Les éditions Dystopia, à l’occasion de leurs quinze ans, continuent l’exploration de leur catalogue en mettant en avant des ouvrages parus il y a un certain temps. C’est le cas de celui-ci, qui date de 2012 (même si une édition de poche est sortie en 2022). Nous sommes au viiie siècle de l’Hégire, soit notre xive siècle, dans le golfe Persique. L’émir Nour al-Din Malek entend connaître l’avenir, et recrute pour ce faire les handicapés, les difformes ou les infirmes, puisque « Allah accordait en ces temps-là » aux « goitreux, phocomèles, pieds-bots, androgynes ou affligés d’une quelconque monstruosité » le don de la voyance. Las, ce don se révèle assez peu utile au souverain, à cause de son horizon limité… jusqu’à ce que survienne Kemal bin Taïmour, pêcheur de perles affublé d’une main à six doigts. Le prophète se montre capable de voir par-delà les siècles : « Encore ébloui par tout ce florilège d’opulences qu’il avait eu le privilège d’entrevoir, Kemal, instruit par les souffles d’Allah, s’émerveillait que ce soit à ce naphte puant enfoui dans les entrailles de leur misérable territoire que les héritiers des habitants de ces rivages désolés allaient devoir un jour leurs futures richesses. » Il annonce ainsi la fortune pétrolière des monarchies du Golfe, mais aussi les guerres récentes dans la région ou la révolution islamique en Iran. Bien évidemment, les visions de ce futur trop lointain ne satisfont pas vraiment son commanditaire ; elles établissent cependant avec lecteurs et lectrices une relation de connivence, teintée d’humour, qui donne au texte une saveur uchronique sous la forme d’un conte arabe traditionnel.
Kemal le prophète va bientôt sillonner les mers, parfois moqué, parfois pris au sérieux : « À Malte [où il annonce le siège de l’île par les Ottomans, deux siècles à l’avance], on croit Kemal, qui a beaucoup voyagé, qui a la main droite en état de grâce pour avoir été distingué par Dieu, qui ne boit pas de vin et prodigue trop de détails pour mentir. » Sa dernière étape, Tunis, verra ses prophéties devenir de plus en plus proches et plus personnelles. Elles vont aussi lui valoir l’inimitié du vizir Fares Ibn Meïmoun, dont il annonce la mort des huit enfants après dix-huit lunes. Ce dernier fera en sorte de déjouer la prédiction funeste.
Avec un style ciselé qui colle au genre du conte édifiant — au fond, peut-on lutter contre le destin ? —, au moyen de fioritures usant de mots semblables aux ornements d’un moucharabieh, Yves et Ada Rémy font vivre leurs personnages avec beaucoup de verve, se glissant dans la tradition avec une aisance qu’on soupçonne venue d’un travail intense sur le texte. La beauté de l’écriture rejoint le vertige du temps, afin de composer une fable ancrée dans un monde et une époque où se reflètent les nôtres. Une lecture courte, mais mémorable.
Yves et Ada Rémy, Le Prophète et le Vizir, éditions Dystopia, ISBN 978-2-9535951-9-2