
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Ni de furieux chablis ? Voici trois quatrains en extrait audio :
« Les limaces déchiffrent nos voix sur la portée des pierres », écrit Étienne Vaunac dans un des quatrains aux amples lignes justifiées à gauche et à droite qui composent ce recueil. Ici, « les yeux et les yeuses » s’attachent notamment à interpréter les signes d’une humanité souvent absente, mais dont les réalisations pèsent sur le paysage. Les chablis, explique le poète dans un texte introductif, ce sont ces arbres ou groupes d’arbres renversés, déracinés, abîmés par les éléments naturels, sans intervention humaine. Si l’on croise dans ces pages, certes, une aire de stationnement ou des mégabassines, il s’agit aussi de remettre notre espèce à sa place : celle d’une des multiples composantes du vivant. Les images combinent ainsi les règnes animal, végétal ou minéral. Le « lard des pierres » côtoie « les pétioles de chair », « la fougère explose la carrosserie » et l’on sent « battre dans les reins de l’arbre (là- / Bas) notre sang l’insurmontable, l’insupportable étirement du sang dans les veines ». La seule virgule est utilisée pour la ponctuation ; les seules capitales se trouvent au début des vers : la forme renforce cette impression de cohésion, d’unité qui mêle par ses mots toutes les entités conscientes ou pas. Un grand tout, une écopoésie qui pose des questions existentielles tout en revendiquant une proximité avec nos frères et sœurs en nature : « de / Combien de temps disposons-nous pour nous hisser dans l’embarras des myrtes, / De temps aussi pour que nos corps débraillés s’égaillent dans la sévérité des viornes » ? Il y a une exigence certaine qui peut intimider dans la poésie d’Étienne Vaunac, et cet ouvrage ne déroge pas à la règle — en témoignent les références mythologiques, les citations en italique d’auteurs d’envergure, la fascination pour les mots justes par rapport aux noms génériques, laquelle offre en retour une véritable « langue pâtissière ». Mais la forme hypnotique, la concision, l’atmosphère plantée dans l’humus contribuent à une lecture fluide et tonifiante. Nul « ricanement de l’ange » ne saurait l’empêcher.
Étienne Vaunac, Ni de furieux chablis, éditions Grèges, ISBN 978-2-915684-74-2