
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Ces petits matins qui n’intéressent personne ? Voici « Créatures ayant comme preuve la descente » en audio :
« Comme chaque matin / ébloui par la lueur de la paresse / Je vois un loup / sortir de son sommeil / et marcher tout mou / vers la salle de bain. » Au cœur de l’Atlas, Mohamed Hajji Mohamed livre un journal d’« exil glacial » dans son propre pays, fatigué qu’il est par la « vie bédouine » du lieu : « Seul l’ennui / semble encore neuf / et brillant ». Lyrique, le poète n’hésite pas à convoquer le vocatif « ô », interpellant la ville ou la matinée. Mais il le fait avec malice, hors de toute emphase, le reliant par sa sonorité à l’anatomie de la détresse, plus précisément aux « côtes », qui reviennent souvent dans les strophes : « Les côtes sont toutes brisées / comme si elles sortaient tout juste d’un raid inattendu. » Un raid ? C’est que sont appelés à intervalles réguliers aussi les mots de la guerre et du conflit, comme si les poèmes étaient autant de batailles contre le morne quotidien. Ainsi sont comptés « les cadavres de mes fantômes / avec tout le soin qui sied aux cadavres » (notons au passage l’humour noir, façon politesse du désespoir, constant dans le recueil) ; ainsi le « je » poétique retourne-t-il « aux casernes du sommeil / tel un soldat / qui revient du front ». S’il cherche l’apaisement grâce aux « casques bleus », Mohamed Hajji Mohamed réclame en outre un armistice, « un peu de clémence / dans la distribution du désespoir / aux poètes ». Aux amples textes lyriques du début, gorgés de références — en particulier aux philosophes antiques —, qui chroniquent l’ennui et l’exil, succèdent contre toute attente de courtes pièces où l’ironie le dispute aux bons mots : « Il suffit / que la terre fasse bouger son ventre / comme une danseuse orientale / pour que s’effondrent / en une seule fois / des milliers de foyers // Et si elle faisait bouger ses hanches ? » « Le plaisir des armes de destruction » y croise une secrétaire « toute fière de sa poitrine saillante », et Clint Eastwood (grand écart dans les références), dans Pour quelques dollars de plus, vient conclure cette brève exploration d’une ville aux « grandes places de terre », à la « poussière qui / courtise peut-être les yeux des passants ». Prenant racine dans un quasi-désespoir transformé en vers, il est véritablement « mince et puissant » — selon les mots de Nimrod dans sa postface —, ce livre qui raille à la fois un lieu et celui qui l’habite, dans un subtil exercice d’autoironie au goût d’isolement physique et culturel.
Mohamed Hajji Mohamed, Ces petits matins qui n’intéressent personne, édition bilingue, traduit de l’arabe par Miloud Gharrafi, Le Manteau & la Lyre, ISBN 978-2-959347-5-2








L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

Une évocation des bords de l’Alzette, dans le parc Laval, à Luxembourg-ville, sous forme de onze poèmes en prose narratifs, métaphoriques et à l’atmosphère parfois fantastique, inspirée de temps à autre par des mots d’auteurs contemporains ou classiques.










« Chi è Rossella ? Cosa fa Rossella ? Cosa pensa Rossella ? » (« Qui est Rossella ? Que fait Rossella ? Que pense Rossella ? »), m’a écrit Giorgio Anastasia dans la dédicace de ce livre sympathiquement envoyé par les éditions napolitaines Artestesa. Et c’est bien là toute l’énigme : en cent poèmes, divisés en dix sections, l’auteur s’attache à faire vivre sous nos yeux la mystérieuse Rossella, à travers plusieurs personnages et autant de regards. On assiste à la construction d’un mystère, à l’édification d’un monument à la femme aimée même, puisque la voix principale est celle du narrateur, qui utilise le « je » pour raconter les affres de son amour non partagé. S’invitent également : Antonio, le rival, celui sur qui Rossella a jeté son dévolu (« Ti odio Rossella hai preferito / la vanità l’arroganza / di chi si compiace del nulla » : « Je te déteste Rossella tu as préféré / la vanité l’arrogance / de qui se complaît dans le néant ») ; Fergal, l’ami du narrateur « e la sua fragile amicizia » (« et son amitié fragile »), car il va se rapprocher d’Antonio ; Alma, la complice de Rossella (« sono amiche per la pelle » : « elles sont amies pour la vie ») ; Marianna, amie du narrateur, plus sombre : « Marianna si esprime raramente / ma ha un’anima complessa / ha bisogno di conferme per accetarsi » (« Marianna s’exprime rarement / mais elle a une âme complexe / a besoin de confirmations pour s’accepter »). Les interactions entre les personnages brossent en filigrane un portrait de la protagoniste, sans pourtant jamais lever complètement le voile sur ses intentions, ses joies, ses peines ou ses pensées.
