pas à la tentation de l’écriture poétique facile, des mots jolis et simples. C’est pourquoi Jeunes et Vivants est un recueil qu’on parcourra en plusieurs sessions, auquel on reviendra ; c’est pourquoi il m’a fallu plusieurs semaines avant de le terminer, de l’assimiler et de le présenter. « Les rêves sont des maladies pour les adultes », lance Patrice à un moment. Et si, après avoir arpenté le territoire des Voyages extraordinaires dans notre jeunesse, nous y revenions justement à l’âge adulte, sans regarder nos rêves avec condescendance ? La proposition est aussi alléchante que maligne, et débouchera sans nul doute sur des redécouvertes par poèmes interposés.

Patrice Maltaverne, Jeunes et vivants, éditions de l’Alisier blanc, 978-2-9567316-4-1

lundi 31 janvier 2022

Babeluttes

« J’évoque le pouvoir thérapeutique de l’écriture : vider ce qu’on a dans le ventre, mettre en mots soulage, un peu. Ils me racontent le suicide, le viol, leurs peurs, les intrusions nocturnes alcoolisées paternelles, les parloirs, la séparation, la mort, l’inceste. » Les fragments qu’Aurélia Bécuwe rassemble sont le fruit, entre autres, de son expérience de professeure dans le primaire. Une professeure à l’écoute, qui n’hésite pas à pratiquer l’improvisation théâtrale dans sa classe où les enfants sont cabossés par la vie, la leur et celle de leurs parents. Alors elle « cache dans [son] tiroir un roman d’amour », le leur lit « petit bout par petit bout », sans pour autant faire suivre la lecture d’exercices de grammaire… au grand dam de l’inspecteur. Il se dégage de ces pages issues du milieu scolaire une profonde attention au bien-être (quelquefois un bien grand mot, au vu de certaines situations) des élèves. En cela, elles constituent bien plus qu’un recueil de perles d’école ; les situations douloureuses y côtoient cependant des anecdotes amusantes, parce qu’il faut aussi parfois laisser retomber la pression. « Mère, pourquoi me tancez-vous si vertement ? » : voilà une phrase que l’enseignante propose à ses élèves pour désarmer des parents trop énervés. Alternant avec ces pages contemporaines, d’autres fragments, en italique, fournissent une plongée dans l’enfance de l’autrice. Ici, le style se fait plus poétique, moins accroché aux difficultés de l’existence. Le vocabulaire, aussi, rappelle que c’est une « jeune Flamande » qui écrit : on y déguste des babeluttes (délicieuses friandises du Nord, voilà pour le titre), et « à la première drache, l’argile poisse ». Ce qui frappe dans ces petites proses, c’est aussi le sentiment de solitude qui se dégage d’une enfance que l’on perçoit, au début de la lecture, ancrée dans une sympathique communion avec la nature. Mais l’empathie est déjà en gestation chez Aurélia Bécuwe enfant : « Dans les hautes herbes, si l’on cherche bien, il y a toujours un être vivant à réconforter. » Comme si l’attention qu’on lui a refusée s’était tout naturellement portée sur ses élèves. Entremêlant passé et présent, enfance et enfants, ruralité et urbanité, l’autrice tisse un jacquard de fragments qui montrent la précarité sans la cacher et démontrent qu’être à l’écoute de l’autre n’est jamais vain.

Aurélia Bécuwe, Babeluttes, Conspiration éditions, 979-10-95550-26-6

mardi 21 décembre 2021

Ruban

C’est une correspondance poétique entre Valérie J. Harkness et Anna Jouy qui a abouti à ce livre. Cet exercice — cette contrainte — peut se décliner de mille manières ; ici, les deux poétesses choisissent de ne pas se répondre de façon explicite, préférant un ruban de sensations qui vont et viennent dans les poèmes sans pour autant constituer des maillons trop enserrés d’une chaîne. Et là réside l’intérêt de ce recueil, qui permet de guetter des thèmes communs, des images récurrentes… toute une construction dont la logique ne se révèle qu’après avoir lu l’ensemble du texte, car d’un texte il s’agit bien. Oui, les poèmes d’Anna présentent peut-être plus de métaphores (« On ne jettera pas de sel sur mon corps gelé »), ceux de Valérie une respiration plus courte et plus haletante (« Il / Faut / Se / Taire / Sur / Le / Secret »), mais, très vite, on oublie qu’on a ici deux voix poétiques et on lit un tout. Miracle de la correspondance entre deux amies, ou miracle de la poésie tout simplement ? Les « hommes bleus » des tout premiers vers vont ainsi se décliner en nuages, en mer — tout un cycle de l’eau qu’on pourra voir également comme cycle du recueil, un des cycles en tout cas : « La pluie est un champ lexical », dans lequel des barques bleues passent de poème en poème, d’autrice en autrice. Au point qu’« Être heureux devrait être bleu ». Pas de narration à proprement parler, plutôt une succession d’images qui campent des situations, des états corporels ou mentaux. Des rêves éveillés qui évacuent le morne quotidien, des silences qui traversent les vers en les ensemençant, pour la suite. On parcourt le ruban des poétesses dans un temps arrêté, où la poésie n’est pas simplement ornementale, mais bien vision quasi incantatoire. Et on voit arriver l’ultime vers en souhaitant ne pas encore se réveiller. Rarement féminin générique aura été aussi justifié à la fin, puisqu’elles et nous sommes désormais liées par Ruban : « Suspendues que nous sommes / À des lèvres ouvertes ».

Valérie J. Harkness et Anna Jouy, Ruban, éditions Rhubarbe, 978-2-37475-066-8

dimanche 19 décembre 2021

Dans l’herbe

« J’ai eu un énorme coup de cœur pour ce livre », m’écrit Rim Battal, que je me dois de remercier ici de m’avoir permis de lire ce recueil. Et comme je la comprends : l’écriture de Victor Malzac est au plus près du corps, faisant apparaître des similitudes de thèmes, ne serait-ce que celui-là, avec celle qu’elle pratique. Très travaillée, la forme de Dans l’herbe se déploie en répétitions et hoquets, en ruptures, dans un style qui a l’aspect du bégaiement. Mais, au fil de la lecture, celui-ci se mue en redoutable outil de persuasion : « on est, on a deux petits bras / d’enfant de fou deux camisoles // chacun son dos meurtri. / et des, et deux petits poumons tout petits tout // jolis, petits, deux taches deux poumons / fébriles ». Savons-nous en toute certitude qui est le narrateur qui parle la plupart du temps ? Pas vraiment, en tout cas pas clairement. Un adolescent ouvert à tous les excès de cet âge se dessine. L’herbe d’un parc lui sert d’écrin pour ses strophes, et si nous y rencontrons des camarades de classe ou des parents, quelques expressions nous rappellent aussi l’herbe qui pousse au-dessus d’une tombe, pourquoi pas. Ce qui est sûr, c’est qu’« on fume tout, beaucoup, très fort », on boit « l’eau des fontaines la vodka dans ce calice », on a « faim de poulet, du poulet dans les dents / tous les jours oui plein de poulet, dans des barquettes ». Il y a un appétit de vie palpable dans ce livre ; les plaisirs de la chère, on vient de le voir, et puis aussi les plaisirs de la chair, voire les deux mêlés, comme il se doit : « on veut bien se manger / le cœur le ventricule et le visage / oui oui oui, — collons-nous », « douze idiots, fous, // bouffons, se mangent l’entrejambe / pour rire ». Voilà de la poésie finement ciselée pour le plus grand effet sensuel, qui nous emporte dans une tempête de joie et de jouissance — quelquefois avec un air de tableau de Jérôme Bosch. Soixante-quatre pages aérées qu’on ne peut s’empêcher de lire d’une traite, et qui ont obtenu un bien mérité prix de la Vocation cette année.

Victor Malzac, Dans l’herbe, Cheyne éditeur, 978-2-84116-315-1

jeudi 2 décembre 2021

Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant

troubadour.jpg, déc. 2021

« Plus tard je serai troubadour. / J’ouvrirai ma boîte à poèmes / sur la place du village / et lâcherai les mots / à faire danser les cigales / dans les mûriers / sur la tête à mémé. » Dès le début du recueil, on est pris par la voix de Claire Vernisse : avec une jubilation certaine, elle chemine dans sa roulotte, accroche de temps en temps son « hamac de mots », en véritable « derviche / de la terre du dessus / et de celle du dessous ». Le trobar est là ; le chant n’est jamais loin. La poésie itinérante se pare de courts textes en vers libres autant que de proses poétiques ou de proses tout court (dont une amusante anecdote d’enfance sur le foot — l’humour est bien présent tout au long du livre), voire d’alexandrins (peut-être, s’il faut en mentionner une, justement la petite faiblesse, la rythmique classique prenant alors un peu trop le pas). Deux parties — « troubadour, prophète » et « ermite ou moine errant » — pour un voyage où les sirènes, les princes et les fées s’invitent tandis que la garrigue constitue un socle de senteurs, de saveurs et d’expériences sensorielles qui ancrent la poésie dans la terre, sur des « pieds / qui puent d’humanité ». Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant est un recueil qu’on lit avec le regard espiègle communicatif de l'autrice, emporté qu’on est dans un univers où la violence du quotidien cède le pas à la contemplation, même si de petites touches de « non essentiel » viennent rappeler que la poésie n’est pas déconnectée du monde ni de ses crises. Mais celles-ci restent subtilement suggérées : « Après humain / j’essaierais bien oiseau ». Les éditions Jacques Flament, qu’amatrices et amateurs de poésie n’identifient pas toujours à leur genre de prédilection, ont un catalogue où les vers et les strophes sont de qualité : ce titre en est l’exemple.

Claire Vernisse, Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant, éditions Jacques Flament, 978-2-36336-502-6

mardi 30 novembre 2021

Et voici la chanson

chanson.jpg, nov. 2021

Je dois avouer que j’ai remis plusieurs fois la lecture de ce recueil. Au bout de quelques pages, je sentais que ma lecture n’était pas en phase avec l’écriture ; je ne savais pas comment continuer. J’ai lu les comptes rendus de Pierre Vinclair et de Georges Guillain, deux passeurs qui m’ont souvent aidé dans mon approche de certains ouvrages : non, toujours pas possible de donner l’attention adéquate au livre. Et pourtant, il le méritait, je le savais. Ma brève conversation à son propos avec Hélène au Marché de la poésie me le rappelait aussi. Et puis aujourd’hui, quelque chose s’est débloqué. Et voici la chanson est composé d’instants, de sensations, de couplets hétéroclites dans un grand tout qu’on peut difficilement résumer ; la narration n’y est certes pas absente, mais elle n’est pas linéaire. Elle ne prend pas vraiment la forme de fragments, mais plutôt d’éclats — un mot auquel j’avais pensé avant de lire le second compte rendu ci-dessus, mais ça n’avait pas suffi. Des éclats de lune ou de soleil, astres auxquels sont associés les deux larrons récurrents Joug et Joui. Des apparitions les relient, des chansons viennent ponctuer le recueil. Il s’agissait dès lors d’autoriser le cerveau à entrer les multiples éclats de l’écriture d’Hélène dans de petites boîtes et de les apprécier un à un pour leurs reflets, sans chercher à en admirer l’hypothétique mosaïque. Sans pourtant se refuser à en coller certains à d’autres. Une convention de lecture exigeante, mais finalement assez naturelle une fois déclenchée. Il y a une véritable recherche visuelle (typographie, images, signes) et sonore (la lecture à haute voix facilite l’immersion) dans ce texte, qui savamment déstructure la phrase comme la ligne temporelle. Tiens, c’est même revendiqué : « Bon, c’est fini, sortez de votre trou, cette / musique doit être fracassée, la tonte est / commencée depuis longtemps, ciseaux / tombent sous l’arbre, fricassée de mots / finis, enterrés certains jusqu’au bout ». Et jusqu’au bout, image par image, avec également un humour discret mais réel, ça fricasse, ça touille, ça malaxe la pâte des lettres, ça convoque l’histoire, les rêves, l’amour, les opposés qui s’attirent. Il faut se lancer. Le dernier mot à la poétesse ? « Pas triste. Vivifiant. »

Hélène Sanguinetti, Et voici la chanson, éditions Lurlure, 979-10-95997-32-0 (le livre a paru initialement aux éditions de l’Amandier)

lundi 8 novembre 2021

Ève et l’Ange

ange.jpg, nov. 2021

Prolifique en revues, Thomas Pourchayre n’a que récemment publié son premier livre, qui se trouve être, aux éditions Gros Textes… Le Dernier Livre du monde ! Si ce dernier (oui, le mot est choisi) est à recommander, la présente chronique-minute évoquera un autre titre, Ève et l’Ange, une nouvelle parue cet été. Il me semble que cet ouvrage est très représentatif de la manière de Thomas, avec une véritable poésie dans l’écriture combinée à un imaginaire foisonnant, le tout agrémenté d’une dose d’humour subtil. Le prologue installe l’histoire d’Ève et de l’ange dans le récit d’un père à sa fille, se revendiquant ainsi du conte de fées. Conte un peu pervers, puisque la jeune femme découvre chez l’ange au sortir du bain (dans une de « ces baignoires / converties en abreuvoirs à vaches dans les champs », tout de même) une paire de testicules. « Du tout ! / C’est… un papillon ! / Enfin… c’est son cocon ! / Dites… Vous avez vu mon arc et mes flèches / et mes cuissots joufflus et mes joues fessues ? » : las, pas moyen de biaiser, Ève n’est pas née de la dernière pluie. Elle recueille l’ange pour un ménage mixte terre et ciel, et ce qui devait arriver arrive. « l’auréole de l’ange trépigne / les deux aréoles satellitent hésitent sur le sens / de leur révolution » ; ce n’est pas divulgâcher que de révéler que les deux vont coucher ensemble. Ce qui compte, c’est l’évolution de cette relation entre deux êtres, cette découverte de lui-même que l’ange fait au contact d’une jeune femme ni innocente ni délurée. La plume de Thomas frôle les corps, caresse comme avec des ailes d’ange, envoie des piques par moments. Le conte philosophique et érotique se teinte de poésie, et vice-versa, puis « un ange passe encore / et sans doute bien d’autres après / un nombre d’or certain et angélique d’anges / à endormir un troupeau de moutons / sans autre occupation que de brouter des mégots / sur un austère parking de goudron mièvre ». Peu de pages, beaucoup de… béatitude, ange oblige !

Thomas Pourchayre, Ève et l’Ange ou la Gravité négociable, éditions Abstractions, 978-2-492867-16-3

vendredi 5 novembre 2021

L’Oiseux

oiseux.jpg, nov. 2021

Quel texte étrange et fascinant que cet Oiseux, de Victor Rassov, au Cadran ligné ! Oiseau mutant au point de devenir adjectif, le curieux animal décrit dans cette suite de sizains en vers libres n’a d’oiseux, pour tout dire, que le nom : le dépeindre, voire l’apprivoiser, n’a rien de futile, puisqu’il nous emporte dans une traque – le mot figure en quatrième de couverture – au goût de subtile mosaïque littéraire. Une attention particulière est portée au langage, avec des vocables précieux ou rares, des trouvailles, un rythme haché par une syntaxe à l’os, légère comme un squelette de volatile : « Point d’énigme / en cette ornithique salaison. / Pur caprice du mauvais sens. / Aurait tendance à / s’annoncer / comme carcasse claire. » Victor Rassov se fait naturaliste pour saupoudrer des séquences explicatives, lesquelles ne jettent cependant qu’une lumière ténue sur l’objet de son étude. « On a pourtant dit de lui : / suppuration », « Certains l’auraient connu / grand comme ça » : les on-dit alimentent autant l’envol des mots que les descriptions techniques ou psychologiques. Que penser de cet animal qui « ne chie / qu’au pied des icebergs / et c’est / peut-être / sa seule / coquetterie » ? Quelle fonction incarne-t-il dans les poèmes, quelle pourrait être le sens profond de l’allégorie qu’il constitue peut-être, puisque l’Oiseux « expose à qui / veut bien l’entendre / la condition de sa litote » ? Au fond, peu importe ; il convient de se laisser emporter par la langue de Rassov, de le lire avec Buffon en tête. Pas commode, cet animal qui « libère un sale minerai / sur le pinson », mais fascinant, pour sûr. « L’Oiseux ne s’efface. Gourd / des rémiges alors / il tombe, / de corbe en serin / creuse une ascension dans la ramure / et toc. » Excrément précieux, deuxième texte du livre, poursuit dans l’étrange en traitant la défécation comme une extraction minière, dans des neuvains cette fois. Victor Rassov est sans nul doute une voix poétique singulière à découvrir et à suivre.

Victor Rassov, L’Oiseux, suivi d’Excrément précieux, Le Cadran ligné, 978-2-9565626-4-1

samedi 30 octobre 2021

Angélus des ogres

angelus.jpg, oct. 2021

Ce très court roman fait suite à Monstrueuse Féerie, paru un an auparavant et qui a déjà fait l’objet d’une recension ici même. « Je passais la majeure partie de mes journées dans le service pour patients volubiles, où la dégradation de l’accueil fait aux Monuments m’était devenue insupportable. Chaque jour, de nouvelles normes, de nouveaux interdits étaient promulgués. Et j’observais que plus le temps passait, plus l’on me traitait comme un patient ordinaire. » Voilà donc notre narrateur, après son histoire avec l’Elfe, après avoir effectué sa propre décompensation poétique – cette approche thérapeutique très personnelle avec ses patients, qu’il appelle Monuments –, installé comme « patient-salarié » dans le centre psychiatrique où il exerçait auparavant. La direction dudit centre semble s'orienter vers une sorte de mégalomanie technique de la guérison, prônant la pensée filtrée (« plus pratique pour vider le sens du monde ») qui doit supplanter la pensée singulière des prétendus malades. C’est une nouvelle rencontre qui va déclencher les péripéties relatées dans ce volume : Lucy est thanatopractrice, ogresse et mystérieuse, refusant à notre héros, lorsqu’il emménage chez elle, qu’il la voie entre minuit et cinq heures. Voilà qui est bien dans la veine des inventions barrées auxquelles nous a désormais habitués Laurent Pépin… d’autant qu’elle va prendre une part active à la (possible ?) guérison du narrateur en extrayant ses Monstres, déjà évoqués dans l’épisode précédent. Avec, on s’en doute, des répercussions tragiques. La langue est toujours maîtrisée, avec des images à la fois fascinantes et horrifiques qui puisent dans un imaginaire de contes de fées noirci aux troubles psychiques. C’est à la lumière d’Angélus des ogres que se déploie également le travail mis en place dans Monstrueuse Féerie (et vice-versa) ; à la lecture surgit l’impression que les deux volumes sont un seul et unique texte, tant les liens sont étroits et l’intercompréhension, essentielle. (L’éditeur annonce d’ailleurs le troisième volet, Clapotille, un nom expliqué en fin de volume.) Dans cet univers, le réel, dialogues à l’appui, le dispute au fantastique, même si les romans échappent à toute classification réductrice, et c’est tant mieux.

Laurent Pépin, Angélus des ogres, Flatland, 978-2-490426-10-2

dimanche 5 septembre 2021

Monstrueuse Féerie

monstrueuse.jpg, sept. 2021

Un conte pour adultes « aux frontières de l’onirisme et de la psychiatrie », m’avait écrit Laurent Pépin en me contactant pour connaître mon intérêt éventuel pour la recension de Monstrueuse Féerie, paru en octobre dernier chez Flatland. Le texte est « teinté de pataphysique, de psychanalyse, de poésie et d’humour noir », avait-il ajouté. Une sorte d’objet littéraire non identifié où la poésie est présente ? Voilà de quoi piquer l’intérêt, et parler – ce qui est ici relativement rare – d’un livre qui n’est pas un recueil de poèmes. Si la poésie n’y apparaît pas formellement par des retours à la ligne (excepté un court extrait du « Je voudrais pas crever » de Boris Vian), elle est néanmoins bien présente dans l’intrigue, puisque le narrateur, psychologue dans un centre psychiatrique, et plus précisément dans le « service pour malades volubiles », y pratique avec ses patients la « décompensation poétique ». Des patients qu’il préfère d’ailleurs appeler des « Monuments », la capitale matérialisant leur importance dans le récit, tout comme elle le fait pour les « Monstres » issus de l’enfance, et surtout l’« Elfe », jeune femme avec qui il entamera une relation ambiguë. Poésie dans l’intrigue, donc, mais dans une certaine mesure aussi dans le style, avec des images oniriques de créatures fantastiques, des souvenirs tordus d’enfance, des délires à la lisière du surnaturel où des réminiscences de Harry Potter rencontrent des tableaux surréalistes. En imbriquant flash-back qui évoquent l’origine des Monstres et histoire d’amour singulière avec l’Elfe, le tout dans un contexte de centre psychiatrique qui tape sur le système, Laurent Pépin brouille les pistes du réel et propose une plongée dans le cerveau de son narrateur (son propre cerveau ?). Celle-ci, tantôt grotesque tantôt tendre, ferait les délices d’un psychanalyste, c’est certain. Se contenter de la lecture sans prétendre à l’interprétation projette déjà dans un univers où l’excitant imaginaire prend le pas sur le banal quotidien. L’expérience mérite d’être tentée et ne saurait laisser indifférent.

Laurent Pépin, Monstrueuse Féerie, Flatland, 978-2-490426-12-6

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