
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Nomade. Nómada ? Voici deux poèmes :
« Ma carte est la Caraïbe », annonce Angélica Hoyos Guzmán dès le premier vers de ce recueil, élargissant tout de suite les horizons de ses strophes. Plus tard, du côté de sa géographie intime, elle sera « l’oiseau, la vague, la brume, les accordéons » : la poétesse parle d’elle-même, plurielle et multiple, malaxe sa biographie pour la mélanger à « l’histoire effacée des peuples ». Les poèmes, souvent écrits à la première personne, s’élargissent aussi à nous, lectrices et lecteurs — c’est du moins la sensation qui prévaut —, par exemple à la faveur d’une rencontre avec Blanca Varela : « Nous palpitons dans la houle. / Le sang nous réclame / sa claire patience. » Pas une ligne autocentrée dans cette exploration de l’intime, cependant. Au contraire, Angélica Hoyos Guzmán y annonce son humanité solidaire : « En y réfléchissant bien / je ressemble aux autres. » Peut-être que, puisqu’elle est poétesse, elle voit plus loin et plus fort que la plupart de ses contemporaines et contemporains. Toujours est-il qu’elle est souvent poignante, comme dans ce poème où « Une poignée de murmures remplit le sternum / et les côtes d’une femme oubliée / dans une friche à Mexico ou à Bogotá », où la table de dissection matérialise ce que fait subir une partie du genre humain à l’autre. Le sang, fil rouge du recueil — nous l’avons déjà rencontré en citation plus haut —, se faufile dans maints poèmes ; l’océan en resplendit même, « à six heures du soir, / de grosses gouttes qui tombent sur les parapluies, / sur les habits blancs, du sang ». Lire Nomade. Nómada n’est donc pas forcément de tout repos. Mais l’amour n’est pas absent, loin de là. Poignante toujours, la poétesse rend hommage à ses parents, se fend d’une ode à l’accouchement (« L’époque accouche d’une femme », beau titre qui renverse la perspective) : « J’ai cessé de haïr au nom de l’amour, / cessé de trahir et de te méconnaître / parce que je t’ai fait de ma propre côte, / je t’ai vu surgir de la boue, / avec le souffle que je t’ai donné, / je t’ai trouvé entre mes seins et je t’ai bercé ». Dans sa poésie réside, comme souvent, la force de survivre au monde ; dans son lyrisme — puisque de lyrisme il s’agit bien, et d’envergure —, la porte d’entrée vers des paysages métissés et savoureux. « Le poème, / cet animal sauvage, / demande sa nourriture de la main. » Et Angélica Hoyos Guzmán lui tend, généreuse, depuis sa Colombie qui rayonne de sensibilité.
Angélica Hoyos Guzmán, Nomade. Nómada, traduit de l’espagnol (Colombie) par Stéphane Chaumet, Le Manteau & la Lyre, ISBN 978-2-3814603-3-8