
Envie d’entendre tout de suite un extrait de La Décize ? Voici un poème en audio :
Comme il n’y a guère de règle sans exception, ce nouveau livre des éditions Épousées par l’écorce ne juxtapose pas le travail de deux artistes sans qu’ils collaborent, comme l’avait choisi la ligne éditoriale des parutions précédentes. Au contraire, Pierre Vinclair, avec ses mots, et Jérémy Cheval, avec ses aquarelles, se répondent ici dans un dialogue fructueux que permet un fleuve aux multiples reflets. Dès le premier poème, d’ailleurs, le « non-peint des nuages » vient révéler ce travail « sur le commun ouvrage » ; plus loin, le « langage poussant langage » évoquera aussi cette stimulation mutuelle. Le poète, conscient de l’attraction visuelle des peintures, propose assez peu de descriptions, avançant ses vers sur des chemins de halage qui favorisent la réflexion : « des choses existent, composer / leurs rapports nous émeut et / le néant est un rêve du papier ». Si l’eau du fleuve a « les barrages / en travers de la gorge », elle est d’abord prétexte à un vagabondage de pensées, dans une captivante variété de formes, puisque les vers libres côtoient diverses contraintes, allant jusqu’à reproduire dans un étroit paragraphe justifié la silhouette d’une colonne industrielle sur la rive. La « langue marécageuse » varie les polices de caractères, les dispositions, les espaces, « chatouillant la rouille / du pont qui jouit » jusqu’à la prose. Policière (« Dans un bras du Rhône je suis tombé sur une morte »), amoureuse (« liquide amant / sur le corps chaud / se faufilant dans les / anfractuosités »), grouillante d’images (« Une métaphore bleu passé hante les angles, un mamelon l’horizon, des glapissements un parallèle de grues, les moustaches de Staline des nuages bonhommes »), la voix poétique prend le fleuve comme point de départ vers l’introspection que favorise une pleine immersion dans le paysage et dans l’écosystème. L’eau nous compose, « hominidé[s], humide[s] », l’eau compose les textes et les peintures. « Hommes et femmes / naissent et meurent ; / goutte après goutte / se jettent à la mer ; / les singularités / passent, l’humanité / qui lève ne se baigne / (ni une ni deux) / pas dans le nom / du fleuve. »
Pierre Vinclair, Jérémy Cheval, La Décize. Peinture à l’eau du Rhône, Épousées par l’écorce, ISBN 978-2-9585528-9-3