dimanche 5 septembre 2021

Monstrueuse Féerie

monstrueuse.jpg, sept. 2021

Un conte pour adultes « aux frontières de l’onirisme et de la psychiatrie », m’avait écrit Laurent Pépin en me contactant pour connaître mon intérêt éventuel pour la recension de Monstrueuse Féerie, paru en octobre dernier chez Flatland. Le texte est « teinté de pataphysique, de psychanalyse, de poésie et d’humour noir », avait-il ajouté. Une sorte d’objet littéraire non identifié où la poésie est présente ? Voilà de quoi piquer l’intérêt, et parler – ce qui est ici relativement rare – d’un livre qui n’est pas un recueil de poèmes. Si la poésie n’y apparaît pas formellement par des retours à la ligne (excepté un court extrait du « Je voudrais pas crever » de Boris Vian), elle est néanmoins bien présente dans l’intrigue, puisque le narrateur, psychologue dans un centre psychiatrique, et plus précisément dans le « service pour malades volubiles », y pratique avec ses patients la « décompensation poétique ». Des patients qu’il préfère d’ailleurs appeler des « Monuments », la capitale matérialisant leur importance dans le récit, tout comme elle le fait pour les « Monstres » issus de l’enfance, et surtout l’« Elfe », jeune femme avec qui il entamera une relation ambiguë. Poésie dans l’intrigue, donc, mais dans une certaine mesure aussi dans le style, avec des images oniriques de créatures fantastiques, des souvenirs tordus d’enfance, des délires à la lisière du surnaturel où des réminiscences de Harry Potter rencontrent des tableaux surréalistes. En imbriquant flash-back qui évoquent l’origine des Monstres et histoire d’amour singulière avec l’Elfe, le tout dans un contexte de centre psychiatrique qui tape sur le système, Laurent Pépin brouille les pistes du réel et propose une plongée dans le cerveau de son narrateur (son propre cerveau ?). Celle-ci, tantôt grotesque tantôt tendre, ferait les délices d’un psychanalyste, c’est certain. Se contenter de la lecture sans prétendre à l’interprétation projette déjà dans un univers où l’excitant imaginaire prend le pas sur le banal quotidien. L’expérience mérite d’être tentée et ne saurait laisser indifférent.

Laurent Pépin, Monstrueuse Féerie, Flatland, 978-2-490426-12-6

mercredi 7 juillet 2021

Pour Traction-brabant 94 : Marie-Lou-le-Monde

testu.jpg, juil. 2021

Présenté par son éditeur comme un roman, Marie-Lou-le-Monde brouille cependant les pistes : en le feuilletant, on s’aperçoit bien vite que le livre est composé de vers. Le genre du roman-poème — ou du poème-roman, c’est selon — a connu récemment un succès grand public avec Charlotte, de David Foenkinos. Mais les phrases courtes avec retour à la ligne de ce dernier étaient bien loin de la poésie — le texte était à vrai dire un exercice de style un peu forcé sur un sujet passionnant. Marie Testu, dont la quatrième de couverture nous dit juste qu’elle est « une écrivaine de langue française » (merci pour la précision, vraiment) est, elle, furieusement poète. Au point qu’une bien meilleure comparaison de son ouvrage serait à faire avec l’excellent Vingt Minutes de silence d’Hélène Bessette. Mais là où celle-ci détourne poétiquement le roman policier, Testu se coltine au roman d’apprentissage et au roman d’amour. Et, en un peu plus d’une centaine de pages, le fait avec bonheur.

L’histoire est simple. Il s’agit de la brève rencontre entre la narratrice adolescente et Marie-Lou, qui débarque dans sa classe un beau jour, « sa chevelure / Trop vaste / Pour cette école ». C’est le coup de foudre : « j’ai compris / Que c’était elle et qu’elle était tout / Et que tout ça / Ce n’était rien ». Dès lors, pour celle qui écrit, le monde va tourner autour de Marie-Lou, qui séduit autant les filles que les garçons (« les désirs masculins qu’elle a pompés / Jusqu’à la moelle ») avec son magnétisme nonchalant, croquant la vie à pleines dents. Et comme « tout se rejoint toujours en / Marie-Lou », le livre sera donc une suite de poèmes narratifs mettant en scène les deux amies lors d’une sortie mouvementée en boîte de nuit ou à l’occasion d’un deuil qui coïncidera avec la fin de l’année scolaire. Jusqu’à un épilogue, dix ans après, où la narratrice revient sur cette rencontre qui l’a marquée à jamais.

Pas de pathos exagéré ni d’excès dans l’écriture pour ce livre, mais un fin travail de la langue qui se concentre sur le vocabulaire de la fascination ainsi que sur celui de l’aimée comme métaphore du monde. « Tout commence et / Tout finit par / Marie-Lou », pour revenir en ouroboros vers quasiment les mêmes mots. En évitant la sensiblerie ou la mièvrerie, Marie Testu fabrique une atmosphère où les métaphores servent et soutiennent la narration, tandis que celle-ci assure un fondement solide à la langue. Est-ce pour ne pas effrayer lecteurs et lectrices peu aventureuses que le livre est présenté comme un roman, ou bien une volonté explicite de l’autrice ? Peu importe, après tout : Marie-Lou-le-Monde, pour qui aime le genre, est un recueil de pure poésie narrative. Et des plus réussies, avec ça.

Marie Testu, Marie-Lou-le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €, ISBN 9782370552563.
Cette chronique a paru dans le numéro 94 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un extrait :

Marie-Lou a mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage

vendredi 18 juin 2021

Mont Blanc-Winnipeg Express

winnipeg.jpg, juin 2021

Et hop ! il a sauté la grande flaque. La dernière fois que j’ai chroniqué un recueil de Seream, ce dernier habitait encore en Haute-Savoie, et le voilà désormais installé dans les plaines du Manitoba : « Winnipeg accouche d’artistes / une ville sans artiste ça n’existe pas / comme une ville sans banque / dire qu’il existe des banques d’artistes ». Il s’y sent bien, à Winnipeg, le poète… et artiste bien sûr, qui dit que la ville le « façonne », le « sculpte », l’« allume ». Il y a posé ses valises et s’est précipité dans les scènes littéraire et théâtrale du lieu, dont les plaques d’immatriculation portent la mention « Friendly Manitoba », ce qui lui « rendrait presque les automobiles sympathiques ». On trouve dans Mont Blanc-Winnipeg Express une compréhensible nostalgie des Alpes, un aller-retour mental entre ici et là-bas, la construction d’une identité américaine, mais aussi le roman en poésie d’un amour naissant pour un nouveau territoire. D’ailleurs, « un battement d’aile de papillon à Winnipeg / peut-il créer une catastrophe naturelle dans les Alpes ? » En tout cas, le livre de Seream crée un pont littéraire et offre la découverte, quel que soit le côté de l’Atlantique où se trouvent les mains qui l’ouvriront (la maison d’édition assure les envois en Europe, et une version électronique est disponble). Avec toujours son rythme, son humour, sa fidélité aux personnes et aux idées, parce qu’on ne change pas un poète en le déplaçant. On le nourrit. « Gabrielle Roy / descend de sa Harley-Davidson / engin sur la béquille / tenue cuir intégrale » : attention, même la légende des lettres locales (première lauréate étrangère du prix Femina, en 1946) va swinguer au rythme de la poésie express mais pas épaisse de notre ex-Alpin et désormais Manitobain. Merci l’artiste !

Seream, Mont Blanc-Winnipeg Express, éditions du Blé, ISBN 9782924915332

vendredi 11 juin 2021

Vidée vers la mer pleine

Pour le festival FAIM !, j’ai récemment lu trois extraits du tapuscrit Vidée vers la mer pleine. Comme ce site va bientôt atteindre deux mois sans publication (non pas que les activités manquent…), voici tout de même la vidéo :

mardi 20 avril 2021

Pour Traction-brabant 93 : revue TXT numéro 34

txt.jpg, avr. 2021

Désormais éditée par Lurlure, TXT nouvelle mouture tient un peu du livre ; si l’impression de revue domine toutefois, c’est en raison du (roboratif) sommaire en couverture qui énumère l’ensemble des poètes qu’on pourra y lire. Mot-valise au champ sémantique multiple, « Travelangue » y annonce aussi la couleur de façon concise mais claire, puisque les pages rouges de la revue — au sens de fil rouge également —, rédigées collectivement et dispersées au fil des textes, se rapportent aux sujets du voyage et des langues. Avec un humour parfois potache (les « craductions », où par exemple le breton penn ar bed, Finistère, devient « peinard au lit »), avec une dérision qui fait plaisir à voir dans le champ poétique (rappelant la feue Tribune du Jelly Rodger), la revue saupoudre de bons mots un sommaire par ailleurs d’excellente tenue.

Car les textes choisis sont très travaillés et ont en commun le souci d’une langue poétique originale, où les référentiels grammaticaux, voire orthographiques, s’estompent au profit d’une certaine sidération par le langage. En témoigne la contribution de Stéphane Batsal, « Dead End », qui ouvre la revue : « ça caillait mais la putain de lune comme il a dit était pas à l’endroit où il voulait — où il voulait qu’elle soit située c’est ce qu’il a dit et attends là dehors debout — et (peut-être que le froid me faisait délirer) j’ai vu toutes les arêtes molles sur la voiture transportées par une houle sous la lune et le bleu pas d’origine irradiait ». On est emmené dans une histoire où des figures féminines rapportent une rencontre avec un homme à la voiture bleue, pétri d’obsessions qui deviennent un peu les leurs. Langue triturée, langue malaxée. On ne pourra énumérer tous les textes ici, mais tant Christian Prigent avec son rabelaisien « Chino au pays des Gorgibus » que Jean-Paul Honoré et son intrigant « Dictionnaire de voyage » restent dans le ton. Une poésie exigeante certes, mais qui interpelle en permanence. Beaucoup de contributions prennent en outre un tour ludique.

Autre pan important de la revue, les traductions des auteurs brésiliens Ricardo Domeneck et Augusto dos Anjos renforcent le sentiment de découverte en allant fouiller la poésie d’ailleurs : toujours le voyage ! Si le premier pratique la fluidité teintée d’humour, comme lorsqu’il s’adresse à Ulysse pour lui dire « Rentrer chez soi, à quoi bon ? / Profite du voyage, / Odyssée. Personne / ne sait ce qui s’est passé / à Ithaque / pendant ton absence », le second s’adonne à une préciosité parfois angoissée qui prend aux tripes. Voyez vous-mêmes dans l’extrait ci-dessous. Cette chronique n’ira pas plus loin dans l’épluchage de la revue, faute de place, mais celle-ci est chaudement recommandée pour son mélange détonant de voyage, d’humour, d’(auto)dérision et d’innovation linguistique.

TXT no 34, concoctée par Bruno Fern, Typhaine Garnier et Yoann Thommerel, aidés de Christian Prigent, éditions Lurlure, 200 p., 19 €, ISBN 979-10-95997-30-6.
Cette chronique a paru dans le numéro 93 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un poème d’Augusto dos Anjos, traduit du portugais brésilien par Marcelo Jacques de Moraes, avec le concours de T. G. :

AGONIE D’UN PHILOSOPHE

Je consulte mon Phtah-Hotep. Lis l’obsolète
Rig-Veda. Devant eux, rien ne me console…
L’inconscient me hante et je reste sans parole
Avec, de l’harmattan, la fureur inquiète !

De la mort d’un insecte je me délecte !…
Ah ! l’ensemble des phénomènes du sol
Me semblent réaliser de pôle à pôle
L’idéal d’Anaximandre de Milet !

L’hiératique aréopage hétérogène
Des idées, je le parcours sans une gêne
De l’âme cénobite à l’âme de Haeckel !…

J’arrache des mondes le velum épais ;
Et en tout, comme Goethe, je reconnais
L’empire de la substance universelle !

lundi 19 avril 2021

Atelier du silence

Chronique Dailleurs - Atelier du silence.jpg, avr. 2021

Avec déjà force résidences d’écriture et prix à son actif — également pour ses pièces de théâtre —, Jean d’Amérique s’est construit, à 26 ans, une solide réputation chez les amateurs et amatrices de poésie à l’invention langagière robuste et aux thèmes engagés. Et, fidèle à lui-même, il livre avec Atelier du silence chez Cheyne un recueil qui balise d’une nouvelle pierre blanche un cheminement poétique où la constance des sujets s’allie à l’éternel frémissement de la langue.

Dans sa préface, Jacques Vandenschrick souligne à raison un certain nombre de caractéristiques stylistiques qui rendent la poésie de Jean reconnaissable au bout de quelques vers ; au nombre de celles-ci, on retiendra la fréquente omission des articles : « du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace », peut-on par exemple lire dans le poème intitulé « pays mien ». Chez le poète, les raccourcis ainsi créés précipitent le rythme, font s’entrechoquer les lettres. En trois vers, on a touché l’éternelle souffrance d’un pays, Haïti, qui pourtant de ses plaies fait émerger l’écriture. Rythme toujours, une autre constante de style est l’usage de mots qui se fusionnent avec un trait d’union d’amour-haine : bal-charogne, bouche-décharge, frangipane-rapine ou aube-pelle se reniflent, se tâtent, se chamaillent. Qu’elle est belle, la langue française, quand elle assume les influences créoles !

Le titre Atelier du silence est en quelque sorte trompeur : si Jean d’Amérique écrit, c’est parce qu’il ne peut pas taire les blessures de son pays, les brimades administratives, les injustices, voire les tortures faites à celles et ceux qui écrivent. Que nous dit-il dans son « entrée en matière » qui commence le recueil ? « faim / silence sur lequel j’ose ouvrir la bouche / point d’appétit à manger mot ». Tiens, déjà, cette absence d’article. Et puis la volonté de l’ouvrir, pour Haïti ou ailleurs : « Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / qui n’en veulent rien au déjeuner des tombes ». Poésie revendicative, poésie vive, poésie des tripes. Et l’on comprend enfin le titre, lorsque dans le poème éponyme on lit « l’atelier du silence rendra les armes / à un moment donné ou arraché / consumé sera-t-il par sa propre essence ». Voilà qui est clair : rien ne fera taire Jean, pas même une « ombre sur [son] passeport ». Et s’il n’hésite pas à aller « jusqu’à ouvrir la mangue des beautés », c’est à coups violents, coups de boutoir contre l’ordre établi tant en Europe qu’en son bout d’Amérique chéri qu’il continuera de s’exprimer. Avec la force des images.

Il y a une splendeur dans ce cri du cœur que constitue Atelier du silence, splendeur qui vient tout à la fois de l’énergie langagière qui s’en dégage que de la sincérité outrée devant les dysfonctionnements du monde. Et Jean d’Amérique sait ce qu’il a à faire, avec ses propres armes : « Mêlé au papier ou frotté au cœur, le verbe fructifie nos arbres, confère à nos âges des plaines à toute lisière échappées. »

Jean d’Amérique, Atelier du silence, Cheyne éditeur, 80 p., 17 €, ISBN 978-2-84116-292-5.

samedi 17 avril 2021

Lettre au recours chimique

recours_chimique.jpg, avr. 2021

« Les normopathes découpent mon corps / Avec leur pensée de normopathes / L’écriture est art de la précision et rythme / Je peaufine mes phrases » : cherchant dans la Lettre au recours chimique de Christophe Esnault une sorte de programme pour l’écriture de ce texte, on trouve ces quelques vers, qui, je le crois, résument bien l’intention.

Il y a d’abord ces « normopathes », souvent personnifiés dans le livre par les psychiatres aussi accros à la prescription qu’ils rendent leurs patients dépendants aux neuroleptiques. Pas de nom de médicament d’ailleurs dans cet ouvrage, même si l’auteur, confronté depuis plus de deux décennies à la dysphorie, en a fait et en fait toujours abondamment usage. Ce serait faire trop d’honneur à une industrie qu’il abhorre ; mais les soignants, eux, en prennent pour leur grade. En poésie, et avec humour : « Parfois ils sortent leur gros Vidal / Pour m’en lire un alexandrin ». Si peu sont à l’écoute — un seul cas positif est cité, tout de même, dans un océan de praticiens qui préfèrent l’abrutissement à la parole qui soigne. Mais les normopathes, ce sont aussi les gens « normaux », qui portent un regard suspicieux sur tout être qui nargue leur norme, évidemment. Nous, lecteurs. Difficile de ne pas être dérangé, bousculé par les phrases implacables et bien plaquées.

Parce qu’il y a également l’écriture. Étonnant « récit » (c’est ainsi qu’il est annoncé) que ce texte en vers centrés qui se déroule en continu sur une centaine de pages, difficile à résumer tant le flux de paroles — il y a du théâtre dans tout ça, clin d’œil à Artaud et Sarah Kane assumé en quatrième de couverture — coule inexorablement vers des chutes d’eau vertigineuses. L’écriture comme exutoire, comme soutien à l’invective contre une profession décrite comme souvent intellectuellement paresseuse. Mais on devine rapidement, et on en a la confirmation très vite, que, au fond, Christophe Esnault conchie ici une société où l’allégresse rencontre indifférence et suspicion : « Le cancer & la dépression sont mieux accueillis / Que les débordements de joie ». Quelle sorte de vie ont donc les gens « normaux » ? s’évertue-t-il à demander, en passant en revue ses expériences. Et qui sont ces freaks qui donnent leur nom à l’intéressante collection des éditions Æthalidès dans laquelle cet ouvrage est accueilli ? Ceux qui se vautrent dans la normalité (dans sa version pandémique maintenant) ou ceux qui montrent malgré leur « maladie » des signes de rébellion ?

« Je me suis diagnostiqué paléolithique », ricane Christophe Esnault à un moment, citant également Chauvet et Lascaux dans sa logorrhée salvatrice. Lettre au recours chimique rappelle aussi que la question ne date pas d’hier. Mais le poète l’enfonce dans la gorge de l’actualité, tel un écouvillon pour pratiquer un test PCR. Notre société est malade, et les mots de l’auteur, s’ils ne la soignent pas, sont pleins du baume d’empathie, malgré les insultes parfois vertes, que constitue la lucidité. Avec ou sans cachets.

Christophe Esnault, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-491517-08-3.

mercredi 24 mars 2021

Anthologie subjective : Ursula K. Le Guin

so-far-so-good.jpg, mar. 2021

Ursula K. Le Guin était certes une autrice de science-fiction formidable, mais elle a aussi écrit d’excellents poèmes, dans un genre tout à fait autre que celui qui lui a assuré une renommée mondiale — et qui est celui de ses débuts littéraires. C’est une poésie de l’observation attentive, des petites choses sublimées, parfois avec des rimes qui la font pencher du côté de la comptine, toujours concise. Le recueil So Far So Good est son dernier livre : elle en a remis le tapuscrit corrigé le 15 janvier 2018, avant de s’éteindre le 22 janvier.

So Far So Good, Ursula K. Le Guin, Copper Canyon Press, ISBN 9781556595387.


Words for the Dead

Mouse my cat killed
grey scrap in a dustpan
carried to the trash

To your soul I say:

With none to hide from
run now, dance
within the walls
of the great house

And to your body:

Inside the body
of the great earth
in unbounded being
be still

Doze

The little stone my mind
slips into the cloudy pond
and slowly settles in the silt
at the bottom of the water it could be forever

mardi 23 mars 2021

These Foolish Things

these foolish things.jpg, mar. 2021

Le 21 mars 2021 a eu lieu à l’abbaye de Neumünster un concert en hommage à Michel Petrucciani, regroupant Franck Avitabile au piano, José Fallot à la basse électrique, Étienne Brachet à la batterie et Baptiste Herbin aux saxophones soprano et alto — alors que la plupart des pays d’Europe n’autorisaient toujours pas les concerts. Voici une impression en poème d’un des morceaux, joué en duo piano-saxophone, qui se trouve ne pas être de Michel Petrucciani : These Foolish Things, composé par Jack Strachey.


sont-elles essentielles
these foolish things
le clapotis des berges
le doigt passé sur un écran
une falaise creusée centenaire
— les notes qui vont &
viennent dans un théâtre à
demi plein, non ! peut-être
au tiers… anche cordes pavillon
pédales — sont-elles alors
essentielles, ces vibrations
vraies plutôt que gravées
des bémols dans les sinus
sous les masques variés ?
elles s’insinuent dans les tympans
these foolish things
réminiscences de vieux vinyles
& par-delà les frontières aux
théâtres clos se déhanchent
pour rappeler que l’essentiel
n’a pas forcément d’odeur
mais un timbre — un reflet
sur du laiton, sur du bois verni
une harmonie dans l’écoute

jeudi 18 mars 2021

Voix établies de la poésie luxembourgeoise actuelle

jdp1.jpg, mar. 2021

Je reproduis ici l’introduction du dossier que j’ai rédigé sur la poésie luxembourgeoise pour Le Journal des poètes, vénérable revue belge. Au programme, douze voix contemporaines : Laurent Fels, Nico Helminger, Pierre Joris, Anise Koltz, Miriam R. Krüger, James Leader, Carla Lucarelli, Tom Nisse, Jean Portante, Léon Rinaldetti, Lambert Schlechter et René Welter.


Avec ses 2 586 kilomètres carrés et ses 626 000 habitants, le grand-duché de Luxembourg recèle une richesse poétique insoupçonnée. Indéniablement, sa situation linguistique particulière y contribue : à la maison, Luxembourgeois et Luxembourgeoises parlent… le luxembourgeois, langue germanique ; l’alphabétisation se fait en allemand, puis le cursus scolaire continue à la fois en français et en allemand. Langue orale avant tout, le luxembourgeois, à la faveur d’une standardisation de son orthographe, a commencé à faire son chemin dans la littérature locale. Mais les deux poids lourds que sont le français et l’allemand, qui donnent accès à un public élargi dans les pays voisins, restent des idiomes essentiels. Dans cet aperçu non exhaustif des voix établies de la poésie grand-ducale, pas de traductions du luxembourgeois ; mais la jeune génération s’empare désormais de la langue nationale, et peut-être y reviendrons-nous plus tard.

jdp2.jpg, mar. 2021

Quiconque souhaite entrer en poésie au Luxembourg doit donc le plus souvent choisir une langue d’écriture qui n’est pas sa langue maternelle. Opter pour le français est un symbole de proximité culturelle, car l’allemand est proche linguistiquement du luxembourgeois et a la préférence de la plupart des lecteurs et lectrices du pays. Mais la situation est bien plus compliquée : avec près de 50 % d’étrangers résidents, le pays compte des poètes qui s’expriment en italien, portugais, anglais ou espagnol… et d’autres qui écrivent en plusieurs langues, voire les mélangent. C’est pourquoi on trouvera dans ce dossier deux auteurs traduits de l’anglais – l’un né au Luxembourg et établi aux États-Unis ; l’autre né au Royaume-Uni et exerçant son métier au Luxembourg –, mais aussi une autrice d’origine péruvienne active au grand-duché. C’est en effet une caractéristique essentielle de la poésie luxembourgeoise que de fondre en son creuset les langues et les nationalités d’origine. La diversité qui en résulte est donc à lire dans ces pages, où priorité a été donnée aux voix des poètes.

La majorité des textes confiés au Journal des poètes pour ce dossier sont inédits ; la source d’éventuels poèmes déjà publiés est disponible dans les notices. Pour en savoir plus sur les publications disponibles ou l’œuvre d’un ou une poète en particulier, on se reportera au très complet Dictionnaire des auteurs luxembourgeois du Centre national de littérature, disponible en ligne à l’adresse www.dictionnaire-auteurs.lu.

lundi 15 février 2021

Dans les agates

talon.jpg, fév. 2021

Stimulant petit recueil que celui de Michel Talon. On sait que Patrice Maltaverne, le taulier des éditions Le Citron Gare, va chercher dans son poézine Traction-brabant les poètes qu’il souhaite publier — tout en effectuant un véritable travail éditorial collaboratif. Pas étonnant donc que Talon, un pilier dudit poézine, se voie proposer aujourd’hui un recueil. Et c’est une excellente occasion de lire sa poésie du quotidien au phrasé rythmé, souple et polymorphe dans un ensemble de textes cohérent et sur la durée. Car la frustration que génère une revue, fût-elle aussi éclectique et bien pensée dans son inorganisation ostentatoire que Traction-brabant, c’est évidemment de découvrir une écriture sans pouvoir s’y plonger pendant longtemps. Ici, on accompagne l’auteur dans ses pérégrinations poétiques : « J’écoute s’époumoner les tilleuls. / Un orgue nu dévale ma pensée. Irrésistible. » Ce sont des fragments de vie, d’impressions, courtes phrases parfois sans verbe mais à la narration évidente. Les choses s’y personnifient, les êtres se fondent dans le mélange des scènes : « Relais H. Dans les gobelets, le café tape le journal, / l’ouvre en grand. Les titres ronflent ou gazouillent. » Le talent de Michel Talon est de ne pas forcer les images, sans pour autant se laisser aller à une langue facile ou trop simplement naturelle. Il y a du travail dans ces poèmes, un travail de collage des mots, des êtres et des choses où « Les Cubaines sur leur 31 accompagnent / un poème de Lorca » et où « Le givre a chaussé ses petites bottines vernies, sans voix ». Le patchwork guide l’émotion, l’assemblage est celui des meilleurs crus ; les couches successives se déposent jusqu’à ce que l’agate prenne forme, et on contemple le travail des millénaires en de simples poèmes brefs.

Michel Talon, Dans les agates, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9561971-4-0

lundi 1 février 2021

Pour Traction-brabant 92 : Matin sur le soleil

Quarante-huit pages, plutôt aérées : Matin sur le soleil, de Silvia Majerska, paru au Cadran ligné, n’est pas un recueil fleuve. Il fait partie de ces livres où la concentration des sentiments, le décantage progressif et, on l’imagine, le rabotage savant des mots prennent le pas sur la volubilité. Parfaits exemples de cette volonté de concision, les titres se réduisent à un substantif (quelques très rares adjectifs s’immiscent), comme des totems qui se dressent pour commémorer l’essence des poèmes. La première partie, « Cube de Pandore », s’attache à porter un regard de biais sur des objets ou actes du quotidien, dont les instantanés génèrent une réflexion par ricochet, un brin philosophique mais aussi dotée d’une pointe d’humour. Ainsi cet « Arc-en-ciel » : « Tu ne peux voir rien qui dépasserait / les limites d’un arc-en-ciel // Et tu me regardes pourtant / toujours de travers ». Loin des jolis poèmes où nature et sentiments se rejoignent dans un style fleuri et immédiat, les textes de Silvia Majerska dégagent un parfum de finitions méticuleuses. Combien de poèmes a-t-elle écartés avant de composer cet ensemble, combien de mots se sont vu passer à la révision intégrale ? En tout cas, la profondeur est ici inversement proportionnelle à l’épaisseur du livre.

La deuxième partie, « Matin sur le soleil », est un tout petit peu plus volubile, avec ses poèmes en prose — toujours titrés d’un substantif unique cependant. Le jeu des finitions n’en demeure pas moins présent ; à vrai dire, si le changement de forme apporte un rythme bienvenu au recueil, la recette des premiers poèmes ne varie pas sur le fond. La prose renforce cependant le goût d’aphorismes de certains passages : « On se croit intelligent, et pourtant on doit tout à l’air, cette chose invisible et impalpable sans odeur et sans goût qui se répand à travers le bleu de l’œil céleste comme une sorte d’immémorial internet du monde. » Les « Portraits de l’eau », quatre petits poèmes seulement, apportent la conclusion et troisième partie. Quoi de plus logique que de faire de l’élément primordial celui qui clôt le recueil, en escamotant les titres cette fois ? « S’affranchir de l’eau, de sa chair / gratuitement photogénique » : Silvia Majerska enfonce ses mots dans le liquide et y dissout sa poésie délicatement travaillée, comme si toute la lecture n’avait été qu’une (délectable) parenthèse.

L’artisanat du vers — joliment servi par la réalisation sobre de l’objet livre —, la maîtrise de la progression du recueil avec ses formes changeantes pour une voix qui reste constante tout du long, la pertinence des images et de leurs associations… il se dégage de Matin sur le soleil une sensation de dextérité poétique qui à la fois stimule les sentiments immédiats et fait du bien aux méninges.

Silvia Majerska, Matin sur le soleil, Le Cadran ligné, 48 p., 12 €, ISBN 978-2-9565626-3-4.
Cette chronique a paru dans le numéro 92 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Le poème qui ouvre le recueil :

PREMIER CONTACT

Au toucher de mes cuisses
et de la surface de la terre

la sueur coule lentement
vers le sol en fins ruisseaux

Et en haut s’allonge sur moi
le corps opposé large ouvert

celui du ciel

sein contre sein

comme une troisième femme

mardi 19 janvier 2021

Nous avons renoncé aux moteurs, troisième extrait

Nous avons renoncé aux moteurs, c’est l’antépisode de Ganaha, et ce recueil se dévoile sur ce blog sporadiquement. On peut retrouver les épisodes précédents ici. Nous sommes toujours dans la première partie, intitulée « La geste de l’Oasis ».


III

pas tant une fuite qu’un élan
renoncer ? partie obsolète du périple
les nuages noirs apportent l’eau
douce & les démangeaisons
une petite crique une colline boisée
pour poser nos yeux guetteurs :
paupières bronzées nous en rêvons
une oasis comme dans les livres
en suivant un long nuage blanc
aotearoa chimère. peut-être
un quai de sable noir & sur la plage
ferons-nous un feu de joie pour ré-
chauffer nos membres salés fourbus
distillés par l’océan tiède

mardi 29 décembre 2020

L'Attrape-soleil

attrape-soleil.jpg, déc. 2020

« Tu attends, couchée, que j’aie achevé mon méfait. // Nous faisons l’amour dans des voitures volées / de préférence rutilantes à intérieur cuir. » Morten Søndergaard a l’art de planter une ambiance dès les premiers mots. Caractéristique d’un bon poète, direz-vous ? Je ne trouve pas : on peut parfaitement choisir de ne révéler qu’au compte-gouttes, et c’est très bien aussi. Mais le poète danois est cash, il ne s’embarrasse pas de verbiage. Ainsi de cette lettre à Miss Univers pour lui dire que c’est elle la perverse plutôt que lui le voyeur, car elle « [croit] vraiment que la beauté vient de l’intérieur ». C’est un humour subtil ainsi qu’un œil aiguisé qui sous-tendent la poésie de Søndergaard, laquelle navigue entre les formes et entre les sujets avec une aisance parfois un peu intimidante. Fleur bleue (« Sous terre à / la station Nørreport des baisers planent / en tournoyant sur les quais »), mélancolique avec une dose d’auto-ironie (« Je trimballe le nom de Morten / les gens sursautent quand je dis mon nom. / La morte disent-ils tout bas en reculant »), tendre, combatif… le recueil L’Attrape-soleil est une balade dans les rêves danois (oui, je revendique l’allusion au livre de Peter Hoeg !) stimulante, tant l’auteur sait se renouveler et susciter l’intérêt. « Le danois est une langue sauve / si suave qu’elle fond dans les livres. / Il faut conserver les livres danois au réfrigérateur », écrit-il dans le poème « De plus en plus de Danois ». Nul doute que la traduction rend justice au métier du poète, mais après lecture du recueil, on aimerait tellement pouvoir le lire en version originale.

Morten Søndergaard, L’Attrape-soleil, traduction de Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-329-1

samedi 12 décembre 2020

Ce que je sais

parkes.jpg, déc. 2020

Quatorze poèmes, c’est peu, mais ça suffit pour entrer dans l’univers de Nii Ayikwei Parkes, auteur ghanéo-britannique dont les éditions Joca Seria publient Ce que je sais, dans une traduction de Sika Fakambi. Oui, d’emblée, c’est l’atmosphère de l’Afrique qui prend aux tripes, avec « Sakumono la Magique » : « le ciel de matin d’argent / est un reflet fredonnant / autour de ses cuisses ». Mais il serait réducteur de voir dans l’écriture de Parkes une simpliste couleur locale du continent noir : comme toutes les poésies au fond, la sienne est un mélange ; dans son cas se font sentir sa naissance au Royaume-Uni, avec lequel il a évidemment un lien fort, et son enfance au Ghana. Alors il décrit Jamestown ou se délecte d’une mangue (son délice « ne peut se goûter / que les yeux fermés »), mais il le fait dans une langue anglaise et dans un style — rythme marqué par les enjambements par exemple — qui tient plus du poète moderne que du griot. Une voix dont on voudrait admirer encore plus de subtils glissements d’images, de situations décalées qui provoquent à la fois rires et émotion — comme dans « Sombres esprits », où le poète se voit rejoindre dans son lit par toutes ses ex-compagnes en même temps et où il finit par disparaître « dans l’ombre de leur fusion », dans une scène décidément beaucoup plus mélancolique qu’érotique. Dommage que l’intégralité des poèmes ne soit pas proposée en langue originale : ceux qui figurent dans le livre permettent d’apprécier à sa juste mesure le travail empathique de traduction.

Nii Ayikwei Parkes, Ce que je sais, traduction de Sika Fakambi, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-340-6

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