jeudi 2 décembre 2021

Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant

troubadour.jpg, déc. 2021

« Plus tard je serai troubadour. / J’ouvrirai ma boîte à poèmes / sur la place du village / et lâcherai les mots / à faire danser les cigales / dans les mûriers / sur la tête à mémé. » Dès le début du recueil, on est pris par la voix de Claire Vernisse : avec une jubilation certaine, elle chemine dans sa roulotte, accroche de temps en temps son « hamac de mots », en véritable « derviche / de la terre du dessus / et de celle du dessous ». Le trobar est là ; le chant n’est jamais loin. La poésie itinérante se pare de courts textes en vers libres autant que de proses poétiques ou de proses tout court (dont une amusante anecdote d’enfance sur le foot — l’humour est bien présent tout au long du livre), voire d’alexandrins (peut-être, s’il faut en mentionner une, justement la petite faiblesse, la rythmique classique prenant alors un peu trop le pas). Deux parties — « troubadour, prophète » et « ermite ou moine errant » — pour un voyage où les sirènes, les princes et les fées s’invitent tandis que la garrigue constitue un socle de senteurs, de saveurs et d’expériences sensorielles qui ancrent la poésie dans la terre, sur des « pieds / qui puent d’humanité ». Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant est un recueil qu’on lit avec le regard espiègle communicatif de l'autrice, emporté qu’on est dans un univers où la violence du quotidien cède le pas à la contemplation, même si de petites touches de « non essentiel » viennent rappeler que la poésie n’est pas déconnectée du monde ni de ses crises. Mais celles-ci restent subtilement suggérées : « Après humain / j’essaierais bien oiseau ». Les éditions Jacques Flament, qu’amatrices et amateurs de poésie n’identifient pas toujours à leur genre de prédilection, ont un catalogue où les vers et les strophes sont de qualité : ce titre en est l’exemple.

Claire vernisse, Plus tard, je serai troubadour, prophète, ermite ou moine errant, éditions Jacques Flament, 978-2-36336-502-6

mardi 30 novembre 2021

Et voici la chanson

chanson.jpg, nov. 2021

Je dois avouer que j’ai remis plusieurs fois la lecture de ce recueil. Au bout de quelques pages, je sentais que ma lecture n’était pas en phase avec l’écriture ; je ne savais pas comment continuer. J’ai lu les comptes rendus de Pierre Vinclair et de Georges Guillain, deux passeurs qui m’ont souvent aidé dans mon approche de certains ouvrages : non, toujours pas possible de donner l’attention adéquate au livre. Et pourtant, il le méritait, je le savais. Ma brève conversation à son propos avec Hélène au Marché de la poésie me le rappelait aussi. Et puis aujourd’hui, quelque chose s’est débloqué. Et voici la chanson est composé d’instants, de sensations, de couplets hétéroclites dans un grand tout qu’on peut difficilement résumer ; la narration n’y est certes pas absente, mais elle n’est pas linéaire. Elle ne prend pas vraiment la forme de fragments, mais plutôt d’éclats — un mot auquel j’avais pensé avant de lire le second compte rendu ci-dessus, mais ça n’avait pas suffi. Des éclats de lune ou de soleil, astres auxquels sont associés les deux larrons récurrents Joug et Joui. Des apparitions les relient, des chansons viennent ponctuer le recueil. Il s’agissait dès lors d’autoriser le cerveau à entrer les multiples éclats de l’écriture d’Hélène dans de petites boîtes et de les apprécier un à un pour leurs reflets, sans chercher à en admirer l’hypothétique mosaïque. Sans pourtant se refuser à en coller certains à d’autres. Une convention de lecture exigeante, mais finalement assez naturelle une fois déclenchée. Il y a une véritable recherche visuelle (typographie, images, signes) et sonore (la lecture à haute voix facilite l’immersion) dans ce texte, qui savamment déstructure la phrase comme la ligne temporelle. Tiens, c’est même revendiqué : « Bon, c’est fini, sortez de votre trou, cette / musique doit être fracassée, la tonte est / commencée depuis longtemps, ciseaux / tombent sous l’arbre, fricassée de mots / finis, enterrés certains jusqu’au bout ». Et jusqu’au bout, image par image, avec également un humour discret mais réel, ça fricasse, ça touille, ça malaxe la pâte des lettres, ça convoque l’histoire, les rêves, l’amour, les opposés qui s’attirent. Il faut se lancer. Le dernier mot à la poétesse ? « Pas triste. Vivifiant. »

Hélène Sanguinetti, Et voici la chanson, éditions Lurlure, 979-10-95997-32-0 (le livre a paru initialement aux éditions de l’Amandier)

lundi 8 novembre 2021

Ève et l’Ange

ange.jpg, nov. 2021

Prolifique en revues, Thomas Pourchayre n’a que récemment publié son premier livre, qui se trouve être, aux éditions Gros Textes… Le Dernier Livre du monde ! Si ce dernier (oui, le mot est choisi) est à recommander, la présente chronique-minute évoquera un autre titre, Ève et l’Ange, une nouvelle parue cet été. Il me semble que cet ouvrage est très représentatif de la manière de Thomas, avec une véritable poésie dans l’écriture combinée à un imaginaire foisonnant, le tout agrémenté d’une dose d’humour subtil. Le prologue installe l’histoire d’Ève et de l’ange dans le récit d’un père à sa fille, se revendiquant ainsi du conte de fées. Conte un peu pervers, puisque la jeune femme découvre chez l’ange au sortir du bain (dans une de « ces baignoires / converties en abreuvoirs à vaches dans les champs », tout de même) une paire de testicules. « Du tout ! / C’est… un papillon ! / Enfin… c’est son cocon ! / Dites… Vous avez vu mon arc et mes flèches / et mes cuissots joufflus et mes joues fessues ? » : las, pas moyen de biaiser, Ève n’est pas née de la dernière pluie. Elle recueille l’ange pour un ménage mixte terre et ciel, et ce qui devait arriver arrive. « l’auréole de l’ange trépigne / les deux aréoles satellitent hésitent sur le sens / de leur révolution » ; ce n’est pas divulgâcher que de révéler que les deux vont coucher ensemble. Ce qui compte, c’est l’évolution de cette relation entre deux êtres, cette découverte de lui-même que l’ange fait au contact d’une jeune femme ni innocente ni délurée. La plume de Thomas frôle les corps, caresse comme avec des ailes d’ange, envoie des piques par moments. Le conte philosophique et érotique se teinte de poésie, et vice-versa, puis « un ange passe encore / et sans doute bien d’autres après / un nombre d’or certain et angélique d’anges / à endormir un troupeau de moutons / sans autre occupation que de brouter des mégots / sur un austère parking de goudron mièvre ». Peu de pages, beaucoup de… béatitude, ange oblige !

Thomas Pourchayre, Ève et l’Ange ou la Gravité négociable, éditions Abstractions, 978-2-492867-16-3

vendredi 5 novembre 2021

L’Oiseux

oiseux.jpg, nov. 2021

Quel texte étrange et fascinant que cet Oiseux, de Victor Rassov, au Cadran ligné ! Oiseau mutant au point de devenir adjectif, le curieux animal décrit dans cette suite de sizains en vers libres n’a d’oiseux, pour tout dire, que le nom : le dépeindre, voire l’apprivoiser, n’a rien de futile, puisqu’il nous emporte dans une traque – le mot figure en quatrième de couverture – au goût de subtile mosaïque littéraire. Une attention particulière est portée au langage, avec des vocables précieux ou rares, des trouvailles, un rythme haché par une syntaxe à l’os, légère comme un squelette de volatile : « Point d’énigme / en cette ornithique salaison. / Pur caprice du mauvais sens. / Aurait tendance à / s’annoncer / comme carcasse claire. » Victor Rassov se fait naturaliste pour saupoudrer des séquences explicatives, lesquelles ne jettent cependant qu’une lumière ténue sur l’objet de son étude. « On a pourtant dit de lui : / suppuration », « Certains l’auraient connu / grand comme ça » : les on-dit alimentent autant l’envol des mots que les descriptions techniques ou psychologiques. Que penser de cet animal qui « ne chie / qu’au pied des icebergs / et c’est / peut-être / sa seule / coquetterie » ? Quelle fonction incarne-t-il dans les poèmes, quelle pourrait être le sens profond de l’allégorie qu’il constitue peut-être, puisque l’Oiseux « expose à qui / veut bien l’entendre / la condition de sa litote » ? Au fond, peu importe ; il convient de se laisser emporter par la langue de Rassov, de le lire avec Buffon en tête. Pas commode, cet animal qui « libère un sale minerai / sur le pinson », mais fascinant, pour sûr. « L’Oiseux ne s’efface. Gourd / des rémiges alors / il tombe, / de corbe en serin / creuse une ascension dans la ramure / et toc. » Excrément précieux, deuxième texte du livre, poursuit dans l’étrange en traitant la défécation comme une extraction minière, dans des neuvains cette fois. Victor Rassov est sans nul doute une voix poétique singulière à découvrir et à suivre.

Victor Rassov, L’Oiseux, suivi d’Excrément précieux, Le Cadran ligné, 978-2-9565626-4-1

samedi 30 octobre 2021

Angélus des ogres

angelus.jpg, oct. 2021

Ce très court roman fait suite à Monstrueuse Féerie, paru un an auparavant et qui a déjà fait l’objet d’une recension ici même. « Je passais la majeure partie de mes journées dans le service pour patients volubiles, où la dégradation de l’accueil fait aux Monuments m’était devenue insupportable. Chaque jour, de nouvelles normes, de nouveaux interdits étaient promulgués. Et j’observais que plus le temps passait, plus l’on me traitait comme un patient ordinaire. » Voilà donc notre narrateur, après son histoire avec l’Elfe, après avoir effectué sa propre décompensation poétique – cette approche thérapeutique très personnelle avec ses patients, qu’il appelle Monuments –, installé comme « patient-salarié » dans le centre psychiatrique où il exerçait auparavant. La direction dudit centre semble s'orienter vers une sorte de mégalomanie technique de la guérison, prônant la pensée filtrée (« plus pratique pour vider le sens du monde ») qui doit supplanter la pensée singulière des prétendus malades. C’est une nouvelle rencontre qui va déclencher les péripéties relatées dans ce volume : Lucy est thanatopractrice, ogresse et mystérieuse, refusant à notre héros, lorsqu’il emménage chez elle, qu’il la voie entre minuit et cinq heures. Voilà qui est bien dans la veine des inventions barrées auxquelles nous a désormais habitués Laurent Pépin… d’autant qu’elle va prendre une part active à la (possible ?) guérison du narrateur en extrayant ses Monstres, déjà évoqués dans l’épisode précédent. Avec, on s’en doute, des répercussions tragiques. La langue est toujours maîtrisée, avec des images à la fois fascinantes et horrifiques qui puisent dans un imaginaire de contes de fées noirci aux troubles psychiques. C’est à la lumière d’Angélus des ogres que se déploie également le travail mis en place dans Monstrueuse Féerie (et vice-versa) ; à la lecture surgit l’impression que les deux volumes sont un seul et unique texte, tant les liens sont étroits et l’intercompréhension, essentielle. (L’éditeur annonce d’ailleurs le troisième volet, Clapotille, un nom expliqué en fin de volume.) Dans cet univers, le réel, dialogues à l’appui, le dispute au fantastique, même si les romans échappent à toute classification réductrice, et c’est tant mieux.

Laurent Pépin, Angélus des ogres, Flatland, 978-2-490426-10-2

lundi 25 octobre 2021

Nouveau livre : Vidée vers la mer pleine

videe-vers-la-mer-pleine.jpg, oct. 2021

Une odyssée de femme en trois parties, dont celle du milieu en prose poétique à bord d’un cargo de pavillon luxembourgeois (oui, ça existe), alors que la première et la troisième sont en vers libres (la plupart du temps !) ; un recueil de poésie narrative au féminin qui tantôt colle à la réalité, tantôt la détourne, tantôt la recrée ; une expérience d’une centaine de pages pour passer de la lassitude à la combativité.

Vidée vers la mer pleine, éditions Phi, octobre 2021, ISBN 978-2-919791-73-6.


Le premier poème :

Sonnet de la balustrade

Sur le pont dur qui enjambe le fleuve mou
les cadenas des amoureux transis ont rouillé
la chaleur humaine les gelées condensent
laissent des traces d’oxydation strictement physique

papiers gras chorégraphiés par le vent
je ne vous ramasse pas les notes d’un accordéon
ne résonnent pas non plus pour entraîner
les pigeons les moineaux dans la danse

odeurs de pain grillé effluves de poubelles pleines
les injonctions télévisées à la performance
me laissent de marbre je ne sauterai pas

je n’ai pas voté pour écraser les autres
ni avalé la taurine des boissons énergisantes
les remous en contrebas ne me feront pas gésir.

vendredi 8 octobre 2021

Pour Traction-brabant 95 : Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé

selfies.jpg, oct. 2021

Il y en a, des poètes qui écrivent sur la vie qui passe et sur les années qui s’égrènent. Mais des comme Karel Logist, pas beaucoup : « Je n’ai jamais été un garçon expansif / Ma pudeur à tous crins m’éloigne des transports / sociaux et sensuels qui coûtent tant d’efforts : / Je suis d’égale humeur ; j’évite les récifs. » Eh oui : hormis quelques rares poèmes en prose, la majorité de ces soixante-neuf selfies flous joignent à leur propos introspectif des vers métrés, souvent des rimes, sans doute pour ancrer celui qui les a composés dans une époque révolue au charme suranné. Mais attention ! ce n’est pas parce que le recueil évoque « le vent glacé de la vieillesse » qu’il tombe dans l’aigreur… ni dans la technophobie. « Je suis son follower / toujours plus roucoulant », nous confie ainsi l’auteur et narrateur, qui trousse ses alexandrins et octosyllabes directement sur son smartphone (dixit le paragraphe de présentation du livre) tout en « [adorant] sans calcul » sur les réseaux sociaux. Pour Karel Logist, ça n’était pas forcément mieux avant, ce « monde ancien / que traversent les romans », mais simplement différent. À chacun de s’adapter à son époque.

Car le poète n’a « pas attendu / que ce monde se confine / pour faire cavalier seul ». On sent dans ses textes un brassage de pensées qui lui font parfois frôler — voire atteindre — l’aphorisme, mais sans la ramener. Il nous prend par la main pour nous dévoiler ses tourments et ses interrogations, mais sans nous prendre à témoin d’une quelconque souffrance, d’un quelconque mal-être ostentatoire. Les formes classiques qu’il travaille insufflent une retenue qui le rend éminemment sympathique dans sa fragilité divulguée. On sent aussi une candeur, un étonnement devant le temps qui passe, et puis surtout la joie (un peu refoulée ?) d’être encore là pour en parler. Il est évidemment facile d’écrire que le miroir fêlé du titre, c’est celui qui nous permet, à travers ses lézardes, de nous reconnaître dans les portraits que Logist brosse de lui-même. Mais voilà, même si c’est une évidence, il faut bien l’écrire ; car la manière de procéder, la technique de versification, les respirations des poèmes en prose démontrent une maturité lyrique tout entière tournée vers cette rencontre entre l’auteur et celui ou celle qui le lit.

Est-il besoin, donc, de mentionner que ce livre est enthousiasmant ? Ce serait presque faire injure à la modestie de l’ensemble. Après tout, Karel Logist pratique aussi l’art du camouflage : « Pour tromper l’ennemi, je baise / mon professeur de solitude. » Risquons-nous à parier qu’il se sentira moins seul avec des lecteurs et lectrices en nombre après cette chronique, non ?

Karel Logist, Soixante-Neuf Selfies flous dans un miroir fêlé, L’Arbre à paroles, 84 p., 14 €, ISBN 978-2-87406-707-5
Cette chronique a paru dans le numéro 95 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Il se défie Il se surpasse
Il veut être premier en tout
Il repousse ici ses limites
Ailleurs il exhibe sa force
et il court jusqu’à la nausée
Je le regarde et m’interroge
mais ma question va lui paraître
lourde comme un rack plein d’haltères
« Tu escalades des sommets
Que fais-tu une fois là-haut ? »

dimanche 5 septembre 2021

Monstrueuse Féerie

monstrueuse.jpg, sept. 2021

Un conte pour adultes « aux frontières de l’onirisme et de la psychiatrie », m’avait écrit Laurent Pépin en me contactant pour connaître mon intérêt éventuel pour la recension de Monstrueuse Féerie, paru en octobre dernier chez Flatland. Le texte est « teinté de pataphysique, de psychanalyse, de poésie et d’humour noir », avait-il ajouté. Une sorte d’objet littéraire non identifié où la poésie est présente ? Voilà de quoi piquer l’intérêt, et parler – ce qui est ici relativement rare – d’un livre qui n’est pas un recueil de poèmes. Si la poésie n’y apparaît pas formellement par des retours à la ligne (excepté un court extrait du « Je voudrais pas crever » de Boris Vian), elle est néanmoins bien présente dans l’intrigue, puisque le narrateur, psychologue dans un centre psychiatrique, et plus précisément dans le « service pour malades volubiles », y pratique avec ses patients la « décompensation poétique ». Des patients qu’il préfère d’ailleurs appeler des « Monuments », la capitale matérialisant leur importance dans le récit, tout comme elle le fait pour les « Monstres » issus de l’enfance, et surtout l’« Elfe », jeune femme avec qui il entamera une relation ambiguë. Poésie dans l’intrigue, donc, mais dans une certaine mesure aussi dans le style, avec des images oniriques de créatures fantastiques, des souvenirs tordus d’enfance, des délires à la lisière du surnaturel où des réminiscences de Harry Potter rencontrent des tableaux surréalistes. En imbriquant flash-back qui évoquent l’origine des Monstres et histoire d’amour singulière avec l’Elfe, le tout dans un contexte de centre psychiatrique qui tape sur le système, Laurent Pépin brouille les pistes du réel et propose une plongée dans le cerveau de son narrateur (son propre cerveau ?). Celle-ci, tantôt grotesque tantôt tendre, ferait les délices d’un psychanalyste, c’est certain. Se contenter de la lecture sans prétendre à l’interprétation projette déjà dans un univers où l’excitant imaginaire prend le pas sur le banal quotidien. L’expérience mérite d’être tentée et ne saurait laisser indifférent.

Laurent Pépin, Monstrueuse Féerie, Flatland, 978-2-490426-12-6

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

vendredi 18 juin 2021

Mont Blanc-Winnipeg Express

winnipeg.jpg, juin 2021

Et hop ! il a sauté la grande flaque. La dernière fois que j’ai chroniqué un recueil de Seream, ce dernier habitait encore en Haute-Savoie, et le voilà désormais installé dans les plaines du Manitoba : « Winnipeg accouche d’artistes / une ville sans artiste ça n’existe pas / comme une ville sans banque / dire qu’il existe des banques d’artistes ». Il s’y sent bien, à Winnipeg, le poète… et artiste bien sûr, qui dit que la ville le « façonne », le « sculpte », l’« allume ». Il y a posé ses valises et s’est précipité dans les scènes littéraire et théâtrale du lieu, dont les plaques d’immatriculation portent la mention « Friendly Manitoba », ce qui lui « rendrait presque les automobiles sympathiques ». On trouve dans Mont Blanc-Winnipeg Express une compréhensible nostalgie des Alpes, un aller-retour mental entre ici et là-bas, la construction d’une identité américaine, mais aussi le roman en poésie d’un amour naissant pour un nouveau territoire. D’ailleurs, « un battement d’aile de papillon à Winnipeg / peut-il créer une catastrophe naturelle dans les Alpes ? » En tout cas, le livre de Seream crée un pont littéraire et offre la découverte, quel que soit le côté de l’Atlantique où se trouvent les mains qui l’ouvriront (la maison d’édition assure les envois en Europe, et une version électronique est disponble). Avec toujours son rythme, son humour, sa fidélité aux personnes et aux idées, parce qu’on ne change pas un poète en le déplaçant. On le nourrit. « Gabrielle Roy / descend de sa Harley-Davidson / engin sur la béquille / tenue cuir intégrale » : attention, même la légende des lettres locales (première lauréate étrangère du prix Femina, en 1946) va swinguer au rythme de la poésie express mais pas épaisse de notre ex-Alpin et désormais Manitobain. Merci l’artiste !

Seream, Mont Blanc-Winnipeg Express, éditions du Blé, ISBN 9782924915332

vendredi 11 juin 2021

Vidée vers la mer pleine

Pour le festival FAIM !, j’ai récemment lu trois extraits du tapuscrit Vidée vers la mer pleine. Comme ce site va bientôt atteindre deux mois sans publication (non pas que les activités manquent…), voici tout de même la vidéo :

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 19 avril 2021

Atelier du silence

Chronique Dailleurs - Atelier du silence.jpg, avr. 2021

Avec déjà force résidences d’écriture et prix à son actif — également pour ses pièces de théâtre —, Jean d’Amérique s’est construit, à 26 ans, une solide réputation chez les amateurs et amatrices de poésie à l’invention langagière robuste et aux thèmes engagés. Et, fidèle à lui-même, il livre avec Atelier du silence chez Cheyne un recueil qui balise d’une nouvelle pierre blanche un cheminement poétique où la constance des sujets s’allie à l’éternel frémissement de la langue.

Dans sa préface, Jacques Vandenschrick souligne à raison un certain nombre de caractéristiques stylistiques qui rendent la poésie de Jean reconnaissable au bout de quelques vers ; au nombre de celles-ci, on retiendra la fréquente omission des articles : « du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace », peut-on par exemple lire dans le poème intitulé « pays mien ». Chez le poète, les raccourcis ainsi créés précipitent le rythme, font s’entrechoquer les lettres. En trois vers, on a touché l’éternelle souffrance d’un pays, Haïti, qui pourtant de ses plaies fait émerger l’écriture. Rythme toujours, une autre constante de style est l’usage de mots qui se fusionnent avec un trait d’union d’amour-haine : bal-charogne, bouche-décharge, frangipane-rapine ou aube-pelle se reniflent, se tâtent, se chamaillent. Qu’elle est belle, la langue française, quand elle assume les influences créoles !

Le titre Atelier du silence est en quelque sorte trompeur : si Jean d’Amérique écrit, c’est parce qu’il ne peut pas taire les blessures de son pays, les brimades administratives, les injustices, voire les tortures faites à celles et ceux qui écrivent. Que nous dit-il dans son « entrée en matière » qui commence le recueil ? « faim / silence sur lequel j’ose ouvrir la bouche / point d’appétit à manger mot ». Tiens, déjà, cette absence d’article. Et puis la volonté de l’ouvrir, pour Haïti ou ailleurs : « Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / qui n’en veulent rien au déjeuner des tombes ». Poésie revendicative, poésie vive, poésie des tripes. Et l’on comprend enfin le titre, lorsque dans le poème éponyme on lit « l’atelier du silence rendra les armes / à un moment donné ou arraché / consumé sera-t-il par sa propre essence ». Voilà qui est clair : rien ne fera taire Jean, pas même une « ombre sur [son] passeport ». Et s’il n’hésite pas à aller « jusqu’à ouvrir la mangue des beautés », c’est à coups violents, coups de boutoir contre l’ordre établi tant en Europe qu’en son bout d’Amérique chéri qu’il continuera de s’exprimer. Avec la force des images.

Il y a une splendeur dans ce cri du cœur que constitue Atelier du silence, splendeur qui vient tout à la fois de l’énergie langagière qui s’en dégage que de la sincérité outrée devant les dysfonctionnements du monde. Et Jean d’Amérique sait ce qu’il a à faire, avec ses propres armes : « Mêlé au papier ou frotté au cœur, le verbe fructifie nos arbres, confère à nos âges des plaines à toute lisière échappées. »

Jean d’Amérique, Atelier du silence, Cheyne éditeur, 80 p., 17 €, ISBN 978-2-84116-292-5.

samedi 17 avril 2021

Lettre au recours chimique

recours_chimique.jpg, avr. 2021

« Les normopathes découpent mon corps / Avec leur pensée de normopathes / L’écriture est art de la précision et rythme / Je peaufine mes phrases » : cherchant dans la Lettre au recours chimique de Christophe Esnault une sorte de programme pour l’écriture de ce texte, on trouve ces quelques vers, qui, je le crois, résument bien l’intention.

Il y a d’abord ces « normopathes », souvent personnifiés dans le livre par les psychiatres aussi accros à la prescription qu’ils rendent leurs patients dépendants aux neuroleptiques. Pas de nom de médicament d’ailleurs dans cet ouvrage, même si l’auteur, confronté depuis plus de deux décennies à la dysphorie, en a fait et en fait toujours abondamment usage. Ce serait faire trop d’honneur à une industrie qu’il abhorre ; mais les soignants, eux, en prennent pour leur grade. En poésie, et avec humour : « Parfois ils sortent leur gros Vidal / Pour m’en lire un alexandrin ». Si peu sont à l’écoute — un seul cas positif est cité, tout de même, dans un océan de praticiens qui préfèrent l’abrutissement à la parole qui soigne. Mais les normopathes, ce sont aussi les gens « normaux », qui portent un regard suspicieux sur tout être qui nargue leur norme, évidemment. Nous, lecteurs. Difficile de ne pas être dérangé, bousculé par les phrases implacables et bien plaquées.

Parce qu’il y a également l’écriture. Étonnant « récit » (c’est ainsi qu’il est annoncé) que ce texte en vers centrés qui se déroule en continu sur une centaine de pages, difficile à résumer tant le flux de paroles — il y a du théâtre dans tout ça, clin d’œil à Artaud et Sarah Kane assumé en quatrième de couverture — coule inexorablement vers des chutes d’eau vertigineuses. L’écriture comme exutoire, comme soutien à l’invective contre une profession décrite comme souvent intellectuellement paresseuse. Mais on devine rapidement, et on en a la confirmation très vite, que, au fond, Christophe Esnault conchie ici une société où l’allégresse rencontre indifférence et suspicion : « Le cancer & la dépression sont mieux accueillis / Que les débordements de joie ». Quelle sorte de vie ont donc les gens « normaux » ? s’évertue-t-il à demander, en passant en revue ses expériences. Et qui sont ces freaks qui donnent leur nom à l’intéressante collection des éditions Æthalidès dans laquelle cet ouvrage est accueilli ? Ceux qui se vautrent dans la normalité (dans sa version pandémique maintenant) ou ceux qui montrent malgré leur « maladie » des signes de rébellion ?

« Je me suis diagnostiqué paléolithique », ricane Christophe Esnault à un moment, citant également Chauvet et Lascaux dans sa logorrhée salvatrice. Lettre au recours chimique rappelle aussi que la question ne date pas d’hier. Mais le poète l’enfonce dans la gorge de l’actualité, tel un écouvillon pour pratiquer un test PCR. Notre société est malade, et les mots de l’auteur, s’ils ne la soignent pas, sont pleins du baume d’empathie, malgré les insultes parfois vertes, que constitue la lucidité. Avec ou sans cachets.

Christophe Esnault, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-491517-08-3.

mercredi 24 mars 2021

Anthologie subjective : Ursula K. Le Guin

so-far-so-good.jpg, mar. 2021

Ursula K. Le Guin était certes une autrice de science-fiction formidable, mais elle a aussi écrit d’excellents poèmes, dans un genre tout à fait autre que celui qui lui a assuré une renommée mondiale — et qui est celui de ses débuts littéraires. C’est une poésie de l’observation attentive, des petites choses sublimées, parfois avec des rimes qui la font pencher du côté de la comptine, toujours concise. Le recueil So Far So Good est son dernier livre : elle en a remis le tapuscrit corrigé le 15 janvier 2018, avant de s’éteindre le 22 janvier.

So Far So Good, Ursula K. Le Guin, Copper Canyon Press, ISBN 9781556595387.


Words for the Dead

Mouse my cat killed
grey scrap in a dustpan
carried to the trash

To your soul I say:

With none to hide from
run now, dance
within the walls
of the great house

And to your body:

Inside the body
of the great earth
in unbounded being
be still

Doze

The little stone my mind
slips into the cloudy pond
and slowly settles in the silt
at the bottom of the water it could be forever

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