Mot-clé - Coralie Akiyama

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lundi 1 juillet 2024

Éternelle Yuki

Le titre déjà contient une multitude : yuki, en japonais, c’est la neige, mais aussi un prénom féminin. Les neiges éternelles se fondent dans le mythe de la fille éternelle — The Eternal Daughter du récent film de Joanna Hogg — ainsi que dans l’éternel amour qu’éprouve la poétesse pour sa propre fille (« l’amour s’est greffé de toutes ses griffes en moi »). Elle est en effet séparée de celle-ci en raison des restrictions indignes qu’impose le Japon aux parents non japonais d’enfants nés dans l’archipel. « Cruauté, tu n’enlèves rien à la beauté des couloirs de portes vermillon dans les montagnes » : Coralie Akiyama reste cependant fascinée par un pays où elle a longtemps résidé et dont elle évoque les paysages, les traditions culinaires (le « miso mouvant », les « copeaux de bonite gondolés comme de l’herbe au vent »), voire les typhons. Même si ledit pays la prive de sa fille. Or, poignante, elle ne renonce pas : « Dans l’au-delà et même avant je viendrai te chercher ma silencieuse ma digne mon adorée fille aux désirs bridés par un soleil retenu ». Mêlant épisodes de la vie commune, désormais révolue, et amples métaphores qui convoquent l’imaginaire nippon, Coralie propose sa vision extérieure d’un pays où elle a aimé et souffert de l’intérieur : « Les hommes japonais se devinent / tels des cristaux marins sur du papier blanc / il faut s’approcher pour la brillance ». Un pays du soleil levant auquel elle finit par s’adresser, se confier, peut-être parce qu’elle a le sentiment qu’il a une vie propre, au-delà des lois que la société humaine lui impose. Le déchirement de l’au revoir au Japon ne fait ainsi plus qu’un avec le déchirement de la séparation : « Nue de toute étreinte je te désobéis mon île et de loin encore tu ralentis mon vol d’une gravité insulaire de loin encore les plumes saignent. » Et quand la poétesse avoue que lorsque « les caractères [l]’aimèrent », lorsque « le bain à 43 degrés cessa d’être brûlant », elle s’est enfin sentie « papier plié ne souhaitant plus reprendre forme », on se sent empli d’émotion devant cette confession douloureuse. Parfois, l’amour d’un pays semble s’exercer à sens unique. Mais celui pour Yuki est bien partagé ; la patience que confère la pratique de l’origami triomphera de l’adversité, on le sait.

Coralie Akiyama, Éternelle Yuki, éditions du Cygne, ISBN 978-2-84924-770-9

lundi 10 avril 2023

Shoshana

Ce recueil ose. C’est l’autrice elle-même qui le dit, dans le premier poème, intitulé très justement « Prélude à une audace » : « Percer un pays fermé jusqu’à le désongler de ses défenses, / entre lui et nous la possibilité d’une fente ». Shoshana, en hébreu, c’est la rose. On pourrait dès lors dire que ce recueil ose la rose, ose l’éclosion du désir sous le soleil brûlant de la ville, de la mer et du désert. Si les poèmes forment un circuit qui part et aboutit à Tel-Aviv, en passant par la mer Morte, le Sinaï ou Jérusalem, Coralie Akiyama place sa chronique de voyage sous l’égide des corps qui se séduisent et rayonnent de sensualité. Cette fente du début, on la retrouve sur un mur de maison d’où se faufile un insecte ou bien dans les fissures du mur des Lamentations ; mais « Le papier de la prière s’impatiente / Il se sent mieux au chaud dans une fente sacrée // La feuille veut la faille comme le sexe cherche l’autre sexe ». Les poèmes s’enfoncent dans les interstices avec une gourmandise revendiquée, sans jamais verser dans le scabreux. Au contraire, l’acte d’amour physique y est toucher, pollinisation plutôt que coulissement monotone — la shoshana que caressent les insectes est le fil rose du recueil, lorsque même les mers qui se meurent sont « enrosies comme des déserts ». Et puis, « Ici, on s’expose », annonce le titre d’un poème où l’on découvre « Les strings de bain jusqu’aux hanches / Les hanches de mer multicolores » ou « Des hommes torses nus groupés sous des cascades / Les poils de ville, débuts de fesses aux balcons / Les ventres d’avant la plage ». Les « Cent nuances de nu » émoustillent, glissent des poèmes d’amour où le sel de la transpiration des corps est un prélude à celui de la mer Morte. Parfois, il faut reprendre son souffle. Alors Coralie abandonne un temps la rose et la fente qui irriguent son recueil pour ménager des pauses, parlant du café de Michel ou du minibus gratuit du samedi à Tel-Aviv. Et puis tout redémarre, tout pulse de désirs tendus. « Tonus. L’amour, après que le désert a tout rayonné sur son passage,  / Laisse la chaleur chevillée au corps. » Oui, Shoshana est un livre tonique, à la sensualité subtile mais débordante, où la construction étudiée tisse entre poèmes l’« architecture agaçante » du désir. Mais point d’agacement à la lecture : des flashes de corps enlacés dans la lumière crue, des étamines et des pistils de rose qui se rencontrent enfin. Le feu du soleil moyen-oriental alimente celui de la passion… et on y succombe, comme la poétesse, avec force délectation.

Coralie Akiyama, Shoshana, éditions Douro, ISBN 9782384062232