samedi 10 octobre 2020

Quand je serai jeune

jeune.jpg, oct. 2020

L’écriture de Daniel Birnbaum est tout en équilibre. Pas exagérément lyrique, mais toujours dans l’émotion, souvent grâce à des chutes qui relient la tranche de vie évoquée à sa « morale » pour le poète — morale qui n’a pas la prétention d’être universelle, mais qui résonne comme la confidence d’un ami. Pas exagérément dépouillée, mais faite de mots simples, sans emphase, qui assurent une compréhension immédiate — pas étonnant que Daniel ait aussi écrit des poèmes pour la jeunesse, puisqu’il sait si bien se faire comprendre. Pas non plus de rentre-dedans ostentatoire ni d’humour m’as-tu-vu, mais un discours qui coule comme un ru discret, où les jeux de mots rencontrent l’humour subtil. Bref, tout en équilibre. C’est cette voix à la fois sage et facétieuse qu’on retrouve dans Quand je serai jeune, qui se penche avec un brin de nostalgie sur la jeunesse de l’auteur. Entre « les mugissements / des vaches à traire / qui crient la vie de tous côtés » et « la rivière / qui partait dans un grand éclat de rire / éclaboussant le ciel et les joncs », on part avec l’auteur dans une campagne quasi idéale, où lui et ses camarades étaient « comme de jeunes plantes » qui avaient « quelque chose d’immortel / sous le vert tendre ». Des années qui ont formé son regard (évoquées aussi dans Les Années Creuse chez Jacques Flament) et qui proposent, à l’ère du numérique envahissant, « un véritable / octet d’humanité ».

Daniel Birnbaum, Quand je serai jeune, éditions p.i. sage intérieur, ISBN 978-2-9560128-5-6


Caveau

Savez-vous comment c’est
l’intérieur d’un caveau
c’est assez simple en fait
trois couchettes superposées de chaque côté
comme dans les vieux trains de nuit
en seconde classe
où l’on choisissait sa place
si l’on arrivait les premiers
et que ce n’était pas réservé

avant de faire au revoir
à ceux qui restaient sur le quai
parfois avec une larme à l’œil.

vendredi 4 septembre 2020

Nous avons renoncé aux moteurs, deuxième extrait

ganaha_couv.jpg, mar. 2020

Nous avons renoncé aux moteurs, c’est l’antépisode de Ganaha, et ce recueil se dévoile sur ce blog sporadiquement. La première partie s'intitule « La geste de l’Oasis », et son premier poème est disponible ici. Voici le deuxième.


II

Hada à la cicatrice lambeau Hada
à la poitrine gonflée les mains
qui traînent dans le sillage

Hada la fière Hada la verte déjà
tu portes les grains de vent
au fond des voiles déchirées

les notes que tu atteins sont
rampes de lancement des
fusées de mer qui nous propulsent

secousses de tes cheveux moirés
tremblements de tes avant-bras —
haut puis bas du corps de transe

Hada tu nous proclames vers demain
il en faudra des devineresses
pour borner nos habitudes se départir

des machines des circuits imprimés
des armes de destruction massive
les mines explosives cachées dans nos cerveaux

dans ta mélopée Hada survivent
le contrepoint médiéval le dodécaphonisme
un univers d’héritages à trier

les battements t’accompagnent Hada
les yeux mouillés à ton chant jusqu’à ce que
tu offres deux notes simultanées

lundi 3 août 2020

Anatomie du regard

anatomie.jpg, août 2020

Les vers de Zoé Valdés sont ancrés profond dans l’exil. L’écrivaine, réfugiée en France, subit celui-ci comme un « chant / Aux vaines pérégrinations » : c’est bien à Cuba que son cœur bat toujours. Rien de poétique ou d’allusif à son explication : « Dans mon pays on emprisonne les poètes », règne « la guerre quotidienne de la bête immonde / Contre la poésie ». Alors, pour la mémoire, elle caresse la mer qui borde La Havane, où elle se retrouve en songe au détour d’un boulevard parisien. Mais ce ne sont pas des regrets qu’on sent dans ces vers : au contraire, on y devine une sorte de nostalgie à l’envers, de ce que la vie aurait pu être s’il n’y avait pas eu la déchirure du départ forcé. Beaucoup de tendresse donc, ce qui explique peut-être aussi que l’autre thème récurrent de ce recueil soit l’amour. Rarement crue, même si elle s’y autorise parfois, Zoé Valdés est plutôt amoureuse discrète : « Et je m’approche / Douce et silencieuse / Pour embrasser immodérée / Ta nuque. » Une voix caressante qui fait fi de la violence faite à la poésie, à Cuba ou ailleurs, pour observer le quotidien, en apaisement, et composer un hymne à la famille, parfois disparue : « Ma mère pousse dans la tige / D’un mandarinier // Mon père est un marbre taillé / Sous le soleil du New Jersey ». Pas d’artifices, pas de déconstruction savante du langage : rien d’autre que la justesse des sentiments qui affleure sous les mots simples, mais tellement vrais, de la sincérité érigée en art poétique.

Zoé Valdés, Anatomie du regard, traduction d’Aurora Delgado, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-431-9

Écoutez « Sur une plage de Miami » :

samedi 1 août 2020

Gris sauvages

grissauvages.jpg, août 2020

Parce qu’Emmanuelle me l’a offert, parce que c’est un très beau petit livre, parce que ce n’est pas de la poésie classique — mais bien visuelle ! — et qu’il faut un peu de diversité sur ce blog : dans la toute nouvelle collection « Carré noir » chez Jacques Flament, je demande Gris sauvages. C’est Charles Baudelaire, cité d’emblée, qui préside aux balades d’Emmanuelle Rabu dans « les futaies, les taillis et les marais » ; on pourrait rêver pire guide, qui plutôt que vers inspire ici des photographies en noir et blanc au délicat moiré (je rechigne à employer le mot flou, tant le parti pris est celui d’une netteté alternative, plutôt). La réalité derrière les clichés a beau être connue, végétale, aquatique, c’est évidemment à une interprétation personnelle que la photographe nous invite : le reportage hyperréaliste est loin, la poésie affleure donc. Mais après tout, à quoi s’attendait-on d’autre, venant d’une poète ? Fleurs d’ailleurs, qui se transforment en lustres, et puis traits de lumière qui transportent dans un autre monde, au-delà de notre petite planète, ou alors ces réminiscences de Klimt en page 51 ou impressionnistes en page 60 : les images sont autant de starting-blocks pour l’inspiration, comme si elles ne demandaient que de se voir rehausser d’une poésie, écrite, elle. Mais non ; Emmanuelle les offre brutes, parce qu’elle ne les analyse pas. Elle se « contente d’écouter en lisière, le cœur battant ». Ce sont presque les seuls mots de ce livre, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose… excusez-moi, j’y retourne !

Emmanuelle Rabu, Gris sauvages, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-440-1

samedi 18 juillet 2020

Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte

pilon.jpg, juil. 2020

Il était temps que dans, ces billets, je parle de Jean-Pierre Lesieur. Oh ! pas seulement parce qu’il m’a accueilli à plusieurs reprises dans sa revue actuelle, Comme en poésie, un modèle d’éclectisme et d’humour pas guindé qu’il produit à la main chez lui, et où l’on trouve des plumes variées et des illustrations à l’avenant — une de mes revues préférées. Si je voulais parler de Jean-Pierre, c’est aussi et surtout parce qu’il a consacré sa vie à la poésie, qu’il continue inlassablement de le faire et qu’il a eu la bonne idée de se confier dans une autobiographie romancée pour expliquer son parcours. Pas banal, le parcours : d’apprenti mécanicien pour l’aéronautique à instituteur, avec l’animation de plusieurs revues comme constante. Lire et écrire de la poésie n’était pas chose naturelle, mais voilà, les bibliothèques syndicalistes bien fournies lui ont inoculé le virus, et on ne va pas s’en plaindre. Lui non plus, il me semble.

Il y a un certain temps donc, Jean-Pierre a publié les deux premiers tomes de sa biographie, comme d’habitude composés et reliés par ses soins. Le titre de la série ? « Ouvrier poète revuiste »… une belle succession de termes pour une vie tout entière consacrée aux strophes. Deux ouvrages où il explique non seulement la naissance de sa vocation, mais fait aussi vivre finement et avec un humour parfois candide — comme l’apprenti revuiste qu’il a dû être — les discussions enflammées de l’époque entre poètes, ce qui ne manque pas de prouver, pour citer la chronique de Patrice Maltaverne, que « le monde des poètes n’a pas non plus beaucoup changé depuis les années soixante : toujours aussi désintéressé, je vous rassure ! »

Le troisième volume, intitulé Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte, vient donc de sortir. Autant le dire tout de suite : c’est un régal. C’est la revue elle-même qui narre ses propres aventures ; on retrouve bien entendu les relations parfois compliquées entre poètes — quoique Jean-Pierre ici semble privilégier les aspects positifs des échanges poétiques, laissant le drame à sa vie conjugale qui se solde par un divorce provoqué en partie par le temps qu’il consacre à la revue.

Comme on pouvait s’y attendre, de larges extraits de poèmes publiés entre 1976 et 1982 figurent dans le livre. Mais la bonne idée de l’ouvrier poète revuiste et maintenant autobiographe, c’est d’inclure également des lettres reçues par la rédaction (un bien grand mot : lui seul est à la barre, avec un peu d’aide de temps en temps). Fidèle à sa conception de la poésie, Jean-Pierre ne choisit pas celles qui discutent des mérites de telle ou telle école, de telle ou telle rime, de telle ou telle forme. Ses correspondants lui demandent des conseils techniques pour l’impression, proposent des collaborations éditoriales… et puis se glisse un leitmotiv : la dénonciation de l’édition à compte d’auteur, avec des noms de l’époque, qui je suppose n’iront pas faire un procès (s’ils lisent le livre, puisqu’on est en droit de douter qu’ils aient lu ou lisent de la poésie de toute façon), il y a prescription. Des noms toujours : aux côtés de disparus et disparues, il est passionnant de croiser des poètes qui aujourd’hui encore publient en revue, dont pas mal qui honorent Comme en poésie de leurs vers. On rencontre aussi au fil des pages des noms qui ont pu se constituer une petite notoriété. Il connaît ou a connu tout le monde, Jean-Pierre. Enfin, on se délecte du choix des poèmes, souvent exigeants dans la forme et le fond. Quelle expérience cela a dû être d’être abonné au Pilon !

Un mélange efficace et une déclaration d’amour au métier de revuiste qui valent la peine d’être lus, tout comme les deux premiers volumes. La mémoire de Jean-Pierre et son sacerdoce — clin d’œil en vocabulaire à l’histoire du séminariste du numéro 18, que je ne dévoilerai pas — le rendent éminemment sympathique. On dévore d’un trait, et on attend la suite.

Détails pour la commande sur Facebook.

lundi 15 juin 2020

Retourner dans la famille

Frans Hals, Malle Babbe

Sur cette aire d’autoroute
des cônes de chantier
comme des chapeaux de sorcières
enterrées là après les supplices
me disent Carol Dunlop Julio Cortázar
dans Les Autonautes de la cosmoroute
les jeux pour enfants sont des instruments
de torture : gibets presses potences

je reçois les flèches de
tes iris violets bordés de vert
le balai de ta frange
sur lequel tu ne t’envoles pas
mais que tu enfourches de tes doigts
pour repousser la mèche rebelle
taquinée par le vent
portière pas encore fermée

cette impression en entrant dans la cafétéria
qu’ici on sert de la viande d’enfants
sacrifiés lors du dernier sabbat
cet endroit de l’autoroute offre
un asile sûr
la nuit tombée
à toutes les âmes torturées
la Sainte Inquisition s’est tue à jamais

fourchette et couteau en main
devant le plateau où j’ai glissé
un flan aux mirabelles
je fais une boulette de mie
je tranche dans mes visions d’enfer
bon appétit mon enchanteresse.

lundi 18 mai 2020

La geste de l’Oasis

ganaha_couv.jpg, mar. 2020

I

vif-argent des lames de sels
rasoirs effilés d’écume
les radeaux fendent, sécateurs
de vagues, scies mouvements secs
étincelles — les mains en visière attachées

des nuits au compas
par-derrière par-devant nuées
trous noirs trop loin exoplanètes
inatteignables nous
chevauchée du continent liquide

nous cueillons les vents de tous bords
cherchons les pollens
bruits d’ailes, sont-elles réelles ?
ombrées dans les rayons
sans miel, sans cercles

dans les diamètres trigonométriques
les livres en attestent
les équations. pauvres livres imbibés
poissons ferrés — dessaler dans de grands
fûts ; qu’ont-ils contenu ?

il faut boire parcimonieusement
les gorgées douces les gorgées fraîches
peaux collées de suie marine
le choix était nôtre, certes
peaux frottées de caresses hâtives

des caisses et des caisses de livres
les circuits électroniques au rebut
corrosion inévitable de toute façon —
nous avançons au hasard provoqué
d’un sextant qui frôle les terres ravagées


Extrait de Nous avons renoncé aux moteurs, antépisode de Ganaha.

mardi 5 mai 2020

Anthologie subjective : Yánnis Rítsos

ritsos.jpg, mai 2020

Quelquefois, on serait tenté de dire que ce n’est pas du jeu. Résistant communiste et emprisonné pour ses opinions dans l’immédiat après-guerre et sous la dictature des colonels, Yánnis Rítsos a écrit des poèmes d’une force glaçante sur ses expériences tragiques. Comment, poète à la vie bien réglée, rivaliser avec la puissance d’une telle inspiration ? faut-il vraiment souffrir pour atteindre à la quasi-perfection des vers ? Si ces questions effleurent l’esprit en lisant celui élevé au rang de poète national grec après la dictature, elles s’effacent bien vite devant la beauté de ses strophes, justement. Certes, une tristesse terrible se dégage de ses poèmes ; mais leur qualité formelle, rythmique (qu’on sent même dans les traductions, et tant mieux) calme à la lecture, laissant l’impression d’une sagesse réconfortante issue de circonstances tragiques. Depuis le 1er mai, une nouvelle édition numérique (au prix modique de 5 €) de Temps pierreux est disponible chez Ypsilon — facile donc de découvrir ou redécouvrir Rítsos malgré la fermeture des bibliothèques et des librairies.

Yánnis Rítsos, Temps pierreux, traduction de Pascal Neveu, Ypsilon éditeur, 124 p., ISBN 978-2-35654-000-3.


LES RACINES DU MONDE

Quelques ajoncs calcinés sous l’aisselle de l’été,
quelques sauges, le thym, la fougère.

Nous avons eu très soif.
Nous avons eu très faim.
Nous avons eu très mal.

Nous n’aurions jamais cru
que les hommes seraient si durs.
Nous n’aurions jamais cru
que notre cœur serait si endurant.

Avec un morceau de mort dans la poche – mal rasés.
Où y a-t-il un épi de blé qui s’agenouille face au ciel ?

Le soir tombe tard. L’ombre ne cache pas la dureté de la pierre.
La gourde du mort enfouie sous le sable.
La lune mouillée dans un autre rivage
que la sérénité berce de son petit doigt –
quel rivage ? quelle sérénité ?

Nous avons eu très soif,
travaillant la pierre toute la journée.
Et sous notre soif
il y a les racines du monde.

dimanche 3 mai 2020

Des précisions sur la collection d’anticipation chez Jacques Flament alternative éditoriale

collectionsf.jpg, mai 2020

Voici quelques informations supplémentaires sur la collection d’anticipation (dont le nom sera communiqué ultérieurement) que Jacques Flament me fait l’honneur de me confier.

Le genre

Les tapuscrits devront relever strictement du genre de l’anticipation, qui en gros englobe la science-fiction. Un récit qui se situe dans le futur et présente des innovations technologiques pas encore en service aujourd’hui entre bien entendu dans les critères. Mais s’il se situe dans l’avenir et décrit une évolution possible de l’humanité sans avoir recours à une technologie autre que l’actuelle, pourquoi pas. Sont toutefois exclus les genres liés à la fantasy, souvent couplée avec la science-fiction dans les « littératures de l’imaginaire », ou ceux relevant du steampunk, situés donc dans le passé.

Le format

Un tapuscrit = une longue nouvelle. Pour des raisons de fabrication des livres papier au format 13 cm × 13 cm, la nouvelle devra comporter entre 45 000 et 55 000 signes, espaces comprises. Veuillez contrôler la longueur avant envoi, car tout texte n’entrant pas dans la fourchette demandée devra être rejeté automatiquement. Le prix de vente des livres de la collection sera de 7 €.

La procédure

Seuls les tapuscrits complets (pas de résumé, pas de requête pour savoir si un début plaît, etc.) envoyés électroniquement seront lus. Vous pouvez envoyer tout format de fichier texte généralement utilisé (PDF de préférence, Word, LibreOffice, texte seul…) à l’adresse collectionsf_jfe@toniello.net, et exclusivement à cette adresse. Seuls les textes retenus feront l’objet d’une réponse — l’envoi d’un fichier au format Word, LibreOffice ou texte sera nécessaire à la mise en pages. Après une période de deux mois sans réponse, les tapuscrits seront réputés non sélectionnés. La communauté des autrices et auteurs de Jacques Flament alternative éditoriale étant une grande famille, il se peut que nous nous connaissions, virtuellement ou même « en vrai ». Je ne pourrai me permettre de répondre à celles ou ceux que je connais personnellement et qui demanderaient des nouvelles, à l’adresse mentionnée ou ailleurs, par souci d’équité. Si envoyer sous votre identité réelle vous pose problème (je peux le comprendre), comme la soumission est entièrement électronique, vous pouvez utiliser une adresse courriel où votre nom n’apparaît pas.

Les droits

Les textes publiés étant soumis à contrat d’édition, ils devront impérativement être inédits, c’est-à-dire également n’avoir jamais été publiés en revue papier ni virtuellement. Ils seront publiés à compte d’éditeur avec droits d’auteur de 7 % sur tout exemplaire vendu, avec la possibilité d’acquérir (sans aucune obligation) des ouvrages pour des ventes directes personnelles avec une remise de 25 % par rapport au prix de vente public (en sus des 7 % de droits d’auteur).

Merci !

samedi 4 avril 2020

Brûler la vie. Parler debout.

vauvert.jpg, avr. 2020

Qui diable est Vauvert, ouvrier poète qui publie aux éditions strasbourgeoises Sottobanco ce journal intime poétique en deux volumes (pour l’instant), « Mordre » et « Jouer fleur » ? Un écorché de la vie… mais pas trop, assurément, à en lire ces deux petits livres de 36 pages qui, coronavirus oblige, ne peuvent pas se passer de la main à la main sous le manteau – on imagine que c’est ce que l’auteur avait espéré, au vu de ce qu’ils contiennent et de leur format, et puis le dépôt du livre est annoncé comme « illégal ». Alors ils sont offerts en numérique, le temps que les choses retournent à la normale sur simple demande en contactant l’éditeur (qui pourrait bien être le poète, non ? mais n’en révélons pas trop). Que les choses retournent à la normale, ce n’est d’ailleurs peut-être pas exactement ce que voudrait Vauvert, et on lui en sait gré. Et pour cause : dans ces écrits répartis à part pratiquement égale entre poésies, aphorismes (« Mythe. / Les louves font des louveteaux / Et mordent pendant l’amour. ») et textes courts, il fustige gentiment l’époque et s’y pose dans sa différence. Si j’ai employé plus haut l’expression « un écorché de la vie… mais pas trop », c’est qu’il ressort de ces vers, de ces phrases, que le poète n’est pas entièrement à l’aise dans son époque, mais qu’il ne la renie pas toutefois. On le ressent dans le style, où les métaphores côtoient des piques de langage plus familier, mais sans pousser trop dans cette direction. Mais aussi dans les thèmes, qui piochent dans l’imaginaire pour s’éloigner du quotidien. Nous voici loin de la poésie qui se regarde elle-même, fût-ce en chien de faïence aux crocs dégagés. La poésie de Vauvert se projette, et loin encore, s’il le faut : « Elle a brûlé le reste de vie qui me restait. / Sa sueur c’est du sexe en cash. / Je m’endors au sein, nu / Le regard fixé sur une planète qui n’existe pas. / Dire l’heure me semble infaisable. » On y goûte l’amour, on y converse avec monsieur le maire, on sourit aux aphorismes tendres, on coud, on brode, et littéralement, pas seulement en image… Tout ça est frais, sans prétention, sans posture. De la poésie légère et distrayante sans forfanterie. Qu’est-ce qu’on en a besoin, parfois !

Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Jouer fleur, ISBN 9782957203314
Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Mordre, ISBN 9782957203307


J’ai envie de lire un poème
Qui me donne envie d’écrire
Le genre qu’on ne lit qu’une fois
Et qu’on enterre au fond du jardin
Qu’on garde pour soi
Qu’on veut garder intact
Et qu’on refuse de voir noyé dans un livre.
Certains textes méritent d’avoir un livre pour eux
Avec mille pages devant et mille pages derrière
Blanches, taillées comme des gardes du corps.

dimanche 29 mars 2020

Les effets du dopage

Le tic-tac bienveillant du coucou
ouvre les portes de mes oreilles
au silence cotonneux du soir

je couve avec reconnaissance
les microbes qui ont trouvé refuge
dans les profondeurs de ma gorge

scruter à la lumière rasante
un bouton de fièvre mal placé
nécessite des contorsions douloureuses

lesquels donnent le la :
anticorps gonflés à bloc
ou envahisseurs rêvant de butin ?

dans la proximité immédiate
de la galaxie foncent d’autres envahisseurs
pour soutirer les trésors de la Terre

envahir piller quel but étrange
de l’infiniment petit à l’infiniment grand
de nos univers imbriqués

je ne me satisfais pourtant pas
de mon statut de vulgaire butin
je joue du sabre laser des antibiotiques

mais encore quelques millénaires
avant qu’ils franchissent les parsecs
le temps des malades est relatif.

jeudi 5 mars 2020

1492 – Amphores poétiques

amphores.jpg, mar. 2020

Dans les amphores d’Emmanuelle Rabu sont stockés les merveilles de la grotte des Nymphes où séjourna Ulysse, les trésors arrivés après 1492 grâce à des conquistadors peu regardants sur la façon de les acquérir – « rapportés d’outre-mer et d’outre-tombe », précise la poétesse dans sa quatrième de couverture –, les marchandises pléthoriques que les grands cargos transportent de nos jours. Un télescopage d’époques et de lieux, un exercice de style aussi : étonnants calligrammes aux formes courbes dessinées de vers, à la séduction visuelle qui force l’admiration. Car la forme que revêtent les poèmes n’est pas artificielle. Elle est garante du rythme, certes ; voilà déjà la musique qui surgit en fonction de la longueur des lignes, évoquée aussi, par exemple, à travers une symphonie de Haydn. Mais contenant et contenu vont également main dans la main – oserait-on dire anse dans l’anse ? –, dans un lyrisme de bon aloi qui fait la nique aux simplicités outrancières de la poésie minimaliste. Oh ! ne croyez pas que cette dernière rebute par défaut le chroniqueur : il faut parfois faire montre d’exagération dans ses goûts pour mieux titiller la corde sensible, même dans une note de lecture, et surtout il me semble que cet amour des beaux mots, compliqués ou rares par moments, est une caractéristique forte de la poésie d’Emmanuelle qui me touche particulièrement.

Me touche aussi cette attention portée à l’amitié, au sein d’un bestiaire à l’imaginaire débordant et d’une caverne aux merveilles : « Bientôt / Je serai près de toi / Sous ton Parasol de Jaurès ». Ce poème intitulé « Ami » parle de Lambert Schlechter, qui se trouve être la personne à l’origine de ma lecture de ce recueil. Et puis cette violence qu’on devine latente, cette cruauté qu’on sent qu’il ne faudrait pas réveiller, dans le poème « Lèse-majesté » : « Indocile / Je me dresse / Petite prêtresse / Sous une cicatrice » ; la mante religieuse n’est pas dérangée sans conséquences potentiellement néfastes, en tout cas pour les mâles de son espèce. Difficile pourtant de rendre l’émotion provoquée sans partager le contenant, ces amphores souvent, ces arbres ou ce chandelier, ce bilboquet parfois. L’image ci-dessous ainsi que les extraits sur le site de l’éditeur en donneront cependant un aperçu fort utile.

Il y aurait tant à dire encore sur 1492 – Amphores poétiques. La signification des nombres y joue un rôle essentiel, puisque le recueil est divisé en neuf parties de neuf poèmes. On y trouvera en plus un humour fin formé de jeux de mots tout en allusions. Un exemple ? Le poème « Enfantines », qui donne son titre à une des neuf parties : « Je n’ai pas su leur dire / Qu’à force de frôler Méduse / De jouer avec ses filaments / On se veut transparente / Comme elle est létale / Libre / Car / On a / Peur / De / Persée ». Fine, c’est peut-être bien d’ailleurs le mot qui conviendrait le mieux à la poésie d’Emmanuelle, si on lui accolait l’adjectif lyrique. Et puis un détail force le respect : à l’heure du traitement de texte souverain, de l’ordinateur roi, ces calligrammes sont composés sans tricher, c’est-à-dire sans jouer sur la longueur des espaces dans les vers. Intègre aussi, tiens, dira-t-on de la poésie de l’autrice, qui pratique ici un véritable artisanat d’art (elle peint et dessine aussi). Ce qui, récapitulé, offre une voix fine, lyrique et intègre. Par les temps qui courent, autant dire une lecture revigorante.

1492 – Amphores poétiques, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-399-2

amphores2.jpg, mar. 2020

lundi 24 février 2020

L’Affolement des courbes

Sauvage, la poésie de Marc Tison l’est certainement. Je ne dirais pas à l’opposé de l’homme lui-même, car il est tout de même rock’n’roll, Marc, mais enfin il a aussi ce charme posé de celui qui sait ce qu’il veut et qui n’a pas besoin d’esbroufe pour convaincre. Une sorte de force tranquille qui se retrouve dans ses vers et qui lui permet de faire parfois le grand écart. « Le rugueux du jour se disperse / Les lumières crues s’adoucissent // Les corps s’apaisent » : voilà de la tendresse poétique, non ? Mais quelques pages plus tôt : « Lèche les dons sur sa peau // Le suc qui transpire dans ses reins / À la jouissance retenue / Cède aux tétons les lèvres et la salive // Monomane érectile ». Alors, tendre ou obsédé ? Lyrique ou rentre-dedans ? Un peu des deux, mais tout de même plus enclin à cogner, le poète a le dandysme pressant, pourrait-on dire. Il ne cache pas son dégoût de la société de la consommation exacerbée et portée au pinacle, lui crache à la gueule (« Le ciel est une déchirure / Un empyrée de menteurs »), la vilipende avec verve (« les aventuriers indigents sont fixés sur des fadaises en 3D »), se bat contre la mort « à mains nues rouges ». Mais il se réfugie aussi dans l’intime, l’amour, se blottit dans une armoire qui lui « ferait un manteau / Une peau ». L’Affolement des courbes, c’est ce va-et-vient entre dégoût et lassitude devant le monde qui lui fait balancer les vers les plus violents et les plus doux. Et c’est sacrément agréable à lire, parce que c’est sacrément bien écrit.

Marc Tison, L’Affolement des courbes, éditions La chienne Édith, ISBN 978-2-9535052-6-9


Ce matin j’ai écouté les informations
Je n’ai pas ri
Ce partage injustifiable des infamies est une liturgie au sens de laquelle personne ne devrait être initié

dimanche 9 février 2020

Le Carnet noir

« Écrire le chemin // Voilà à quoi se résume toute une vie / jusqu’au bout / vers le noir le plus absolu / le noir jamais assez noir celui avec lequel on peint / comme on écrit comme on marche » : et Gilbert Vautrin de reprendre la route à travers forêts, semant sur son passage des vers plutôt que des cailloux, collectionnant les impressions qu’il couchera ensuite sur le papier de ce long poème anthracite où la joie du chemin se mêle à la mélancolie qui convoque les grands aînés. Dans les sous-bois, le poète se nourrit de réminiscences de Tranströmer, de notes de Franz Schubert, de délires créatifs d’Artaud ; il passe en revue les illustres suicidés aussi, Janis Joplin, Jean Eustache, Sylvia Plath, Thierry Metz, « ils sont tous là dans [sa] tête ». Il n’y a rien de glauque cependant dans ce carnet. Tout juste s’agit-il de « sans cesse poursuivre le travail noir », un travail de mémoire autant que de lumière à chercher dans l’ombre. La nature est bien croisée sous la forme de ses incarnations animales ou végétales, il y a bien dans les vers de Gilbert du houx, un geai, des corbeaux (noirs, évidemment) ; mais tout se passe comme si celle-ci était un déclencheur. Les yeux du poète se posent sur les choses matérielles et son esprit vagabonde dans des sphères plus abstraites. Là où, lentement, se consume l’existence pour retourner au noir originel. Sans pathos, parce que tout ça est inexorable, et Gilbert l’a compris, qui offre ce texte autant en avertissement qu’en célébration de l’instant, car sait-on ce qui arrivera dans quelques minutes même ? Le chemin comme inspiration, il avoue sans ambages : « alors oui pour moi marcher est un état de poésie ».

Gilbert Vautrin, Le Carnet noir, éditions BazArt poétique, ISBN 978-2-9560158-3-3

samedi 18 janvier 2020

Comme un dé rond

Oui, Miguel Ángel Real a écrit une note de lecture sur un de mes livres et en a traduit quelques poèmes en espagnol pour une revue en ligne, mais les chroniques-minute de ce site sont obstinément libres. Même si ça me fait plaisir d’évoquer le travail de Miguel, Comme un dé rond est un recueil hautement recommandable et figure ici à ce titre. D’ailleurs, tiens, ce titre ? Intéressant pour deux raisons au moins : son choix et sa traduction. Côté choix, puisque ce dé rond est oculaire (« Mes yeux souffrent comme un dé rond / dépourvu d’arêtes et de hasard ») et pose un regard interrogateur sur le labyrinthe de l’existence, il induit en erreur en quelque sorte. Ce recueil évoque en effet la mer, avec un vocabulaire ad hoc (« stridence des brisants : / ambre, vermillon et de blancs / oursins desséchés et cette vague »). On y fait naufrage, on s’y ressource, on la contemple, on y navigue avec « le vertige du mousse lors de son premier voyage ». Mais ce contraste entre titre et contenu est évidemment voulu : l’essentiel est le regard qu’on porte, qu’il soit sur une vaste étendue d’eau ou de sable. Côté traduction, comme le livre est en version espagnole et française, on ne peut s’empêcher de noter que ce dé rond dans la version originelle était « dados redondos », des dés ronds. Connaissant la méticulosité du poète dans ses traductions (ici secondé par Florence Real), on se doute qu’il y a une raison. Euphonie ? sens ? allitération acceptable dans une langue et pas dans l’autre ? Et l’on se prend à pousser les comparaisons pour mieux se plonger dans les abysses poétiques. Puis on apprend que la traversée n’est que partielle : ce recueil contient en fait des extraits du livre complet, à paraître au Mexique. Tant mieux, car on embarquerait bien plus longuement.

Miguel Ángel Real, Comme un dé rond, éditions Sémaphore (maison de la poésie du pays de Quimperlé)

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