
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Mon corps de ferme ? Voici trois courts poèmes :
Avec ce titre aux multiples significations possibles — entre autres, mais pas exclusivement, le bâtiment ou l’enveloppe corporelle —, Aurélie Olivier effectue une plongée autobiographique et poétique dans les tréfonds de l’agrobusiness. Il lui aura fallu « trente ans de silence », après « 18 ans à l’intérieur d’une ferme » en Bretagne, avant de trouver les mots pour le faire ; mais ceux-ci lui sont enfin venus, même si cela veut aussi dire briser des tabous et s’attirer les foudres d’un certain milieu : « Pire que la fille inter dite / la fille par ses mots dite ». La poétesse s’appuie sur des faits (« En 1976, 67 ans après les salariées / les paysannes ont un congé maternité / 14 semaines pour les salariées / contre 14 jours pour les paysannes »), afin d’y puiser la force de ses propres mots. Elle parsème ainsi le recueil d’informations sur l’économie de l’élevage intensif, mais également sur les statistiques des suicides en milieu paysan, et même sur la vision romancée de l’agriculteur en futur époux dans un magazine féminin… tout en balançant des strophes crues sur la réalité de l’élevage : « Dans le hangar devenu boucherie / les femmes solides tournent la manivelle / remplissent les intestins avec la farce / rendent le cri du sacrifice comestible ». « Les langues des veaux s’habituent au plastique / Seul le hors-sol automatisé permet de souffler », dans une atmosphère délétère ou la religion pèse, où le sexisme est latent. On reçoit de plein fouet cette « tristesse des racines essorées par les nitrates », ce cri du cœur documenté mais très personnel dans des textes percutants au goût d’illusions perdues : « Longtemps, je crois à l’efficacité de l’écran total / longtemps, je crois à l’illusion de l’exact opposé / longtemps, je dégénère ». Le mélanome — « Mets-là, nomme » — vient la sommer de parler, d’écrire, de raconter. D’ironiser sur Ouest-France qui pontifie sur le bien-être animal, celui qu’elle a si peu vu lors de sa jeunesse. De clamer, « allongée sur un talus sauvé / du remembrement », désormais « 18 ans à l’extérieur d’une ferme », une liberté retrouvée. « La ferme me lâche / je sors de taire ».
Aurélie Olivier, Mon corps de ferme, éditions du Commun, ISBN 979-10-95630-58-6