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lundi 11 décembre 2017

L'Oreille arrachée

Au cœur de la capitale belge se trouve un écrin de verdure historique un peu méconnu. On n’enterre plus guère au cimetière du Dieweg, ou alors sur dérogation exceptionnelle ; mais on s’y promène, dans un havre de tranquillité où l’abandon des êtres humains côtoie l’ingénieuse reprise en branches, en feuilles, en fleurs, en ailes ou en pattes de la nature à peine dérangée.

Au fil des sentiers, le poids de l’histoire s’impose à quiconque a la bonne idée de pousser le portail d’entrée. Tenter l’aventure de la balade, c’est aussi se rendre compte qu’il est difficile de ne pas laisser errer son imagination — de ne pas inventer à chaque pas les destins extraordinaires de celles et ceux qui nous ont précédés et qui reposent là, oubliés probablement, mais parties intégrantes de la grande épopée bruxelloise… et tout simplement humaine. Il faut leur rendre les épitaphes absentes ou effacées. Forger celles-ci de toutes pièces au besoin. C’est ainsi que ce livre est né.

L'Oreille arrachée, maelstrÖm, décembre 2017, ISBN 978-2-87505-296-4.




Photo : FT
LE TEMPLE DU SOMMEIL

Oui j’ai péché
j’ai trahi, j’ai vécu
j’ai aimé et j’ai tué
j’ai rimaillé aussi
faites de même
l’entretien des cimetières
est une notion toute subjective.



vendredi 8 décembre 2017

Vous savez × 4


Image : aum (syllabe primordiale en sanskrit, écriture devanagari). Source : Pixabay.
Or vous voyez la Terre & jusqu’à son satellite
écorchés de fleuves aux sources découvertes
où les éléments synthétiques se déchaînent
où les ruissellements moussent de bulles jaunâtres

Vous comprenez la physique quantique & les positions
hasardeuses des neutrons libérés de puissance extravagante

Les sommets des rectangles s’arc-boutent d’une géométrie variable
les nombres imaginaires deviennent peu à peu réalité
les équations remplacent les proverbes & les dictons qui
culbutent leur sagesse dans de vertigineuses pentes d’acier

Vous connaissez l’absence de ponctuation sereine
& les chemins de traverse désormais bouchés de la poésie lyrique

Or vous embrassez les luttes & compatissez aux souffrances
vous êtes sel & mer vous êtes sucre & fruit défendu
les marées vous portent là où les prophéties annoncent
des êtres androgynes pourvus de membres augmentés

La vieillesse a cédé devant l’arsenal des chercheurs
pour un instant au moins d’éternité savoureuse

La cartographie a révélé tous les secrets & les glyphes
ont tous été déchiffrés au moyen de puissants calculateurs
vous tenez dans vos mains un modèle réduit de l’univers
qui de maintes particules d’imagination soutient votre existence

Dans les lieux publics vous restez seule & à l’affût
scrutant les autres à travers un filtre de lunettes fumées

Les campagnes respirent l’air du fumier abandonné
& les villes déploient leurs pistes asphaltées qui tournent
en rond dans un gigantesque bal de mobilité fervente
les valses sont désormais à 4 temps comme tout le monde

Or vous observez la neige d’été & la moiteur d’hiver
vous barbotez dans les lacs asséchés après de longs vols stériles

Vous avez lu tous les livres vous avez vu tous les films
mais votre envie n’est pas éteinte & vous planifiez
des excursions sur des planètes lointaines en apprenant
la langue de futurs extraterrestres qui seront vos amants

Les pelleteuses & les excavatrices sont sans cesse en action
les oreillers chuchotent la vérité aux dormeurs

Il y a dans le cri du perroquet comme une complainte nostalgique
& dans les enceintes comme une mélopée suave
les ondes couvrent désormais toute la surface connue
les rats & les méduses prolifèrent les abeilles agonisent

L’ornithorynque est devenu un évangile & les affiches
en relief sont parées de 1 000 lumières multicolores

Or vous serrez contre vous vos effets personnels
craignant des personnages de fiction venus de par-delà
les mers pour vous dépouiller & vous violenter
vous introduisez votre clef avec précaution dans la serrure

Du ciel les tempêtes déchaînent d’éclairs leurs complexes
les tourbillons & les cyclones sont légions triomphantes

On verse du savon dans les geysers pour les déclencher
on vinifie par tout climat on en exporte le breuvage
les coalitions se succèdent au rythme des élections pressées
pour effacer les restes de slogans qui tranchent

Or vous portez des bijoux en diamant reconstitué
qui garantissent un traitement équitable

Or vous agissez en connaissance de cause
vous rassemblez en vous les espoirs de l’humanité
& le poids de millénaires d’évolution bridée
vous déclenchez d’un geste les nourritures terrestres

Cueillir des baies au bord des champs & s’écorcher
les doigts aux clôtures grillagées est devenu un luxe inutile

Vous voyez pourtant les rides & leurs crèmes
au collagène reconstitué à l’extrait du dernier tubercule
combien pour une molécule d’oxygène aromatisé
pour un arpent de terre arable sous les tropiques

Les avalanches charrient leurs couleurs fluorescentes
jusqu’au pied des montagnes étêtées

Or vous aspirez voluptueusement les eaux
fraîches des nappes phréatiques à la paille
les oiseaux picorent attentifs au moindre bruit
les mégots éparpillés sur les voies ferrées

Des mirages savants déferlent en permanence
dans des déserts surchauffés à blanc d’étendue envahissante

Vous coincez du carton plié sous le pied d’une chaise
pour conjurer l’effet retors du dynamisme bancal
les scies sauteuses sont chargées de réprimer les envies
de croissance végétale effrénée & sans règles

vous voyez les lumières de la ville dans la nuit qui n’est plus
Or vous réfléchissez à votre chemin à votre destination

vous ne voulez pas qu’on vous l’impose
vous respectez les feux rouges vous ignorez les injonctions
de certains prêcheurs vous adoubez les autres
L’étincelle de la vie est au plus loin de l’univers

la relativité s’applique à la culture comme aux photons
Or vous voguez dans des eaux dont le trouble ne dérange plus personne ou seulement

ceux qui voudraient y voir leur reflet celles qui aimeraient tremper leur corps fatigué
rafraîchir les poitrines
abreuvées de vaporisateurs ou
de silicone Or vous connaissez les drames vous retenez les abus

même si vous parcourez toujours les magazines de papier glacé aux photos retouchées &
aux recettes de cuisine biologiques

comme des encensoirs emplis d’anesthésiant Or {vous
savez vous savez vous savez vous savez}
Ces quatre vérités vous démangent &
les statues anciennes s’animent sous le vert-de-gris pour vous sommer de ne pas vous taire

pour vous enjoindre de ne pas demeurer lèvres closes
Or votre cerveau est plastique
sous les effets de la programmation neuro-linguistique diffusée
par tous les papiers tous les écrans tous les haut-parleurs

& les notes de Bach se cognent aux riffs de Coltrane pour un mélange savant
de lieux communs où affleurent quelques percussions javanaises ou chants tibétains
voire vocalises pygmées Or vous caressez d’une main votre lapin domestique
tout en cuisinant un succédané aromatisé Vous mettez le disque en pause car on
ne peut tout de même pas
Que ne peut-on pas déjà Or vous
connaissez par cœur les refrains les ritournelles les monceaux de rythmes mondialisés

vous dansez vous chaloupez vous tanguez
vous exécutez des mouvements lascifs Les bruits
environnants

sont votre cocon Or {vous savez vous savez
vous savez vous savez} Les flûtes sont
de plexiglas les hautbois de marbre
Des antiennes vous prennent par la main

vous interdisent de dire le monde de
dire ce que {vous savez vous savez vous savez vous savez} & les statues toujours sont immobiles & bougent dans votre imagination & vous intiment
de ne pas
abandonner
Or vous êtes sur le point de céder mais
sur le point seulement

& les cris dans votre intérieur
se succèdent les digues se fissurent
le granite étend ses veines dont les globules noirs de mica propagent votre douleur de doute
& cogne cogne le ciseau du sculpteur qui tire
du matériau brut
de votre corps
la fréquence de résonance qui amplifie toute chose jusqu’à son apogée

Or vous cueillez les fraises dans d’immenses serres de verre bleuté vous dégustez leur arôme
qui masque les velléités
d’éclatement de la
réalité qui n’a rien de virtuel Vous soutenez
les candidatures de la société civile qui plongent leurs racines aussi profond que
la superficialité le permet Or vous êtes dilemme car
{vous savez vous savez vous savez
vous
savez}
les intestins vous brûlent les poumons
sont déjà atteints il n’est jamais trop tard pour parler
vous retardez le moment des entretiens
avec les rois du monde Les trônes restent d’or massif qu’il faut désormais recycler

on construit les discours à coups de mèmes
Or vous vous penchez sur un lit d’hôpital
le trésor de l’oxygène l’alimente
Les arguments tournent aux arguties Il est
temps {vous savez qu’il est temps vous savez vous savez
que le moment est venu vous savez}

VOUS. — Je vois les veines ouvertes du monde & les liquides colorés qui en suintent. {Je sais les directions vers lesquelles l’avenir nous pousse. Je constate le désordre des apparences & la douce indifférence devant l’advenue du déluge. Le synthétique prime le naturel & les igloos fondent au soleil de l’exploitation des gisements arctiques. Je sais les chaleurs torrides. L’eau reste d’un clair pourtant obscur. Je sais les piqûres d’insectes en nuées sur les récoltes maigres des clairières de la forêt jadis vierge. Je vis bien. Néanmoins je sais l’éclatement final & je le prononce.}

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LA DIGNITAIRE. — La possession est reine & l’accumulation princière. Nous avons construit une société d’abondance & d’écoulement infini. Nous léchons la fraîcheur des crèmes glacées. Nous nous abritons derrière des paravents qui conditionnent l’air & l’entrée dans nos cercles. Le mérite est notre seule religion. La puissance de l’individu est seule fondatrice des largesses qu’enveloppent nos regards & nos embrassades. J’entrevois un avenir radieux & j’augure de temps qui deviendront immémoriaux.

VOUS. — Les avions forment un ballet si complexe dans le ciel qu’on croirait une toile d’araignée. Les cimetières proposent désormais des tombes gratte-ciel. Les édits sont révoqués & les traités au placard. J’annonce l’accélération & les plaies ouvertes de l’emballement. Je pressens des forces au pouvoir inexorable.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LE MOINE. — ॐ  .

VOUS. — {Je sais les idées noires & les sombres desseins. Je sais les étourdis qui voient de leurs illusions les cadeaux qu’ils ne soupçonnent pas de les empoisonner. Je sais la réduction des couleurs du prisme d’un spectre lumineux continu à la binarité numérique. Je les sais.}

LA CHIFFONNIÈRE. — Il ne me reste plus qu’à collecter à ramasser à reprendre à chaparder. Je me baisse plus bas que terre dans cette vie avec l’espoir de monter plus haut que le ciel dans une autre. Mais je n’y crois déjà plus. Il me semble que les différences s’exacerbent & que les fibres deviennent de moins en moins recyclables. Je me nourris d’expédients lorsqu’il le faut. Je chantonne dans les rues à l’aube. On s’éveille à mes vocalises qu’on croira gaies. Mes enfants chantaient eux aussi lorsqu’ils étaient vivants. Je contemple les palais de marbre qui se dressent sur mon chemin. J’en époussette les marches dans l’espoir qu’ils me transmettent leur agréable fraîcheur. Je voyage à petits pas. Mon pèlerinage est permanent & mon endurance inconnue des visiteurs des plages où je ne me baigne plus.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LE PEUPLE PREMIER. — Nous vivions à la traîne. Nous faisions l’amour à la belle étoile. Nous vivions dans la crainte & nous vivons dans l’abrutissement. Rien de nos peurs ancestrales & irrationnelles n’a vraiment changé. Nous voyons désormais nos travers plus que nos liens & nous respirons dans le même rythme que les empires triomphants. Dans notre cosmogonie ce serait un présage. Mais nous n’étudions plus les présages car les images nous ont déjà tout dit.

VOUS. — Je ne peux plus me taire & je dois annoncer.

LE MOINE. — ॐ.

L’EXTRATERRESTRE (♀). — J’ai pour moi le privilège du voyage temporel & spatial. J’ai pour moi le privilège de l’expérience. Je ne convoite aucune richesse ni aucune ressource. Érigez-moi en messie si vous le souhaitez. Rien ne vous y oblige cependant. Mais je partage le constat & je construis de mes pensées gazeuses une salve d’avertissements un tsunami de présages un raz-de-marée d’oracles. À vous d’en décoder le langage.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LA DIGNITAIRE. — J’entrevois un avenir radieux & j’augure de temps qui deviendront immémoriaux.

VOUS. — {Je sais que mes paroles seront acides je sais que mes phrases seront contondantes je sais que mes verbes seront transitifs je sais que mes mots seront autant de lames.} J’expose enfin au grand jour l’état du monde.

or à vos mots retentissent les cris d’effrois                les appels au secours dépassent la couche d’ozone                rien plus rien ne retient les boues d’épuration & les déchets ultimes                    plus rien ne fait obstacle à la dernière goutte de carburant        une moitié de l’humanité tombe à genoux & l’autre joint les mains                torsions flatulences compressions brûlures        le repos devient un concept théorique que les rayons ardents désintègrent            vociférations alarmes dissonances charivaris        amas concrétions les grottes régurgitent les millénaires        pestilence des saveurs dans les greniers où se terrent            poudre à canon dans les barillets de            les

animaux sont assaisonnés de sauces aigres-douces qu’on fabrique en            bâtons de pèlerins & de supplice            les bruits deviennent des stridences les aigus des                radiations comme des phares des lampes qui attirent pour            brasiers tumulus l’œuf de l’ultime phénix est écrasé par une météori                    les métaux en fusion les cheveux dress                une clarté verdâtre émerge des décombres les verrues dégorgent de        le pus le putride        océans immenses & dévastateurs        la poussière bouche les alvéoles des poum        les refuges se font rares    il faudra    les cachettes sont éventées        il faudra        nous avons joué avec la vie        il faudra        il est trop        avec        les liasses d’étincelles en feux d’artifice        peut-être            {vous saviez vous viez vo savie vous sav}
•••

mardi 28 novembre 2017

Anthologie subjective : Léo Beeckman

Léo Beeckman est né en 1948 et mort en 2017. Infatigable promoteur des lettres belges dans plusieurs associations, créateur d’un fonds de plusieurs milliers d’ouvrages destiné à présenter la littérature belge dans les foires et les salons, il a aussi été éditeur. Et puis il a écrit ce court recueil intitulé Poème quantiques, retrouvé après sa mort, dans lequel sont évoqués les « fractures du temps », le « vortex », l’ubiquité du poète qui, tel un électron qui peut se trouver dans plusieurs positions à la fois, contemple le monde de ses vers courts et percutants pour dire une vérité que les tracas quotidiens font ignorer à ceux qui ne s’abreuvent pas de poésie. Les époques se mêlent, les règnes animal, végétal ou minéral se fécondent. Douze poèmes, c’est tout. Simples, concis, qui vont à l’essentiel. Mais un choc du style et du discours qui perdure longtemps après la lecture.

Poèmes quantiques, Léo Beeckman, maelstrÖm, ISBN 978-2-87505-272-8.
Ce livre fait partie de la collection 4 1 4, qui propose d’acheter deux exemplaires collés entre eux. Le deuxième livre est tout simplement à offrir.


Poème quantique VIII

Pour Étienne Minoungou

Nous sommes
La civilisation noire
La civilisation goudronnée
La terre rouge
Et la poussière
Nous sont devenues étrangères
Au mépris
Des lois sauvages
Nous avons construit
Des abattoirs
Et nous avons emballé
La mort
Sous cellophane
Nous avons mis
Nos espoirs
Dans des coffres
Et nos avoirs
Dans des cartes
Pour manger à crédit
Et pour mourir
Le ventre plein

Or
un jour
J’aurai la peau noire
Et je porterai cette peau
En signe de libération
Car je serai à nouveau
Cet homme ancien
Qui se souvient de la terre
De la place
Qui lui revient
Et de ses origines minérales.

mardi 7 novembre 2017

Trois nouveaux entremets…

… parus aux Carnets du dessert de lune, et parce que je suis gourmand, regroupés dans un seul billet !

Les samedis sont au marché

Si l’on en croit Thierry Radière, aller au marché le samedi matin est « plus une activité existentielle qu’une occupation littéraire ». Voire. Les saynètes qu’il tire de ses expéditions abondent — comme souvent chez l’auteur — en anecdotes liées à l’enfance et aux petits bonheurs familiaux, et constituent un véritable corpus littéraire d’une cinquantaine de pages. La force de son écriture, c’est qu’elle va titiller le lecteur dans les recoins de ses souvenirs ; de ceux qu’on a tous un peu forcément, mais qu’on n’a pas couchés sur le papier par paresse, par manque de temps ou simplement parce qu’on n’a pas le talent de Thierry pour les rendre aussi vivants.

Prenez les œufs de cane, par exemple. Beaucoup se reconnaîtront dans le texte intitulé « Les œufs infinis », où le promeneur avoue qu’il n’en achète jamais, et que c’est probablement pour ça qu’il ignore toujours l’étal du marchand. Et pourtant, ces œufs « sont extra : ils ne se cassent jamais dans la tête. Sont infinis ». Car justement, en évitant le regard du vendeur, on se construit un souvenir permanent, « un gâteau dont [on] ignore le goût ». Quoi de plus permanent en effet que l’obsession d’une chose attirante qu’on n’a pas pu goûter ? D’une petite habitude, d’une petite veulerie hebdomadaire d’ignorer ce qui nous tente, l’auteur bascule vers les songes et l’infini, tout simplement.

Bribes de conversations à la façon de brèves de comptoir ou réflexions personnelles (« Le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allées et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »), l’espace restreint du marché est prétexte à un kaléidoscope d’images et de métamorphoses. Jusqu’au surréalisme à tendance érotique, parfois. Il fallait oser : « Les enfants s’attendrissent à la vue des chiots pendant que leurs parents s’envoient en l’air près des poireaux. » Doté d’illustrations de Virginie Dolle qui s’accordent parfaitement à son atmosphère, Les samedis sont au marché est aussi frais que les meilleurs produits d’un marché de plein air où l’on a ses habitudes.

Nuova prova d’orchestra


C’est avec un accordéoniste que Thierry Radière ouvrait son livre, et c’est maintenant tout un orchestre que convoque Michaël Glück. De petit format, facilement glissé dans une poche, le livre est en fait un recueil d’aphorismes, une forme où la concision va de pair avec le triturage du langage. On y trouve donc force doubles sens, homophonies approximatives ou jeux de mots divers. Par exemple, saviez-vous que « Nul n’est autorisé à jouer du triangle en bermuda » ou que « Les Rolling Stones ont beaucoup joué la musique de Satie » ? Les petites phrases dégagent cette connivence avec un lecteur que Michaël ne prend pas pour un idiot, et à qui il reconnaît la culture générale nécessaire pour comprendre à demi-mot ses bons mots.

Pour qui connaît la poésie « sérieuse » de l’auteur (parce qu’on peut clairement dire que cet ouvrage se situe dans une veine humoristique, même si, on le verra, il ne s’interdit pas les piques qui siéent à un écrivain regardant son époque avec lucidité), rien d’étonnant : cette dernière est toujours sur le bord des mots, glissant dans ses vers ciselés de nombreuses figures de style que ne renierait pas un aphoriste virtuose. Les instruments de musique les plus divers défilent, créant une unité de thème qui permet de donner un véritable liant au recueil, et cela jusqu’aux plus insolites, comme ce tocsin dont joue… Quasimodo. Lequel s’est « longtemps couché en sonneur » — culture, quand tu nous tiens… Mais au fil des pages, le poète distille aussi quelques sentences plus politiques : « Ces temps derniers on joue, partout, trop de canons et ce n’est pas vraiment drone. Les seules batteries qu’on entend sont meurtrières. » Voire de critique littéraire : « Salieri est à Mozart ce que Salgari est à Jules Verne. » Pas très sympathique ni pour Salieri ni pour Salgari, que j’avoue avoir beaucoup aimé lors d’explorations de la littérature populaire italienne en version originale. Mais diablement efficace !

Nuova prova d’orchestra est un livre à garder à portée de main, qu’on feuillette régulièrement pour picorer quelques aphorismes bien troussés. Et pas seulement pendant la pause syndicale d’un orchestre symphonique, foi de chef d’orchestre. Pas besoin de lire la musique pour en apprécier l’humour polyphonique.

Faute de preuves


Après la prova de Michaël Glück, qui signifie répétition en italien, nous voici aux preuves, ou plutôt à l’absence de preuves de Serge Prioul. Des trois, c’est l’ouvrage qui se rapproche le plus d’un recueil de poésie « classique », si tant est que cela existe. Faute de preuves semble d’abord le fruit d’un cheminement, celui de son auteur vers la poésie. « Un jour arrive / Où tu écris / Par curiosité […] Et tu sautes / En parachute ». Un cheminement tout de pudeur devant le malaise qu’on sent installé avant l’écriture, avant ce que l’on perçoit comme le grand saut. Les poèmes sont en général courts, comme les vers d’ailleurs, et paraissent constituer de prime abord une sorte d’art poétique : « Elle est si simple la place du mot // Un blanc où ne rien mettre d’autre / Un mot de trois lettres / Un de huit / Au-delà / On sera dans la marge ».

Mais petit à petit, une fois la poésie enclenchée, le recueil évolue vers une poésie narrative réaliste où l’on reconnaît l’influence de Richard Brautigan, cité en exergue. Les anecdotes prennent le pas sur les réflexions personnelles - même si celles-ci ne disparaissent pas - et structurent un style qui devient plus affirmé. Toujours, cependant, avec un vocabulaire pas ampoulé pour un sou qui rend la poésie naturelle, quasi une conversation entre amis. Jugez-en : « Café de pays de Mellé / Le vieil alcoolo de service / Te raconte / Qu’à cause de Brigitte Bardot / Qui a fait interdire les manteaux de fourrure / Les éleveurs de visons / Ont lâché plein d’animaux dans la nature / Un de ses potes pêcheur / Il est formel / S’est fait poursuivre par des visons / Qui en voulaient aux truites / À l’intérieur de son panier de pêche ».

Des hésitations à écrire jusqu’aux poèmes réalistes faits de tranches de vie sublimées à la Brautigan, Serge Prioul écrit sa Bretagne et son histoire, qui s’entremêlent dans des vers simples à l’effet immédiat et durable. Faute de preuves est un concentré de réel passé à travers la moulinette d’un regard acéré et empathique ; qui mieux que le poète sait repérer l’instant qui, habillé de mots, touchera de la plus belle manière celles et ceux qui ne l’ont pas vécu ?

mercredi 1 novembre 2017

Lorsque je serai chevalier

Pourquoi continuer à écrire de la poésie, quand tant d’autres le font si bien et que si peu la lisent ? Au fond, quelle est la légitimité d’un poète dans le monde actuel ? C’est à ces interrogations que tente de répondre ce livre. On y trouvera en ouverture une élégie urbaine au style apaisé et métaphorique, mais bien vite aussi la brutalité de la chevalerie qui veut convertir les mécréants à la beauté des strophes. On y lira les velléités de résignation et de retour à l’humus, mais aussi la violence intérieure d’une révolte qui frôle les limites de la violence physique. Parce qu’on ne renonce pas facilement à la poésie. Finalement, ce livre est peut-être bien le renouvellement d’un credo.

Lorsque je serai chevalier, Jacques Flament Éditions, 120 p., 12 €, ISBN 978-2-36336-331-2.


[...]

À la Fnac de Metz, le rayon consacré à la poésie commande à l’amateur de se mettre à genoux pour parcourir les quelques livres proposés. Pas beaucoup d’auteurs contemporains : il faut croire que la valeur commerciale d’un poète ne s’acquiert qu’avec les obsèques ou le bienheureux hasard des émissions télévisées. Afin de guider le lecteur dépendant qui parviendrait à se tenir à quatre pattes le temps de choisir sa drogue, quelques panonceaux comme des balises, pour éviter que les grands noms soient noyés par des amateurs iconoclastes. Le premier, c’est « Appolinaire ». Mais oui : qu’ont-ils donc, ces poètes qui s’appesantissent sur un art éculé et qui ne se soumettent pas à la légèreté souveraine du divin marché ?

[...]

vendredi 20 octobre 2017

Conservatoire, 15.10.2017

Photo : Fernand Reisen (lors d’une répétition)

Carlo Jans dirige L’Enfant et les Sortilèges de Maurice Ravel (livret de Colette) au conservatoire de la Ville de Luxembourg, dans une mise en scène d’Hélène Bernardy et Monique Simon.


« Moi l’écureuil
je sautille à la baguette
qui me rappelle à l’ordre
lorsque mes pattes vont plus vite
que la musique »

« Moi l’horloge
je modèle mes balancements
sur le tic-tac inaudible
de son mouvement
imperturbablement régulier »

« Moi le feu
je brûle les étapes et
les notes à son agi-
tation frénétique »

« Moi le trombone
je miaule sur commande ;
je survole l’orchestre
à sa demande expresse »

« Moi l’arithmétique
je révise mes tables
de multiplication en
comptant ses temps »

« Nous les rainettes
nous sautillons de joie
lorsque lâchées dans la nature
d’un petit geste encourageant »

« Moi la flûte
je roucoule et gazouille
à son simple sourire »

[…]

Mais comment a-t-il appris
à diriger des animaux et des objets ?

vendredi 22 septembre 2017

Le Sucre du sacre

« C’est un texte assez difficile », me dit Patrice Maltaverne dans un courriel. Mais la difficulté, c’est pas mal de temps en temps. Plongeon donc dans Le Sucre du sacre, dernier volume du poète-éditeur-revuiste messin : mais par où commencer ? Car oui, Patrice a raison, ce n’est pas un texte simple. Difficile, je n’irais pas jusque-là ; il demande un temps d’adaptation avant de diffuser son arôme, mais n’est-ce pas là le propre de tout livre un peu exigeant ?

Commençons alors par le commencement. Le « sacre » du titre, c’est en fait la cérémonie du mariage. Dans ce livre, l’auteur s’attache à écrire la chronique d’un mariage annoncé, de la demande au voyage de noces. Pour cela, il procède par chapitres qui tous tirent leur titre d’un objet, d’une procédure ou d’une action liée aux épousailles. On suit donc le narrateur et « sa mie » (délicieux choix de vocabulaire) de la demande au voyage de noces, on l’a vu, en passant par toutes les étapes méticuleusement répertoriées par le poète : pêle-mêle, citons les cartons (… d’invitation), les fleurs, l’église, l’orgue, le Code civil, les confettis, le repas ou le discours, mais aussi plus décalé, les panneaux indicateurs (il faut bien arriver à la fête), le mégaphone ou l’alcool.

Dans les chapitres, les courts paragraphes ne comportent qu’une ponctuation limitée : pas de point final, même si les points intermédiaires sont gardés, pas de virgules. C’est un choix (une contrainte ?) qui donne au texte une urgence, un rythme de locomotive lancée à pleine vitesse vers une union inéluctable. Les deux époux sont-ils aussi sûrs que ça de leur envie de convoler ? Peut-être pas : « […] l’idée de prononcer ce grand nom de mariage m’a scotché aux familles princières au sein desquelles la blancheur est tuée dans l’œuf. » Mais pour autant, « nous voulons que ce mariage aille vite réfléchir ces porteurs de rides incongrues qui donnent des ordres à une statue ». On le voit, le langage est ici déconstruit et les phrases qui commencent dans un style tout à fait limpide se transforment rapidement en accumulations de métaphores qui confèrent à l’ensemble un petit goût de surréalisme.

Mais un petit goût seulement, car les pérégrinations vers l’église, puis la mairie, puis la fête et le repas obligé restent facilement reconnaissables. Cela dit, « les deux endroits sans surprises sont l’église et la mairie ça c’est pour les grandes personnes il serait amusant que quelque chose se déchire le voile de Marianne la statue de la Vierge de toute façon à l’intérieur ne s’y trouvera pas un sexe réel ». Tout baigne donc dans une atmosphère onirique créée par les choix d’écriture de Patrice. Comme souvent chez lui, on y retrouve des jeux de mots à connotation ironique pour certaines icônes de la société de consommation moderne (« faire l’amour au milieu des cris bétonnés par notre baby lisse ») ou plus politique (« la loi n’étant plus jamais votée à mains basses »).

L’ensemble reste pourtant, malgré les piques que le poète ne peut pas complètement évacuer de son écriture, plutôt tourné vers les sentiments humains. On croirait que Patrice a voulu faire un voyage en poésie dans la tête d’un futur marié, et qu’il nous permet de suivre pas à pas ces pensées qui s’agitent, se cognent et se télescopent à mesure que le grand jour se rapproche. Et même après, puisque cette nouvelle vie à deux n’est pas non plus aussi évidente que ça. L’interprétation est ouverte, mais la langue utilisée et les partis pris d’écriture font du Sucre du sacre un livre fascinant et dont l’intérêt va grandissant au fil des pages, appelant donc plusieurs lectures. Difficile, non. Exigeant, oui. Et tant mieux.

Patrice Maltaverne, Le Sucre du sacre, éditions Henry, 96 p., 8 €, ISBN 978-2-36469-171-1.


Extrait du chapitre « Voyage de noces »:

Après le mariage il faut glisser dans les confettis et la mousse en gelée restant aux vieux qui n’auront jamais le courage de souffler sur leur saynète éteinte. Notre dérapage sera plus léger que les rideaux d’une chambre voletant toute une nuit de pleine lune sans sa lampe
Le plus important c’est d’avoir des billets. Le tien est au fond de ton décolleté. Il ne faut pas qu’il s’envole avant l’avion le mien est tapi dans mes chaussettes de la veille. Comme des fleurs nous allons nous pousser sur la pointe des pieds

lundi 18 septembre 2017

S'il te plaît, écris face à la mer

La mer dans les îles Orcades en Écosse. (Photo : privée)

Lorsque tu écumeras
le sel qui décante de tes phrases
veille à utiliser un maillage serré ;
sinon, comment rendre
la sueur du ramasseur de goémons
le frêle équilibre de l’enfant
qui frôle de ses pieds nus
les côtes de ton territoire si terrestre ?

Il faudra pourtant
te tourner vers l’espace marin et
accueillir la houle — coloniser l’estran
de tes idées vagues pour arrimer
tes vers au réel. Il te faudra bien sûr
respirer dangereusement des algues vertes
pour extirper les couteaux à vif
de leur sable refuge

Je me souviens : un bernard-l’hermite
une plage tropicale de sable blanc,
des patates de corail, l’envie de plonger
pieds nus pour admirer les poissons multicolores ;
mais tu veilleras, toi, à protéger tes membres
de la morsure du poisson-pierre —
à polir le sable jaune jusqu’à l’usure
avant le naufrage imminent des pétroliers

Tu compteras avec soin les salves
de lumière du phare dans le lointain
pour en donner le rythme aux mots.
De l’avitaillement, tu maîtriseras la cambuse —
tu feras du port ton mousse bienveillant
dans les bars de marins, dans les capitaineries
tenant sans cesse le cap de ton journal de bord
le nez levé vers les constellations
à vue, sans compas ni sextant
entre deux îles polynésiennes

Tu te plongeras dans les traités de navigation
y maudissant les quarantièmes rugissants ;
tu en copieras les règles de syntaxe
et d’accord entre voiles et vents
pour échapper au calme plat
d’un carnet désespérément vide. De sens
il ne saurait y avoir sans que tu veilles
de nuit, doux hamac et brise légère —
peut-être aussi cabine trempée et corps grelottant

Lorsque tu verras enfin la Croix du Sud,
tu reposeras ton filet et ses mailles ;
tu laisseras même les mouettes voler ta pêche.
Tu glisseras en eaux profondes
pour briser les harpons des baleinières
puis tu passeras entre balises rouges et vertes
et tu t’attableras face à moi, devant un verre
de rhum blanc des îles, empli
d’embruns et de rimes

S’il te plaît, écris face à la mer.

samedi 2 septembre 2017

Anthologie subjective : George Mackay Brown

Photo : plaque commémorative à Stromness, dans les Orcades.

Une poésie qui respire les embruns et la rudesse de la mer, l’orge et les récoltes toujours menacées par un climat imprévisible. Une poésie qui, à l’anglais le plus littéraire, mêle l’écossais et les mots locaux d’origine scandinave. C’est un peu comme ça que je vois les écrits de George Mackay Brown (1921-1996), le chantre des Orcades, ces îles tout juste au nord du continent britannique.

Aujourd’hui, les bateaux ravitaillent en continu (sauf en cas de tempête insurmontable…) et le mode de vie jadis typique et isolé des îliens s’apparente à celui de nombreux continentaux. On peut faire ses courses au supermarché Tesco, et rares sont les locaux qui prennent la peine de cultiver un jardin. Les bateaux de croisière aussi abondent, faisant de la petite capitale tranquille des Orcades, Kirkwall, une ruche particulièrement animée lorsque débarquent des milliers de touristes en quelques heures. Un peu plus loin dans l’île principale, Stromness, la deuxième ville de l’archipel, est certes moins visitée. Des pierres levées néolithiques se dressent dans certains champs, préservées par des agriculteurs moins radicaux que ceux qui les dynamitaient il y a quelques décennies. Mais la modernité est là, et les Orcades perdent irrémédiablement de leur charme isolé.

Reste tout de même la poésie de George Mackay Brown, sorte de pied de nez à cette modernité envahissante, glorification nostalgique d’une vie en harmonie avec la mer et les champs durement exploités. Son chef-d’œuvre, Fishermen with Ploughs, publié en 1971, est un des sommets de la poésie écossaise. À lire et à relire après un séjour aux Orcades, pour noyer l’impression de dissolution lente de ces îles dans la mondialisation.

The Collected Poems of George Mackay Brown, John Murray, ISBN 978-0-7195-6884-8
« The Poet », lu par l’auteur ici.


Love Letter

To Mistress Madeline Richan, widow
At Quoy, parish of Voes, in the time of hay:

    The old woman sat in her chair, mouth agape
    At the end of April.
    There were buttercups in a jar in the window.

    The floor is not a blue mirror now
    And the table has flies and bits of crust on it.

    Also the lamp is broken.

    I have the shop at the end of the house
    With sugar, tea, tobacco, paraffin
    And, for whisperers, a cup of whisky.

    There is a cow, a lady of butter, in the long silk grass
    And seven sheep of Moorfea.

    The croft girls are too young.
    Nothing but giggles, lipstick and gramophone records.

    Walk over the hill Friday evening.
    Enter without knocking
    If you see one red rose in the window.

mardi 15 août 2017

Sans titre, sur un tableau de Martine Deny

Tableau de Martine Deny, www.denyart.com. Texte extrait de la performance « Impossible Readings 9 » au Kulturschapp de Walferdange, organisée par le collectif Independent Little Lies.

Tu voudrais que je chausse des escarpins
que je me dénude les jambes jusqu’à l’endroit
où monteraient tes caresses
sur une douceur tout embaumée de crème
au parfum de spot télévisé de multinationale
qui t’a vendu le rêve de jambes douces
de musique suave pendant l’amour
quand tu reviens épuisé

Tu croirais m’exciter par tes allées et venues
là où passerait ta main
calleuse pourtant
je sais que ça fait débander mais je te le dis
parce que moi je voudrais
que tu mettes des gants
que tu regardes la réalité en face

Il y a des poils sur mes jambes
il y a de la corne sur tes mains
quand tu rentres et que tu crois que je n’ai fait
que t’attendre en regardant
des publicités suaves et des musiques de multinationales
en préparant mes cuisses douces à tes caresses

Plutôt que des escarpins
je voudrais chausser des baskets
partir avec toi dans un long jogging
transpirer suer dégouliner d’effort puis
nous déshabiller en désordre
faire l’amour dans la sueur abondante

Merde aux multinationales !

lundi 7 août 2017

Le Boogie du Cambalache

Ce serait mentir que dire que je n’ai pas un a priori positif sur les écrits de Seream, alias Sébastien Gaillard. Grand manitou, avec Éloïse Rey, de La Tribune du Jelly Rodger, un journal de propagande poétique où je me sens bien et en belle compagnie, le bougre fait profession de trublion de la chose poétique en cassant les codes et en accueillant des plumes et des crayons dissidents dans un espace littéraire en général corseté (Hugo Fontaine, par exemple). Quoique… malgré ses racines savoyardes — et bientôt canadiennes, il ne tient plus en place dans les Alpes —, le rédacteur en chef enthousiaste ne rechigne pas aux interviews sur les chaînes de radio nationales : enfin, au moins une, car c’est sur France Inter que je l’ai découvert, et en même temps la Tribune.

Seream a beau écrire qu’il se trouve « déjà bien assez grand pour [son] âge mais insignifiant par rapport à l’univers en expansion », ce Boogie du Cambalache est tout sauf un énième opus de poésie dispensable. Ah non ! D’abord, parce que son auteur est un artiste aux multiples talents, et qu’il agrémente le livre de ses propres peintures ; et un livre de poésie complété par des illustrations réussies remonte bien vite dans la pile des beaux objets à lire. Mais évidemment, dans la poésie, c’est le style qui compte. Et là, mes aïeux, ça balance ! Les textes de Sébastien sont de véritables logorrhées verbales façon slam, mais toujours signifiantes et sans chichis, truffées de références. Références aux artistes qu’il aime, à sa famille qu’il adore, à ses potes musiciens ou poètes (il m’a même fait rougir, c’est dire)… une poésie du mot qui chante, se déploie et part dans tous les sens pour mieux envelopper le lecteur de sa petite mélodie lancinante ; une poésie de la fidélité aussi, à sa famille poétique et musicale.

Le Boogie du Cambalache, c’est donc une longue mélopée en ouverture, du spoken word mâtiné d’autobiographie, sorte de journal poétique amoureux où l’on accompagne lauteur dans ses pérégrinations littéraires, notamment pour la chronophage et bénévole fabrication de l’excellente Tribune. Suit un « Message d’insécurité poétique » qui en rajoute sur l’art poétique de son auteur : « La poésie française contemporaine se noie dans les politesses, se débat dans les vagues académiques, coule à pic dans le conformisme, tangue dans la houle maboule de la culture peureuse, n’évite pas les écueils imposteurs de l’autocensure. » Et toc ! Le remède du docteur Seream ? Sa Tribune bien sûr, « un investissement dans le vent qui fait claquer des dents et les fait résonner dans les cavernes de l’inconnu ! » Vous voulez des exemples ? Le reste du livre est composé des éditos qu’il a publiés dans les neuf premiers numéros du magazine, dont le dixième sera le chant du cygne. Et on peut dire qu’il a mouillé la chemise pour répandre les graines de la poésie populaire, qu’il a trimé pour déclamer et convaincre, qu’il a bossé d’arrache-pied pour défendre la langue qui pique et qui caresse, une langue que chacun peut comprendre, sans les chapelles exiguës de la poésie guindée. En glissant au passage quelques piques sur la société de consommation, dont on peut bien évidemment déduire qu’elle est au cœur du problème que la plupart pensent avoir avec la poésie.

Mais le problème n’existe pas, et s’il fallait désigner un chantre de la poésie qui touche chacun et chacune, Seream serait en bonne place. Non pas qu’il s’y verrait… le Gaillard ne semble pas goûter les honneurs. Alors, sans médaille et sans flagornerie, longue vie au Boogie !

Seream, Le Boogie du Cambalache, éditions du Petit Véhicule, 93 p., 25 €, ISBN : 978-2-37145-577-1.

lundi 31 juillet 2017

Lustration

Prêtre romain (photo : © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons).

Lustration :  ANTIQ. ROMAINE. Purification rituelle d'une personne ou d'un lieu par procession, sacrifice ou aspersion. (Trésor de la langue française informatisé)


Las, louchant lentement l’
Unique lapidaire
Scande l’oraison laïque
Tant trouvère que tantrique
Revêtue d’oripeaux dans un rêve révélés
Affublée bizarrement d’un bourdon bénéfique
Tout entière atonale et tonnante pourtant
Il conclut d’un soupir
Ose à peine un sourire
Noie enfin dans la nuit un nouveau-né condamné

dimanche 2 juillet 2017

Réflexions buissonnières

J’ai rencontré Frédéric Dechaux au Marché de la poésie, et nos discussions m’ont naturellement conduit à me procurer son livre. Pour qui devise avec ce jeune homme souriant et sympathique dans un tel cadre, Réflexions buissonnières peut se révéler une surprise : en effet, l’auteur y fait preuve d’un certain pessimisme qui s’attache à dénoncer les petites compromissions quotidiennes de tout un chacun, sans jamais s’épargner lui-même d’ailleurs. Les petites manies de se raconter des mensonges pour simplement survivre dans un monde hostile y sont décortiquées avec un scalpel parfaitement affûté, dans des courts paragraphes qualifiés d’aphorismes. Est-ce de la poésie ? Est-ce un essai ? De la philosophie ? De la psychanalyse ? Peut-être bien tout ça à la fois…

« La soumission à l’ordre social est acquise, et garantie à long terme, dès lors que s’est imposée à tous l’absence de projet alternatif. De là vient que les inadaptés trouvent ensuite leur seul réconfort dans leurs mondes intérieurs. » Évidemment, une telle phrase ne remplace pas les livres d’analyses d’Ivan Illich ou de Jacques Ellul sur la société actuelle, mais, avec sa concision frappante, elle permet l’impact direct et immédiat sur la conscience du lecteur. À lui d’amorcer sa réflexion en attrapant les petites perches que tend Frédéric tout au long de l’ouvrage. Car il parle de lui et de nous comme il parle de notre passé et de notre avenir, voire de notre futur : « Les australopithèques, les pithécanthropes, les néandertaliens se sont éteints les uns après les autres. Comment ne pas se consacrer à poursuivre le processus ? L’évolution s’appuie sur l’apparition d’espèces nouvelles, elle réclame, elle exige des mutants. »

Souvent, les aphorismes poétiques sont courts et humoristiques. Justement, chez l’auteur, ils se font mutants, s’allongent et prennent une tournure philosophique plus prononcée sans pourtant complètement s’affranchir d’un certain humour (on pense un peu à Novalis). Un humour noir, fait d’une certaine ironie et d’une autodérision certaine. Si Frédéric met le doigt là où ça fait mal, ça n’est pas par défaitisme. Ce n’est pas parce que « Nous appréhendons généralement le monde selon les schémas illusoires que la pensée adopte dès l’enfance » qu’il ne faut pas combattre lesdits schémas. Première étape : en prendre conscience. C’est exactement ce que ce livre permet. Et puis le pessimisme n’est pas omniprésent. L’auteur n’est au fond pas aussi misanthrope ou sombre que ce qu’il laisse transparaître dans ses aphorismes. La preuve ? « Ce souffle qui vous réchauffe le corps, puis l’esprit, et vous éveille à la nature divine ! »

À l’heure où les élèves de lycée viennent de plancher sur leurs copies de philosophie, on se prend à rêver : et si on mettait Réflexions buissonnières entre les mains des futurs bacheliers ? Un langage simple, des réflexions pertinentes et des interrogations appropriées, peut-être que ça réconcilierait certains avec la matière. Je crois bien que ça m’aurait plu, en tout cas.

Frédéric Dechaux, Réflexions buissonnières, éditions Unicité, 15 × 21 cm, 82 p., 13 €, ISBN : 978-2-37355-102-0.

jeudi 22 juin 2017

Transfusion en ut (sur le thème « Rouge(s) »)

Photo : Wikimédia.

ROUGES les accords
des ORGUES hirondelles
à la SORGUE des vêpres /
majeurs et mineurs

d’écarlates fauteuils
aux dossiers velours ;
de vitraux carmin
résonnent les tierces

l’instrument déverse
la vie intubée de
globules rutilants
fugue des heures passées

des rideaux de brocart
cachent la perfu-
sion profuse / doigts
serrés sur les touches

mains recroquevillées
sur les jeux / pieds nus
sur le pédalier ;
basse continue de vie

s’écoulent les gestes
denses qui stoppent
net / ROUGES les
plaques ROGUES de la peau

marée d’éther qui
embrase les centres
de la vision — GOURSE
perdue au ressac

l e n t e m e n t perlent
les gouttes qui soign-
eront de verts ma
partition daltonienne

mercredi 14 juin 2017

Les Heures de battement

Avant d’ouvrir le recueil, difficile de comprendre l’intelligente polysémie du titre : Les Heures de battement, ce sont bien sûr ces trous dans un emploi du temps qu’affectionnent tous les collégiens et lycéens ; mais au fil des pages, on découvre que ce sont aussi des heures… où le cœur bat, tout simplement.

Alissa Thor nous propose donc une cinquantaine de poèmes courts qui sont autant d’hymnes à l’amour, où le je poétique entonne les louanges d’un tu aimé, voire quasi vénéré pour certains textes : « Comment / Ne pas croire / Que ta beauté est / Céleste /  Quand au matin / Je retrouve / Une plume / Piquée / Dans l’oreiller ? » Mais n’allez pas imaginer que l’ensemble soit mièvre ou fleur bleue, même si l’auteure avoue avoir toujours « Au fond / Des poches / Des mots / De papier / D’amour ».

Ici, pas de louanges éthérées des petits plaisirs et des petites joies anodines sous forme de métaphores savamment distillées. Alissa Thor, au contraire, privilégie un vocabulaire direct et des images fortes, parfois rentre-dedans. Il y a des os à ronger, des diables, des bringuebalements dans ses vers, et si un poème s’aventure dans l’onctueux (« Canne à sucre »), c’est qu’il évoque la pression chronophage qu’une époque folle nous impose : « Je sors / Le monde / De son papier / Sulfurisé // Je casse / Des petits / Carrés / Réguliers / Que je fais fondre / Un à un / Sous la langue // Pour gagner / Du temps ».

Eh oui ! le temps qui compte, c’est celui passé avec cette autre qui fait battre le cœur, bien sûr. Celle dont on apprend qu’elle est femme au détour d’un accord, mais dont on ne saura pas beaucoup plus, tant le recueil reste centré sur ce je poétique. Un alter ego de l'auteure qui manie avec aisance des mots simples, mais qui sont autant de flèches atteignant leur cible. Dans leur concision, leur construction et leur style direct, ces poèmes ne sont pas sans rappeler ceux de la grande Anise Koltz, lorsqu’elle évoque par exemple le souvenir de son mari. Pour un premier volume publié, la référence est certes flatteuse, mais méritée.

Alissa Thor, Les Heures de battement, éditions de l’Aigrette, 54 pages, ISBN 978-2-9552041-8-4, 13 euros

lundi 12 juin 2017

Mauvaise perdante

Je n’ai pas gagné au loto des sommes folles
ni obtenu trois vœux d’un génie dans une lampe

je vais au boulot comme beaucoup
je joue de temps en temps sans trop d’espoir

je lis des contes à mes enfants pour qu’ils
s’endorment, mais c’est eux qui y croient

qui croient qu’il y a des génies dans les lampes
des boules de loto qui me voudraient du bien

je vais au boulot comme beaucoup
je pars tôt et je rentre tard comme beaucoup

je suis partie en vacances plusieurs fois
ça fait de moi une privilégiée je sais

mais je n’ai pas gagné au loto des sommes folles
ni obtenu trois vœux d’un génie dans une lampe

je crois bien que c’est parce que j’aurais trop de vœux
à faire pour moi seule vous comprenez

je n’ai pas l’intention de freiner le changement climatique
ni d’arrêter les guerres ou les famines

les génies et les boules de loto le savent
et ne me choisissent jamais à cause de ça

ils sont un peu simplets quand même
de croire les autres qui leur promettent de telles âneries.

lundi 22 mai 2017

Comme un bal de fantômes

« Il faut toujours inviter ses amis dans les livres pour que les livres deviennent la vie. » C’est ce qu’Éric Poindron met en exergue de la longue liste de « fantômes et papillons » qu’il dresse en fin d’ouvrage. Par fantômes, il faut ici comprendre écrivains du présent comme du passé, qu’il fréquente en vrai ou dans les livres (avec lui, on ne sait jamais vraiment d’ailleurs, tant les ectoplasmes semblent se plaire en sa compagnie), forcément des amis ; par papillons, il faut ici comprendre ces personnages historiques, littéraires ou pas, qui colorent de leurs légendes ou de leurs actions un monde résolument terne en dehors de l’érudition.

Mes accointances personnelles et mon obsession de la poésie de proximité me forcent à nommer parmi la multitude Lambert Schlechter, dont il cite Le Fracas des nuages et à qui il dédie un poème, « Lanterne » : nous voici donc à Trèves, dans la maison natale de Karl Marx et puis dans une boutique de vieux livres où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval pour enfin se décider à faire l’acquisition d’un ouvrage d’Adelbert von Chamisso, non sans mentionner l’Aladin de mise devant cette caverne aux trésors. Il serait dommage de vanter l'éclectisme de l'ouvrage sans citer quelques autres noms évoqués : on s'y promènera donc avec Sophie & Claude Chambard et Dimitri Chostakovitch, William Shakespeare et Paul Fournel, Zéno Bianu et Johannes Kepler ou bien encore Glenn Gould et la caravane du Tour de France.

Car côté érudition, puisqu’il faut y revenir, Poindron pourrait en remontrer à quiconque. Sans qu’il crâne ostensiblement pourtant. Le crâne, ce serait plutôt celui qui trône dans son cabinet de curiosités. Et nous voici revenus à l’au-delà et aux spectres. Comme un bal de fantômes ne respire cependant pas l’étrange à chaque page. Divisé en six parties comme autant de saisons successives, il constitue selon son auteur un « roman-poème en fragments » (tiens, revoici un genre que Schlechter apprécie…), une « collection de poésies résolument narratives ».

Effectivement, les métaphores et les métonymies ne sont pas légion et les textes ont quelquefois un petit air de prose cachée sous une pagination poétique. Quoique : « Dans un grenier de l’enfance / Une page déchirée fragile / Que le temps avait jaunie en patience / S’était imposée ma rêverie. » S’il s’agit bien là d’une image du navire La Flore, prisonnier des glaces, qui a excité l’imagination du poète, on est en droit tout de même d’y voir plus qu’un simple papier jauni.

Parfois, Poindron prend aussi la main du lecteur pour taquiner la fable : « Un jour de grande chaleur / Un poète qui avait grande soif / but vingt-six bouteilles / À la suivante / Il fit un mauvais pas / Et tomba dans la bouteille / Elle était gigantesque / Ce qui ne dérangea guère le poète. » Plein d’humour toujours, il se fait aussi à l’occasion… extraterrestre, avec un « Exopoème » d’excellente facture qui avertit : « Croyez aux étoiles / Folles et légères / Chantonnez leurs murmures / Qu’elles vous soient bienveillantes ».

Impossible donc — et absolument inutile au demeurant — de résumer Comme un bal de fantôme ; on aura deviné que les surprises comme les personnages connus et moins connus y fourmillent, dans un joyeux agencement qui rappelle justement le cabinet de curiosités. La mélancolie y côtoie l’ivresse de la joie, les hommages appuyés y côtoient les références subtiles, le lyrisme décomplexé y côtoie l’intimisme revendiqué. Un livre à l’image de son auteur, « Bibliolibrius » (titre d’un des poèmes du recueil) génial qui entraîne ses lecteurs avec lui dans le grand cataclysme de ses souvenirs véritables ou rêvés. Avec des fantômes et des papillons qui deviennent rapidement autant d'amis.

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions du Castor Astral, 256 pages, 17 €, ISBN 979-10-278-0119-0.

mardi 9 mai 2017

Philharmonie, 7.5.2017

Photo : Hiroyuki Ito (image tirée du site karinacanellakis.com, pas de la performance évoquée)

Karina Canellakis dirige l'Orchestre philharmonique du Luxembourg dans les deux suites Peer Gynt d'Edvard Grieg, à la Philharmonie Luxembourg.


Tentative d’épuisement de comparaisons forcément banales…

Elle s’envole — elle tourne une pâte sonore — elle décrit des arabesques — elle virevolte — elle tournoie — elle mélange les sons — elle lisse les notes — elle caresse — elle invite à la valse — elle courbe l’espace-temps — elle malaxe — elle apprivoise les cercles — elle casse les lignes droites — elle en appelle au legato — elle invoque la lettre π — elle provoque la vague — elle convoque les esprits du chant — elle invente la roue — elle démonte les préjugés — elle louvoie sans changer de cap — elle est amplitude — elle façonne à la baguette — elle rectifie la terre glaise — elle humecte le rebord des verres — elle magnifie les anches — elle paraît concentrique — elle roule au carburant naturel — elle joue de sa fluidité — elle signe d’un trait calme — elle lubrifie les rouages — elle consigne la rotondité — elle, etc.

*

… pour mieux dire enfin :

lourd le podium lourd
pour retenir les ailes
d’elle qui frémit à tous les vents
des portées bien remplies

lourd le podium lourd
pour contenir les assauts
d’une baguette haut perchée
gorgée de sinuosité

lourd le podium lourd
et amples les méandres
qui conduisent les voies
ineffables des mélodies

lourd le podium lourd
pour la retenir elle qui
dirige les montgolfières
vers la haute atmosphère

samedi 22 avril 2017

Deux hymnes à la ville chez publie.net

On ne dira jamais assez combien un abonnement annuel chez publie.net, qui donne la possibilité de fouiller à l’envi dans le catalogue de cette maison d’édition à la fois en ligne et sur papier, peut permettre de mettre au jour des pépites pour de solides lectures. Surtout lorsque, comme dans ce cas précis, deux titres se répondent et se font écho dans des registres différents, mais sur un même thème : la ville.

Dans Big Bang City, Mahigan Lepage arpente plusieurs mégapoles d’Asie afin d’en comprendre l’essence. Écrire qu’il s’aventure hors des sentiers battus serait un cliché réducteur : disons plutôt qu’il se rêve en impossible habitant de ces lieux qui le fascinent ; en tant que tel, il emprunte les trottoirs, les routes et les transports en commun qui lui permettent de se fondre dans la masse.

Plus qu’un simple journal de voyage, le livre propose une réflexion sur le phénomène de la croissance effrénée des mégapoles, lieux en sempiternelle expansion, qui mangent l’environnement et grignotent jusqu’à l’âme des humains. Un phénomène qui, de l’Europe au xixe siècle, s’est transmis à l’Asie dans une frénésie difficile à décrire, mais simple à constater une fois sur place, pour peu qu’on ne se cantonne pas aux attractions touristiques. Un phénomène oppressant parfois, au point que Lepage en tombe malade (aidé par une aventure culinaire), choisissant pourtant de ne pas interrompre ses observations et ses comptes rendus quotidiens en scrutant et décrivant l’animation d’un carrefour clé de Mumbai. Un phénomène mondial enfin, qui mélange modernité et tradition, qui superpose les enseignes multinationales aux échoppes et ateliers locaux, le tout en couches, strates et portions d’infrastructure uniques et semblables à la fois.

La force de l’écriture de l’auteur, c’est de dépasser le simple cadre du journal de voyage pour y insérer des réflexions et des comparaisons très personnelles. Ainsi, il invente son propre vocabulaire pour décrire les mégapoles qu’il traverse, des « villes nombres », où se débattent des « combattants primordiaux », tels ces pratiquants de la discipline des « mixed martial arts » qu’il se plaît à regarder de temps en temps à la télévision pendant son voyage, comme métaphore de la lutte de l’être humain dans les villes. « J’appelle villes nombres les villes dont le nombre surpasse la structure. À Kolkata, plus encore qu’à Manille ou à Jakarta, les structures restent minimales. Cette ville nous renfonce profondément dans le nombre, nous ramène aux stades initiaux de l’explosion. Là où le combat capitaliste se livre au corps-à-corps, avec les pieds, les mains et les moyens du bord. »

Métaphores aussi, ces parallèles entre la formation de l’univers et celle des villes, entre quarks, particules élémentaires qu’on retrouve parfois esseulées comme ces laissés-pour-compte qui préfèrent la solitude (ou peut-être le délaissement) parmi la multitude. Chez Lepage, ça grouille, ça pullule, ça pousse, ça vit et ça meurt, sous l’œil ni bienveillant ni malveillant des infrastructures des villes nombres, des villes monstres parfois, si tant est que monstres elles puissent être. Elles sont, tout simplement. Mais elles croissent inexorablement. Et lorsque l’indicible survient, alors il faut quand même le dire, puisque l’auteur s’y est engagé. C’est là que le style s’épure, passe de la description à l’émotion ; de la réflexion philosophique sous couvert de journal de voyage à la poésie.

La poésie, justement, ou plutôt la prose poétique, c’est ce que propose Virginie Gautier dans Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire. Ici, point de ville définie : si nombre de villes sont évoquées (en plus de celles du titre, on y croise nommément Paris, Plovdiv, Marseille ou Wuppertal entre autres), le texte est construit de façon à ce que le lecteur se perde dans l’espace et le temps. Comme dans le dédale d’une ville. Peut-être pas une ville nombre comme chez Lepage, mais une ville qui les contiendraient toutes, avec leur histoire heureuse ou troublée, avec leurs venelles et leurs égouts, avec leurs attractions et leurs petits secrets honteux.

« C’est une ville, elle a des frontières visibles et des frontières invisibles. On fait un pas de plus pour voir jusqu’où on a le droit d’avancer. » On s’avance donc avec Virginie Gautier, et on croise des souvenirs pas forcément agréables et des réalités contemporaines qu’on aimerait pouvoir oublier : un tunnel sous une mer fermée aux réfugiés, des banlieues (belle explication étymologique) négligées. Mais une ville est une ville, avec ses contradictions, ses avantages et ses inconvénients ; un tout irréductible, comme le fait sentir ce livre à la fois un et multiple. Il faut en accepter les émanations mortifères tout comme s’abreuver à la rivière ou au point d’eau qui, au départ, a présidé à son édification.

C’est un bonheur de se perdre dans le plan imaginaire de cette cité, et surtout, si on le peut, de marier la lecture de ce recueil avec celle du journal de voyage précité — un peu comme si l’un était le pendant de l’autre. Mais attention : pas de simple côté obscur opposé à un côté lumineux ici, les deux livres se suffisent à eux-mêmes et proposent toutes les facettes de la ville ; mais ils procurent un plaisir de lecture exponentiel en se combinant.

mercredi 19 avril 2017

Une histoire courte et triste

Il entra dans le coma comme on entre en religion, puis taillada consciencieusement, une à une, les connexions entre ses synapses, afin qu’on ne pût plus, à l’avenir, compter sur son intellect jadis si prisé.

mercredi 5 avril 2017

Sans titre, mais en prose

La fabrique Al-Jebeili de savon d’Alep. Photo : Bernard Gagnon, CC-BY-SA 3.0

Il est rare que j’écrive en prose ; c’est généralement sur demande, comme dans le cadavre exquis des Impossible Readings pour le dixième anniversaire du musée d’Art moderne grand-duc Jean. Le cycle de lectures des Désœuvrés, animé par Isabelle Junck et Jeff Schinker, m’a proposé ce texte à contrainte. Une critique a d’abord été rédigée et a paru dans le magazine Kulturissimo du mois de décembre 2016 (page 13, en luxembourgeois). Restait ensuite… à écrire le texte pour le 25 janvier 2017.

Au menu de la contrainte, pas seulement la longueur ou le thème : un texte qui décrit la ville d’Alep assiégée, avec des images poétiques et éventuellement trop belles pour rendre compte du désastre, qui interroge en somme sur la pertinence de la poésie dans un monde de brutes. Piment ajouté : paraphraser quelques vers du poète allemand Durs Grübein et citer l’Ecce homo de Nietzsche ! Il fallait également survoler la ville, tel un drone. Pour la lecture, comme ma fracture de la rotule ne me permettait pas d’être présent, j’ai enregistré le texte, qui a été diffusé par des haut-parleurs au plafond : heureux hasard qui faisait venir le son du haut... tel un drone, encore.


Je scrute. D’ici, de longues artères apparaissent, vides de leur sang, pas une âme, qui délimitent des blocs d’habitations à perte de vue. Un peu comme chez moi, à des milliers de kilomètres que mes ailes ne parcourront jamais. Ici, la lave incandescente, la poussière déposée après les explosions, les plaies à vif et les vies suspendues ; là-bas, la seule fournaise d’un parc où il est si simple de se rafraîchir d’une crème glacée : à peine un quart de la rotation de cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Ma vision d’aigle enclenche son excellence optique pour balayer le sol d’une allée. Toujours personne. Les proies sont terrées dans des bâtiments dont je ne vois que les toits. Parfois, de gravats qui jouxtent un bosquet, dépassent des tubulures de métal dont je pressens la rouille avancée. Je me rêve archéologue, à veiller ainsi à la stricte discipline des fouilles aériennes. La ville déploie des trésors d’immeubles, tous marqués du sceau de la force ; tous ont payé leur tribut à la défense d’idéaux quelconques, ceux sans qui cette planète tournerait de toute façon inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Aérodynamique, je maintiens mes serres hors de la prise du vent. J’observe. Gris, c’est la couleur dominante de poussière et de soleil mêlée. J’amorce un virage pour survoler l’histoire byzantine. Mais je suis neuf, et l’histoire me pèse. Il faut pourtant me résoudre à l’affronter : des ennemis pourraient s’y dissimuler. Sur les photographies qui ont présidé à la conception de ma mission, des couleurs vives, des odeurs et des saveurs qui suintaient hors du papier, toute la panoplie heureuse d’un classement au patrimoine mondial de l’humanité. L’humanité est grise désormais. Je reflète le soleil, j’éblouis, mon ombre à peine discernable se projette sur la terre battue où les débris s’amoncellent.

Lorsque j’ai quitté mon aire, j’ai lentement pris de l’altitude, empruntant à mon approche les courants d’air chaud qui règnent en maîtres sur le ciel du pays. Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon ouïe ; alors je n’ai pas entendu les détonations, les craquements qui leur ont succédé, l’effondrement imminent et puis les cris lorsqu’il était déjà trop tard. Mais j’ai pu les observer. C’est mon lot quotidien. Je surveille. Je ne chasse que lorsque c’est nécessaire, lorsque les idéaux deviennent trop pressants. J’examine toute agitation, tout rassemblement. Parfois, alors, j’agis. Mais seulement ailleurs ; pas ici, où je respecte une stricte neutralité d’espionnage. Aussi haut, difficile de toute façon de savoir si mon intervention est vraiment nécessaire. Mais j’en ai pris mon parti : il n’y a pas de sécurité parfaite sans son lot de bavures inévitables.

J’aimerais tant voir des choses simples pourtant : des écoliers sur le chemin du savoir, des oignons frits dans l’huile avant d’être rejoints par le cumin, le sumac, la coriandre ou l’anis, un jeu de cartes où le thé a taché l’as de pique et que son propriétaire exige d’utiliser pour toutes les parties où de l’argent est en jeu, les larges chaudrons de cuivre où cuisent, longtemps, le laurier et l’olive, un baiser, une poignée de main, une accolade. Parfois, des fumerolles ou un séisme matérialisent une éruption. Signes de la poursuite à grand-peine d’existences insignifiantes mais utiles, d’existences qui se perpétuent sur cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours. J’aimerais tant voir des choses simples ; ce sont elles qui méritent l’attention, plutôt que les idéaux complexes dont je suis malgré moi l’instrument.

Comment font-ils pour cheminer sur les décombres ? On dirait qu’ils cherchent quelque chose. Ou quelqu’un ? Peut-être le cadavre d’une automobile d’où extraire une batterie en état de marche, ou une boîte de conserve intacte. Savent-ils que je suis là ? Je crois bien qu’ils s’en moquent. Pour eux, la force est dans chaque geste de vie, à l’abri de fortune d’immeubles branlants ou de magasins pillés. Nos idéaux diffèrent en surface, mais probablement pas en profondeur ; moi, de toute façon, je suis dans le ciel. La surface m’indiffère.

C’est étrange, cette fumée qui ne semble pas provenir du travail d’une charge d’explosifs. En ajustant mon altitude, je peux parfaire l’angle qui fait pénétrer ma vision plusieurs mètres à l’intérieur du rez-de-chaussée de cet immeuble ouvert à tous les vents. Car à perte de vue ils sont ainsi, immenses amas de béton aux formes géométriques, revenus, dirait-on, à l’époque de leur construction, sans façades, abandonnés à une trêve hivernale glaciale ou à une chaleur suffocante, c’est selon. Je suis là depuis si longtemps et cette bataille est interminable.

L’angle, c’est vital ici : angle de tir, angle d’inclinaison, angle du reportage, angle mort qui protège les vivants. Le foyer est minuscule, repoussé aussi loin que possible à l’intérieur pour le dissimuler aux regards indiscrets. Je ne suis pas indiscret. J’ai pour moi la force d’idéaux universels. J’observe. Ils sont regroupés autour du feu, de sa chaleur précaire. Quel combustible utilisent-ils ? Sûrement de vieilles palettes provenant d’une usine désaffectée par la force des choses, ou des meubles glanés dans les étages du dessus. C’est une chose simple : se rassembler autour d’un feu alors que, dehors, tout est hostile. Quoique : y a-t-il dans cette étendue urbaine un dehors et un dedans ? J’ai pénétré leur secret sans regarder à travers une fenêtre, sans écarter d’hypothétiques persiennes. De mon apogée, je suis dans leur dedans.

Est-ce bien là un exemple de ces choses simples que j’aimerais tant voir, le signe que tout ira mieux bientôt, que la vie reprend ses droits, que la planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours, a englouti de sa rotation un épisode forcément anecdotique dans sa violence exacerbée ? Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon odorat ; alors je ne saurais dire ce qui crépite dans l’huile bouillante, annoncé pourtant par une épaisse fumée opaque qui m’a alerté de loin. Y a-t-il encore du sumac ici ? Et de l’huile, à part celle des moteurs fatigués qui s’arrachent parfois à la léthargie pour transporter… quoi donc, au fait ? Ces jours et ces nuits de survol ne m’ont finalement apporté que peu de certitudes, et il me semble que mes idéaux se délitent à la lumière de mes rondes.

Je m’attendris presque à la vue de cette partie de football improvisée sur une esplanade qui n’annonce plus que des ruines. Cathédrale ou mosquée, difficile à dire. Les pierres sont les mêmes, les décombres, unis dans un syncrétisme que semblent provoquer les passes et les tirs sur la seule surface qui n’est pas jonchée de gravats du quartier. L’union des corps aussi, je l’ai observée souvent. J’en ai été ému plusieurs fois, en scrutant ces gestes familiers dans une intimité bancale. Aujourd’hui, elle me dégoûte. Je crois qu’elle s’est résignée à laisser l’homme entrer en elle, qu’il ne l’a pas forcée, mais je ne peux pas distinguer, sous l’enveloppe de papier, la monnaie de ce bref échange. Je sais, ces choses simples que j’aimerais tant observer, cela pourrait aussi en faire partie, si je pouvais me résoudre à embrasser à pleines rémiges le relativisme culturel. Mais j’ai mes idéaux, je suis programmé pour en brandir haut l’étendard, pour faire flotter dans un ciel sans nuages la bannière rayonnante de la liberté.

Malgré mes certitudes, je ne saurais pourtant dire quels combattants représentent la liberté. C’est peut-être aussi pour ça que je n’interviens pas, que j’observe, toujours, sans relâche. Certains chevauchent des quatre-quatre rutilants et arborent des uniformes certes défraîchis, mais tout de même reconnaissables ; d’autres sont en quasi-haillons et se déplacent dans des véhicules promis rapidement au statut d’épave à piller dans la rue. Plus bas sur les corps, on croirait à une guerre des bottes renforcées contre les simples sandales où traînent des pieds nus. À mi-tronc, c’est la lutte des fusils automatiques fournis par d’autres idéaux et des armes de fortune, bricolées ou parfois passées en contrebande par des factions concurrentes. Les têtes, elles, sont étonnamment semblables. Je sais aussi qu’à l’intérieur, plus question de différencier. Lorsque je vois une tache de sang sur un muret, il m’est impossible de connaître les idéaux des veines dans lesquelles il a circulé.

Elle est émouvante, cette grille de magasin plantée là, ultime vestige d’un immeuble commercial qui n’est plus et dont la devanture était évidemment prospère. À l’endroit du comptoir, poussière ; à l’endroit de l’atelier, éboulis ; à l’endroit de la réserve, débris. Seule reste, droite, imposante, cette grille qui marque le mariage forcé du dedans et du dehors. J’aimerais tant observer des choses simples plutôt que m’enfermer dans la symbolique. Mais les images glanées çà et là sont érigées en symboles, en angle d’attaque des interprétations, auxquelles personne n’échappe, quels que soient ses idéaux. C’est à mon envergure que je dois mon détachement, elle qui me permet de survoler sans danger les pièges qu’eux affrontent chaque jour.

Je les vois. Ils progressent difficilement, manquant souvent d’écorcher leurs membres peu protégés aux morceaux coupants qui se dissimulent dans la rue envahie de béton en petits blocs. Ils se dirigent vers un entrepôt — ils en connaissaient sûrement l’existence depuis longtemps. Je vois les autres, dans la direction opposée, se frayer un chemin vers le même endroit. Je les vois approcher, puis abattre les parois qui gênent leur entrée. Je n’entends rien ; je ne sens rien. L’éclair obture ma vue un instant, puis c’est le nuage de poussière qui monte et qui retombe, lentement. Je me détourne, fonce vers l’altitude et le bleu du ciel. Ma mission est terminée pour aujourd’hui. Ce n’est pas à moi de compter les morts. Ce n’est pas ma guerre, je ne suis qu’un observateur. La planète tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

mardi 21 mars 2017

Ptérodactyle en cage

Le spectacle Ptérodactyle en cage a été créé le 9 mars 2017 à la galerie Simoncini, à Luxembourg-ville, dans le cadre des festivités du dixième anniversaire du Printemps des poètes Luxembourg. Les textes du recueil étaient accompagnés d’œuvres de Schönberg, Scriabine, Glass, Janáček, Kurtág, Satie, Cowell, Prokofiev, Bartók, Poulenc, Ligeti et Bach. Texte et voix : Florent Toniello. Conception musicale et interprétation : Jean Hilger. Assistance musicale : Colin Toniello.

Ptérodactyle en cage, éditions Phi, ISBN 978-99959-37-39-3. Dans les librairies au Luxembourg, sur le site de Phi et en commande ailleurs.

Un tout petit extrait (la fin) du spectacle (qui dure une heure) en vidéo...

... et un des poèmes du recueil :


25 mars : gazouillis

je n’envie pas les oiseaux
et leurs nids frêles
comment les descendants des dinosaures
peuvent-ils quémander des miettes
dans les squares, les jardins
— s’accommoder d’une vie
en cage ?

ptérodactyle en puissance
je déploie mes ailes
aiguise mes griffes
fonds sur la proie
des miradors qui brillent
au soleil — qui narguent
avec insolence le sempiternel
chemin de croix
de la promenade quotidienne

vendredi 24 février 2017

En Sercq

Sercq, la fenêtre dans le rocher (photo : privée)

Retour sur une agréable lecture le 16 mars 2016, avec Antoine Cassar, au café littéraire Le Bovary, qui avait pour thème « Petites causeries sur les îles ».


En Sercq

Je cheminerai bien loin de Compostelle
là en Sercq où les sentiers noirs
de l’absence de la folie de voir
ouvrent le ciel à des oraisons d’étoiles

Je cheminerai bien loin des trottoirs humides
sur ces sentiers à l’arôme incertain
dans la lande abrupte menant à la fenêtre de roche
d’où lancent l’assaut les téméraires

    sous le couvert
    ruminent les tracteurs ailés
    bêtes de somme — ascenseurs fidèles
    ressac à pic sous la Coupée
    tranchant des rochers comme
    élan vaniteux d’embruns

Je cheminerai dans le silence du jour
à l’orée d’ajoncs et de pierres
humant l’absence de fiel
un parmi les bruits alentour

Je cheminerai pieds nus sur le gravier
coupures de brins aiguisés
ampoules de tant de quiétude
cors grondant leurs notes de fatigue

    et sous l’orage
    attendant l’accalmie
    je ferai le compte des inventions
    qui lient l’homme à son destin
    de forçat avide de biens
    gagnés à la sueur d’autres fronts

Je cheminerai de l’aube
au crépuscule du dernier bateau
trempant les orteils avec délectation
dans l’écorce des coquillages

Je cheminerai encore
à l’heure de quitter la Terre
pour mettre le cap sans regrets
vers Bételgeuse et Aldébaran.

vendredi 10 février 2017

Anthologie subjective : Olivier Larronde

En guise de titre pour ce recueil, une anagramme sur le nom du poète

C’est une découverte passionnante que ce poète méconnu de nos jours, mais qui pendant sa courte vie (1927-1965) a connu une certaine gloire littéraire, que Jean Cocteau et Jean Genet ont contribué à forger. Si Larronde n’a pas encore la place qu’il mérite dans le panthéon des amateurs de poésie française d’aujourd’hui, les articles bien documentés ne manquent pas sur la toile pourtant, par exemple ici ou . Un autre extrait chez Dom ici. Sa langue est extrêmement originale, mêlant un certain classicisme, qu’il s’empresse de déconstruire, à une invention syntaxique et grammaticale souvent déconcertante à la première lecture. Puis, lentement, ses mots pénètrent l’esprit et, tels des couteaux acérés, taillent et sculptent la pensée pour y laisser une marque indélébile.

Ses Œuvres poétiques complètes ont été publiées au Promeneur, qui dépend des éditions Gallimard. Pour mieux le faire connaître, la vénérable maison ferait bien de le publier dans sa collection phare Poésie/Gallimard... En complément des liens ci-dessus, voici quelques autres poèmes courts.


À nous deux

Loin d’être un sensible sans cible
Si son vers libre est sans accu,
Peu éthique et le dos au crible
Mes huit pieds iront droit aux culs
Sans nombre et pied — nés pour se taire
En s’étirant : vers solitaires.

*

À la femme !

Ma chérie, tendre comme tes viandes,
Oui ! j’ai confié l’Amour aux canines,
À la fin signe (à ton tour giclant)
Avec ton sang le diamant viril.

*

De justesse

Droitement se tournent le dos toutes tes faces
Sans cou rigide DÉ — non sans point noir.
                                                                   Noircir !
Comme on rougit de honte... t’envahir le noir
Point ! dur droit... fonde la honte de tes six face-
À-face avec le triple saut périlleux :
                                                         oui ! sans compter
Sur le hasard se hasarde l’acrobate à
Se jouer au propre DÉ de son corps souriant
À toutes les faces de toi DÉ du Verti-
Ge sans point de repère
                                       — eh la Mort !!

lundi 16 janvier 2017

Récollection

San Lazzaro degli Armeni, lagune de Venise (photo : privée).

Récollection : subst. fém. RELIG. CATH., vieilli. Action de se recueillir dans la prière et la méditation. Synon. recueillement. (Trésor de la langue française informatisé)


Revenir encore sous les
Étoiles de la lagune
Coupé du monde des
Observateurs indifférents
Lentement franchir le ponton
L’extraterritorialité presque palpable
Entrer dans la chambre forte
Contenant maints manuscrits précieux
Tel pourrait être l’avenir Inexorable
Où couleraient mes jours
Nettoyés des contingences

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