
Cet épais volume regroupant moult nouvelles et « shots » — des petites pilules narratives qui s’apparentent à des micronouvelles, mais en diffèrent par le soin apporté à brusquer la fin plutôt que de conclure classiquement — appartient-il au registre des littératures de l’imaginaire ? C’est la question qu’on se pose par moments à la lecture, tant les situations développées relèvent de la vie courante parfois. « Je dis juste que l’imaginaire n’est pas une fin en soi. Il nous offre de nouvelles façons d’écrire, c’est formidable, mais il n’aspire qu’à une chose : creuser un inconnu bien réel. Extraire un sentiment, une pensée ou une vision valable, entièrement valable, vrai, tangible et manipulable comme un résultat scientifique, même si ça peut être métaphorique, détourné ou indirect », explique d’ailleurs Jean-Marc Agrati dans le texte qui conclut cette anthologie. Dans un style très contemporain, avec des phrases brèves, un vocabulaire courant, voire familier, voilà donc souvent des situations quotidiennes, voire banales, qui dérapent ou prennent une tournure inattendue qui peut aller jusqu’au fantastique et à l’absurde. Un exemple ? Cet homme avec des dents sur le pénis, qui ne savait pas que c’était une exception : « Alors, pas de dents sur la bite, ça ne m’avait pas surpris outre mesure. Je me suis dit que les gars se les arrachaient pour obtenir cet aspect de gencive lisse. Ça glissait mieux. » Écoutons encore l’auteur : « […] j’ai une arme, le bizarre. C’est une main coupée et elle a cinq doigts : la peur, le rire, les larmes, le dégoût et l’envie sexuelle. Elle se promène sur votre corps et elle plonge dans votre ventre. La tête est limogée, la vision se forme plus bas. Elle attaque le système nerveux et les choses prennent l’apparence du rêve. Cette distorsion permet d’explorer les zones d’ombre, le malsain, l’inadéquat… » On n’est jamais mieux servi que par soi-même : voilà en quelques mots ce livre caractérisé, et d’excellente manière.
La science-fiction n’est d’ailleurs pas loin, même si pas majoritaire : « Le vaisseau gigantesque survole Paris à l’horizontale. Il a plein de canons, plein d’antennes, et il glisse sans aucun bruit. C’est de la super technologie. » De fait, les textes courts rassemblés ici explorent d’abord une vie quotidienne aliénée en décalant le regard. Des anges traversent les pages, des noms reviennent souvent, créant des liens entre nouvelles : Zol, à travers les époques, peut être un légionnaire antique (dans un récit biblique arrangé à la sauce weird), mais aussi un collègue de travail. Le monde du travail (« la bosse », pour Jean-Marc Agrati) offre en effet un cadre idéal à nombre d’histoires cruelles. Autre obsession : Madonna, dont des clips sont souvent décrits. Une figure érotique qui prend tout son sens dans un livre où fantasmes et scènes (très) crues sont légion. Souvent au stade anal, comme une provocation de gosse un peu frustré, mais surtout apeuré devant la vie et la société. Car, en fait, tout dans L’Apocalypse des homards parle des « gars des interstices » : « Aussi loin que je remonte, je les retrouve, ces tribus. Lycée, collège, maternelle, les gars ont le chic pour te serrer sous le préau. Tu manges ta honte et tu bois à fond le spectacle de la force. Ça te fertilise pour longtemps. Et après, ça continue. Boulots, stages, confréries, statuts et tout le socio-cul, c’est toujours la même chose. Un tour de passe-passe potache vraiment dégueu qui te fait comprendre que tu n’es pas des leurs. » La solitude urbaine, le rejet provoquent la provocation textuelle, toujours avec un choix de mots finement décidé, toujours avec un amour immodéré pour l’adjectif qui pique. Avec beaucoup d’énergie : « Je suis talonné par la survie, c’est chouette », et pas mal d’espoirs déçus (l’extrait suivant est l’intégralité du shot intitulé « Cartable ») : « J’ai sept ans, je rentre en 10e et je range mon cartable. J’y mets la trousse, les cahiers, le cahier de textes et j’ai la conviction que tout est serré et au chaud, comme dans une ville, qu’il y a une incroyable force dans ce cartable, que je ne suis pas seul, qu’il n’y a pas d’isolement, pas de vide, et que tout est serré à bloc et qu’on viendra à bout de tout. »
On peut parfois être submergé, jusqu’à la saturation, par le dynamisme pervers qui se dégage de cette tentative de retrouver une pleine liberté refusée par la société. Par le porno pas chic, par la violence revendiquée et érigée en étendard de libre arbitre. Les âmes sensibles s’abstiendront et les autres verront leurs cerveaux surstimulés. Aussi faut-il lire ce recueil avec lenteur, en se créant avec parcimonie des plages de lecture espacées. Les éditions Dystopia ont souhaité, à l’occasion de leurs quinze ans d’édition, refaire découvrir cette parution qui date de 2011 et a aussi été leur première en numérique. Une bonne idée, à rebours de la littérature sage et consensuelle. On pense à Bukowski, dont se revendique l’auteur, à d’autres experts du conte cruel ou du récit trash ou cash ; à Crad Kilodney et à son Excrément, pour essayer de trouver une référence pas déjà citée dans d’autres recensions. « Tu penses très fort à tes dents et tu pries. C’est tout ce que je te demande. » Serait-ce un conseil aux lecteurs et lectrices ? Pas mauvais du tout, pour le coup.
Jean-Marc Agrati, L’Apocalypse des homards, éditions Dystopia, ISBN 978-2-9535951-1-6



« Of course I enjoy rereading Shakespeare’s sonnets. But I do not believe that a traditional sonnet is a meaningful format to describe today’s world. » Voilà ce que m’avait dit Pierre Joris dans son 







L’automne, c’est la saison de la seconde livraison des Polders de l’année. Et comme l’habitude est désormais prise sur ce site, les voici donc évoqués.

Une évocation des bords de l’Alzette, dans le parc Laval, à Luxembourg-ville, sous forme de onze poèmes en prose narratifs, métaphoriques et à l’atmosphère parfois fantastique, inspirée de temps à autre par des mots d’auteurs contemporains ou classiques.







