
Envie d’entendre tout de suite un extrait d’Entre les ancres ? Voici quelques poèmes :
« Ni le vent ni la pluie / Ne sont plus obstinés / Que l’onde métronome. » Dans ce recueil au format italien qui ouvre l’espace de la page, le goût du mètre de Philippe Colmant — le nombre de recensions de livres du poète sur ce site ou sur D’Ailleurs poésie témoigne de mon intérêt pour cette quasi-obsession du rythme — sert le ressac au moyen de ses syllabes régulières. Loin des « villes anémiées », on respire les embruns, on entre dans l’eau, on saisit le vent dans les voiles. « Tantôt victime / Tantôt bourreau // Tantôt rieuse / Tantôt boudeuse // La mer est blues / Et bipolaire // La mer est jazz / Et amnésique » : la musique des mots, la musique des flots capturent les mille visages de l’étendue aqueuse ; celle-ci offre une perspective sur l’infini à nous qui sommes « Comme des chercheurs d’or / Espérant y trouver / Une clé ignorée ». La fascination peut par moments être morbide : « Une vedette a remorqué / Un petit canot gris repris / À la main ferme de la mer // À son bord, pas âme qui vive, / Juste une paire de sandales / Blanches, usées, pointure trente. » Et puis « Qui peut dire à l’enfant / Qu’un seau ne suffit pas / Pour écoper le monde » ? La puissance du flux et du reflux n’a d’égale que notre impuissance, parfois… Philippe Colmant, comme souvent, convoque l’enfance et ses émerveillements pour creuser son sujet, pour bâtir des châteaux de sable nostalgiques. Il ne nie pas les réminiscences des « oiseaux morts », mais en appelle aux sens (« Le vent dans les gréements / Fait craquer souvenirs ») pour raviver la flamme du « premier baiser / Cet éternel émoi ». Il s’agit bien d’émoi à la lecture, tant la mer est propice, dans son immensité, aux ressentis exacerbés. Et à la modestie, car, inexorablement, « Après nous viendront des vagues / Puis d’autres vagues encore ».
Philippe Colmant, Entre les ancres, éditions Le Coudrier, ISBN 978-2-39052-089-4