mardi 29 décembre 2020

L'Attrape-soleil

attrape-soleil.jpg, déc. 2020

« Tu attends, couchée, que j’aie achevé mon méfait. // Nous faisons l’amour dans des voitures volées / de préférence rutilantes à intérieur cuir. » Morten Søndergaard a l’art de planter une ambiance dès les premiers mots. Caractéristique d’un bon poète, direz-vous ? Je ne trouve pas : on peut parfaitement choisir de ne révéler qu’au compte-gouttes, et c’est très bien aussi. Mais le poète danois est cash, il ne s’embarrasse pas de verbiage. Ainsi de cette lettre à Miss Univers pour lui dire que c’est elle la perverse plutôt que lui le voyeur, car elle « [croit] vraiment que la beauté vient de l’intérieur ». C’est un humour subtil ainsi qu’un œil aiguisé qui sous-tendent la poésie de Søndergaard, laquelle navigue entre les formes et entre les sujets avec une aisance parfois un peu intimidante. Fleur bleue (« Sous terre à / la station Nørreport des baisers planent / en tournoyant sur les quais »), mélancolique avec une dose d’auto-ironie (« Je trimballe le nom de Morten / les gens sursautent quand je dis mon nom. / La morte disent-ils tout bas en reculant »), tendre, combatif… le recueil L’Attrape-soleil est une balade dans les rêves danois (oui, je revendique l’allusion au livre de Peter Hoeg !) stimulante, tant l’auteur sait se renouveler et susciter l’intérêt. « Le danois est une langue sauve / si suave qu’elle fond dans les livres. / Il faut conserver les livres danois au réfrigérateur », écrit-il dans le poème « De plus en plus de Danois ». Nul doute que la traduction rend justice au métier du poète, mais après lecture du recueil, on aimerait tellement pouvoir le lire en version originale.

Morten Søndergaard, L’Attrape-soleil, traduction de Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-329-1

samedi 12 décembre 2020

Ce que je sais

parkes.jpg, déc. 2020

Quatorze poèmes, c’est peu, mais ça suffit pour entrer dans l’univers de Nii Ayikwei Parkes, auteur ghanéo-britannique dont les éditions Joca Seria publient Ce que je sais, dans une traduction de Sika Fakambi. Oui, d’emblée, c’est l’atmosphère de l’Afrique qui prend aux tripes, avec « Sakumono la Magique » : « le ciel de matin d’argent / est un reflet fredonnant / autour de ses cuisses ». Mais il serait réducteur de voir dans l’écriture de Parkes une simpliste couleur locale du continent noir : comme toutes les poésies au fond, la sienne est un mélange ; dans son cas se font sentir sa naissance au Royaume-Uni, avec lequel il a évidemment un lien fort, et son enfance au Ghana. Alors il décrit Jamestown ou se délecte d’une mangue (son délice « ne peut se goûter / que les yeux fermés »), mais il le fait dans une langue anglaise et dans un style — rythme marqué par les enjambements par exemple — qui tient plus du poète moderne que du griot. Une voix dont on voudrait admirer encore plus de subtils glissements d’images, de situations décalées qui provoquent à la fois rires et émotion — comme dans « Sombres esprits », où le poète se voit rejoindre dans son lit par toutes ses ex-compagnes en même temps et où il finit par disparaître « dans l’ombre de leur fusion », dans une scène décidément beaucoup plus mélancolique qu’érotique. Dommage que l’intégralité des poèmes ne soit pas proposée en langue originale : ceux qui figurent dans le livre permettent d’apprécier à sa juste mesure le travail empathique de traduction.

Nii Ayikwei Parkes, Ce que je sais, traduction de Sika Fakambi, éditions Joca Seria, ISBN 978-2-84809-340-6

dimanche 6 décembre 2020

Le Confinement du monde

confinement.jpg, déc. 2020

Un billet en forme de sonnet pour rendre compte d’un recueil de sonnets : Le Confinement du monde, de Pierre Vinclair, chez Lurlure.


Confinement ? Peste, je m’étais bien juré
de ne pas lire de contributions po
étiques sur ce moment où forcé repos
de consommation valait immunité.

Eh quoi ? Seuls les virus ne changent pas d’avis :
voilà que je dévore ces septante pages
où tour à tour Vinclair porte vibrant hommage
aux soignants aux bébés aux vivants aux occis.

De sonnet en sonnet d’alexandrins en trous
de vers, telles des anosmies au rythme fou,
le poète dégage les faibles écri

tures des lyriques textes opportunistes ;
sa fusée est Proton, ses tuyères Maciste
pour bouter corona hors la Gaïalaxie.

samedi 28 novembre 2020

Pour Traction-brabant 91 : Une terre où trembler

helene-fresnel-une-terre-ou-trembler.jpg, nov. 2020

Aurais-je lu et apprécié Une terre où trembler si je n’avais pas rencontré son autrice lors d’un festival de poésie au Luxembourg ? Peut-être bien, puisque ce recueil s’est glissé parmi les finalistes du prix Apollinaire Découverte 2020, ce qui lui assure somme toute une certaine visibilité. Et puis un premier livre, ce n’est pas rien. Mais si j’ai eu envie de lire ce recueil, c’est d’abord pour l’envoûtante incarnation d’Hélène lors de ses lectures : une parole sobre, presque fluette, sans sursauts d’intensité, au service d’un texte puissant et poignant — c’est dans ce contraste que résidait la vive émotion de l’écoute. Car ces poèmes, elle l’a expliqué, ont été écrits à cause de — ou devrais-je cruellement dire grâce à ? — une rupture amoureuse.

Zéno Bianu, dans sa préface, nous fait part de « l’impérieuse nécessité de […] sublimer » cette situation autobiographique. Et c’est ce à quoi s’attache la poétesse, à partir de ce premier vers en forme d’oraison biblique : « Alors la terre craqua dans nos têtes ». Les éléments se déchaînent, qui n’ont que « pour seule réponse l’écriture » ; l’optimisme se rebiffe : « Une pierre / Déclenche en me fixant / Un flash d’espoir ». Quelles montagnes russes ne faut-il pas affronter dans ce recueil, sous la conduite habile d’Hélène, « couleuvre de la nuit » autoproclamée ! Car habileté il y a assurément, dans le fond et dans la forme : en témoigne la partie intitulée « En allant vers les pierres », qui en octosyllabes et en rimes tisse une toile de scansion à la saveur de méthode Coué, « Je résiste quand je m’élance ». L’autrice gravit les monts de la souffrance et de l’acceptation, décline les strophes comme des enchantements retrouvés après la vie brisée, envoie les vers comme des sorts, après le coup… du sort, justement.

Trois grands chapitres placent le livre sous la tutelle de Maurice Scève et de son « Souffrir non souffrir » : « Rejoindre non rejoindre », « Rupture non rupture » et « Franchir non s’affranchir ». Hélène Fresnel est professeure de lettres ; faut-il en conclure que nous avons là un recueil intellectuel, un livre destiné à celles et ceux qui maîtrisent déjà certains codes, frétillent à certaines références ? Eh bien non, mille fois non : le maelstrom d’émotions qui submerge à la lecture, comme il a sans nul doute submergé la poétesse à l’écriture, se matérialise avec douceur et simplicité, tel un murmure à l’oreille. « Je suis celle / Qui s’efface / Peu à peu / Au rythme des mots que tu ne dis pas » : la langue sait se faire facile et accessible, comme si l’amoureuse éconduite tentait — enfin — à nouveau la séduction, sans artifices, sans effets de manche. Il y a dans Une terre où trembler une sincérité parfois désarmante, les aveux d’un cœur ébréché pour lequel on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde empathie. Et cela fonctionne à double sens aussi : Hélène aime lecteurs et lectrices, leur confie tout parce qu’elle est entière. Sa poésie pulse la vie, car la vie est évidemment toujours la vie, même — surtout ? — après une rupture. Mais qu’est-ce qu’elle est mieux avec de la poésie, non ? Alors, avec cette nouvelle voix poétique qu’on salue, « Sous le mica des larmes / Tournons la clé des yeux ».

Hélène Fresnel, Une terre où trembler, éditions de Corlevour, 112 p., 16 €, ISBN 978-2-37209-070-4
Cette chronique a paru dans le numéro 91 du poézine Traction-brabant, à découvrir ici si le cœur vous en dit. Merci à Patrice Maltaverne pour son accueil.


Un court poème extrait du recueil :

Souffle
Es-tu ce qui cède
Finalement
Souffle es-tu ce qui ment

Demi-ciel
Quel est ce souffle
Qui te déporte
Maintenant

Lorsqu’une moitié se vide
Combien d’autres également

dimanche 8 novembre 2020

L’Autre Jour

tournier.jpg, nov. 2020

Il existe des livres-monde et des livres-univers ; pour L’Autre Jour, de Milène Tournier, aux éditions Lurlure, j’emploierais bien le terme de livre-époque. Pour se persuader de la pertinence de cette appellation, un petit tour par la table est suffisant : on y croise d’abord les « poèmes de famille », puis les « poèmes urbains », puis les « poèmes entendus » — entendez, justement, des retranscriptions poétiques de bribes de conversations —, et ainsi de suite. Que fait donc Milène Tournier ? Elle brosse le portrait d’une époque, la nôtre, à travers des poèmes variés qui utilisent toutes les situations de la vie quotidienne et convoquent nos espoirs, nos peurs ou nos obsessions. C’est ce qui rend le compte rendu périlleux, tant la diversité irrigue le recueil, sur le fond comme sur la forme, avec cependant cette unité que constitue l’exploration de notre civilisation par le petit bout de la lorgnette poétique. La poétesse manie les formes les plus courtes (« Laisse-moi je t’en supplie / Avoir un rôle / Dans ta respiration », dans les « poèmes ton amour »), ne dédaignant pas les aphorismes parfois, sérieuse ou narquoise. Elle fait aussi usage du traditionnel retour à la ligne dans des poèmes plus longs, comme celui-ci, qui, on en conviendra, passe au fixateur l’instantané de notre confinement de manière intelligente :

Les magasins étaient fermés, les routes bloquées.
Il fallait désormais faire son pain.
Être un humain qui fait son pain.
Les écoles étaient vides.
Les parents serraient leurs enfants dans les bras et alors que ça devait suffire, cela ne suffisait pas.
Certains se suicidaient. Les plus solitaires et ceux, surtout, qui ne s’étaient jamais imaginé faire, avant, leur propre pain.
Le siècle improvisait le siècle.
La Terre, elle, tournait. Les loups hurlaient.

Et puis les textes les plus captivants, à mon sens, sont ceux où l’autrice s’épanche dans des poèmes en prose longs et composés en fines arabesques de sens, où les télescopages ne sont pas en reste. Comme ce début magistral où elle commence en vers relativement courts, puis chemine vers plus de longueur avant de dérouler sa pensée en longues phrases, en prose poétique fluide. On pourra le lire et forger son opinion dans l’extrait que propose l’éditeur sur son site. On s’y demande, de surcroît, où se situe la limite entre poèmes, puisque poèmes au pluriel il y a, le titre de la section (« poèmes de famille ») nous le confirme : les lignes blanches sont-elles des indications ? Si l’on se le demande, d’ailleurs, c’est qu’il est difficile de quitter l’écriture de Milène Tournier. Si quelques poèmes, surtout parmi les plus courts, sont plus percutants que durablement marquants, la profondeur s’établit au long cours jusqu’à devenir abyssale, dans ce recueil de 150 pages qu’il est difficile de lâcher une fois qu’on l’a commencé. Un livre-époque donc, mais pas de ces livres-époque avec des vers sympathiques, teintés d’humour et de poésie à usage immédiat mais vite oubliée (ce n'est pas le genre des éditions Lurlure, même si ces lectures ne sont pas pour autant désagréables). Ici, le travail de la langue s’allie à un regard original qui fait perdurer les émotions provoquées par la lecture. Et puis aucun thème n’est tabou, c’est aussi ce qui compte. La preuve ? Ce court poème pour conclure, issu des « poèmes en dieu » : « Je serai je te jure / Pour les cent années encore / Ta pèlerine aux yeux fluorescents. » Milène Tournier a sûrement les yeux qui brillent quand elle écrit de la poésie.

Milène Tournier, L’Autre Jour, éditions Lurlure, ISBN 979-10-95997-26-9

mercredi 28 octobre 2020

Uckange, haut fourneau

U4_la_nuit.jpg, oct. 2020
Le haut fourneau U4 d’Uckange la nuit, CC BY 3.0 Dad57

Une belle et concise réponse en poème de Dom Corrieras au billet précédent. Merci à lui !


Allongé face à toi
Entre deux brins d’herbe
Uckange, noire cathédrale
Tes pieds trempent dans la Moselle
L’horizon résonne
Et ton cœur bat
Tes pieds trempent dans la Moselle
Uckange, noire cathédrale
Entre deux brins d’herbe
Allongé face à toi

L’horizon raisonne.

Dom Corrieras, Uckange, 2014

mardi 27 octobre 2020

La dame des hauts fourneaux

640px-Esch-Belval_Haut-Fourneau.jpg, oct. 2020
Bleeders et cheminées de décharge du haut fourneau B de Belval, Luxembourg,
CC BY-SA 3.0 Junmi

Une petite vieillerie retrouvée lors d'une restauration de disque dur, publiée nulle part, et c’est aussi bien comme ça.


Oui, je l’ai vue, moi
la dame des hauts fourneaux
la dame aux doigts gourds
de tant de fusion.
                            J’avais
chaussé d’épaisses bottes
pour pénétrer la nuit son domaine,
étendue du fleurissement des rouilles

Des martèlements la précédaient
réminiscences sonores d’amants
chauffés aux flammèches de sa chevelure ;
je sais que je n’ai pas été le premier

Le ciel s’est voilé à sa venue —
le froid m’a pénétré un instant
puis s’est changé en la fournaise
d’où elle est apparue :
                                    langueur
aux yeux charbonneux, suavité
de lèvres forgées, féminité
mâle de volonté doucereuse ;
le galbe de ses jambes nues
l’arrondi de ses hanches
disaient la volupté de la
conception des métaux ;
certaine souffrance pourtant
perçait au coin de ses yeux de braise
où se reflétait l’abandon cuisant
d’arcs électriques

Dame des hauts fourneaux, ai-je murmuré
(ou était-ce un hurlement ?)
j’ai parcouru le circuit de visite
de tes ateliers, j’ai chéri
tes gloires passées, j’ai soupiré
à ta déchéance, j’ai applaudi
à tes luttes.
                   Voudras-tu alors
m’embrasser de ta lave ?

Lorsque sa poitrine m’a touché
que j’ai senti ses aréoles
poindre contre mon corps, j’ai
fermé les yeux.
                         Interminables
minutes d’étreinte puissante
wagon empli de combustible
pelletées de passion tactile —
ce n’est que gorgé de laitier
que j’ai abandonné le plaisir

Yeux ouverts, j’ai contemplé
son absence devant les charognes de métal
mi-enterrées.
                      J’ai repris
mon chemin, frottant
sur mon avant-bras gauche
une cicatrice ténue
de pilosité grillée.

samedi 10 octobre 2020

Quand je serai jeune

jeune.jpg, oct. 2020

L’écriture de Daniel Birnbaum est tout en équilibre. Pas exagérément lyrique, mais toujours dans l’émotion, souvent grâce à des chutes qui relient la tranche de vie évoquée à sa « morale » pour le poète — morale qui n’a pas la prétention d’être universelle, mais qui résonne comme la confidence d’un ami. Pas exagérément dépouillée, mais faite de mots simples, sans emphase, qui assurent une compréhension immédiate — pas étonnant que Daniel ait aussi écrit des poèmes pour la jeunesse, puisqu’il sait si bien se faire comprendre. Pas non plus de rentre-dedans ostentatoire ni d’humour m’as-tu-vu, mais un discours qui coule comme un ru discret, où les jeux de mots rencontrent l’humour subtil. Bref, tout en équilibre. C’est cette voix à la fois sage et facétieuse qu’on retrouve dans Quand je serai jeune, qui se penche avec un brin de nostalgie sur la jeunesse de l’auteur. Entre « les mugissements / des vaches à traire / qui crient la vie de tous côtés » et « la rivière / qui partait dans un grand éclat de rire / éclaboussant le ciel et les joncs », on part avec l’auteur dans une campagne quasi idéale, où lui et ses camarades étaient « comme de jeunes plantes » qui avaient « quelque chose d’immortel / sous le vert tendre ». Des années qui ont formé son regard (évoquées aussi dans Les Années Creuse chez Jacques Flament) et qui proposent, à l’ère du numérique envahissant, « un véritable / octet d’humanité ».

Daniel Birnbaum, Quand je serai jeune, éditions p.i. sage intérieur, ISBN 978-2-9560128-5-6


Caveau

Savez-vous comment c’est
l’intérieur d’un caveau
c’est assez simple en fait
trois couchettes superposées de chaque côté
comme dans les vieux trains de nuit
en seconde classe
où l’on choisissait sa place
si l’on arrivait les premiers
et que ce n’était pas réservé

avant de faire au revoir
à ceux qui restaient sur le quai
parfois avec une larme à l’œil.

vendredi 4 septembre 2020

Nous avons renoncé aux moteurs, deuxième extrait

ganaha_couv.jpg, mar. 2020

Nous avons renoncé aux moteurs, c’est l’antépisode de Ganaha, et ce recueil se dévoile sur ce blog sporadiquement. La première partie s'intitule « La geste de l’Oasis », et son premier poème est disponible ici. Voici le deuxième.


II

Hada à la cicatrice lambeau Hada
à la poitrine gonflée les mains
qui traînent dans le sillage

Hada la fière Hada la verte déjà
tu portes les grains de vent
au fond des voiles déchirées

les notes que tu atteins sont
rampes de lancement des
fusées de mer qui nous propulsent

secousses de tes cheveux moirés
tremblements de tes avant-bras —
haut puis bas du corps de transe

Hada tu nous proclames vers demain
il en faudra des devineresses
pour borner nos habitudes se départir

des machines des circuits imprimés
des armes de destruction massive
les mines explosives cachées dans nos cerveaux

dans ta mélopée Hada survivent
le contrepoint médiéval le dodécaphonisme
un univers d’héritages à trier

les battements t’accompagnent Hada
les yeux mouillés à ton chant jusqu’à ce que
tu offres deux notes simultanées

lundi 3 août 2020

Anatomie du regard

anatomie.jpg, août 2020

Les vers de Zoé Valdés sont ancrés profond dans l’exil. L’écrivaine, réfugiée en France, subit celui-ci comme un « chant / Aux vaines pérégrinations » : c’est bien à Cuba que son cœur bat toujours. Rien de poétique ou d’allusif à son explication : « Dans mon pays on emprisonne les poètes », règne « la guerre quotidienne de la bête immonde / Contre la poésie ». Alors, pour la mémoire, elle caresse la mer qui borde La Havane, où elle se retrouve en songe au détour d’un boulevard parisien. Mais ce ne sont pas des regrets qu’on sent dans ces vers : au contraire, on y devine une sorte de nostalgie à l’envers, de ce que la vie aurait pu être s’il n’y avait pas eu la déchirure du départ forcé. Beaucoup de tendresse donc, ce qui explique peut-être aussi que l’autre thème récurrent de ce recueil soit l’amour. Rarement crue, même si elle s’y autorise parfois, Zoé Valdés est plutôt amoureuse discrète : « Et je m’approche / Douce et silencieuse / Pour embrasser immodérée / Ta nuque. » Une voix caressante qui fait fi de la violence faite à la poésie, à Cuba ou ailleurs, pour observer le quotidien, en apaisement, et composer un hymne à la famille, parfois disparue : « Ma mère pousse dans la tige / D’un mandarinier // Mon père est un marbre taillé / Sous le soleil du New Jersey ». Pas d’artifices, pas de déconstruction savante du langage : rien d’autre que la justesse des sentiments qui affleure sous les mots simples, mais tellement vrais, de la sincérité érigée en art poétique.

Zoé Valdés, Anatomie du regard, traduction d’Aurora Delgado, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-431-9. (Bénéficiez d’une réduction de 5 % avec le code FT0184 sur le site.)

Écoutez « Sur une plage de Miami » :

samedi 1 août 2020

Gris sauvages

grissauvages.jpg, août 2020

Parce qu’Emmanuelle me l’a offert, parce que c’est un très beau petit livre, parce que ce n’est pas de la poésie classique — mais bien visuelle ! — et qu’il faut un peu de diversité sur ce blog : dans la toute nouvelle collection « Carré noir » chez Jacques Flament, je demande Gris sauvages. C’est Charles Baudelaire, cité d’emblée, qui préside aux balades d’Emmanuelle Rabu dans « les futaies, les taillis et les marais » ; on pourrait rêver pire guide, qui plutôt que vers inspire ici des photographies en noir et blanc au délicat moiré (je rechigne à employer le mot flou, tant le parti pris est celui d’une netteté alternative, plutôt). La réalité derrière les clichés a beau être connue, végétale, aquatique, c’est évidemment à une interprétation personnelle que la photographe nous invite : le reportage hyperréaliste est loin, la poésie affleure donc. Mais après tout, à quoi s’attendait-on d’autre, venant d’une poète ? Fleurs d’ailleurs, qui se transforment en lustres, et puis traits de lumière qui transportent dans un autre monde, au-delà de notre petite planète, ou alors ces réminiscences de Klimt en page 51 ou impressionnistes en page 60 : les images sont autant de starting-blocks pour l’inspiration, comme si elles ne demandaient que de se voir rehausser d’une poésie, écrite, elle. Mais non ; Emmanuelle les offre brutes, parce qu’elle ne les analyse pas. Elle se « contente d’écouter en lisière, le cœur battant ». Ce sont presque les seuls mots de ce livre, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose, qu’on reprend, qu’on pose… excusez-moi, j’y retourne !

Emmanuelle Rabu, Gris sauvages, Jacques Flament alternative éditoriale, ISBN 978-2-36336-440-1. (Bénéficiez d’une réduction de 5 % avec le code FT0184 sur le site.)

samedi 18 juillet 2020

Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte

pilon.jpg, juil. 2020

Il était temps que dans, ces billets, je parle de Jean-Pierre Lesieur. Oh ! pas seulement parce qu’il m’a accueilli à plusieurs reprises dans sa revue actuelle, Comme en poésie, un modèle d’éclectisme et d’humour pas guindé qu’il produit à la main chez lui, et où l’on trouve des plumes variées et des illustrations à l’avenant — une de mes revues préférées. Si je voulais parler de Jean-Pierre, c’est aussi et surtout parce qu’il a consacré sa vie à la poésie, qu’il continue inlassablement de le faire et qu’il a eu la bonne idée de se confier dans une autobiographie romancée pour expliquer son parcours. Pas banal, le parcours : d’apprenti mécanicien pour l’aéronautique à instituteur, avec l’animation de plusieurs revues comme constante. Lire et écrire de la poésie n’était pas chose naturelle, mais voilà, les bibliothèques syndicalistes bien fournies lui ont inoculé le virus, et on ne va pas s’en plaindre. Lui non plus, il me semble.

Il y a un certain temps donc, Jean-Pierre a publié les deux premiers tomes de sa biographie, comme d’habitude composés et reliés par ses soins. Le titre de la série ? « Ouvrier poète revuiste »… une belle succession de termes pour une vie tout entière consacrée aux strophes. Deux ouvrages où il explique non seulement la naissance de sa vocation, mais fait aussi vivre finement et avec un humour parfois candide — comme l’apprenti revuiste qu’il a dû être — les discussions enflammées de l’époque entre poètes, ce qui ne manque pas de prouver, pour citer la chronique de Patrice Maltaverne, que « le monde des poètes n’a pas non plus beaucoup changé depuis les années soixante : toujours aussi désintéressé, je vous rassure ! »

Le troisième volume, intitulé Le Pilon : une revue de poésie au nom masculin se raconte, vient donc de sortir. Autant le dire tout de suite : c’est un régal. C’est la revue elle-même qui narre ses propres aventures ; on retrouve bien entendu les relations parfois compliquées entre poètes — quoique Jean-Pierre ici semble privilégier les aspects positifs des échanges poétiques, laissant le drame à sa vie conjugale qui se solde par un divorce provoqué en partie par le temps qu’il consacre à la revue.

Comme on pouvait s’y attendre, de larges extraits de poèmes publiés entre 1976 et 1982 figurent dans le livre. Mais la bonne idée de l’ouvrier poète revuiste et maintenant autobiographe, c’est d’inclure également des lettres reçues par la rédaction (un bien grand mot : lui seul est à la barre, avec un peu d’aide de temps en temps). Fidèle à sa conception de la poésie, Jean-Pierre ne choisit pas celles qui discutent des mérites de telle ou telle école, de telle ou telle rime, de telle ou telle forme. Ses correspondants lui demandent des conseils techniques pour l’impression, proposent des collaborations éditoriales… et puis se glisse un leitmotiv : la dénonciation de l’édition à compte d’auteur, avec des noms de l’époque, qui je suppose n’iront pas faire un procès (s’ils lisent le livre, puisqu’on est en droit de douter qu’ils aient lu ou lisent de la poésie de toute façon), il y a prescription. Des noms toujours : aux côtés de disparus et disparues, il est passionnant de croiser des poètes qui aujourd’hui encore publient en revue, dont pas mal qui honorent Comme en poésie de leurs vers. On rencontre aussi au fil des pages des noms qui ont pu se constituer une petite notoriété. Il connaît ou a connu tout le monde, Jean-Pierre. Enfin, on se délecte du choix des poèmes, souvent exigeants dans la forme et le fond. Quelle expérience cela a dû être d’être abonné au Pilon !

Un mélange efficace et une déclaration d’amour au métier de revuiste qui valent la peine d’être lus, tout comme les deux premiers volumes. La mémoire de Jean-Pierre et son sacerdoce — clin d’œil en vocabulaire à l’histoire du séminariste du numéro 18, que je ne dévoilerai pas — le rendent éminemment sympathique. On dévore d’un trait, et on attend la suite.

Détails pour la commande sur Facebook.

lundi 15 juin 2020

Retourner dans la famille

Frans Hals, Malle Babbe

Sur cette aire d’autoroute
des cônes de chantier
comme des chapeaux de sorcières
enterrées là après les supplices
me disent Carol Dunlop Julio Cortázar
dans Les Autonautes de la cosmoroute
les jeux pour enfants sont des instruments
de torture : gibets presses potences

je reçois les flèches de
tes iris violets bordés de vert
le balai de ta frange
sur lequel tu ne t’envoles pas
mais que tu enfourches de tes doigts
pour repousser la mèche rebelle
taquinée par le vent
portière pas encore fermée

cette impression en entrant dans la cafétéria
qu’ici on sert de la viande d’enfants
sacrifiés lors du dernier sabbat
cet endroit de l’autoroute offre
un asile sûr
la nuit tombée
à toutes les âmes torturées
la Sainte Inquisition s’est tue à jamais

fourchette et couteau en main
devant le plateau où j’ai glissé
un flan aux mirabelles
je fais une boulette de mie
je tranche dans mes visions d’enfer
bon appétit mon enchanteresse.

lundi 18 mai 2020

La geste de l’Oasis

ganaha_couv.jpg, mar. 2020

I

vif-argent des lames de sels
rasoirs effilés d’écume
les radeaux fendent, sécateurs
de vagues, scies mouvements secs
étincelles — les mains en visière attachées

des nuits au compas
par-derrière par-devant nuées
trous noirs trop loin exoplanètes
inatteignables nous
chevauchée du continent liquide

nous cueillons les vents de tous bords
cherchons les pollens
bruits d’ailes, sont-elles réelles ?
ombrées dans les rayons
sans miel, sans cercles

dans les diamètres trigonométriques
les livres en attestent
les équations. pauvres livres imbibés
poissons ferrés — dessaler dans de grands
fûts ; qu’ont-ils contenu ?

il faut boire parcimonieusement
les gorgées douces les gorgées fraîches
peaux collées de suie marine
le choix était nôtre, certes
peaux frottées de caresses hâtives

des caisses et des caisses de livres
les circuits électroniques au rebut
corrosion inévitable de toute façon —
nous avançons au hasard provoqué
d’un sextant qui frôle les terres ravagées


Extrait de Nous avons renoncé aux moteurs, antépisode de Ganaha.

mardi 5 mai 2020

Anthologie subjective : Yánnis Rítsos

ritsos.jpg, mai 2020

Quelquefois, on serait tenté de dire que ce n’est pas du jeu. Résistant communiste et emprisonné pour ses opinions dans l’immédiat après-guerre et sous la dictature des colonels, Yánnis Rítsos a écrit des poèmes d’une force glaçante sur ses expériences tragiques. Comment, poète à la vie bien réglée, rivaliser avec la puissance d’une telle inspiration ? faut-il vraiment souffrir pour atteindre à la quasi-perfection des vers ? Si ces questions effleurent l’esprit en lisant celui élevé au rang de poète national grec après la dictature, elles s’effacent bien vite devant la beauté de ses strophes, justement. Certes, une tristesse terrible se dégage de ses poèmes ; mais leur qualité formelle, rythmique (qu’on sent même dans les traductions, et tant mieux) calme à la lecture, laissant l’impression d’une sagesse réconfortante issue de circonstances tragiques. Depuis le 1er mai, une nouvelle édition numérique (au prix modique de 5 €) de Temps pierreux est disponible chez Ypsilon — facile donc de découvrir ou redécouvrir Rítsos malgré la fermeture des bibliothèques et des librairies.

Yánnis Rítsos, Temps pierreux, traduction de Pascal Neveu, Ypsilon éditeur, 124 p., ISBN 978-2-35654-000-3.


LES RACINES DU MONDE

Quelques ajoncs calcinés sous l’aisselle de l’été,
quelques sauges, le thym, la fougère.

Nous avons eu très soif.
Nous avons eu très faim.
Nous avons eu très mal.

Nous n’aurions jamais cru
que les hommes seraient si durs.
Nous n’aurions jamais cru
que notre cœur serait si endurant.

Avec un morceau de mort dans la poche – mal rasés.
Où y a-t-il un épi de blé qui s’agenouille face au ciel ?

Le soir tombe tard. L’ombre ne cache pas la dureté de la pierre.
La gourde du mort enfouie sous le sable.
La lune mouillée dans un autre rivage
que la sérénité berce de son petit doigt –
quel rivage ? quelle sérénité ?

Nous avons eu très soif,
travaillant la pierre toute la journée.
Et sous notre soif
il y a les racines du monde.

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