
Envie d’entendre tout de suite un extrait de 2222 0000 ? Voici un extrait audio :
D’abord, le titre, mystérieux. Il s’éclaire un peu lorsque l’on apprend qu’il faut lire « vingt-deux heures vingt-deux minuit »… sans pourtant perdre son petit air de 2666 de Roberto Bolaño. La référence est évidemment voulue : tout au long du recueil, Rafaël B. Deville annonce et rend hommage à ses compagnonnages littéraires et artistiques (chanson et cinéma s’invitent), que ce soit dans le texte (« j’ai chaud j’ai froid j’ai faim j’ai soif / j’ai Louise Labé ») ou au moyen d’exergues, dont une qui cite Ingmar Bergman en suédois ou une qui cite T. S. Eliot en alphabet morse. Entreprise de brouillage de la perception, assurément. Ensuite, le style, ce flux de paroles qui approche le flux de conscience — « pensé comme un long feed de réseau social », indique la quatrième de couverture. « j’ai peur de laisser un trou / si je ne parle pas / comme celui que fait un livre / retiré d’une étagère », explique le poète, loin du minimalisme et de la rareté des mots : « si je me tais c’est comme si je n’existais plus ». Pour que l’auteur ne reste pas « seul dans un monde origami », les pages se voient donc remplir de descriptions, de narrations, de pensées où « les arbres chantent dansent un sabbat angélique ». On pense à un journal intime, à un carnet d’esquisses littéraires où se cristallisent des récits à venir (ou peut-être pas). Par exemple une chronique de voyage, amorcée dans la partie intitulée « Carnet vietnamien » : « un matin à Hanoi / le lac immense rejette / des collecteurs d’ordures / des temples / des groupes de sport / des groupes de méditation / des groupes de barques de pêcheurs / une horrible circulation ». Les descriptions factuelles rejoignent la réflexion intérieure : « rizières comme des marches de géants / la végétation autour de l’autoroute / vers un lieu sans direction un endroit qui se nommerait maison / sans exister partout à côté / parfaitement à ma place ». Rafaël B. Deville se dévoile, envoie à la face des lecteurs et lectrices ses interrogations sur sa position dans le monde : « j’ai vu des voix et des mensonges / j’avais des questions idiotes / et si la guerre venait chez moi / quelle plante fleurirait en avril / puisque rien n’existe vraiment ». Dans cette réalité que la poésie décale, il trace un chemin bavard et émouvant entre les faits concrets et la vie intérieure. « les rêves enfin m’ont accepté comme un des leurs ».
Rafaël B. Deville, 2222 0000, Les Bonnes Feuilles, ISBN 978-2-38547-047-0