dimanche 21 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #21

[nouvelle séance de tricherie par rapport  au titre de la série, avec une incursion en Pologne à Słubice, pour le monument… à Wikipédia]

je sais où trouver l’essentiel
le superflu le nécessaire
je traverse les frontières comme du beurre
que j’étale sur des tranches de savoir grillé
le monde ne me résiste pas —
& moi je ne résiste au monde
que quand il se cabre
pour désarçonner ma brutale étreinte

samedi 20 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #20

méli-mélo
dans la cano-
pée de la ville

sous les poteaux
circulatio-
n automobile

les regards haut
perchés des so-
mmets hydrophiles

vendredi 19 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #19

étrille la fiction épuise-la
tires-en la substantifique moelle
moule les substantifs façonne-les
arrange les désordres du discours
peut-être auras-tu à la fin
une simple question de perspective
si tant est que la simplicité existe

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : L’Enfant des forêts (septembre 2023)

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

Fascinante perversité
Un conte sauvage de Michel Hauteville

Dans ce livre pour le moins dérangeant, la réalité migratoire du monde d’aujourd’hui croise le mythe de l’ogre. Dégoût et fascination se combinent à la lecture.

L’ambiguïté de L’Enfant des forêts tient tout d’abord au lieu où se situe l’action. Dans un pays quasi réel et « infesté de migrants », selon les mots de Gundrup le chasseur ? Ou bien sommes-nous dans une forêt de légende, celle où se serait perdu le Petit Poucet ? Si l’électricité ou le GPS sont mentionnés, on pourrait tout de même se trouver dans un monde de conte des frères Grimm modernisé. Toujours est-il que ledit Gundrup a tous les attributs de l’ogre : il piège les malheureuses familles qui ont franchi la mer, afin de garnir son garde-manger avec les parents et sa cave avec les enfants. Il vend ensuite ces derniers à un voisin ou se les réserve pour sa propre consommation, sexuelle cette fois. Non, le roman n’est pas à mettre entre toutes les mains, et les âmes sensibles feront bien de ne pas le commencer.

Après la sidération du début se dégage toutefois un certain envoûtement dans l’alternance des voix, celle de Gundrup, donc, et celle du jeune prisonnier qu’il appelle « Numièr Zeïsch », son sixième « apprenti ». Le chasseur est abominable, certes, mais il cherche son héritier, celui qui perpétuera les traditions cynégétiques ancestrales de ce coin perdu où passent pour leur malheur des migrants en transit. Commence alors un jeu du chat et de la souris effrayant, où l’horreur psychologique se mêle à la violence physique. Tout dans l’expression de Gundrup — vocabulaire, savoir, savoir-faire — montre une culture qui devrait s’opposer à sa bestialité. Mais sa laideur reste « profondément enfouie dans les chairs ». Les chapitres qui donnent le point de vue de Numièr Zeïsch sur les événements du récit bénéficient d’une ponctuation particulière et d’un rythme marqué par des traits obliques. Petit à petit, les enseignements de l’ogre s’insèrent dans le discours de l’enfant, qui devient un adulte en puissance dont la perversité le dispute à celle de son ravisseur. L’ambiguïté s’installe alors aussi dans les rapports des personnages, en un face-à-face de poker menteur où c’est la vie qui est en jeu.

Pour réinjecter de la tension narrative, l’auteur fait intervenir deux autres captifs, lesquels vont grandement influencer l’issue de ce conte sauvage. Est-ce à dire que cannibalisme, pédophilie ou torture passent mieux ou se trouvent dilués dans l’action, dans le style habilement ouvragé ? Certes pas. L’Enfant des forêts demeure une lecture dérangeante, parfois même insoutenable. Michel Hauteville sait cependant toujours rester du côté qui fait que l’on veut continuer, connaître la fin. Celle-ci semble peut-être un peu abrupte, mais est en même temps un soulagement. Et l’on ne regrette pas d’être allé jusqu’au bout, car la noirceur de l’humanité fait aussi littérature.

Michel Hauteville, L’Enfant des forêts, Le Tripode, 2023, 336 p., 19 €

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : Les Chants de Nüying (septembre 2022)

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

Chacun cherche son chant
Émilie Querbalec : Un roman de premier contact

Après Quitter les monts d’Automne, prix Rosny aîné en 2021, Émilie Querbalec s’offre un retour gagnant pour son deuxième opus chez Albin Michel Imaginaire.

Les Chants de Nüying, ce sont les sons étranges repérés par une sonde sur cette exoplanète qui tourne autour de l’étoile Shun, à vingt-quatre années-lumière de la Terre. Au XXVIe siècle, le Yùtù Mèng s’apprête donc à partir vers Nüying avec à son bord des scientifiques, mais aussi un entrepreneur spatial sino-américain conseillé par un gourou tibétain. Car si le roman se situe dans un univers uchronique où la Chine — on l’aura deviné aux divers noms employés — est la puissance spatiale qui a la première envoyé un homme sur la Lune, l’invasion du Tibet a bien eu lieu, elle, favorisant la constitution d’une diaspora à la spiritualité en vogue, mêlée aux innovations technologiques.

Émilie Querbalec opte pour une narration qui alterne les personnages. Brume, biologiste plus à l’aise avec les mammifères marins qu’avec les humains, espère découvrir les êtres à l’origine des chants extraterrestres. William, cybernéticien féru de poésie chinoise, participe à bord au projet de réincarnation numériquement assistée du milliardaire Jonathan Wei, président de Space’O (oui, le modèle est plutôt transparent). S’invitent aussi Meriem, astrophysicienne, Dana, cybernéticienne en chef, leur fille Anouk ou le gourou de la secte Terre d’Éveil, Sonam Tsering. Tous ont leurs propres objectifs dans ce voyage, et le tissage de ces aspirations qui parfois s’entrechoquent donne de l’épaisseur à l’intrigue. Le style de Querbalec montre une réelle volonté inclusive et une empathie profonde pour ses personnages, mais cela ne l’empêche pas de faire passer tout ce petit monde par une série d’épreuves sévères : ne s’aventure pas qui veut vers les étoiles !

Si l’incommunicabilité avec les espèces extraterrestres (avec un air de Fiasco de Stanislas Lem) est ici le thème principal, l’autrice brasse avec maîtrise d’autres notions en vogue dans la littérature de science-fiction actuelle, dont le voyage dans un vaisseau-monde ou le transfert numérique de la conscience. Au moyen d’une base scientifique solide et en prenant appui sur la spiritualité orientale, elle signe un roman de premier contact foisonnant, qui fascine et interroge à la fois.

Émilie Querbalec, Les Chants de Nüying, Albin Michel Imaginaire, 2022, 464 p., 22,90 €.

Pour le supplément littéraire du « Tageblatt » : Les Temps ultramodernes (mars 2022)

[Je reproduis ici, passé un certain délai, mes articles consacrés à des livres relevant des littératures de l’imaginaire pour le supplément Livres-Bücher du Tageblatt luxembourgeois, cet article en particulier étant destiné à être lié à un prochain sur ce site qui sera consacré à La Croisière bleue, la nouvelle incursion de Laurent Genefort dans les temps ultramodernes. Limités en signes, ces articles sont formatés pour un journal imprimé, mais celui-ci ne les publie pas en ligne.]

Hommage uchronique
Laurent Genefort : Sur les traces de Le Rouge et Wells

Dans son dernier roman, Laurent Genefort réinvente le Paris des années 1920 à la lumière d’une découverte imaginée : la cavorite, aux propriétés antigravitationnelles. Une uchronie teintée d’atompunk qui rend hommage aux pionniers de la science-fiction.

Dans le Paris des Temps ultramodernes, seule la plèbe emprunte les immenses trottoirs roulants des grands axes. Les plus fortunés, eux, se déplacent dans les airs et amarrent leurs véhicules au troisième étage des immeubles, là où l’opulence commence. Les paquebots volants réduisent les temps de parcours entre capitales… mais aussi vers Mars, où les Terriens ont établi une colonie. Tout cela grâce à la découverte de la cavorite, une roche radioactive qui a la particularité d’annuler la gravité. Mais ses réserves s’épuisent, et les Curie ont déterminé que son effet, qu’on croyait quasi éternel, est de durée très limitée.

C’est donc dans un monde où les tensions géopolitiques pour l’approvisionnement en cavorite sont exacerbées que s’entrelacent plusieurs histoires. D’abord celle de Renée Manadier, institutrice forcée de se rendre à Paris pour y trouver du travail, qui va faire la rencontre fortuite d’un Martien échappé du Jardin des plantes. On suit également l’artiste Georges Moinel, lequel se retrouve en contact avec des mouvements politiques radicaux. Quant au commissaire Peretti, qui va s’adjoindre les services de la journaliste Marthe Antin, il va mettre au jour des agissements suspects jusqu’au plus haut de l’État. Enfin, le Dr Chery, condamné pour avoir stérilisé des jeunes filles pauvres dans ses cliniques, va se voir proposer sur Mars la direction d’un étrange camp.

Dans ce roman, Laurent Genefort rend un hommage appuyé à deux pionniers de la science-fiction. En effet, la cavorite est une invention de H. G. Wells, en 1901, dans The First Men in the Moon. La faune de Mars est, elle, tout droit sortie du Prisonnier de la planète Mars, un livre de Gustave Le Rouge emblématique du merveilleux scientifique français, paru en 1908. Au fil des pages, le travail de documentation de l’auteur permet une plongée réaliste dans ce Paris bouillonnant des années 1920, créant la suspension d’incrédulité nécessaire à la lecture. Ainsi, nombre d’artistes historiques — parmi lesquels Picasso, Bonnard, Cocteau ou Paul d’Ivoi — y peignent ou y écrivent sur la cavorite, tandis qu’un mouvement immobiliste prétend résister à l’accélération du monde apportée par celle-ci. Des allusions sont distillées dans les noms employés, afin de procurer quelques clins d’œil aux amateurs éclairés : on rencontre un chercheur appelé Cornélius (le Dr Cornélius est une autre figure de l’œuvre de Gustave Le Rouge) ou le paquebot Aelita (d’après le roman de Tolstoï où la révolution soviétique s’invite sur Mars). Le style très allant de Genefort permet d’intégrer ces références sans ostentation ; nul besoin d’expertise en science-fiction historique pour passer avec lui de Paris à Mars et retour.

Au-delà de l’aspect divertissant de l’aventure pointent des thématiques bien actuelles. On pensera tout d’abord à la raréfaction d’une ressource naturelle à l’origine de notre civilisation moderne (ou ultramoderne ?), évidemment. Mais l’évocation de la colonisation, incluant le sort réservé aux peuples colonisés, est aussi bien présente. L’hommage de Laurent Genefort à ses grands prédécesseurs se pare ainsi des atours de la réflexion sur notre époque, comme il sied à un ouvrage de science-fiction. Au lieu de mettre en question le présent au moyen du futur, cependant, l’uchronie le fait ici au moyen d’un passé différent. Spécialiste primé des planet operas, le romancier réussit pleinement son incursion dans le genre.

Laurent Genefort, Les Temps ultramodernes, Albin Michel Imaginaire, 2022, 464 p., 22,90 €.

jeudi 18 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #18

tu explores de tes doigts les rues où tu n’iras jamais
suis les contours des mers que le déchirement du papier dessine
toujours au même endroit tu te figes
chaque jour des fibres partent à la dérive
le long des côtes flambant vieilles de l’abandon
cabotent des vaisseaux chargés d’histoires
raconte-les avant qu’elles ne se terminent mal

mercredi 17 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #17

les pas sur le trottoir sonnent comme des rumbas boiteuses
pas de danger que le pont entre en résonance
des pigeons s’approchent & me convoitent
je fais corps avec les miettes de ma pensée

mardi 16 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #16

accroché à la trame du temps
l’amour finira rouillé
avec les derniers relents d’extractivisme

lundi 15 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #15

[on triche encore avec une photo de Leipzig, mais comment ne pas faire taire une polémique ?]

ah ! djodjo
balance une fugue pour les d’JO
tu vas mettre everybody d’accord
sur comment faire bouger son corps

ah ! djodjo
envoie ton beat pour les d’JO
dans ton son y a pas un seul glitch
depuis des siècles on est tes bitches

dimanche 14 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #14

léon forme de noirs desseins
pour la domination du monde
asservir les petites fourmis humaines
sous la roue de ses plumes éclatantes

léon forme de noirs desseins
serons tous sujets de sa morgue arrogante

samedi 13 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #13

suite des poèmes brassicoles [de bord de Spree] au choix :

3.
hanap ou mazagran
le défi
suprême
monter les marches droit

4.
verre vidé
sur le granite
les chemineaux
offrent les premiers secours

vendredi 12 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #12

tout est fluide
les envolées de canards méfiants sur le lac
la joggeuse engoncée dans ses écouteurs jaunes
les chiens qui courent sans laisse dans le chemin de terre
je mets de l’huile dans les rouages de mes méninges
la journée est un tripatouillage d’actions hétéroclites
une giclée de mouvements qui ondoient

jeudi 11 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #11

[invocation du hibou consciencieux]

hou ! grand-ducal au crépuscule suis
les aigrettes dressées en alerte
hou ! le paysage protégé quadrille
survole les fleurs que vous ne devez cueillir
hou ! d’un froissement réprimande
qui s’aventurerait à contrevenir
hou ! gardien zélé du territoire suis
tant que subsistera mon biotope fragile

mercredi 10 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #10

je voudrais chanter les égouts
les eaux épaisses où grouillements pullulent
à ciel ouvert ou souterrains
sanies dans l’onde brunâtres suspensions
chanter les terreurs cachées les légendes urbaines
pas d’ode ni d’hymne plutôt
un simple salut aux autoroutes fétides
sacrifiées propitiatoires aux allées de verdure proprettes
chanter la mécanique huilée du rebut
la courroie essentielle de la zone bienséante
sous le capot coulent les flots

mardi 9 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #9

[poème paresseux]

et tu crois que la poésie
vient toute crue sous le plumail ?
sans relâche elle se travaille
il faut touiller dans la vraie vie

lundi 8 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #8

peut-être bien
y aura-t-il toujours un moment
où ça ira — quels que soient
les coups de boutoir de semonce de bourdon
mais ce moment-là
l’éternelle relâche dans le néant
autant le repousser pour jouir
emmerder qui confisque les existences
brûler si nécessaire de fureur les larmes

dimanche 7 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #7

tous les chemins mènent à
la comédie des appa-
rences où tout un chacun
rences où tout un chacune
gigote remue taquin
frétille danse taquine
à ce jeu cesser de pa-
raître serait un trépas
un froid de zéro kelvin

samedi 6 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #6

vous qui passez sans m’embrasser
arrêtez-vous un instant
pas une seule cloque pas une seule verrue
je suis aussi lisse que la peau d’un nouveau-né
ma langue ? à peine servi
mes bonds ? prodigieux

vous qui passez sans m’embrasser
arrêtez-vous un instant
pourquoi tant de hâte ?
dans le brouhaha alentour
distinguez mon coassement
puis plissez vos lèvres

c’est ça
vous ne le regretterez pas

vendredi 5 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #5

[on triche un rien avec une photo prise à Potsdam]

ah ! élever la marmaille
de nos jours
d’étalement urbain
: une broutille de broutage
un goût minéral
l’authenticité dure
     agglomérée
sale époque pour les darons

jeudi 4 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #4

joue de tes facettes
dans la lumière ténue
appuie appuie ta tête
sur les vagues du son
rien ne cambre plus le noir
que tes rayons que tes rayons
et quand vient le point d’orgue
laisse filtrer tout ton spectre dans un tunnel de rais tonitruants

mercredi 3 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #3

il faut être pour
ou bien contre
— contre le tronc c’est
pour les branches
; pour le tronc c’est
contre les racines
etc.
etc.
etc. (ad lib.)

je choisis la canopée

mardi 2 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #2

poème funéraire de bord de lac au choix :

1.
que la bière retourne à la terre
dans son vêtement de
poussière de sable
chauffée à blanc

2.
le temps œuvre
pour la poussière
l’ébriété le suspend
     mais
le sable retourne au sable

lundi 1 avril 2024

Berlin en photos et poèmes sans filtre, #1

rêve-branchies
réalité-clapotis

sur l’eau seuls
un véliplanchiste égaré
un colvert esseulé
fraternité avant la pluie

descente profond
& surtout
sous la limite du haïku

samedi 30 mars 2024

Rendre l’âme mais à qui ?

« Je veux bien chanter avec vous Monsieur qui chantez si fort. Mais avant j’aimerais quand même bien savoir : qu’entendez-vous par sang guimpur ? » Spécialisée dans la publication d’aphorismes, la maison Cactus inébranlable accueille pour ce nouvel opus — au sein de la collection « Microcactus » qui tient dans la poche — un Daniel Birnbaum en forme, lequel a pris soin de creuser le sillon de ces courts textes humoristiques. La poésie les prend bien volontiers sous son aile, elle qui ne dédaigne pas les sourires. Il me faut pourtant reconnaître que l’aphorisme, dans son immédiateté amusante, n’est pas forcément mon genre poétique préféré (même si, bien entendu, l’immédiateté n’empêche pas la profondeur). Pas grave : outre des aphorismes plus succincts et directs, Daniel propose dans ce recueil moult microhistoires où s’installe une narration, où la chute n’est pas automatiquement là où réside l’humour… en somme, et pour ma subjectivité s’entend, des textes plus fouillés et qui permettent de varier les styles. Certains thèmes récurrents relèvent aussi du comique de répétition. Ainsi Dieu en prend-il pour son grade, tout comme celles et ceux qui ont la faiblesse de croire en… iel :

CQFD (ce qui fait Dieu)
D’il et elle on fait iel, de celle et celui faisons ciel, de celles et ceux faisons cieux, d’elle et de lui faisons d’iel, et d’elles et d’eux faisons dieux.
Se faire dieu, c’est ce que nous voulons, non ?

On le voit, les bons mots sont ici également de beaux mots, dans une construction élaborée. Les extra-terrestres s’invitent aussi souvent dans les microrécits. Tiens, dans celui-là par exemple, qui pourrait bien être lié au précédent (construction, je vous dis) :

Une croix sur sa carte
L’extra-terrestre gare son vaisseau en orbite, passe dans la machine à morphing, en ressort en humain, et s’en va visiter le pays qu’il a choisi pour les vacances. Grâce à son charisme et quelques effets spéciaux dont il ne peut s’empêcher de faire la démo, il se fait de nombreux amis. Notamment un certain Judas.

Lucide, ironique, joueur, tendre aussi, le poète croque des scènes qui mettent en avant la beauté du monde dans tout ce que celui-ci a de parfois absurde et pourtant émouvant. Sans pour autant en cacher la rudesse. Allez, une dernière microhistoire pour la route, pour clôturer cette microchronique d’un recueil petit format qui ne la ramène pas, mais fait preuve de sérieux dans la gaieté :

Marché
On dit que les cordonniers sont les plus mal chaussés. Lui travaille carrément pieds nus. Il s’installe tous les jours sur le trottoir en face du marché Ben Thanh. Quoi de plus naturel, finalement, que de réparer les chaussures à l’endroit même où elles s’usent. Il répare les chaussures de son quartier. Pas celles qu’il n’aura jamais l’occasion de porter, celles qui servent à marcher sur les autres.

Daniel Birnbaum, Rendre l’âme mais à qui ?, Cactus inébranlable éditions, ISBN 978-2-39049-098-2

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