lundi 18 mai 2020

La geste de l’Oasis

ganaha_couv.jpg, mar. 2020

vif-argent des lames de sels
rasoirs effilés d’écume
les radeaux fendent, sécateurs
de vagues, scies mouvements secs
étincelles — les mains en visière attachées

des nuits au compas
par-derrière par-devant nuées
trous noirs trop loin exoplanètes
inatteignables nous
chevauchée du continent liquide

nous cueillons les vents de tous bords
cherchons les pollens
bruits d’ailes, sont-elles réelles ?
ombrées dans les rayons
sans miel, sans cercles

dans les diamètres trigonométriques
les livres en attestent
les équations. pauvres livres imbibés
poissons ferrés — dessaler dans de grands
fûts ; qu’ont-ils contenu ?

il faut boire parcimonieusement
les gorgées douces les gorgées fraîches
peaux collées de suie marine
le choix était nôtre, certes
peaux frottées de caresses hâtives

des caisses et des caisses de livres
les circuits électroniques au rebut
corrosion inévitable de toute façon —
nous avançons au hasard provoqué
d’un sextant qui frôle les terres ravagées

mardi 5 mai 2020

Anthologie subjective : Yánnis Rítsos

ritsos.jpg, mai 2020

Quelquefois, on serait tenté de dire que ce n’est pas du jeu. Résistant communiste et emprisonné pour ses opinions dans l’immédiat après-guerre et sous la dictature des colonels, Yánnis Rítsos a écrit des poèmes d’une force glaçante sur ses expériences tragiques. Comment, poète à la vie bien réglée, rivaliser avec la puissance d’une telle inspiration ? faut-il vraiment souffrir pour atteindre à la quasi-perfection des vers ? Si ces questions effleurent l’esprit en lisant celui élevé au rang de poète national grec après la dictature, elles s’effacent bien vite devant la beauté de ses strophes, justement. Certes, une tristesse terrible se dégage de ses poèmes ; mais leur qualité formelle, rythmique (qu’on sent même dans les traductions, et tant mieux) calme à la lecture, laissant l’impression d’une sagesse réconfortante issue de circonstances tragiques. Depuis le 1er mai, une nouvelle édition numérique (au prix modique de 5 €) de Temps pierreux est disponible chez Ypsilon — facile donc de découvrir ou redécouvrir Rítsos malgré la fermeture des bibliothèques et des librairies.

Yánnis Rítsos, Temps pierreux, traduction de Pascal Neveu, Ypsilon éditeur, 124 p., ISBN 978-2-35654-000-3.


LES RACINES DU MONDE

Quelques ajoncs calcinés sous l’aisselle de l’été,
quelques sauges, le thym, la fougère.

Nous avons eu très soif.
Nous avons eu très faim.
Nous avons eu très mal.

Nous n’aurions jamais cru
que les hommes seraient si durs.
Nous n’aurions jamais cru
que notre cœur serait si endurant.

Avec un morceau de mort dans la poche – mal rasés.
Où y a-t-il un épi de blé qui s’agenouille face au ciel ?

Le soir tombe tard. L’ombre ne cache pas la dureté de la pierre.
La gourde du mort enfouie sous le sable.
La lune mouillée dans un autre rivage
que la sérénité berce de son petit doigt –
quel rivage ? quelle sérénité ?

Nous avons eu très soif,
travaillant la pierre toute la journée.
Et sous notre soif
il y a les racines du monde.

dimanche 3 mai 2020

Des précisions sur la collection d’anticipation chez Jacques Flament alternative éditoriale

collectionsf.jpg, mai 2020

Voici quelques informations supplémentaires sur la collection d’anticipation (dont le nom sera communiqué ultérieurement) que Jacques Flament me fait l’honneur de me confier.

Le genre

Les tapuscrits devront relever strictement du genre de l’anticipation, qui en gros englobe la science-fiction. Un récit qui se situe dans le futur et présente des innovations technologiques pas encore en service aujourd’hui entre bien entendu dans les critères. Mais s’il se situe dans l’avenir et décrit une évolution possible de l’humanité sans avoir recours à une technologie autre que l’actuelle, pourquoi pas. Sont toutefois exclus les genres liés à la fantasy, souvent couplée avec la science-fiction dans les « littératures de l’imaginaire », ou ceux relevant du steampunk, situés donc dans le passé.

Le format

Un tapuscrit = une longue nouvelle. Pour des raisons de fabrication des livres papier au format 13 cm × 13 cm, la nouvelle devra comporter entre 45 000 et 55 000 signes, espaces comprises. Veuillez contrôler la longueur avant envoi, car tout texte n’entrant pas dans la fourchette demandée devra être rejeté automatiquement. Le prix de vente des livres de la collection sera de 7 €.

La procédure

Seuls les tapuscrits complets (pas de résumé, pas de requête pour savoir si un début plaît, etc.) envoyés électroniquement seront lus. Vous pouvez envoyer tout format de fichier texte généralement utilisé (PDF de préférence, Word, LibreOffice, texte seul…) à l’adresse collectionsf_jfe@toniello.net, et exclusivement à cette adresse. Seuls les textes retenus feront l’objet d’une réponse — l’envoi d’un fichier au format Word, LibreOffice ou texte sera nécessaire à la mise en pages. Après une période de deux mois sans réponse, les tapuscrits seront réputés non sélectionnés. La communauté des autrices et auteurs de Jacques Flament alternative éditoriale étant une grande famille, il se peut que nous nous connaissions, virtuellement ou même « en vrai ». Je ne pourrai me permettre de répondre à celles ou ceux que je connais personnellement et qui demanderaient des nouvelles, à l’adresse mentionnée ou ailleurs, par souci d’équité. Si envoyer sous votre identité réelle vous pose problème (je peux le comprendre), comme la soumission est entièrement électronique, vous pouvez utiliser une adresse courriel où votre nom n’apparaît pas.

Les droits

Les textes publiés étant soumis à contrat d’édition, ils devront impérativement être inédits, c’est-à-dire également n’avoir jamais été publiés en revue papier ni virtuellement. Ils seront publiés à compte d’éditeur avec droits d’auteur de 7 % sur tout exemplaire vendu, avec la possibilité d’acquérir (sans aucune obligation) des ouvrages pour des ventes directes personnelles avec une remise de 25 % par rapport au prix de vente public (en sus des 7 % de droits d’auteur).

Merci !

samedi 4 avril 2020

Brûler la vie. Parler debout.

vauvert.jpg, avr. 2020

Qui diable est Vauvert, ouvrier poète qui publie aux éditions strasbourgeoises Sottobanco ce journal intime poétique en deux volumes (pour l’instant), « Mordre » et « Jouer fleur » ? Un écorché de la vie… mais pas trop, assurément, à en lire ces deux petits livres de 36 pages qui, coronavirus oblige, ne peuvent pas se passer de la main à la main sous le manteau – on imagine que c’est ce que l’auteur avait espéré, au vu de ce qu’ils contiennent et de leur format, et puis le dépôt du livre est annoncé comme « illégal ». Alors ils sont offerts en numérique, le temps que les choses retournent à la normale sur simple demande en contactant l’éditeur (qui pourrait bien être le poète, non ? mais n’en révélons pas trop). Que les choses retournent à la normale, ce n’est d’ailleurs peut-être pas exactement ce que voudrait Vauvert, et on lui en sait gré. Et pour cause : dans ces écrits répartis à part pratiquement égale entre poésies, aphorismes (« Mythe. / Les louves font des louveteaux / Et mordent pendant l’amour. ») et textes courts, il fustige gentiment l’époque et s’y pose dans sa différence. Si j’ai employé plus haut l’expression « un écorché de la vie… mais pas trop », c’est qu’il ressort de ces vers, de ces phrases, que le poète n’est pas entièrement à l’aise dans son époque, mais qu’il ne la renie pas toutefois. On le ressent dans le style, où les métaphores côtoient des piques de langage plus familier, mais sans pousser trop dans cette direction. Mais aussi dans les thèmes, qui piochent dans l’imaginaire pour s’éloigner du quotidien. Nous voici loin de la poésie qui se regarde elle-même, fût-ce en chien de faïence aux crocs dégagés. La poésie de Vauvert se projette, et loin encore, s’il le faut : « Elle a brûlé le reste de vie qui me restait. / Sa sueur c’est du sexe en cash. / Je m’endors au sein, nu / Le regard fixé sur une planète qui n’existe pas. / Dire l’heure me semble infaisable. » On y goûte l’amour, on y converse avec monsieur le maire, on sourit aux aphorismes tendres, on coud, on brode, et littéralement, pas seulement en image… Tout ça est frais, sans prétention, sans posture. De la poésie légère et distrayante sans forfanterie. Qu’est-ce qu’on en a besoin, parfois !

Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Jouer fleur, ISBN 9782957203314
Vauvert, Brûler la vie. Parler debout. Mordre, ISBN 9782957203307


J’ai envie de lire un poème
Qui me donne envie d’écrire
Le genre qu’on ne lit qu’une fois
Et qu’on enterre au fond du jardin
Qu’on garde pour soi
Qu’on veut garder intact
Et qu’on refuse de voir noyé dans un livre.
Certains textes méritent d’avoir un livre pour eux
Avec mille pages devant et mille pages derrière
Blanches, taillées comme des gardes du corps.

dimanche 29 mars 2020

Les effets du dopage

Le tic-tac bienveillant du coucou
ouvre les portes de mes oreilles
au silence cotonneux du soir

je couve avec reconnaissance
les microbes qui ont trouvé refuge
dans les profondeurs de ma gorge

scruter à la lumière rasante
un bouton de fièvre mal placé
nécessite des contorsions douloureuses

lesquels donnent le la :
anticorps gonflés à bloc
ou envahisseurs rêvant de butin ?

dans la proximité immédiate
de la galaxie foncent d’autres envahisseurs
pour soutirer les trésors de la Terre

envahir piller quel but étrange
de l’infiniment petit à l’infiniment grand
de nos univers imbriqués

je ne me satisfais pourtant pas
de mon statut de vulgaire butin
je joue du sabre laser des antibiotiques

mais encore quelques millénaires
avant qu’ils franchissent les parsecs
le temps des malades est relatif.

jeudi 5 mars 2020

1492 – Amphores poétiques

amphores.jpg, mar. 2020

Dans les amphores d’Emmanuelle Rabu sont stockés les merveilles de la grotte des Nymphes où séjourna Ulysse, les trésors arrivés après 1492 grâce à des conquistadors peu regardants sur la façon de les acquérir – « rapportés d’outre-mer et d’outre-tombe », précise la poétesse dans sa quatrième de couverture –, les marchandises pléthoriques que les grands cargos transportent de nos jours. Un télescopage d’époques et de lieux, un exercice de style aussi : étonnants calligrammes aux formes courbes dessinées de vers, à la séduction visuelle qui force l’admiration. Car la forme que revêtent les poèmes n’est pas artificielle. Elle est garante du rythme, certes ; voilà déjà la musique qui surgit en fonction de la longueur des lignes, évoquée aussi, par exemple, à travers une symphonie de Haydn. Mais contenant et contenu vont également main dans la main – oserait-on dire anse dans l’anse ? –, dans un lyrisme de bon aloi qui fait la nique aux simplicités outrancières de la poésie minimaliste. Oh ! ne croyez pas que cette dernière rebute par défaut le chroniqueur : il faut parfois faire montre d’exagération dans ses goûts pour mieux titiller la corde sensible, même dans une note de lecture, et surtout il me semble que cet amour des beaux mots, compliqués ou rares par moments, est une caractéristique forte de la poésie d’Emmanuelle qui me touche particulièrement.

Me touche aussi cette attention portée à l’amitié, au sein d’un bestiaire à l’imaginaire débordant et d’une caverne aux merveilles : « Bientôt / Je serai près de toi / Sous ton Parasol de Jaurès ». Ce poème intitulé « Ami » parle de Lambert Schlechter, qui se trouve être la personne à l’origine de ma lecture de ce recueil. Et puis cette violence qu’on devine latente, cette cruauté qu’on sent qu’il ne faudrait pas réveiller, dans le poème « Lèse-majesté » : « Indocile / Je me dresse / Petite prêtresse / Sous une cicatrice » ; la mante religieuse n’est pas dérangée sans conséquences potentiellement néfastes, en tout cas pour les mâles de son espèce. Difficile pourtant de rendre l’émotion provoquée sans partager le contenant, ces amphores souvent, ces arbres ou ce chandelier, ce bilboquet parfois. L’image ci-dessous ainsi que les extraits sur le site de l’éditeur en donneront cependant un aperçu fort utile.

Il y aurait tant à dire encore sur 1492 – Amphores poétiques. La signification des nombres y joue un rôle essentiel, puisque le recueil est divisé en neuf parties de neuf poèmes. On y trouvera en plus un humour fin formé de jeux de mots tout en allusions. Un exemple ? Le poème « Enfantines », qui donne son titre à une des neuf parties : « Je n’ai pas su leur dire / Qu’à force de frôler Méduse / De jouer avec ses filaments / On se veut transparente / Comme elle est létale / Libre / Car / On a / Peur / De / Persée ». Fine, c’est peut-être bien d’ailleurs le mot qui conviendrait le mieux à la poésie d’Emmanuelle, si on lui accolait l’adjectif lyrique. Et puis un détail force le respect : à l’heure du traitement de texte souverain, de l’ordinateur roi, ces calligrammes sont composés sans tricher, c’est-à-dire sans jouer sur la longueur des espaces dans les vers. Intègre aussi, tiens, dira-t-on de la poésie de l’autrice, qui pratique ici un véritable artisanat d’art (elle peint et dessine aussi). Ce qui, récapitulé, offre une voix fine, lyrique et intègre. Par les temps qui courent, autant dire une lecture revigorante.

1492 – Amphores poétiques, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-399-2

amphores2.jpg, mar. 2020

lundi 24 février 2020

L’Affolement des courbes

Sauvage, la poésie de Marc Tison l’est certainement. Je ne dirais pas à l’opposé de l’homme lui-même, car il est tout de même rock’n’roll, Marc, mais enfin il a aussi ce charme posé de celui qui sait ce qu’il veut et qui n’a pas besoin d’esbroufe pour convaincre. Une sorte de force tranquille qui se retrouve dans ses vers et qui lui permet de faire parfois le grand écart. « Le rugueux du jour se disperse / Les lumières crues s’adoucissent // Les corps s’apaisent » : voilà de la tendresse poétique, non ? Mais quelques pages plus tôt : « Lèche les dons sur sa peau // Le suc qui transpire dans ses reins / À la jouissance retenue / Cède aux tétons les lèvres et la salive // Monomane érectile ». Alors, tendre ou obsédé ? Lyrique ou rentre-dedans ? Un peu des deux, mais tout de même plus enclin à cogner, le poète a le dandysme pressant, pourrait-on dire. Il ne cache pas son dégoût de la société de la consommation exacerbée et portée au pinacle, lui crache à la gueule (« Le ciel est une déchirure / Un empyrée de menteurs »), la vilipende avec verve (« les aventuriers indigents sont fixés sur des fadaises en 3D »), se bat contre la mort « à mains nues rouges ». Mais il se réfugie aussi dans l’intime, l’amour, se blottit dans une armoire qui lui « ferait un manteau / Une peau ». L’Affolement des courbes, c’est ce va-et-vient entre dégoût et lassitude devant le monde qui lui fait balancer les vers les plus violents et les plus doux. Et c’est sacrément agréable à lire, parce que c’est sacrément bien écrit.

Marc Tison, L’Affolement des courbes, éditions La chienne Édith, ISBN 978-2-9535052-6-9


Ce matin j’ai écouté les informations
Je n’ai pas ri
Ce partage injustifiable des infamies est une liturgie au sens de laquelle personne ne devrait être initié

dimanche 9 février 2020

Le Carnet noir

« Écrire le chemin // Voilà à quoi se résume toute une vie / jusqu’au bout / vers le noir le plus absolu / le noir jamais assez noir celui avec lequel on peint / comme on écrit comme on marche » : et Gilbert Vautrin de reprendre la route à travers forêts, semant sur son passage des vers plutôt que des cailloux, collectionnant les impressions qu’il couchera ensuite sur le papier de ce long poème anthracite où la joie du chemin se mêle à la mélancolie qui convoque les grands aînés. Dans les sous-bois, le poète se nourrit de réminiscences de Tranströmer, de notes de Franz Schubert, de délires créatifs d’Artaud ; il passe en revue les illustres suicidés aussi, Janis Joplin, Jean Eustache, Sylvia Plath, Thierry Metz, « ils sont tous là dans [sa] tête ». Il n’y a rien de glauque cependant dans ce carnet. Tout juste s’agit-il de « sans cesse poursuivre le travail noir », un travail de mémoire autant que de lumière à chercher dans l’ombre. La nature est bien croisée sous la forme de ses incarnations animales ou végétales, il y a bien dans les vers de Gilbert du houx, un geai, des corbeaux (noirs, évidemment) ; mais tout se passe comme si celle-ci était un déclencheur. Les yeux du poète se posent sur les choses matérielles et son esprit vagabonde dans des sphères plus abstraites. Là où, lentement, se consume l’existence pour retourner au noir originel. Sans pathos, parce que tout ça est inexorable, et Gilbert l’a compris, qui offre ce texte autant en avertissement qu’en célébration de l’instant, car sait-on ce qui arrivera dans quelques minutes même ? Le chemin comme inspiration, il avoue sans ambages : « alors oui pour moi marcher est un état de poésie ».

Gilbert Vautrin, Le Carnet noir, éditions BazArt poétique, ISBN 978-2-9560158-3-3

samedi 18 janvier 2020

Comme un dé rond

Oui, Miguel Ángel Real a écrit une note de lecture sur un de mes livres et en a traduit quelques poèmes en espagnol pour une revue en ligne, mais les chroniques-minute de ce site sont obstinément libres. Même si ça me fait plaisir d’évoquer le travail de Miguel, Comme un dé rond est un recueil hautement recommandable et figure ici à ce titre. D’ailleurs, tiens, ce titre ? Intéressant pour deux raisons au moins : son choix et sa traduction. Côté choix, puisque ce dé rond est oculaire (« Mes yeux souffrent comme un dé rond / dépourvu d’arêtes et de hasard ») et pose un regard interrogateur sur le labyrinthe de l’existence, il induit en erreur en quelque sorte. Ce recueil évoque en effet la mer, avec un vocabulaire ad hoc (« stridence des brisants : / ambre, vermillon et de blancs / oursins desséchés et cette vague »). On y fait naufrage, on s’y ressource, on la contemple, on y navigue avec « le vertige du mousse lors de son premier voyage ». Mais ce contraste entre titre et contenu est évidemment voulu : l’essentiel est le regard qu’on porte, qu’il soit sur une vaste étendue d’eau ou de sable. Côté traduction, comme le livre est en version espagnole et française, on ne peut s’empêcher de noter que ce dé rond dans la version originelle était « dados redondos », des dés ronds. Connaissant la méticulosité du poète dans ses traductions (ici secondé par Florence Real), on se doute qu’il y a une raison. Euphonie ? sens ? allitération acceptable dans une langue et pas dans l’autre ? Et l’on se prend à pousser les comparaisons pour mieux se plonger dans les abysses poétiques. Puis on apprend que la traversée n’est que partielle : ce recueil contient en fait des extraits du livre complet, à paraître au Mexique. Tant mieux, car on embarquerait bien plus longuement.

Miguel Ángel Real, Comme un dé rond, éditions Sémaphore (maison de la poésie du pays de Quimperlé)

vendredi 17 janvier 2020

Le Souci du bien

« Il ne faudra pas bien longtemps / Avant que vous compreniez / La nature de ce recueil // C’est si enfantin / J’agis par faiblesse » : ce poème intitulé « Aveu », à la page 22, dévoile la mécanique huilée de l’art poétique de Xavier Frandon pour ce recueil. Un livre où la lumière vient de l’enfance, celle de ses filles qu’il regarde avec émerveillement et déjà nostalgie, se projetant dans la vieillesse avec elles alors qu’elles sont à peine sorties du berceau. « Comme je serai heureux de voir courir deux petits lapins », nous confie-t-il aussi en raccourcissant les années jusqu’à devenir « évincé par le ratatinage ». Enchantement du quotidien qui transporte dans un cocon de douceur. Avec des mots simples, dans une forme versifiée qui offre quelques rimes telles des fleurs écloses, ou bien des sonnets en salutaire contrainte de longueur, Xavier écrit des poèmes comme il discourrait, ne travaille pas au corps les métaphores, laisse couler les mots. Il parle de la vie beaucoup, de la nostalgie un peu ; beaucoup moins que dans ses précédents ouvrages, en tout cas. Ici, tout est baigné de clarté amoureuse, tout resplendit d’optimisme. Bien sûr, quelques ombres passent. Comment pourraient-elles être ignorées, puisqu’on évoque là deux adorables petites filles – doudou lapin en couverture est bien là pour le rappeler – et que s’inquiéter pour leur avenir dans le monde actuel est après tout signe de grande intelligence. Mais rien n’obscurcit l’empathie modeste et sincère de ce recueil. Et lorsque Xavier écrit « Tiens, je te fais un cadeau / C’est rien / C’est mon cœur vivant », on sait que ce n’est pas un simple mot d’enfant, mais un programme de vie. Un programme de poésie aussi, car les deux se confondent ici. C’est doux, sensible, pas guimauve, pas bravache. Une poésie qui fait sourire d’aise sans sortir la grosse artillerie. Qui fait du bien, quoi : mission accomplie.

Xavier Frandon, Le Souci du bien, éditions du Cygne, ISBN 978-2-84924-593-4

lundi 13 janvier 2020

Nouveau livre : Ganaha

Dans l’Oasis, bordée à l’est par une immense étendue d’eau et entourée de fortifications qui donnent sur un vaste désert, vit le peuple des êtres vertes. Elles ont renoncé aux technologies mortifères de l’ère atomique pour mener une vie simple, rythmée par la succession des périodes de travail, d’étude ou de jeu — comme si, à des millénaires du XXIe siècle, enfin l’humanité avait embrassé la décroissance. Ganaha, planteuse de karé et poétesse, va faire la connaissance d’Énaris, poétesse également, mais venue par-delà les millénaires d’une civilisation où l’humanité est sévèrement régulée par les intelligences artificielles. Leur rencontre va déclencher une suite d’événements qui vont mettre en doute la véracité de l’existence même des êtres vertes. Car les voyages temporels sont lourds de paradoxes, et ne joue pas avec le temps qui veut, fût-il ou elle une intelligence artificielle qui sait tout ce qu’il y a à savoir.

Ganaha (suivez le lien pour un extrait), Jacques Flament alternative éditoriale, janvier 2020, ISBN 978-2-36336-397-8.

samedi 14 décembre 2019

J’entends des voix

Il est déroutant, Julien Boutreux. Capable de fustiger dans ses poèmes les « images laborieuses / qui si souvent barbouillent / la poésie fumeuse » ou de vénérer Jude Stéfan pour ses nouvelles au point de l’entendre dans sa tête sans l’avoir rencontré — mais pas pour ses poèmes « nauséeux ». Capable de s’attendrir cependant lorsqu’il parle à Pierre de Ronsard, malgré le « précipice / entre [leurs] arts poétiques » ou de parler doucement aux gens pour les endormir dans une des professions imaginaires de « J’ai un métier vachement cool », qui précède la partie « J’entends des voix » dans ce recueil. C’est ce franc-parler, ces jugements de valeur parfois péremptoires combinés à cette admiration sincère des autres quand ils lui plaisent qu’on aime dans sa poésie et qu’on retrouve ici. Pas étonnant, d’ailleurs, que J’entends des voix sorte au Citron Gare, maison animée par Patrice Maltaverne : il y a une proximité de goût chez ces deux-là qui fait que tôt ou tard, un opus de Julien devait paraître chez Patrice. Voilà qui est fait, et bien fait : les illustrations de Dominique Spiessert sont en parfait accord avec une poésie vive, qui ne s’embarrasse pas de métaphores éculées et qui érige les strophes cash et sans chichis (autre proximité évidemment pour ce recueil : Heptanes Fraxion) en obligation contractuelle. « Toute la journée j’invente des phrases », nous dit encore le poète dans un des métiers cool qu’il nous présente, et il s’agit exactement de ça. Sur un canevas de départ simple, qu’il rencontre Sigmund Freud, Jésus-Christ, Lucifer ou Hildegarde de Bingen, qu’il « monte à la place du passager », « cherche des questions » ou voie « des formes changeantes / dans les marbrures des carreaux de [sa] salle de bain » comme occupation professionnelle, Julien tresse ses vers avec beaucoup de verve et d’à-propos. Le petit livre de 90 pages est vif, rythmé et utilise une large palette de genres d’humour, du noir de noir à l’ironie la plus cynique. La réunion de ces poèmes, dont certains ont paru dans Traction-brabant et Le Cafard hérétique (et, si je ne me trompe pas, sur l’éphémère profil Facebook de l’auteur, qui va et vient sur le réseau social au gré de ses envies), est donc une belle idée.

Julien Boutreux, J’entends des voix, Le Citron Gare, ISBN 978-2-9561971-3-3

mardi 5 novembre 2019

10e anniversaire des Amis d’Edmond Dune, 28.9.2019

Un texte d’Edmond Dune et un écrit spécialement en écho à l’occasion du dixième anniversaire de l’Association des amis d’Edmond Dune, le 28 septembre 2019.


Texte d’Edmond Dune (Dans Brouillard, partie « La malle de cuir », éditions Caractères, 1956)

LA TOUX

Loin dans l’espace, du côté des Andes, quelqu’un tousse. Une petite toux sèche comme un fagot de brindilles qu’on écrase du pied. La toux voyage. Des milliers de kilomètres de voyage clandestin dans les cales des cargos. Et la voici qui entre par-dessous la porte dans la chambre du dormeur. Elle grimpe sur le lit et tire l’homme par les cheveux du rêve. Le dormeur s’assied, s’arc-boute sur ses deux bras rejetés en arrière, mange des yeux l’obscurité et écoute, écoute. Une toux. Une toux de rien du tout. C’est le voisin, se dit l’homme, et il se recouche.

Mais après la toux, c’est le pleurnichement d’un bébé esquimau, le juron d’un mineur asturien, le halètement d’une femme bantoue en gésine, le hurlement d’un soldat chinois qu’on égorge. Tout cela tourne autour de la maison, racle les tuiles, cogne aux volets. Ah, si cette toux pouvait s’arrêter ! Et l’homme se jette brutalement sur l’autre flanc, enfonce sa tête dans l’oreiller et se met à injurier tout bas les organisateurs de la misère.

Texte en écho

PRURIT

On ne sait jamais comment ça commence. Un simple picotement, en général, qu’il enfouit sous d’autres problèmes, ceux de la fin du mois ou de la note du dentiste ; que tu balaies d’un revers d’esprit, parce que l’esprit est plus fort que le corps, c’est bien connu. Un picotement qui pourrait bien devenir un fourmillement, mais tant qu’il ne se manifeste que de manière sporadique, je préfère ignorer ce qu’il susurre : les Cassandres disparaissent souvent aussi rapidement qu’elles sont survenues. On ne va tout de même pas se préoccuper des régions lointaines du mollet ou de la hanche, pas plus que du Haut-Karabakh, des Ouïgours ou du Jammu-et-Cachemire. Tous des hypocondriaques, ces faiseurs d’images en pointillé qui accusent l’essor économique.

Ça gratte un peu, quand même — mais quelques raclements d’ongles suffisent à calmer l’élancement. La chose gêne moins qu’une piqûre de moustique, au fond. Il y en a tant, des moustiques, à Pétion-Ville ou à Manokwari. Vous ne connaissez pas ? C’est que le fourmillement ne s’est pas encore transformé en démangeaison. Lorsque ce sera le cas, impossible de gratter pour nous soulager, comme qui fouille la terre dans les mines de Suárez ou de Kolwezi. Mais il semble que des plaques rouges apparaissent maintenant sur ton avant-bras. Une allergie peut-être ? Oh, trois fois rien… C’est qu’elle aura mangé un peu de ce maïs miracle, celui qu’elle a semé, celui qu’a vendu la société qui leur veut du bien. Un petit comprimé d’antihistaminique — de la même société —, un bon sommeil réparateur, et puis je ne sentirai plus rien.

Ça gratte toujours. Vraiment fort, maintenant. La femme interrompt son petit déjeuner, se contorsionne devant le miroir pour examiner ces satanés recoins de peau qui lancent. Elle scrute le tain à la recherche de lésions cutanées. Puis elle croise son regard, son propre regard, qu’attise le douloureux rappel de la condition des autres. Va-t-elle le soutenir, ce regard bleu outremer, à peine souillé de déchets nocturnes ? Non : elle monte le volume de la radio, maintenant que la musique en a pris possession ; elle applique consciencieusement la crème apaisante sans parabène du revers de la main à l’endroit caché des démangeaisons. Et d’un filet de voix faux au point d’en devenir émouvant, elle fredonne les paroles qui peupleront sa journée de labeur.

jeudi 31 octobre 2019

Des ailes

Dire que Dominique Laffin, morte à 33 ans en 1985, est une obsession pour Patrice Maltaverne n’est peut-être pas loin de la vérité : chacun transporte ses obsessions depuis l’enfance et l’adolescence, et si le « cerveau d’adulte » de Patrice est « soumis à toutes sortes de pressions », il n’a pas oublié la silhouette repérée dans les salles obscures à l’époque. D’ailleurs, celles et ceux qui lisent Traction-brabant se souviendront que l’actrice à la carrière fulgurante a déjà eu les honneurs des pages centrales du poézine par le taulier lui-même. De ces souvenirs et de ces fantasmes, le poète compose avec Des ailes un long texte, un thrène ou un tombeau, comme on voudra, qui étire ses vers comme un chant langoureux. Mais « c’est idiot de croire qu’une femme disparue au dernier siècle / pourrait arranger d’un sourire les vilenies de la vie ordinaire », et la nostalgie rejoint, comme souvent chez Patrice, la critique acerbe d’une société ou, en poète, il est difficile de trouver sa place. Avec, comme toujours aussi, des jeux de mots dosés de manière savante : « quand elle est morte je n’étais pas au courant / sauf que le courant est bien passé avec une morte ». Heureuse contrainte formelle, les vers de dix mots (ceux joints par des apostrophes comptent pour un seul) et sans ponctuation aèrent un poème qui serait sinon trop ramassé ; ils permettent de plus des enjambements qui confèrent un rythme unifié à l’ensemble (« je ne me suis pas rendu compte trop content d’être / un homme voulant parler à une femme dans une autre / langue qui fait pépier les oiseaux dressés sur / leurs branches pour des âmes carnivores ne pensant qu’à ça »). Souvenirs et fantasmes, présent et passé se mêlent dans cet émouvant hommage. Nocturne des statues, qui suit, reprend les mêmes thèmes et en développe l’aspect paysager urbain avec la contrainte de deux quatrains et un quintil par page, certains mots répétés selon un schéma prédéterminé, faisant du tout une plongée poétique dans un celluloïd rêvé sur le fauteuil confortable d’une salle de quartier, si on en trouve encore.

Patrice Maltaverne, Des ailes, suivi de Nocturne des statues, Z4 éditions, ISBN 978-2-490595-71-6

dimanche 27 octobre 2019

C’est la viande qui fait ça

Fidèle à Cormor en nuptial, Heptanes Fraxion envoie la sauce à nouveau dans un deuxième recueil — si on ne compte pas la plaquette parue entre-temps : c’est qu’il en a, des publications à rattraper ! On y retrouve évidemment avec plaisir les vies tourmentées des personnages qu’il scrute à la loupe de son empathie, lui qui est « sensible comme un quartier ». Mais on y découvre aussi le personnage Fraxion plus en profondeur, dans une série de poèmes où il semble se livrer plus, plutôt que de se cacher derrière ses créatures poétiques, avatars évidents de rencontres en tous genres. Le voilà donc qui évoque son géniteur : « tout l’intéresse mon père / tant que je ne lui parle pas de moi ». Au ton, on sent qu’ici l’homme perce sous le poète, que les vers deviennent documentaires. Ou bien est-ce l’art de l’écrivain ? Peu importe, parce qu’on aime en apprendre un peu plus sur Heptanes, dont plusieurs textes de ce recueil finissent comme une confession en filigrane : « t’es un mec du XXe siècle toi / les vidéo-clubs te manquent beaucoup » ; « t’es une meuf du XXe siècle toi / t’as parfois besoin de regarder des merdes à la téloche » ; « t’es un mec du XXe siècle toi / tu rêves de slows et de machines à écrire ». Oui, on l’imagine bien en mec du XXe siècle, ce poète qui a investi les réseaux sociaux et l’espace public avant de publier sur papier. Et peu importe si c’est une projection de lecteur qui s’identifie, parce que la poésie est belle quand elle suscite ainsi des images. Les dessins de Wood répondent cette fois encore aux mots, dans un format poche qu’on pourra emporter partout et même offrir ou prêter, parce que faire du prosélytisme pour Heptanes Fraxion, c’est une excellente idée.

Heptanes Fraxion, C’est la viande qui fait ça, éditions Cormor en nuptial, ISBN 978-2-9602243-7-5

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