
Envie d’entendre tout de suite un extrait de Mé-dé-sar-ti-culée ? En voici un :
« c’est la médéeallégorie poursuivie / par la voracité de la pierre leçon / d’histoire qui érige / brique à brique de hurlements / l’assignation d’une mère / à l’ombre / odeur / obscénité / d’un ventre » : s’il y a un conseil à donner pour mieux apprécier le recueil de Sarah Laulan, c’est de réviser le mythe de Médée avant la lecture. On percevra ainsi davantage les allusions, les références, les fragments de légende qui jalonnent une première partie en forme de monologue de l’amoureuse, de l’infanticide, cette « rémouleuse de chimères » désormais « mé dé chue ». En italique, des didascalies accompagnent le flux de parole, rendu par des vers libres, mais aussi des capitales, des mots collés (on l’a vu dans la première citation), des points de suspension ostentatoires. Il se dégage de cette partie une énergie quasi sauvage, l’envie de faire sortir des mots réprimés : « le droit de définir mon temps / deparentmesattributsdeparolemonrôledevoixmavoiede / mère / NOURRICE / cherche-moi ». Médée se cherche et se trouve, sa voix se déploie, telle celle de la chanteuse lyrique qu’est Sarah Laulan (notamment troisième prix du prestigieux concours Reine Élisabeth de Belgique 2014 — oserai-je écrire que j’ai suivi sa prestation en direct à l’époque ?). « combien d’années pour me purger / de ta chair effervescente » ? Vient ensuite une deuxième partie, composée de poèmes filiformes, verticaux, où « dans ce doute en camisole / résonne // la chanson / des absents ». Ici, l’on se prend à croire que Médée se fait poétesse d’aujourd’hui (un avion plane dans les vers, un slip blanc et un rocking-chair font irruption dans le mythe), élabore un recueil basé sur ses expériences. Ou bien l’autrice se pose-t-elle en alter ego de son égérie ? Différente peut-être, mais toujours actuelle est la violence de la société. En tout cas, « il est / temps entre / or et argent / de remonter / le fil / de l’eau / que j’ai perdue / pour vous / rendre / vivants ». Sans cesse planent les spectres des enfants morts, de l’amour perdu de Jason, dans cette « mélopée / corrodée ». Mais la « psyché / désarticulée » accouche d’une poésie authentique, venue de cette friction entre mythe et réalité de notre époque : « éclats de mots / semis // d’éternité // travaillés d’échos / pour s’encercler // au papier / goutte à goutte // épelaient / par peur // d’y chuter // l’infinie distance / de leur intimité ». Oui, la poésie de l’intime s’abreuve à la source de la mythologie ; Médée devient alors une aède actuelle, secondée par une autrice à la parole chantante qui ne repousse pas le lyrisme. Une lecture exigeante et originale.
Sarah Laulan, Mé-dé-sar-ti-culée, éditions des Rues et des Bois, ISBN 978-2-494032-07-1