vendredi 6 janvier 2023

Le Soleil des Phaulnes

Gobo est une sorte de paradis… extraterrestre, où sous les rayons du soleil Titéo vivent les Phaulnes en harmonie avec leur environnement. Ces  humanoïdes « ont pour principe de ne jamais tuer un animal. Nous prélevons ceux qui se préparent à mourir parce que trop vieux ou condamnés par la maladie ou la faim. Le reste du temps, on chasse à l’assommoir. Nous traquons une bête, pour le seul plaisir que cela procure et en ne perdant jamais de vue le respect que l’on doit avoir pour elle, puis nous la visons d’une flèche étourdissante, et, à son réveil, nous la rendons à la forêt » : ainsi s’exprime Griddine, fière indigène de cette planète, que va bientôt bouleverser la nouvelle de l’exploitation de son soleil par la toute-puissante multimonde Garmak, dirigée par le « yotta-octillionnaire » (l’auteur précise en note que cela représente 1024 × 1048 unités, tout de même) Ien Éliki. Unique solution pour les Phaulnes, bénéficier de l’évacuation prévue par l’entreprise vampire et constituer une diaspora sur une étendue incommensurable de systèmes planétaires. Car résister n’est pas envisageable : ils ont fait le choix d’arrêter leur progrès à l’arc et aux flèches, chevauchant hardiment leurs war-lizzards, alors que la Garmak dispose d’une technologie indiscernable de la magie. Résister, peut-être pas, mais aller dire à Éliki ses quatre vérités, c’est ce que veut faire la pugnace Griddine.

Le Soleil des Phaulnes retrace donc le voyage de la jeune Phaulne pour retrouver son ennemi. Évacuée à la dernière minute sur un transporteur indépendant, elle devra pour payer ses multiples déplacements spatiaux notamment faire office de « quêteuse » d’holums — des hologrammes qui font revivre, pour les compagnies d’assurance, les derniers instants des occupants d’un vaisseau spatial avant un accident. Sa beauté fascinante lui vaudra l’attention de la plupart des mâles humanoïdes, desquels elle sera néanmoins protégée par une incompatibilité sexuelle opportune dans cet univers aux nombreuses espèces (« Quel est votre type de vagin ? Ouvert, crénelé, simple, doublé, crocheté ? ») ; mais c’est sa détermination et son énergie indéfectible qui lui permettront d’atteindre son objectif. Griddine, au fond, représente tout le contraire des ravissantes écervelées que les space operas du Fleuve noir anticipation servaient (trop) souvent. Et si je cite le Fleuve noir, c’est évidemment à dessein, car l’écriture de Thierry Di Rollo fait furieusement penser à cette défunte collection… la qualité littéraire en plus (même si certains auteurs étaient aussi de bons stylistes, bien entendu).

En effet, il offre ce qu’il faut de descriptions pour ancrer son action dans un décor envoûtant, tout en prodiguant une action menée tambour battant, sans temps morts ou séquences réflexives. Il nous sert dès le début quelques scènes mémorables, dans une veine écologique par exemple, comme celle de la chasse avec Griddine et son amant Sœm. La scène d’amour entre les deux est aussi marquante : suffisamment humaine pour s’identifier, suffisamment diverse pour que le plaisir soit attisé par la différence sexuelle des Phaulnes.

Un roman de science-fiction sans critique sociale du monde d’aujourd’hui (ou proposition d’une société alternative ; après tout, les Phaulnes sont de parfaits décroissants) ne pourrait plus se concevoir. Ien Éliki, quasi immortel grâce à la technologie et qui fait tout ce qui lui plaît en écrasant les autres, est évidemment le paragon des ultrariches. Dommage cependant que ce méchant ne se voie pas consacrer plus de scènes, ce qui lui ôterait un caractère un brin schématique. Dommage aussi que Thierry Di Rollo procède un peu à marche forcée. La quête de Griddine paraît par moments accélérée, et on aurait envie de cheminer plus longtemps avec cette héroïne attachante, de connaître plus de péripéties de son voyage au fond assez linéaire. D’un autre côté, on ne peut pas nier qu’il est agréable de lire un volume pas trop épais, qui ne nous force pas à rester dans un univers ultrapeaufiné pendant des lustres.

Quoi qu’il en soit, la lecture du Soleil des Phaulnes demeure très plaisante et réserve maintes pistes de réflexion, comme évoqué plus haut. De l’harmonieuse planète Gobo, promise à une mort prochaine à cause de l’exploitation de son soleil, ou de la magnifique Namur, d’où Ien Éliki est originaire et qui a été transformée en éden touristique, laquelle subsistera dans les cœurs ? La réponse est évidente. Et pourtant, la dynamique de la société actuelle reste ce qu’elle est et l’exploitation des ressources et des êtres se poursuit. De quoi se demander, avec Di Rollo et ses personnages, « pourquoi l’univers se montre si multiple quand tous les humanoïdes le peuplant demeurent désespérément semblables ». Et ça, c’est très bien vu.

Thierry Di Rollo, Le Soleil des Phaulnes, Le Bélial’, ISBN 978-2-84344-995-6

dimanche 1 janvier 2023

Morgane Pendragon

« L’histoire n’est jamais figée, il suffit d’en changer les mots pour en fonder une nouvelle. » Cette phrase que Jean-Laurent Del Socorro fait écrire à Arthur est peut-être ce que l’on pourrait appeler l’art poétique de Morgane Pendragon. Car l’intention est claire : à travers cette figure de reine de Logres, l’auteur entend redonner aux femmes une place aussi importante que celle des hommes dans la légende arthurienne… pardon, morganienne ! À cet effet, il introduit un point de divergence (entre autres inversions ou changements de personnages) où Morgane plutôt qu’Arthur retire l’épée solidement fichée qui lui permet d’accéder au trône. Arthur, dans le roman, est relégué au rôle d’amant de celle-ci, partagé entre amour et sentiment de n’avoir pas accompli son destin — lui qui pourtant était le champion de Merlin. La dynamique du livre se répartit ainsi entre le malheureux et Morgane ; les deux content à la première personne ce récit de chevalerie, de magie et de politique.

Chevalerie d’abord, puisque la Table ronde est en quelque sorte le parangon du genre. Mais à cette table-ci siègent femmes et hommes : on l’a vu, il est question de mettre en valeur celles qui, dans maintes interprétations de cette légende, sont enfermées dans des rôles de dames de compagnie. Perceval devient, autre exemple, fille de Guenièvre et de Lancelot. Et Guenièvre est deuxième reine de Logres, car elle a épousé Morgane. « J’oublie que les unions chez les chrétiens peuvent uniquement se faire entre une femme et un homme », écrit cette dernière, alors qu’un royaume voisin converti à la religion qui perce à cette époque (le VIIe siècle) lui propose d’abord la main de son héritier. La protagoniste sera en fin de compte engagée dans une relation polyamoureuse et bisexuelle avec Guenièvre (qui aimera aussi Lancelot, on l’a vu) et Arthur. Question dépoussiérage, on ne peut pas dire qu’on n’est pas servi. Bien évidemment, tout ne va pas de soi, puisque le patriarcat se rebiffe à l’idée d’une femme sur le trône, entraînant une guerre où vassaux et vassales doivent choisir leur camp. Si Morgane en sort victorieuse et confirmée dans sa fonction, cela ne veut pas dire que son règne sera de tout repos.

Adepte de la Déesse de l’ancienne religion, la reine souhaiterait faire revenir sur les terres de Logres la magie et ses êtres (les faëries) venus des brumes du pays de Galles voisin. Elle aura cependant fort à faire pour juguler l’ascension du christianisme. Celui-ci, brisant les allégeances sur son passage, confère à Morgane Pendragon le statut de récit politique autant que chevaleresque. S’y invite également le zoroastrisme : à l’époque choisie par Del Socorro, l’islam n’existe pas encore ; l’exotisme religieux vient donc tout droit de Perse par la figure du chevalier sassanide Palamède. Le croisement des divers cultes produit les étincelles nécessaires à enflammer l’histoire. Les faëries, géants d’un autre temps ou bêtes effrayantes, feront malheureusement les frais de l’entrée des royaumes de Bretagne dans un monde plus moderne, tandis que les retournements d’alliances apporteront du piquant. Magie, politique et religion se mélangent donc dans un chaudron sous un feu bien attisé, avec des personnages bien creusés.

La langue de l’auteur est alerte, composée comme à son habitude de phrases courtes et de dialogues qui vont à l’essentiel. De cette entreprise de donner une place importante aux femmes, on pourrait regretter cependant qu’elle ne s’empare pas plus des possibilités inclusives du langage. Il ne s’agit pas là de rejouer le tour de force linguistique du Fortune de France de Robert Merle, au plus près de la langue de l’époque. Mais si le titre « messœur » vient à raison faire pendant au classique « messire », si on peut déceler un « quelqu’une » isolé, on aurait pu se voir gratifier de quelques accords de proximité ou de majorité ? Il faut savoir cependant raison garder et ne point trop en demander : avec sa construction habile, son arrière-fond riche, ses intentions claires et louables ainsi que la fluidité de son écriture, Morgane Pendragon est une lecture à la fois intelligente et hautement divertissante.

Jean-Laurent Del Socorro, Morgane Pendragon, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226479693

mardi 27 décembre 2022

Noir est le sceau de l’enfer

Les éditions Albin Michel Imaginaire ont pris la (bonne) habitude de précéder la sortie de nombre de nouveaux livres par une nouvelle de l’auteur ou autrice concernée en version numérique gratuite. C’est dans ce cadre que sortira, le 30 décembre, Noir est le sceau de l’enfer, de Jean-Laurent Del Socorro, avant que le 18 janvier paraisse Morgane Pendragon. Avant donc une chronique sur celui-ci, parlons de celui-là, d’autant que, à cette époque de l’année, un cadeau ne se refuse pas.

Noir est le sceau de l’enfer se situe dans le même univers que Du roi je serai l’assassin, pour celles et ceux qui en avaient apprécié la lecture (dont je suis). Partant, la longue nouvelle déploie un mélange de roman historique, d’histoire de cape et d’épée et de récit magique. Ici, on suit les aventures d’Axelle (découverte dans Royaume de vent et de colères), la capitaine noire de la compagnie du Chariot, faite prisonnière lors d’une bataille où elle officiait comme mercenaire pour le compte de la Ligue catholique espagnole contre le roi Henri IV. Afin de libérer ses lansquenets, elle accepte une mission — cette fois pour la couronne de France — qui la mène en Grande-Bretagne et en Irlande pour retrouver un objet magique. Celui-ci a notamment permis la victoire anglaise contre l’Invicible Armada. Univers partagé oblige, ce « sceau de l’enfer » est fait d’Artbon, la pierre magique présentée dans les autres romans précités. Dans sa quête, Axelle sera assistée par Francis Drake et Walter Raleigh. C’est une constante que de rencontrer des personnages historiques dans le récit, ce qui l’ancre dans une certaine réalité, pose des repères et contribue à agripper lecteurs et lectrices en faisant appel à leurs connaissances préalables. Jean-Laurent Del Socorro sait doser son cocktail entre fantasy et histoire… et propose même sa propre version de l’assassinat de Christopher Marlowe. Un Marlowe dont la pièce inédite Le Roi de jaune vêtu est évoquée, reliant Socorro à Robert W. Chambers (The King in Yellow) et la fiction à la réalité (et vice-versa).

Il ne faudrait pas croire que l’intertextualité est le but de l’ouvrage, cependant. Il constitue d’abord un bonus qui comblera connaisseurs et connaisseuses sans rebuter les autres. Le style efficace, fait de courtes phrases, de descriptions allant à l’essentiel et d’action bien menée, rend la lecture particulièrement agréable. Tout comme le féminisme non ostentatoire mettant en scène une femme noire à la tête d’une compagnie militaire au XVIe siècle (divulgâchage : là, ce sera un trait fondamental de Morgane Pendragon), et l’utilisation mesurée de la magie, qui place la nouvelle dans le registre de la fantasy historique. Récit de cape et d’épée avant tout, cependant, Noir est le sceau de l’enfer ravira aussi les enthousiastes des Trois Mousquetaires. C’est aussi une parution maligne qui donne envie de se frotter, si on ne l’a pas déjà fait, aux autres livres du même univers. Bref, un joli cadeau avant la parution du nouveau livre de Jean-Laurent Del Socorro en janvier ; il en sera question dans ces colonnes sous peu.

Jean-Laurent Del Socorro, Noir est le sceau de l’enfer, livre gratuit en version numérique, disponible le 30 décembre via Albin Michel Imaginaire et sur les sites de livres numériques ; la version papier est disponible auprès de l’association Didaskalie

samedi 17 décembre 2022

Le Temps des Grêlons

Et si les propriétés étonnantes de l’intrication quantique, laquelle lie définitivement et où qu’ils se trouvent dans l’univers deux photons ayant interagi, s’invitaient dans notre monde bien réglé ? Dans Le Temps des Grêlons, ce sont soudain les appareils photo qui ne fonctionnent plus : nature et paysages impriment les capteurs, mais les humains restent désespérément absents des clichés. On imagine les conséquences… parmi lesquelles la nécessité de présenter des dessins à l’antenne du journal télévisé ! Le narrateur du roman (dont le prénom ne sera révélé qu’à la fin), Jean-Jean et Gwendo, à Apt, doivent vivre leur adolescence avec ce phénomène inexpliqué, mais bien là pour durer.

D’autant que, après cet événement fondateur, un autre va plus encore mettre sens dessus dessous la société. Comme si les milliards de photographies et de films effectués et stockés dans l’imposant Nuage numérique se déversaient — tel un trop-plein — dans la réalité, les personnages immortalisés sur les clichés commencent à réapparaître, en vie mais complètement hébétés. Ce sont les Grêlons du titre — puisqu’ils sont en quelque sorte tombés du Nuage —, dont il faut bien s’accommoder de l’existence. Chacun des trois adolescents, au fil du récit, interagira à sa manière avec ces nouveaux venus : le narrateur en tant qu’animateur pour Grêlons légionnaires en vue de leur « illumination », c’est-à-dire la fin de leur hébétude ; Jean-Jean comme gendarme, puis officier de la police spéciale chargée de leur contrôle ; Gwendo comme militante pour leurs droits. Car, bien sûr, les Grêlons vont polariser la société, et des partis politiques vont s’emparer du phénomène pour alimenter leurs luttes de pouvoir. La possession d’un appareil photo sera notamment interdite afin de ne pas créer de nouveaux Grêlons.

Le thème classique de la peur de l’étranger se voit offrir ici un traitement particulièrement original, et c’est la grande réussite de ce livre. De plus, l’auteur a la bonne idée de mélanger science et poésie, puisque le Grêlon le plus important du roman se trouve être Arthur Rimbaud — enfin, l’un des Arthur Rimbaud : il a été photographié plusieurs fois dans sa vie et est donc descendu du Nuage à plusieurs reprises ! —, en mal d’inspiration, malgré la pression pour un poème, rien qu’un petit poème. C’est son œuvre qui constitue le fil rouge du livre, avec nombre de citations (pas forcément identifiées) dans le corps du texte, ou à l’origine de noms liés aux Grêlons, comme le logiciel Paix des Rides pour la gestion des arrivées selon les dates de prises de vues historiques.

La narration à la première personne, par contre, semble moins réussie. Certes, on suit au début avec plaisir les aventures du groupe d’amis, relatées avec beaucoup de naïveté et une touche de couleur locale du Sud agréable. Elles alternent avec des courriels et des mémos officiels ; ceux-ci montrent l’attitude secrète des pouvoirs publics face à la vague des arrivées d’une population dont ils ne savent quoi faire, excepté pour certaines personnalités en vue dont il convient d’exploiter la célébrité. Au fil de l’ouvrage, cependant, une certaine lassitude s’installe devant le peu d’évolution dans le langage du narrateur, qui pourtant finit par obtenir son bac, fût-ce au rattrapage. Heureusement, l’habile construction du roman, très intertextuelle et très documentée sur l’histoire de la photographie, ainsi que la situation de départ à la fois grave et cocasse permettent de maintenir l’attention jusqu’au bout. Car il y a dans ce texte d’anticipation une véritable réflexion sur la place de l’autre dans nos têtes, tant du point de vue individuel que collectif.

Olivier Mak-Bouchard, Le Temps des Grêlons, Le Tripode, ISBN 9782370553188

mercredi 14 décembre 2022

Pour Traction-brabant 101 : Cent Ballades d’amant et de dame

Si Christine de Pizan (vers 1365 - vers 1430) a souvent figuré dans des anthologies, combien d’enthousiastes de la poésie peuvent se targuer d’avoir lu un de ses ouvrages en entier ? En voici venu le temps, en tout cas : de cette féministe avant le mot vient de reparaître deux fois ce chef-d’œuvre, d’abord en 2019 aux éditions Gallimard dans une traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, puis cette année — c’est à cette version que nous nous intéressons — aux éditions Lurlure dans une traduction de Bertrand Rouziès-Léonardi, lequel avait officié pour le truculent Trubert chez le même éditeur.

Ces Cent Ballades d’amant et de dame forment un roman en vers où les protagonistes s’échangent tour à tour leurs sentiments par ballades interposées, quoique les deux voix s’invitent dans certains poèmes. On y assiste à la cour effrénée de l’amant, au doux refus de la dame, qui se transforme en peut-être, puis en passion ; on y apprend l’existence d’un mari, la nécessité pour l’amant de s’éloigner pour guerroyer ; on y décèle des craquelures dans la ferveur, puis on y constate la rupture. L’habileté de Christine de Pizan est de mener tambour battant cette intrigue somme toute banale, alors que la fin’amor des troubadours s’essouffle et vit ses derniers instants en ce XVe siècle. Son secret ? Une langue rythmée et rimée fastueuse, que sert avec rigueur le carcan de la forme en général et de la ballade en particulier. « Amis, fors vous, chose n’est qui me plaise : / Sans vous veoir, je ne porroie estre aise », susurre l’amante à l’heure où les braises de la passion refroidissent déjà.

« Mon ami, sauf vous-même, il n’est rien qui me plaise : / Comment, sans vous voir, vivre un seul instant à l’aise ? », traduit Bertrand Rouziès-Léonardi. Son adaptation virtuose en français moderne choisit de conserver des rimes et de remplacer les mètres de Pizan (sept et neuf pieds majoritairement) par des mètres plus « modernes » (vers de neuf pieds et alexandrins). S’y ajoute une actualisation de la ponctuation, pour un renouvellement de la langue sans la trahir, en préservant le rythme et la musique. La présentation bilingue permet de passer de l’original à la traduction, comme un voyage dans le temps : les sentiments d’alors n’étaient évidemment pas les mêmes, le temps ne s’écoulait pas de la même façon, les conventions sociales étaient différentes. La poésie de Christine de Pizan, en version originale ou dans cette traduction habile, se joue des époques. À l’heure où les voix de femmes en poésie se fédèrent dans des anthologies propres, on lira avec ferveur aussi cette illustre prédécesseure.

Christine de Pizan, Cent Ballades d’amant et de dame, éditions Lurlure, 260 p., 21 €, ISBN 979-10-95997-44-3
Cette chronique a paru dans le numéro 101 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


La ballade XXXII, où se mêlent les deux voix :

— Approchez, doux ami, venez donc me parler.
— Très volontiers, ma dame, et ma joie est sincère.
— Quelques mots, mon ami, sans rien me déguiser.
— Que vous dire, ma douce, ô vous qui m’êtes chère ?
    — Si votre cœur en mon corps est greffé ?
    — Ma dame, il l’est, je m’en suis assuré.
    — Il en va de même, au vrai, pour le mien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

— Vous n’aurez plus besoin, donc, de vous affliger.
— Non, votre doux amour m’a pour propriétaire.
— En gardant mon honneur, voulez-vous m’embrasser ?
— Ah çà, ma dame, il n’est rien qu’autant je révère !
    — N’en faites pas un motif de fierté.
    — Que je sois plutôt à la mer jeté !
    — Reçois mon cœur en échange du tien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

— Cela vous plaira-t-il, faute de vous combler ?
— Quoi donc, maîtresse, en qui je trouve ma lumière ?
— D’obtenir un baiser, sans plus avant pousser.
— Je n’ai d’autre ambition que de vous satisfaire.
    — Ami, jurez-moi pleine loyauté.
    — J’ai promis de vous rester attaché.
    — Et moi je vous ferai beaucoup de bien.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

    — En ferez-vous selon ma volonté ?
    — Je m’y plierai, j’y suis déterminé.
    — Je t’aimerai plus que tout ce qui vient.
    — Un grand merci, belle, entr’aimons-nous bien.

jeudi 8 décembre 2022

Elle me disait bonjour une fois sur deux

« Gigolo ou poète, j’ai longtemps hésité à peindre la réalité du prix de la viande en barquette » : pas de doute, la manière d’Hugo Fontaine est bien là, dans ce mélange désinvolte d’images cramponnées à une matérialité qui pourtant aspire à s’échapper. Sauf que le poète, dans ce nouvel opus, a choisi — loin des textes souvent rêveurs ou décalés auxquels il nous a habitués — de se coltiner à la dure réalité de l’amour physique. Dure, vraiment ? Eh bien oui, qu’on en juge : « Ton érotisme me fracasse la bouche, / dans l’extra noir, je t’éclaire à la torche / je m’accroche aux verbes thermolactyls. » Et voilà Hugo qui s’emploie à sublimer de mots l’acte d’amour à sa manière d’éternel ébahi, ce qui, on s’en doute, génère force frottements et autres aspérités. Lui fondamentalement doux y va à la « machette », armé de sa « lampe frontale », sur une « planche à pain ». Pas étonnant que la viande (métaphorique et bien réelle) soit si présente dans ce recueil : la chair et la chère se mélangent avec entrain dans un restoroute sur l’autoroute A2, et un sirop de grenadine a beau se trouver sur la table, c’est à la « boucherie du coin » que l’amant s’approvisionne : « Je t’aime comme j’aime / la viande et le gros sel. » Sans mièvrerie, sans verbes éculés, le poète met son univers et son humour, peut-être même plus pince-sans-rire que de coutume, au service de l’entremêlement des corps. Et puisque « le texte prend une autre habitude / quand tu croises les jambes », la poésie s’annonce en tant que protagoniste autant que la femme qui provoque le désir. Après tout, Hugo « traîne entre deux syllabes, / dévore l’espace entre deux phrases » comme il s’attarderait entre deux seins ou enfoncerait sa langue entre deux cuisses. Ce court volume, sous couvert de plaisirs érotiques, serait-il de surcroît un traité de poésie déguisé (ou pas) ? Ce dont le poète est sûr, c’est que « les histoires d’amour / finissent par tomber du ciel / comme des excréments d’oiseaux ». Ce qui, on me l’accordera, fait tout de même pencher la balance du côté de la jouissance physique… parce qu’on imagine mal un Hugo Fontaine abandonner la poésie pour une maîtresse plus attirante. Et pourtant, un doute s’installe : « La poésie n’existe plus. / Je te mangerai / sans procéder à une deuxième lecture. » Nous, humbles lecteurs aguichés, y procéderons volontiers, tout émoustillés.

Hugo Fontaine, Elle me disait bonjour une fois sur deux, éditions Le Mot/Lame, 53 p., ISBN 979-10-96556-43-4

samedi 12 novembre 2022

Pour D’Ailleurs poésie : Maison mère

« Chacun dans son fauteuil / Plongé dans sa lecture / Ourlant au fil des pages / Le bord de son voyage / D’un long doigt de silence » : telle une petite musique lancinante au goût nostalgique de bribes d’enfance, les hexamètres — à de rares exceptions près — de Philippe Colmant irriguent ce recueil de sensations, de souvenirs, de mélancolie, de « feu qui craque » et d’un « parfum familier ». Car les choses ont bien changé, évidemment, tant pour le poète qui a fait sa vie comme traducteur que pour une existence encore ancrée à l’époque dans le temps étiré du partage. Désormais règnent les « villes vitrifiées » ; alors le poète écrit aux « cités creuses / En proie au brouhaha / Et au temps métronome » pour leur dire « la campagne / Les sentes sans raison » qu’il a connues. Il chauffe le creuset mémoriel. De ces saynètes courtes et poignantes, on se prend à guetter l’adéquation avec nos propres souvenirs, tant le rythme apporté par une métrique rigoureuse nous berce de vers qui sonnent comme des comptines. Des comptines que nous avons entendues dans notre enfance et qui se recréent, subrepticement, à la lecture du livre de Philippe. La concision des textes, de fait, en appelle à remplir les blancs avec notre propre expérience ; on appuie sur les boutons de cette machine à remonter le temps, assemblée avec soin au moyen de simples strophes.

Parfois, les ouvrages qui évoquent des scènes d’enfance ne peuvent se départir d’une certaine mièvrerie. Mais ici, absolument pas : tout est adéquatement calibré. Le refuge des jours heureux et insouciants remplit à plein son rôle de havre contre les vicissitudes de la vie réelle, le temps d’un recueil de poésie. Tous les sens sont convoqués dans un tourbillon virevoltant, sans affectation ni pathos. Alors ce que Philippe dit de ses souvenirs s’applique aussi à son propre livre : « Par sagesse ou paresse, / Nous devrions relire / Les histoires cousues / Sur notre ombre d’enfant : // Il était une fois / Une deuxième fois. »

Philippe Colmant, Maison mère, éditions Bleu d’encre, 60 p., 12 €, ISBN 978-2-9307-2550-5
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

vendredi 11 novembre 2022

Tourner. Petit Précis de rotation

Si le titre de ce recueil est un clin d’œil revendiqué à Cioran, selon la quatrième de couverture, il m’a aussi fait penser à Perec, puisque l’ouvrage pourrait constituer une tentative d’épuisement des acceptions et des expressions liées au verbe tourner. On y avance comme lorsque, enfant — et pourquoi pas adulte, je le confesse —, on lisait le dictionnaire tel un roman, puisant dans les définitions l’incroyable aventure de la vie vécue par les autres. Ici, bien entendu, il s’agit de poésie, plus exactement de poésie rythmée, sonore (l’autrice ne cite-t-elle pas Tarkos ?) ; les mots s’y entrechoquent comme « une double hélice folle dans un espace virtuel d’auto-engendrement ». « Parce que venus au monde on tourne », tout simplement. Et avec ce verbe tourner, les significations abondent. Béatrice Machet, après un… tour de la question, nous le rappelle d’ailleurs à la fin : « Tourner est plus que tourner / et les différentes acceptions / les plusieurs sens du mot / se rassemblent en un concept entre suspens et chute / qui fait du temps une affaire de cycles / qui fait des souvenirs un manège du temps présent ». Et nous en serons passés par une visite vertigineuse du monde à la lumière crue du vocabulaire, celui de l’esprit mais aussi celui, bien réel, des tourments actuels, tournant « le dos à la guerre », égratignant l’extractivisme : « On tourne on vrille on extrait on carotte on forage. Et si rien alors sables bitumineux feront l’affaire. » On se souviendra que Béatrice est une traductrice infatigable de la poésie des peuples autochtones américains : ceux-ci se voient lésés de leurs droits dans nombre de projets d’exploitation des hydrocarbures. Le recueil ne tourne pas autour du pot, donc, et ne rechigne pas à se coltiner avec le plus dégoûtant des réels. Mais il virevolte aussi de phonèmes rêveurs, les secoue, les tord, extrait des acceptions les excitations et des dictons les bonds en avant. Ça cogne dans la langue, ça fuse de toutes parts. On reconnaît au passage des citations, détournées pour coller au verbe choisi, telles ces « roquettes de la vérité […] bien mal embouchées ». Le fond et la forme se tournent autour : « Narcisse et son spin interne. Plus on tourne et plus on est philosophe. » Et plus on est poète, assurément. En tournant les pages, la sensation de vertige — au sens d’ivresse de la découverte — s’affirme. Et l’habile polysémie pratiquée par la poétesse, tantôt rageuse, tantôt contemplative, ne nous quitte pas un instant : « On tourne parce que le monde est révolution. »

Béatrice Machet, Tourner. Petit Précis de rotation, Tarmac éditions, 70 p., ISBN 979-10-96556-43-4

mardi 8 novembre 2022

Et les regarder les fantômes

Tout commence avec l’indication « Allegro. Maestoso. » Déjà les mélomanes auront la puce à l’oreille et penseront à un accompagnement symphonique, impression qui se concrétisera sans équivoque avec le troisième mouvement du recueil, « In ruhig fliessender Bewegung » : nous sommes ici sous l’égide de Mahler, et plus précisément dans les notes de sa deuxième symphonie. Du reste, l’autrice le mentionne dans un appendice en forme de « piste cachée » à la fin ; c’est que si la poésie de Pauline Catherinot ne se livre jamais tout entière, navigant souvent entre non-dits et suggestions, le lien avec la musique du compositeur autrichien revêt une importance particulière qu’il convient de ne pas négliger. À commencer par le surnom de la partition, « Résurrection », qui met en tête des pistes d’interprétation de ce texte court et puissant. « (Et) L’enfouissement. On se cache derrière des milliers de peaux. On laisse les entrailles pourrir. On la bouffe dans les congélateurs — cette existence » : chacun des fragments en prose poétique commence par ce « (Et) » incantatoire, suivi de phrases denses, hachées, à maintes reprises brisées par une ponctuation alternant entre points définitifs et tirets suspensifs. On y saute d’une idée à l’autre, comme si la mémoire — après tout, il est bien question de fantômes — fournissait des souvenirs incomplets, qu’ils soient refoulés en raison de leur violence ou tronqués par le passage des années. « Les araignées entre — Contre — Je n’ai pas le — C’est du granite qui — Jambes tremblent. Pas de point d’ancrage. » Dans ce livre où tout vacille se trouvent matérialisées tant la difficulté à vivre avec le passé que l’influence de celui-ci sur le présent, même lorsque cela relève d’un mouvement inconscient. Pauline capture les hésitations et les cahots du cerveau avec une langue fortement orale, dont on devine qu’elle se déploierait de façon furieusement complémentaire dans une lecture intime à haute voix. Et cela même si l’« On finit par — Douter du je, douter du il, douter du verbe lui-même ». La bande sonore de résurrection de Mahler apparaît dès lors comme un support à l’errance avec les fantômes du passé, pour coûte que coûte construire, malgré la difficulté de la tâche. L’ensemble laisse aussi entrevoir un film expérimental fantasmé (c’est le cas de le dire, au vu du titre), puisque la poétesse parsème son texte de « cuts » cinématographique. L’objet poétique, entre sombreur des réminiscences et corporalité (« Ça se situe entre les côtes. Le corps qui lutte et se — On ouvre les paumes »), se lit comme en se réveillant d’un rêve à la fois stimulant et angoissant, dans cet état un peu second d’avant la conscience.

Pauline Catherinot, Et les regarder les fantômes, La Boucherie littéraire, 48 p., ISBN 9791096861538

lundi 7 novembre 2022

L'Île de Silicium

« De nos jours […], les riches changent de membres aussi facilement que de téléphone. Les prothèses hors d’usage sont envoyées ici, certaines n’ont même pas été stérilisées et contiennent encore du sang ou des fluides corporels, ce qui, vous l’imaginez, présente de grands risques en matière de gestion sanitaire. » Ici, c’est au large des côtes chinoises du Guangdong, sur l’île de Silicium, sorte de paradis du recyclage des déchets — occidentaux surtout — tenu par des familles rivales qui exploitent les « déchetiers ». Ceux-ci sont des migrants intérieurs chinois qui viennent y trouver du travail… mais aussi des conditions de vie peu enviables. De surcroît, à l’ère du tout-connecté, l’endroit a été décrété par les autorités centrales « zone à débit restreint », à la suite d’une sanction administrative. Exit donc la réalité augmentée omniprésente ailleurs. S’en est ensuivi un exode de la population locale, remplacée dès lors par des migrants d’autres provinces : « À une époque où la vitesse de l’information déterminait tout, un débit limité signifiait une absence de valeur, d’opportunité et d’avenir. » Si le monde décrit par Chen Qiufan est imaginaire — quoiqu’inspiré de sa propre origine —, il est très marqué par la méfiance envers l’autre lorsqu’il ne vient pas du même endroit, la migration économique forcée ainsi que la pulsion d’exploitation des pauvres par les riches. Autant dire qu’on n’a pas de mal à s’y insérer par la lecture tant l’anticipation y paraît crédible.

Tout du moins au début, lorsque débarque Scott Brandle. L’Américain est mandaté par la société Wealth Recycle pour négocier un contrat avec les recycleurs industriels. Mais ce « tueur à gages économique » a également une autre mission en tête, qu’on va découvrir au fil des pages. Quant à son interprète Dang Kai-zong, installé aux États-Unis mais originaire de l’île, il va se replonger dans ce lieu un peu oublié depuis son exil américain et y subir aussi un choc culturel, lui qui a, comme lui lancera un patriarche de sa lignée, « bu l’encre de l’Occident ». Il va même tomber amoureux d’une jeune migrante, Xiaomi, et l’arracher des griffes d’une famille concurrente de la sienne. Ce qui conduira en plus à faire de la jeune femme, après une scène de torture qui se retourne contre ses bourreaux, une humaine augmentée bientôt au cœur des préoccupations de l’ensemble des personnages du roman, pour des raisons diverses. L’anticipation devient à ce moment moins réaliste, mais pas moins intéressante, avec des morceaux de bravoure décrivant l’omniscience de Xiaomi et sa connexion à tout ce qui est connectable.

Chen Qiufan rend parfaitement l’atmosphère de ce lieu où se rencontrent les rebuts du monde riche et les ambitions démesurées de familles ou politiciens opportunistes. Il y ajoute des détails immersifs, comme ce culte du cargo chez les déchetiers immigrés, avec « une forme relativement primitive d’animalisme. Ils priaient le vent, la mer, la terre ou bien les fourneaux. Ils espéraient que les déchets des conteneurs expédiés depuis des rives lointaines soient remplis de trésors, faciles à traiter et non toxiques, et ils se repentaient même lorsqu’il leur arrivait de démonter des corps humains artificiels ». La poésie de son langage, rendue par la traduction minutieuse de Gwennaël Gaffric — qui n’hésite pas à insérer en notes, voire dans le texte, les précisions nécessaires à la compréhension de la polysémie chinoise —, se fait rêveuse souvent et crue par moments. De plus, la construction du roman, par augmentation progressive des curseurs de l’action et des tenants et aboutissants d’un complot mondial, est habilement troussée pour se terminer par un finale haletant lorsque le typhon Wutip se déchaîne sur l’île.

Peut-être pourra-t-on moins apprécier la propension de Chen Qiufan à ancrer avec une apparente insistance son récit dans la science actuelle, pour que l’on sente bien cette époque proche de nous : de nombreux détails de traitement du signal (la transformation de Fourier !), les liaisons VSAT, des précisions liées à la biologie… on a parfois l’impression que l’auteur cherche une certaine « hard science » légèrement ostentatoire, alors que les augmentations humaines dont il se fait l’écho dès la mi-roman requièrent une bonne dose de suspension d’incrédulité (qu’il parvient cependant à distiller). Mais lire un point de vue non occidental, qui est loin d’être caricatural en l’occurrence, est un sacré bol d’air dans une science-fiction dominée en France par les auteurs et autrices du cru ou anglo-saxons — un peu moins de prééminence occidentale ne fait pas de mal, après tout. Avec son récit bien mené et ses personnages ballottés entre deux cultures, deux allégeances ou deux esprits dans un même corps, L’Île de Silicium représente sans conteste une lecture stimulante, qui amorce avec force une réflexion sur le devenir tant biologique qu’environnemental de l’humanité.

Chen Qiufan, L’Île de Silicium, traduit par Gwennaël Gaffric, Rivages Imaginaire, ISBN 978-2-7436-5784-0

vendredi 21 octobre 2022

Par elle se blesse

Un récit « impossible, lacunaire, dispersé », écrivent les éditions Flammarion dans le prière d’insérer de ce recueil. Oui, loin du volume de poèmes plus ou moins ordonnés, le livre de Julia Lepère constitue un véritable récit, parcellaire ou fragmenté certes, mais qui indéniablement conduit lectrices et lecteurs d’un point temporel à un autre. Le deuxième chant, comme pour le confirmer, présente les « Films d’un train » : il y a bien une gare de départ et une d’arrivée. Du reste, la chronologie est respectée dans les grandes lignes entre les chants, puisque le premier commence en exergue sur « juin, ce mois qui ouvre l’hiver », citation de Marguerite Duras dans L’Homme atlantique, alors que le deuxième cite The Cold Song, un air écrit par John Dryden pour le semi-opéra King Arthur composé par Henry Purcell. L’hiver est là, donc, et le troisième chant évoque lui les ifs de T. S. Eliot, qu’on imagine tout à fait sous la neige fondante tandis que pointe le printemps. Sur ce canevas global des saisons qui passent inexorablement, sous le regard d’aînés illustres, la poétesse plaque au fil des pages des temporalités parfois bousculées, où une narratrice se remémore une histoire d’amour. La langue apparaît ample, se précipite à l’occasion dans de longues tirades où même la ponctuation cède le pas à la déclamation, avant de ménager des pauses où les mots se font rares et précieux sur la page, où les vers se contentent d’un mot seul. Tout un rythme se déploie ; on sent bien sûr l’influence du théâtre chez Julia Lepère, comédienne. Si son texte se nourrit d’abord d’instantanés et d’allusions, on ne ressent pas de frustration au flou des situations évoquées et aux trous dans le récit ; au contraire, ceux-ci représentent des tremplins d’émotions. « J’attends qu’il me touche, duvet d’oiseau / Qui s’entête à la branche / J’attends que sorte la chouette effraie, je suis / Effrayée d’amour // À moins que ce ne soit une faim / Louve » : la sensualité exacerbée du texte passe aussi par une animalité qui affleure en permanence. L’amant sera également comparé à un cerf, dont le brame remplira à plein son office de séduction : « je suis déjà trop fort à L. » Pour qui a lu Je suis une cérémonie — le précédent recueil de la poétesse —, certains choix de vocabulaire (l’importance du sel par exemple), l’apparition d’une sirène (Mélusine était le personnage principal du premier opus), les images si bien trouvées qui marquent les sens jetteront des ponts bienvenus entre les deux lectures. Mais Par elle se blesse, par-delà l’histoire d’un amour passé, pose aussi les jalons d’un discours universel sur les relations amoureuses. Lequel a parfois un petit air de Sisyphe : « Je suis le rocher sang au plein milieu des terres, l’ascension vers ton nom ». L’amour, ça blesse — et pourtant la narratrice sans cesse le cultive, attirée par ses lumières : « On me disait l’histoire / D’une femme comme une mer // Percée par où passa / L’éclat du phare ».

Julia Lepère, Par elle se blesse, éditions Flammarion, 129 p., ISBN 9782080291554

mardi 18 octobre 2022

Le Château qui flottait

Les éditions Lurlure, avec la publication de ce poème « héroï-comique », ont décidément de la suite dans les idées. En effet, à leur catalogue figurent tant de la poésie épique – on pense au délicieux Trubert – que des livres qui font la part belle à l’alexandrin – en particulier plusieurs de Pierre Vinclair. Et ça tombe bien, puisque Laurent Albarracin propose ici une épopée en vers de douze pieds par un groupe de Pieds nickelés de la poésie. « C’était un château assez vieux et merveilleux. / Tout un tas de trucs croissaient, et pas que du lierre » : et voilà nos héros, parmi lesquels nombre de usual suspects notamment des éditions Lurlure, de la revue en ligne Catastrophes (où le livre a été publié en feuilleton) ou de la maison d’édition d’Albarracin lui-même – Le Cadran ligné –, partant à l’assaut de l’édifice. La quête emprunte au style médiéval pour mieux y faire grincer des mots et expressions modernes, dans des alexandrins qui claquent et des situations improbables : « — Mais comment peut-on voguer sur la mer antique / Et dans un couloir ? demanda Charles-Mézence. / — Tu nous fais chier avec tes questions de logique / Lui fut-il rétorqué sur un ton peu amène. » Au cours de cette geste de 1 400 vers, les paladins, les paladines et l’auteur s’emploient, se taquinent, s’essaient à des considérations philosophiques détournées ou à des comparaisons farcesques : « L’espace résistait comme du Nutella / Quand tu le sors du frigo (mais qui l’a mis là ?). » D’ailleurs, prévient Albarracin, « Le beau n’est pas l’intrigue et sa véracité / Mais ce qui est imprévu que la rime amène », et l’on se régale de l’invention qu’on devine tirée du fil de sa plume. Les Blemmyes, « curieux êtres acéphales », attaquent le petit groupe d’assaillants alors que celui-ci est parvenu dans la tour de garde. Mais la créature la plus terrible est évidemment le dragon… pardon, le « leucocrotte », qu’il leur faudra combattre avec toute la force de leur intelligence collective. Quoi d’autre, du reste, pour des poètes qui n’ont pas brillé avant par leur adaptation à l’armement médiéval ? Fidèle aux épopées chevaleresques mais aussi ancré dans la modernité par son vocabulaire et son intertextualité (point besoin cependant de connaître les œuvres des protagonistes pour l’apprécier), Le Château qui flottait est un texte réjouissant et inventif de poésie narrative et ironique, toujours « Avecque l’énergie d’un bel alexandrin ».

Laurent Albarracin, Le Château qui flottait, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-43-6

mardi 11 octobre 2022

Les Flibustiers de la mer chimique

On pourrait dire de Marguerite Imbert qu’elle s’essaie aux littératures de l’imaginaire après être passée par la littérature blanche. Mais cette romancière née en 1994 n’a publié qu’un livre — consacré à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes — chez Albin Michel avant de sortir chez la branche imaginaire du même éditeur, le 28 septembre dernier, Les Flibustiers de la mer chimique. De plus, contrairement au monde post-apocalyptique de Laurent Gaudé, transfuge de genre dont Chien 51 a fait l’objet du précédent billet de cette catégorie, celui construit par l’autrice est indissociable de son récit, plutôt qu’un contexte un peu mâtiné d’anticipation pour alimenter une intrigue avant tout policière. On l’aura compris : les flibustiers de ce livre sont plus littérairement science-fictifs que les chiens de Magnapole, et c’est déjà très bien. Imbert maîtrise les codes et s’insère on ne peut mieux dans la nouvelle collection qu’elle intègre. Alors, en fin de compte, ne disons pas d’elle qu’elle s’essaie à l’imaginaire, puisqu’elle semble taillée pour le genre.

En difficulté sur la mer acide où nagent des espèces sévèrement mutantes, Ismaël, un naturaliste inféodé à la Métareine, laquelle préside aux destinées d’une Rome envahie par les flots chimiques, est recueilli avec son équipe par Jonathan, le commandant du sous-marin Player Killer. Ce jeune officier, à la tête de flibustiers intrépides, parcourt les mers pour le compte de la « Compagnie des limbes orientales » — le jeu de mots homophonique, une constante dans le livre, est ironiquement souligné par l’accord féminin incongru. « Les sujets de la Métareine ne peuvent porter atteinte à la vie. Ils sont végétariens comme des brahmanes et pro-vie comme des rednecks », mais ne dédaignent pas les augmentations technologiques. Les flibustiers, eux, abhorrent les « transhumains », mais usent de substances psychotropes pour domestiquer des « monstres abyssaux transformés » et les utiliser dans leurs attaques. Ailleurs, sur la terre ferme, Alba est enlevée de la grotte où elle se cloître par des suppôts de la Métareine. Elle a en effet été formée à retenir tout du monde d’avant, ce qui la destine à être la mémoire des Romains… même si elle a tendance à parfois se mélanger dans les citations ou l’étymologie. Les fils narratifs croisés d’Ismaël et d’Alba vont dès lors tresser une histoire où peu à peu vont se dévoiler des tenants et des aboutissants inattendus, ainsi que la nature de la catastrophe qui a balayé la civilisation telle que nous-mêmes la vivons. Ce faisant, et rejoignant le thème de son premier roman sur la ZAD, l’autrice va confronter au moyen de ses personnages des vues opposées sur la technologie comme moyen ou comme but : « La tentation de la connaissance pour la connaissance, tout comme celle de la croissance, est une fuite en avant », dira le lieutenant de la Métareine à une Alba dont la mémoire phénoménale l’a « changée en outre qui menace de craquer à chaque seconde ».

Principal atout de ce livre : le style très moderne de Marguerite Imbert, qui mélange les niveaux de langage, argot et verlan compris, va sans cesse de l’avant, adopte un dynamisme renouvelé en permanence. Une épopée post-apo à la fois sous-marine et terrestre en version branchée et trash, en résumé. S’y ajoute un humour plutôt pince-sans-rire, basé en grande partie sur des clins d’œil faits aux lectrices et lecteurs en convoquant des références actuelles ou passées, tant dans le domaine littéraire que dans celui de la culture générale. Ce détournement permanent — Jonathan, le capitaine du Player Killer, est évidemment inspiré du Nemo de Jules Verne (qui est aussi cité dans le livre comme Jules Verve), mais c’est aux jeux vidéo qu’il est accro, pas à l’orgue — installe le roman dans un puzzle littéraire où notre culture devient une composante ludique du récit. Un exemple ? « […] au moins deux rois ont été tués par des sangliers, Philippe IV le Bel et Robert Baratheon. » L’histoire officielle se mélange donc à Game of Thrones ou au Seigneur des anneaux ; Claude François côtoie Paul Atréides ; Alfred de Musset, Charles Aznavour ou Guillaume Apollinaire tiennent compagnie à Stéphanie de Monaco. Ça fuse de toutes parts, tout le temps, et les noms des personnages pèsent de tout le poids de leur héritage romanesque. Si le télescopage fonctionne bien en général, le foisonnement peut devenir par moments difficile à lire. Marguerite Imbert a tellement d’inspiration qu’elle peine parfois à la canaliser ; qu’elle n’arrive pas à renoncer à présenter tous les aspects consignés dans ses notes du monde qu’elle a créé. Il faut dire qu’il n’est pas de tout repos, ce monde, avec son humanité espérantophone regroupée en clans plus ou moins belliqueux, menacée sur terre par les chiens, en mer par des créatures géantes et dans sa chair par les inévitables cancers dus à une pollution omniprésente.

Certains endroits décrits sont formidablement trouvés, comme le septième continent de plastique où flotte un comptoir de toutes les contrebandes : « Nous accostâmes sur un rivage qui ressemblait peu ou prou à une décharge. Les déchets qui nous tenaient lieu de terre ferme étaient soudés les uns aux autres par une croûte salée et l’étreinte d’une liane pérenne de toute beauté. Cette plante rampante qui prenait ses aises en région tropicale aurait, dans un monde normal, planté ses racines dans le sable. Mais cette petite merveille avait trouvé une source de nutriments là où, moi, je ne voyais qu’un désordre aride. À la surface des monceaux de plastique, elle s’épanouissait comme un filet d’araignée. » L’autrice différencie habilement ses deux narrateurs, qui parlent à la première personne. La toute jeune graffeuse Alba, à la fois naïve et imbue d’elle-même (au point de commencer son récit par « Je crois que je suis une déesse »), mais dont les connaissances innombrables ont tendance à un peu s’embrouiller dans la tête, se voit ainsi fournir quantité de citations reconnaissables et parfois détournées dans sa relation des événements — même si elles ne sont pas toujours identifiées comme des citations. Ismaël, quinquagénaire, bénéficie d’une narration un brin plus posée, forte en remembrances de son épouse Judith et où la fidélité à la Métareine (il semble bien ici y avoir une allusion, encore une ! au Méta-Baron de Jodorowsky et Mœbius dans L’Incal) s’effiloche quelque peu au contact des flibustiers dont il est l’otage pas spécialement maltraité. Sa relation avec le capitaine apporte aussi son lot de conflits parfois savoureux.

En forme de coup de pied dans la fourmilière du marasme post-apocalyptique, Les Flibustiers de la mer chimique use du langage truculent du roman d’aventures en version revue par une millénariale, où les personnages agissent, même s’ils hésitent à l’occasion, plutôt que subissent. Une sorte de ZAD littéraire, en quelque sorte. Et si parfois, comme écrit plus haut, on peut se retrouver en surdose, le remède est administré avec tellement d’enthousiasme et de gourmandise qu’on n’a pas de peine à inscrire Marguerite Imbert sur la liste des autrices à suivre dans le genre.

Marguerite Imbert, Les Flibustiers de la mer chimique, Albin Michel Imaginaire, ISBN 9782226468338
Cette note de lecture a été réalisée après un service de presse d’Albin Michel Imaginaire, que je remercie.

lundi 3 octobre 2022

L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité

Est-ce parce que, pour la plupart d’entre nous, il restera un fantasme inaccessible à la saveur glacée d’aurores boréales ? Toujours est-il que le détroit de Béring paraît affûter l’imagination et que deux de mes lectures récentes semblent le confirmer. Si l’objet de cette chronique est d’abord L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité, je m’en voudrais de ne pas mentionner Ici, la Béringie, de Jeremie Brugidou, paru aux éditions de l’Ogre. Dans les trois temporalités du roman, on se trouve transporté il y a 10 000 ans, à l’époque soviétique et vers 2050. La prose est géographique, chamanique ; elle restitue l’ambiance du détroit au fil du temps et pose, ce faisant, un diagnostic de séparation fatale entre humains et reste de la planète, résolument antispéciste. Ce Beringia Park avec des animaux reconstitués par clonage, ce pont en construction censé relier les deux continents, tout converge depuis l’aube de l’humanité vers une société technologique aveugle. Pourtant, de mystérieuses spores semblant assurer le passage à travers les âges vont aider les autochtones et la narratrice de la partie qui se déroule dans le futur à contrer cette inexorable évolution. Ici, la Béringie est un roman hypnotique qui se rattache aux littératures de l’imaginaire et bénéficie d’une écriture soignée, avec une attention particulière au lien. Lien entre autres qui nous unit, nous êtres humains, avec l’ensemble de la planète, et que nous avons parfois tendance à oublier.

Mais revenons donc à Martin Saint Hilaire. On cherchera vainement trace de cet auteur des Lumières dans les bases de données de référence. Est-ce parce qu’il « serait à l’origine de la mise en scène de sa disparition de notre académie littéraire », comme mentionné sur le rabat de la couverture ? C’est en tout cas à la ténacité d’Yves Boudier qu’on doit la publication de L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité. Le poète et président du Marché de la poésie signe l’avis au lecteur, les notes, les épigraphes des différents chapitres et la bibliographie de ce récit de voyage pas comme les autres. Car si cette relation du périple de Vitus Jonassen Béring, qui donnera son nom au détroit qu’il redécouvrira après Simon Dejnev, constitue une chronique maritime somme toute assez classique au premier abord, bien des éléments narratifs le rendent particulier. Tout comme le mystère de son manuscrit, jamais publié avant cette édition et pourtant connu de Daumal, Cendrars ou Perec. Ce qui explique peut-être ce titre si peu orthodoxe pour le XVIIIe siècle : l’un des auteurs facétieux par les mains duquel les feuillets sont passés aurait jugé bon de transformer l’« expédition » en « perdition », par un procédé littéraire pour le moins anachronique.

Un des éléments narratifs particuliers évoqués ci-dessus est justement l’anachronisme : dans presque tous les chapitres figurent certes des citations d’auteurs anciens déjà du temps de Martin Saint Hilaire… mais aussi des dialogues, des phrases qui apparaîtront telles quelles dans des œuvres d’auteurs actifs jusqu’au XXe siècle. Plagiat par anticipation ou manuscrit inspirant passé en catimini d’auteur en auteur ? D’autant que Saint Hilaire s’accorde certaines libertés historiques lors de sa narration. Au service de la littérature, sans conteste : cette rencontre dans les parages de l’île Saint-Laurent entre Béring, Cook et Bougainville a de l’allure, assurément ! Ce caractère particulier de texte prophétique est souligné avec rigueur et concision par Yves Boudier dans ses notes, pour que la bizarrerie de l’objet n’échappe pas au lecteur. Tout comme les épigraphes choisies pour chaque chapitre accentuent l’originalité de la démarche. Quelquefois, on pense à un manuscrit retouché par d’illustres successeurs — certaines tournures sonnent plus modernes que les Lumières —, comme si Saint Hilaire n’était que le premier maillon d’une chaîne littéraire, dont le dernier serait cette publication sous l’égide d’un poète érudit.

Au-delà, les tribulations de Béring contées dans L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité rendent bien l’atmosphère brumeuse d’un détroit de légende, mêlant strict vocabulaire nautique à des épisodes plus oniriques, relevant comme dans le livre précédemment évoqué d’un certain chamanisme. On vibre aux aventures d’un explorateur présenté sous un jour moins austère qu’une biographie ; on s’étonne des coïncidences et du bousculement de la chronologie littéraire de certaines phrases. La collection « La bibliothèque » des éditions La Rumeur libre entend livrer des « clins d’œil par-delà les périodes historiques et les cloisonnements des genres littéraires » : le contrat est ici intégralement rempli. Tant le marin que l'ouvrage sont de qualité.

Martin Saint Hilaire, L’Expe(r)dition ou les Aventures d’un marin de qualité, édition établie par Yves Boudier, La Rumeur libre, ISBN 978-2-35577-217-7
Jeremie Brugidou, Ici, la Béringie, éditions de l’Ogre, ISBN 978-2-37756-104-9

Pour D’Ailleurs poésie : Comment on a écrit certains de mes livres

Lorsque les éditions du Blé m’ont fait parvenir ce volume parmi d’autres nouveautés poétiques (déjà chroniquées sur ce site), j’ai tout de suite ressenti un coup de cœur pour la couverture, réplique, pastiche, imitation ? de celle chez Jean-Jacques Pauvert de Comment j’ai écrit certains de mes livres, par Raymond Roussel. Il faut dire que Roussel est un de mes auteurs préférés ; si je n’ai modestement lu que quelques ouvrages de J. R. Léveillé, romancier, poète et essayiste (« Pour moi, c’est de l’écriture, un point c’est tout », prévient-il), rencontré (sur la Toile) assez récemment, je me faisais pourtant une joie d’entrer dans la fabrique de ses livres, puisqu’il avait choisi ce modèle illustre et que son style m’avait déjà touché. Mais un tel essai pouvait-il être l’objet d’un billet sur D’Ailleurs poésie ? Après tout, ici, pas de vers à citer ou de métaphores à analyser : l’analyse, c’est l’auteur lui-même qui la livre, en dévoilant ses secrets d’écriture. La réponse positive est bien sûr contenue dans ces lignes ; un procédé que ne renierait pas, je l’espère, l’amateur de contraintes qu’est Roger. Oui, c’est ce prénom qui correspond au R. de son nom de plume. Une information pas anodine, puisqu’il n’a pas forcément signé tous ses livres du même nom, heureux qu’il est des variations et significations possibles de la combinaison entre initiales et patronyme. L’Éveillé, c’est le Bouddha, important pour ce féru de culture et de littérature asiatiques. Est-il de surcroît étonnant qu’il cite Bach dans le livre ? De J. S. à J. R., il y a une indéniable filiation alphabétique. Le compositeur qui se trouve partager avec lui une première initiale, en outre, était adepte du palimpseste.

Car le palimpseste est l’une des techniques que l’auteur a utilisées pour la rédaction de certains de ses livres, nous dit-il. S’y ajoutent le collage, la citation, l’incorporation de fragments, etc. Dans cette confession détaillée sous la forme d’articles précédemment parus dans divers supports, J. R. Léveillé nous ouvre les portes de son atelier d’écriture et nous entretient des contraintes qui ont présidé à sa carrière littéraire, convoquant au passage des maîtres à penser, des inspiratrices, des sources : Mallarmé, Rimbaud, Kristeva… Pour lui, « tout est matériau à texte ». Passion simple, d’Annie Ernaux, a ainsi été littéralement réécrit à la main entre les lignes — une photo est présentée ; de manière générale, l’ouvrage est accompagné de clichés explicatifs très intéressants — pour donner le roman Une si simple passion. La poésie n’est pas en reste, puisque Roger revient sur sa pratique méthodique de la citation : quand veut-il que le lecteur comprenne à quelle référence précise il a affaire, quand se contente-t-il d’une petite musique identifiable sans mettre un nom sur l’œuvre originelle ? Il y a là tout un art poétique fascinant et toute une réflexion sur l’écriture qui se déploie.

« Dans la grande intertextualité et intermédialité du monde, tout ce qui est dit est à redire, et donc prédit. » C’est avec une conscience très aiguisée de ce qu’est devenue notre planète interconnectée que l’auteur se livre. Il a d’ailleurs compris ces liens serrés très tôt, comme le montre son travail. Le fait qu’il manipule les mots dans deux langues, le français et l’anglais, en est une autre illustration — ce qui nous vaut un texte virtuose sur la traduction, où s’invitent les musiques de John Cage ou de Steve Reich. Le minimalisme chevillé au corps, Roger soigne ses références. Les homophonies s’interpénètrent, les doubles sens s’entrechoquent, les majuscules poussent les minuscules, l’écrit demande à être clamé à haute voix pour en saisir la signification… voire la modifier. On lit comme on saliverait à un livre de recettes, jusqu’au long entretien final qui brosse le portrait d’un écrivain résolu. D’une inénarrable richesse, Comment on a écrit certains de mes livres parvient à captiver autant que son illustre aîné, tant y respire la passion sans cesse renouvelée pour la littérature d’un auteur francophone qu’il convient de découvrir, si ce n’est déjà fait.

J. R. Léveillé, Comment on a écrit certains de mes livres, éditions du Blé, 130 p., 19,95 CAD (version numérique PDF disponible, 13,99 CAD), ISBN 9782924915424
Cette chronique a paru sur le site D’Ailleurs poésie. Merci à Valérie Harkness pour son accueil.

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