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vendredi 11 octobre 2019

Je ressemble à une cérémonie

Il y a poésie et poésie (et puis poésie aussi, tant qu’on y est — mais simplifions le propos en ne décrivant que celles qui accrochent l’attention). L’une captive par le soin apporté à la langue, dans un étourdissement de vers savamment composés, s’adresse à l’intellect en somme ; l’autre enfonce des images dans la tête, procède par allusions plutôt que doctes figures de style, s’immisce pour ne pas quitter la pensée : elle vise les sens avant tout. Cette dernière, poésie charnelle sans descriptions explicites, expérience sensuelle et sensorielle, cette création de formes et de sensations mentales, c’est celle de Julia Lepère dans Je ressemble à une cérémonie.

La première partie, « À la lisière », avance par effleurements : « Je me fraie un chemin, ton corps entrebâillé / Miroir pour mes écailles / Serpente ». C’est que la figure principale du recueil, c’est celle de Mélusine, dont on connaît la transformation animale. Ce dernier vers le susurre en pointillé, avant que le nom soit clamé haut et fort dans la deuxième partie. « Sois un arbre que je t’écorche au bord », ordonne encore la narratrice. Ici les peaux se frôlent, dans un style tout en retenue qui saupoudre les mots sur la page avec des blancs comme des respirations… ou des ahanements ? Car l’amour physique n’est pas loin, même si la lisière, c’est aussi éviter de sombrer corps et âme dans la passion, c’est jouer avec l’attente, la possible frustration : « Je suis une biche, à la lisière / Du toi-forêt je suis à la lisière de voir ». Ces blancs d’ailleurs, pour y revenir, ne sont pas de simples aérations poétiques à la mode ; leur fonction est réelle, elle participe à la création d’images mentales persistantes, pour imaginer entre les mots. En lisant Julia Lepère, on sent le grain de peau, la chaleur, la sueur. Mais tout ça filtré par l’amour courtois, à mille lieues des fadeurs érogènes de l’hyperréalisme. Aurait-on affaire à une trouvère ?

Et pourquoi pas ? Car la deuxième partie, « Mélusine » tout simplement, resserre le récit et nous emmène dans un château, proposant des piques plus narratives. C’est aussi là que la protagoniste se révèle, on l’a vu. Une Mélusine pourtant libérée, qui « nourrit le rêve de chevaucher des serpents oiseaux », qui s’affirme comme dominatrice même : « Elle ne parlera plus que peu de mots // À présent fait serpenter dans son bain // Des marins, comme de tout petits jouets tu m’appartiens ». Ou veuve noire ? Tiens, « pourquoi après l’amour les hommes dorment-ils comme / Des morts » ? Avec son écriture toujours ciselée de manière à faire surgir les images, Julia Lepère tisse la toile d’un récit d’amour, d’emprise mutuelle et de vie, tout simplement. Après une entrée en matière où les partenaires se sont flairés, voilà qu’ils consomment, mais toujours dans la beauté d’une langue qui donne à l’acte une saveur douce de sel marin sur la peau.

Et puis nous sommes transportés ailleurs, par la grâce d’une troisième partie, « Mues de Carthage ». Quoique le goût savoureux du sel soit toujours là : « Ton corps secoué // Comme la toile de la maison / La toile a un goût // De sel ». Évolution dans la continuité, quand « Mon corps une biche délimitent / La maison-toi », qui laisse à penser qu’à travers les âges et les lieux, la poétesse écrit l’amour comme une constante, usant de formules sciemment répétées pour lier les diverses parties du recueil. Il faut relire ce dernier avec cette constatation en tête pour y déceler de nouvelles pistes, de nouveaux nœuds, de nouvelles images qui collent au cerveau une fois la lecture terminée ou interrompue. Oui, après tout, c’est peut-être bien le livre d’une trouvère.

Julia Lepère, Je ressemble à une cérémonie, Le corridor bleu, 114 p., ISBN 9782914033824

mardi 24 septembre 2019

Revue de revue : Voix d’encre

Je suis abonné depuis quatre ans à la revue Voix d’encre, et je m’aperçois que je n’en ai pas encore parlé dans le cadre des revues de revues sur ce site. Devant la profusion de revues de poésie, force est, pour l’amateur, de faire un choix, évidemment. Pourquoi celui de Voix d’encre ? D’abord pour le soin apporté à la réalisation de celle-ci — oui, il est agréable de lire des revues sous forme de fanzines concoctés artisanalement, on se sent complice en poésie, on devient partie d’un cercle de happy few qui savent, eux ; mais de temps en temps, il est aussi agréable de savourer des pages bien pensées sur un papier de qualité. Ensuite pour l’exigence éditoriale qui fait que la revue, trimestrielle, publie relativement peu de textes en une soixantaine de pages, car la composition est aérée.

Et côté exigence éditoriale, force est de constater que ce numéro 61 est particulièrement réussi. Il commence par un conte de Mohammed Dib (1920-2003), « La Bête jolie ». Un conte dans une revue de poésie ? Rien d’étonnant, puisque Jean-Pierre Chambon, du comité de rédaction de Voix d’encre, nous explique en citant Dib que pour celui-ci, « dans les poèmes et dans les contes, l’écriture se retrempe et se rafraîchit ». Et puis le style de « La Bête jolie » est poétique à souhait, incluant également des bribes de chansons. Pas de doute : cette entrée en matière a toute sa place dans la revue. Suivent des poèmes de Maud Bosseur et de Max Alhau, pour arriver à mon deuxième coup de cœur de ce numéro : la série « Tout est dans le titre » de Patricia Castex Menier. Écriture reconnaissable à ses strophes dont le premier vers est formé d’un seul mot, pour s’étirer ensuite ; écriture du quotidien, mais dont la forme scande pour créer rythme : « Il / y a peu compagnon de misère, / d’alcool ou de seringue, // grand / et ocre le chien perdu, // lâché, // et / passent les “frères humains”. » Puisque tout est dans le titre, voici donc celui de ce poème : « Ballade ». Écriture prenante, incisive, ironique ; écriture poétique en somme.

Aphorismes de Gérard Le Gouic, long poème de Werner Lambersy, et puis autre coup de cœur : les pornosonnets de l’Argentin Pedro Mairal, traduits et présentés par Fernande Bonace. De véritables petits bijoux de poèmes qui utilisent la contrainte pour se libérer. Mairal les a composés « pour se divertir » lors d’épisodes creux pendant l’écriture d’un roman — tiens, n’avons-nous pas lu plus tôt comment Mohammed Dib se ressourçait dans les poèmes et les contes ? —, et le divertissement y est roi, sur un mode « hypersexué », comme le confie l’auteur. L’exemple reproduit ci-dessous (et qui me touche particulièrement, dois-je avouer en admirateur absolu de la plastique de Lynda Carter) devrait aisément convaincre les réticents ou réticentes ; il y a dans ces sonnets, rendus très habilement par la traductrice, un jeu permanent, un mouvement perpétuel, une énergie incroyable. Et pas seulement sexuelle, évidemment : de porno, les pornosonnets n’ont que le nom et une certaine atmosphère, puisque certains sont tout simplement de magnifiques poèmes d’amour.

Ce numéro se conclut avec « 99 thèses » de Michael McClure, traduit par Alain Blanc. Je n’y ai pour ma part pas pris beaucoup de plaisir, à part celui de lire pour information une figure majeure de la Beat Generation (il est né en 1932). Mais les goûts et les couleurs… Comme je l’ai déjà écrit, les revues sont aussi faites pour ça, et ce qu’une adore sera ce qu’un autre détestera. En tout cas, le subtil mélange de poètes vivants et historiques de ce numéro de Voix d’encre fait mouche.


ma chère wonder woman mon héroïne
tu n’es jamais accourue pour me sauver
dans ton avion invisible et m’embrasser
c’est moi qui t’aimais assis dans la cuisine
en prenant mon nesquik devant la télé
moi encor qui tremblait quand l’autre méchant
te pendait par les pieds moi qui bandait tant
sans rien pour m’apaiser ni me consoler
lorsque tête en bas on voyait déborder
tes nichons de ton costume plein d’étoiles
les charlie’s angels maigres beautés fatales
ne me faisaient frémir ni m’émerveiller
toi avec ta couronne et tes bracelettes
tu me mettais en feu des pieds à la tête

Pedro Mairal, pornosonnet « 1. »

vendredi 2 août 2019

Quatre échanges poétiques récents

Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! Quel poète n’a pas déjà fait le plein de ses propres livres, dans l’espoir de les écouler comme des petits pains lors des forcément très nombreuses lectures ou des évidemment pléthoriques rencontres avec un public friand de la verve de ses vers ? Car la plupart des éditeurs proposent bien quelques exemplaires gratuits, en compensation des faibles droits d’auteur (pas toujours payés à temps, ou pas toujours payés tout court), mais on en prend toujours un peu plus à un prix d’ami, on ne sait jamais. Et le stock dort sur une étagère, parce que la poésie contemporaine, ben, vous savez quoi ? Ce sont d’abord les poètes qui la lisent — et il se murmure même qu’il y aurait des poètes indélicats qui écrivent sans lire les autres, et qu’ils seraient (ça, c’est un comble) les plus nombreux…

Non, en fait, attendez ! Parmi les poètes, nombreux sont ceux qui pratiquent aussi l’échange poétique. Comment ? Tout simplement en prenant contact (sur Facebook en général, lorsque ce n’est pas sur un salon ou un événement) avec un autre poète et en postant leurs recueils, histoire de faire fonctionner pour un moment encore le service postal. Et j’aime bien le principe : il permet de découvrir des écritures qu’on ne connaissait pas ; d’obtenir des livres qu’on ne pourrait pas acheter sinon (j’habite au Luxembourg, je n’ai pas de chèques à expédier pour commander !) ; de se faire plaisir avec le nouvel opus de quelqu’un qu’on connaît et qu’on suit un peu, parce que c’est impossible de se payer au prix fort de l’éditeur (je sais, il doit vivre aussi, c’est entendu) toutes les nouveautés qu’on voudrait lire. Enfin… si on fait partie de la catégorie des poètes qui écrivent et qui lisent les autres, évidemment.

Daniel Birnbaum, Kévin Broda, Morgan Riet et Salvatore Sanfilippo font partie de cette catégorie-là. À les lire sur le réseau social susmentionné, nul doute ne peut subsister. Et en plus, ils écrivent bien.

Daniel, par exemple, habitué de la poésie du quotidien (et des haïkus, mais c’est une autre histoire), évoque dans Le Cercueil à deux places le vieillissement, ce processus où justement le quotidien a le potentiel de devenir une quasi-aventure. Avec une tendresse et une certaine admiration : si « [sa] grand-mère / n’aurait pas inventé / la bombe atomique », c’est que, comme le conclut le poète, elle avait « plus qu’un seul atome de jugeote ». On le voit, la tendresse et l’admiration font bon ménage avec l’humour : « Il aurait fallu que nous fissions de même » est le titre du poème. Un recueil qui fleure bon l’empathie, sans s’apitoyer, qui caresse de mots les petites choses simples et où la mort arrive comme un épilogue toujours doux : « et parce que c’était comme ça / quand ils allaient sur leur canot / je me disais qu’elle aurait bien aimé / être avec lui / dans un cercueil à deux places. »

Daniel Birnbaum, Le Cercueil à deux places, éditions Gros Textes, ISBN 978-2-35082-412-3

La poésie de Kévin dans Amour silencieux/Lubire tăcută s’ancre aussi dans le quotidien (c’est d’ailleurs un trait commun à ces quatre auteurs), mais avec, il me semble une certaine pointe d’onirisme et surtout la volonté de contester un ordre établi qui ne convient guère à un poète qui se respecte : « Le vampire capitaliste / Suce mon sang. / Je blêmis, titube / Et tombe. / Qui sera / La prochaine / Victime ? » Réponse, toujours en vers concis et rentre-dedans, au poème suivant : « Mon sang était / Empoisonné / Par les / Pesticides. / Mon âme / S’envole / En rigolant. » Alternance de révolte et de résignation aussi, lorsqu’il écrit « J’aurais pu ne pas être / Mais je suis / Le poids lourd / Que je traîne ». Le livre, publié en Roumanie, bénéficie de traductions en roumain qui lui donnent une note d’exotisme et permettent de piquer la curiosité. Et c’est le premier d’un ensemble de sept recueils, apprend-on au début. De quoi nourrir de prochains échanges !

Kévin Broda, Amour silencieux/Lubire tăcută, editura grinta, ISBN 978-973-126-381-6

Quotidien toujours donc avec Morgan, qui avec Du soleil, sur la pente continue son petit bonhomme de chemin poétique entre souvenirs et rêveries diurnes. Même si quelquefois il rejoint Kévin dans la contestation de l’ordre social (le sourire obligé d’un « Centre d’appels », même avec « un loyer à payer / des enfants / à nourrir, à aimer, y faut simplement… / qu’elle / tienne »), sa poésie est plus contemplative, ses rythmes plus amples, ses débordements dans la vie intérieure plus fréquents. Un contraste intéressant donc — et ce n’est pas le moindre intérêt des échanges poétiques que de lire, comparer, trouver les points communs et les différences de diverses sensibilités d’écriture. Avec l’affirmation du rôle du poète en roseau pensant, ancré pourtant dans la réalité : « Bien plus qu’un wagon / qu’un train de retard / c’est tout un réseau / neuronal / qui me sépare / de vos jeux, joutes / et tchates / de toutes / vos virtuosités virtuelles. » Une réalité qui peut, instantanément, basculer dans l’imagination pure : « Bel après-midi clair d’hiver / travaillé au corps / par ma paresse / à la pelle – Et voilà / que je rêvasse ». On chemine sur la pente avec Morgan comme avec un ami qui nous confie ses pensées.

Morgan Riet, Du soleil, sur la pente, éditions Voix tissées, ISBN 978-2-916626-96-3

« Pour faire fonctionner les zygomatiques », m’écrit Salvatore dans son envoi. Car le plaisir de l’échange, c’est aussi celui du petit mot écrit sur le livre, qui lui donne une valeur supplémentaire que l’achat anonyme n’a évidemment pas. Mots simples, expressions volontiers familières, on est avec Et bien sûr j’ai pas de parapluie dans un registre revendiqué de poésie ludique, sans prétention autre que celle de dérider les visages commotionnés par l’ordre social que ses collègues ci-dessus dénoncent avec plus de virulence, moins d’ironie. Mais ça fonctionne tout aussi bien, parce qu’il faut bien reconnaître qu’il est impossible (en tout cas pour moi) de rester plongé trop longtemps dans le grand bain de la poésie sérieuse. Comme le dit Salvatore, « Faut vivre / Fauve / Faut vivre / Ivre / Faut vivre / Fauve ivre » ! Les zeugmes et les jeux de mots se succèdent, au point de décerner le prix Nobel de littérature « au perroquet Jaco / Pour sa performance magnifique / Son discours enflammé ». Tiens, voilà que soudain perce une ironie bien plus subtile que le simple amusement. C’est ça aussi, la poésie ludique.

Salvatore Sanfilippo, Et bien sûr j’ai pas de parapluie, éditions Gros Textes, ISBN 978-2-35082-418-5

Beaucoup de points communs donc dans ces quatre écritures intéressantes, et de belles découvertes ainsi que des moments émouvants de poésie. Le milieu est parfois un panier de crabes, mais il suffit de choisir ses fréquentations pour l'apprécier au mieux.

samedi 13 juillet 2019

Revue de revue : Territoires sauriens – attention crocos

Le dynamisme de l’écosystème des revues de poésie est toujours pour moi source d’émerveillement. Et quand on pense qu’on avait déjà tout vu se profile une découverte insolite à l’horizon. Enfin, une découverte, pas vraiment, puisque Territoires sauriens – attention crocos a tout de même un site établi et une identité reptilienne affirmée en ligne. Mais voilà : le papier, c’est un sacré pas en avant (même lorsque l’ISSN est encore en cours !), qui vous pose une revue, surtout lorsqu’elle a autant de dents. Alors la parution du cinquième numéro, le premier imprimé, est l’occasion de parler de cet objet poétique placé sous le signe des crocodiles et autres lézards un peu effrayants ; il le mérite amplement.

D’abord, que dire de la prégnance du thème choisi par la revue dans les poèmes et les illustrations ? Si les bestioles sont effectivement présentes dans les quelque 90 pages, elles ne le sont pas d’une façon ostensiblement démonstrative. Le poème de Pierre Vinclair prend certes l’injonction saurienne à la lettre (« le cyclure / ne se souciait ni des Anglais, ni des mang / oustes qu’ils introduiront d’Inde »), les images en forme de « propositions sauriennes » de Laurène Praget mêlent portraits de victimes de féminicides au Mexique avec des crocodiles dans un rapprochement qui sonne juste et glacial, mais c’est surtout l’atmosphère de la revue qui transpire du titre. Une sorte de langage brut, de vision du monde à la fois sauvage et crue. Un style construit et reconnaissable. Gaia Grandin, dans sa contribution, nous avertit d’ailleurs, et capture il me semble l’essence de ce que la revue présente : « Le monde (cet immense Narcisse en train de se penser) ».


Où l'on découvre les trois taulières de la revue (Fanny Garin, Julia Lepère, Laurène Praget).

Tout est question de regard, en effet. « un monde difforme / impossible à saisir », continue la poétesse, et pourtant qui se retrouve étalé là dans sa cruauté parfois fascinante. A. C. Hello nous parle d’un village, d’un arbre et d’une fontaine, « une fille qui est un arbre près d’une fontaine, n’écrasez pas ses membres qui font des petits et mangent l’herbe » : serait-on en Afrique, sur le territoire des crocos ? La langue ondoie en tout cas comme eux, installe une ambiance, un rapport à la nature qui pourrait être le fil conducteur au sens large du numéro. En témoigne Camille Loivier, qui « [secoue] les sachets de graines / au bruit espérant qu’il se passe quelque chose ».

Oui, il s’en passe, des choses ! Pablo Jakob signe une nouvellette morbide et délicieuse dans un funérarium (à rapprocher du vivarium des reptiles, non ?), Julia Lepère, fondatrice de la revue, explore les sentiments à partir de l’écoute d’une pièce jouée au piano à quatre mains (nature toujours, hostile un peu, où pourraient nager les crocos : « Une rivière passe / Tandis que la main-faucon appuie plus fort sur le clavier »). L’autre taulière, Fanny Garin, nous trompe avec son « bucolique si j’ose avec : fleurs jaunes, blanches, violettes, pétales zébrés », pour mieux nous coincer « la montagne dans le dos les omoplates en ronde ». Et puis Léda Mansour nous rappelle notre condition humaine précaire face aux grands prédateurs : « Et de toutes les plantes savoureuses / Ce cœur est à nouveau comestible ».

C’est fort, ça pulse, la langue est râpeuse, le souffle est rauque. Il y a une véritable dynamique qui prend son tempo dans le titre de la revue. J’avoue ne pas avoir trop goûté sur papier la « Banque de titres » de Liliane Giraudon, dont j’ai compris l’intérêt cependant dans une performance poétique. Péché bien véniel, puisque les goûts et les couleurs…

Manquent à l’appel de cette chronique quelques autres rubriques, notamment d'amusants remerciements et un mot de la fin avec ses citations inventées, le tout souvent composé avec invention typographique. Bref, il y a dans ce premier numéro papier de Territoires sauriens – attention crocos une vraie cohérence, un humour malin, une gravité de bon aloi et de bien belles plumes. À croquer rapidement, avant que ces sauriens-là ne décident de se faire la malle et de vous croquer vous.


En plus du site évoqué ci-dessus, la revue dispose également d’une page Facebook.

mardi 18 juin 2019

L’accord de proximité

Au sortir de l’autobus
passé minuit éclat
des yeux au fond des pupilles
résonances harmoniques
les bourdons des basses
encore dans les oreilles
cinglant appel vide
des téléphones batterie faible
un élan un tremplin
qui les fait bondir
de la rue jusqu’au septième étage
dans l’inverse d’une chute
vêtements éparpillés
par le vent qui hoquette
en rafales de souffles coupés
des doigts qui s’agrippent
à l’air brûlant aux regards
des voisins d’en face
pas encore couchés
nez dans les cheveux
poitrines survolées
par des langues râpeuses
entrelacement des images
d’un téléviseur délaissé
ambiance improvisation
dans un club de jazz
sur vinyle Blue Note
tache de rouge à lèvres
sur un verre mi-plein
anche du saxophone éteinte
ronronnement du saphir arrivé
au bout de la première face
ardeur des hanches

lui & elle seront belles
au réveil demain
si proches
accordées.

mardi 21 mai 2019

Mon requiem

Numérisation du Requiem de Gabriel Fauré (manuscrit de 1880, domaine public)

J’irai décharné dans un halo de photons
arrachant aux fantômes des lambeaux d’au-delà

mon suaire de neutrinos râpera des bribes de matière
nue sous les soleils vieillis du big-bang

de mon écharpe de quarks je nourrirai les vers
de la terre atrophiée de nutriments adéquats

je n’abuserai pas de mon escouade de muons pour me
réincarner dans les couloirs courbés du temps

en gluon de la tombe aux reflets électriques ;
en tau massif chargé de potentiel réincarnatoire



J’entamerai un ultime
désassemblage biologique
certifié conforme
           par
l’univers en expansion

Je ne crois en ce monde
qu’aux particules
élémentaires —
ma religion
c’est le boson.

samedi 27 avril 2019

Impertinences sans pertinence

Dans le supplément « Livres-Bücher » du Tageblatt, j’ai déjà écrit que Mario Velazquez « est un éternel contemplateur étonné de la vie, qu’il décrit dans de courts poèmes à la sincérité rayonnante ». Mais dans cet article de 2017 consacré en fait à un cycle grand-ducal de lectures, les soirées Millefeuilles, je n’étais pas allé plus loin, par manque de place essentiellement. Voilà donc l’occasion d’évoquer plus en détail la poésie de Mario, sur la base du livre qu’il a publié en 2009, Impertinences sans pertinence. L’unique livre pour l’instant, car il répète à qui veut l’entendre qu’il ne cherche pas la publication à tout prix : ce qui l’intéresse, c’est le partage des mots, la lecture en convivialité, l’échange que permet la poésie. Et pourtant, Mario écrit depuis plus de quarante ans ; c’est dire qu’il en a, des poèmes, dans ses tiroirs. Mais il ne se met pas la pression : tout ça vient quand il le sent, au fil des jours et surtout des rencontres. C’est l’observation des hommes et des femmes qui l’inspire, qui le motive à coucher des strophes sur le papier. Et s’il n’est pas forcément très présent sur la scène littéraire luxembourgeoise, c’est d’abord à cause de sa discrétion qu’on pourrait confondre avec de la timidité, mais aussi parce que, dans un cercle intime et amical, il trouve l’épanouissement de la transmission de ses écrits.

Si j’avais lu Impertinences sans pertinence avant de rencontrer Mario, je ne sais pas si j’aurais écrit la phrase citée plus haut, cependant. Toujours avec des mots simples certes (« J’écris comme je parle, dit-il toujours, c’est pour ça que ma poésie est accessible à tout le monde. »), il fait cependant preuve dans nombre de poèmes d’une lucidité assez sombre sur la société : « Et si on supprimait… / Les rêves, / Les moments de bonheur, / […] Et si on était, / Sur ce chemin-là… » Au fil des pages, on sent qu’il fourbit ses armes, qui sont évidemment faites d’encre et de papier seulement, contre une société de l’inégalité qu’il condamne. Mais dans la douceur des phrases toujours, avec, comme le dit un titre, un « Terrorisme religieusement sentimental ». C’est ce qui fait le charme de ces poèmes, qui évitent la confrontation directe qu’un rappeur n’hésiterait pas à balancer. Mario, lui, avoue franco, non sans impertinence ironique, justement : « Je tolère, j’accepte, / Et cela m’indiffère, / Que tu / Meures dans ta misère. »

Pas besoin de beat pour en prendre plein les yeux. Et une transition idéale pour évoquer la deuxième grande orientation de ce recueil : l’amour. En effet, l’ambivalence de l’extrait cité ci-dessus est tangible, puisqu’il pourrait se référer à une constatation générale sur la société, que Mario opère souvent, mais aussi à un message personnel. À sa femme, bien sûr, à qui il dédie de nombreux poèmes lors de ses lectures ; à ses proches, qui font l’objet d’une touchante « viviographie » de prénoms de deux pages à la fin de l’ouvrage ; à l’espèce humaine tout entière même. Comment sinon interpréter le titre magnifique « De Mendeleïev à Einstein, avec amour » ? Finalement oui, j'aurais bien écrit la phrase du début, même en lisant ce livre avant de le rencontrer. Mario est bien un contemplateur étonné de la vie, pas béat, pas naïf, mais lucide et empathique.

Impertinences sans pertinence, c’est une dichotomie poétique permanente entre le pessimisme qui s’empare d’un poète lucide sur la société dans laquelle il vit et l’amour du prochain, qu’il soit proche ou pas. Avec, encore une fois, des mots simples. Pas de poésie expérimentale, pas de composition compliquée sur la page, pas d’élégies lyriques sur des pages entières. Juste la simplicité d’un homme qui vit sa poésie comme une évidence, et à qui on souhaite un prochain livre, qu’on sait en préparation.

Mario Velazquez, Impertinences sans pertinence, éditions Joseph Ouaknine, 122 p., ISBN 978-2-35664-020-8


La preuve

Le carré du croisement de ta personne,
Avec l’infini,
Est égal à l’hypoténuse,
De ton existence.

Cette hypoténuse,
Divisée par les deux autres côtés,
Constitue l’abscisse formée par
Tes sentiments.

Cette abscisse,
Est ton aboutissement,
Et est le résultat de ton destin,
Ainsi que,
Ton point de départ,
Pour arriver au cœur
De Thalès et Damoclès.
Point précis du départ
De ta vie.

mercredi 13 mars 2019

Caligari — un ciné-poème

Un livre pauvre (concept de Daniel Leuwers) de la collection « De l’Allemagne » pour la bibliothèque de Belfort, réalisé avec le talentueux Michel Cadière.

Les poèmes de la série poécinéphilie ont toujours 24 vers, mais la version originale du Cabinet du docteur Caligari est à 18 images par seconde, d’où le trait brisé à partir de la ligne 18.


1. Brisées lignes se brisent, fenêtres à l’horizon
2. fracturé ; fondue la ville en étages sur les
3. ouvertures & fermetures à l’iris — de guingois
4. les tentes, les meubles & les consciences.
5. Palette colorée d’éléments radioactifs, dans
6. la torpeur des demi-vies : un sommeil dont
7. on ne se réveille pas, une lente agonie vers
8. la dictature de l’apparence. Ach ! Jane, reine
9. de pellicule à l’amant double, tu
10. courbes les angles aigus, tu attises toujours les désirs
11. & les éveils argentiques à l’ère des capteurs
12. à transferts de charge. Époque en abyme,

13. les synthétiseurs sont les maîtres, mais les
14. paroles incrustées demeurent : « Du musst Caligari
15. werden » ; les nuits & les ombres sont au pinacle.
16. Ach ! Cesare, somnambule d’esprit, double
17. meurtrier d’asile, tu tords les synapses, tu
18. sais le passé & l’avenir, tu as deviné l’ère
19. des machines sans te rebeller. Demeure
20. cependant la voix de Caligari pour soigner
21. nos névroses, nos reniflements sempiternels
22. de semi-conducteurs. Elle porte loin, dans
23. sa paradoxale numérisation pour l’éternité
24. — comme un tableau qui prend mort.

Et l’arrière, une fois déplié :

samedi 16 février 2019

Placenta

Est-il besoin de parler de Placenta, de David Besschops, alors qu’il a déjà attiré l’attention du site lelitteraire.com ? Oui, parce qu’il s’agit là d’un livre doublement intéressant : d’abord par son texte, sur lequel je reviendrai, mais aussi par la remarquable continuité dans les choix de l’éditeur, Cormor en nuptial, qu’on peut y déceler.

Je m’explique : je suis venu aux livres de la maison basée à Namur par le premier ouvrage d’Heptanes Fraxion. Déjà on sentait le goût de Gaël Pietquin, le poète éditeur, pour une certaine langue qui bouscule, mais qui ne le fait pas de façon superficielle : chez Heptanes Fraxion, le rentre-dedans n’est pas une posture, c’est un art d’écrire qui sert à en dire long sur la société, et pas que du beau. Même sensation dans le deuxième ouvrage que j’ai lu de la même maison, Oaristys de Rémy Disdero. Lui a été chroniqué sur La Cause littéraire. Comme quoi un petit éditeur peut arriver à faire du bruit autour de ses publications – Gaël est tenace et soutient ses auteurs. Et, pour revenir à mon propos, il aime la langue qui bouscule, qui choque intelligemment.

Dans Placenta, plutôt que de la poésie plus ou moins métrée comme chez Fraxion, on a affaire à de la prose poétique savamment formatée, contrairement à Oaristys qui partait dans tous les sens dans un joyeux capharnaüm où les rêveries de Daumal (oui, c’est dans l’article de La Cause littéraire, mais j’y ai pensé aussi !) ne détonnent pas. L’ensemble est une suite décousue d’histoires qui constitue la chronique de… de quoi exactement ? D’une famille déviante, d’un drame de la vieillesse, d’un inceste ? Eh bien, de tout ça à la fois. On y trouve des personnages truculents racontés par un narrateur ou à la première personne, le flou du récit est la règle, ce qui n’est pas si mal : on a envie de s’y replonger, de comprendre cette histoire morcelée, de cerner les motivations de ces protagonistes qu’on sent humains, forcément humains, mais tout de même de l’autre côté de la normalité exacerbée.

Attardons-nous sur l’origine du titre, qui permet aussi de donner un exemple représentatif du texte : « N’ayant plus l’énergie pour le choyer et le secourir à distance elle reconnaissait un bénéfice pratique à la situation / la possibilité de prodiguer de la tendresse à ce néné qui trimballait encore partout en guise de doudou / son placenta au bout d’une ficelle / comme une petite planète crevée dont l’hélium s’était enfui. » La mère (« dont la vulve jusqu’alors ne bêlait qu’un coin-coin timoré ») et son enfant sont les figures majeures du texte, qui évoque cet amour inconditionnel qui tourne à l’inceste, dans une langue faite de phrases souvent longues et à l’enchaînement inexorable de mots, parfois scatologiques, parfois crus dans leur description de la sexualité.

Mais cet inceste n’est pas amour exclusif, et l’histoire sent la baise et le foutre, littéralement. Comme on l’a vu, pas dans un but de monstration stérile : dans la continuité des ouvrages publiés précédemment, Besschops donne à entendre des voix qui tranchent sur la poésie des petites fleurs et des petits oiseaux, sans pourtant céder à la provocation gratuite. Si le sexe et la violence sociétale régissent le monde (ou bien en tout cas une partie), pourquoi ne pas l’évoquer intelligemment sur papier ? C’est le pari de Cormor en nuptial, en tout cas comme je le perçois dans les livres sortis successivement ces derniers mois. Peut-être pas exclusivement, bien sûr. Mais suffisamment pour saluer à la fois l’éditeur et ce nouvel ouvrage d’une lecture revigorante.

David Besschops, Placenta, éditions Cormor en nuptial, 56 p., ISBN 978-2-9602243-2-0


Aujourd’hui encore il lui arrivait de lambiner avec sur le costume une tache de mère qui avivait des jalousies au sein d’une communauté où la plupart des branques éjaculaient du sperme ordinaire.
Très souvent circonstancié.
À quoi cela aurait-il pu lui servir ?
De toute façon il était gauche de ses dix doigts.
Et infichu de ramener ne fût-ce qu’une visseuse ou un tournevis à la maison.

vendredi 11 janvier 2019

L’oiseau chantera

Repoussoir mécanique des sans-entailles, tu presses la scie contre le bois :
des écailles de sciure s’en vont dans le matin calme, & puis les grincements
propagent des ondes de choc — il y avait hier tes pieds nus sur les aiguilles,
le pin vomissait l’ombre, l’oiseau donnait de la voix sans autre pensée que
le pignon à cueillir. L’oiseau chantera. Sans les béquilles d’un tronc qui menace
les murs ; les ailes conduisent au détachement, tes pieds nus hier sur les aiguilles
marquent ton territoire à défricher — la scie est ta maîtresse. Tu caresses son
tranchant, perle le sang, gouttes éparses sur sol balayé. Demain a déjà été hier,
dans les dents effilées de ton outil, dans les notes envoyées par l’oiseau revenu, car
l’oiseau chantera. Entaille profonde ; attention à la direction de la chute : la chaleur
du métal dissipe les gouttes de sueur, & puis les craquements, les bruits annon-
ciateurs, gare ! L’oiseau chantera. Pour l’instant il observe, tes pieds sanglés dans
des chaussures de sécurité, tes gants orange, l’absence d’ampoules de contusions
de bleus — il te sait gré de ne pas avoir sollicité la tronçonneuse. L’oiseau chantera.
Défrichera sa voix matinale pour pallier l’absence, guettera le piquant des aiguilles
sur tes pieds à nouveau nus. Les broyats feront la joie du compost, les murs s’épa-
nouiront sans l’ombre menaçante ; découpage au programme demain, & aussi
pépiements roucoulements piaillements gazouillis, l’oiseau chantera & tu seras
devant une tasse d’Earl Grey brûlant — la masse verte a raclé le sol, tu pourfends
de ta scie, croisé mirifique de la place nette & des oiseaux en cage de préférence.

vendredi 21 décembre 2018

Chant de l’Étoile du Nord

Rendez-vous compte : il n’y avait pas encore eu de traduction en français d’un poète aïnou ! Et pourtant, on sait que la poésie est souvent acte de résistance par excellence — les Aïnous, peuple autochtone du Nord de l’actuel Japon, jadis aussi implantés dans la Russie proche et à l’embouchure du fleuve Amour, assimilés depuis des siècles par les puissants voisins japonais, ont donc évidemment fait acte de résistance à l’expansion nipponne au moyen de poésie. Mais leur langue, isolée dans la région, est maintenant en voie d’extinction. C’est d’ailleurs en japonais — certes mêlé de vocables aïnous — qu’Iboshi Hokuto (1901-1929) a composé son Carnet, qui constitue la base de cette traduction bienvenue.

Car l’attitude de Hokuto par rapport à la colonisation japonaise était un rien ambiguë, nous apprend la très intéressante préface de Gérald Peloux. Autant il défendait la nécessité d’une identité aïnou propre, qui passe par la pratique de la langue et des us et coutumes, autant il ne contestait pas l’intégration de cette identité dans un empire nippon plus étendu. D’où, certainement, le choix de perpétuer la tradition littéraire japonaise du tanka (et, dans une moindre mesure, du haïku), de s’en emparer pour distiller dans la langue du colonisateur un message subversif.

Le haïku et le tanka, pour être honnête, sont des formes poétiques qui ne me touchent pas spécialement. Tout est question de goût, après tout. Mais là, justement, la subversion des vers de Hokuto donne une saveur toute particulière au texte. En effet, le caractère « éthéré » de ces formes courtes se dissout dans un ensemble : plutôt que d’être des instantanés indépendants, les poèmes qui composent le recueil se suivent et forment une histoire. Celle du poète lui-même, tout simplement, qui raconte son métier de colporteur de produits pharmaceutiques (« Des médicaments / on en compte tant et plus / en notre bas monde / Pourquoi dois-je vendre ce / baume pour hémorroïdes ? »), tout en se livrant à une réflexion sur son peuple (« Quand je vois l’un des / Aïnous de ma nation / gisant ivre mort / ce n’est plus de la colère / la haine gagne mon cœur »). Alors le rythme de la versification classique japonaise, plutôt que de s’éteindre trop rapidement (à mon goût), se prolonge comme si chaque tanka était une mesure dans un poème symphonique. Il en devient presque incantatoire : le chamanisme n’est pas loin, malgré le réalisme parfois cru des textes. C’est en tout cas difficile de s’en détacher, d’autant que la traduction de Fumi Tsukahara et Patrick Blanche rend avec minutie créative (pour autant que mon piètre japonais permette de l’affirmer) les règles de versification. On se prend d’ailleurs souvent à fredonner les tankas à voix haute, pour mieux souligner les e sonores si nécessaire.

L’objet livre est également de toute beauté ; les éditions des Lisières ont confectionné une version bilingue qui, même pour celles et ceux qui ne lisent pas le japonais, permet de se délecter de la poésie visuelle des caractères. Une bien belle réalisation à tous égards, qui offre une plongée dans la culture aïnou, avec plusieurs clés pour aller plus loin si on le souhaite.

Iboshi Hokuto, Chant de l’Étoile du Nord, éditions des Lisières, 88 p., traduction de Fumi Tsukahara et Patrick Blanche, ISBN 978-10-96274-13-0

Extraits à lire sur le site Terres de femmes : https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2018/12/iboshi-hokuto-ouvrant-les-journaux.html

mardi 11 décembre 2018

Enfin offline

Photo : Serge Papin (CC BY-NC-ND 2.0)

Au-dessus du pont — passage étroit gondolé de bitume
où les trous attirent le contrebas de l’eau sale. Dépasser ?
Une gageure, lents pas de la fillette ; sac à dos de marque
& baskets roses. Les couettes sentent le tressage laborieux —
infinité de filins sages, l’école n’est pas dans les buissons
qui bordent la rive encombrée de déjections de canards, sur
les ballons dégonflés. Ses lents pas au biberon d’un appareil
électronique je suppose, boursouflure de métaux coltinés dans
des mines sans couettes, sans baskets & sans canards : pression
des doigts, son amusement au détriment de qui, dans les mines,
là-bas ? Le serre-tête est propret, lents pas, fillette absorbée —
bientôt la quille, la fin du pont, ne plus trépigner pour
dépasser son concentré d’époque numérissime en devenir ; pour
respirer l’air fluide du parc sans coltan ensanglanté. Écran large
sur la piste cyclable, panoramique des balançoires & de la tyrolienne,
dépassement en souliers à peine traités contre la pluie : ses lents pas
s’attachent à un livre… Couverture cartonnée ; caractères noirs sans
illustrations, une attention de binge-watching en version total-
ement analogique — se retourner discrètement pour ne pas faire
l’exhibitionniste, repu des pages de papier & le compte rendu à écrire
dans la tête. Les souliers étonnés, eux, rentrent crottés de la boue
qui emplit le parc après la pluie ; il faudra vraiment les traiter.

mardi 4 décembre 2018

Compris dans le paysage

Il m'arrive — comme bien d'autres poètes, amies et amis de surcroît — de répéter que la poésie, c'est plus qu'évoquer les fleurs et les petits oiseaux. Mais avec Compris dans le paysage, Georges Guillain fait mentir cet adage. Car ses fleurs et ses oiseaux dans un paysage à la mémoire sordide, eux, sont tout ce qu'il y a de plus poétique. Les racines d'un passé sombre donnent des pétales multicolores, disposés avec soin sur les pages avec des tailles de caractères différentes... et si Georges ne se sent pas « obligé non plus d'être absolument moderne », en tout cas, son poème interroge, emporte dans un univers où on ne se sent pas forcément bien vu le sujet, mais où on ne regrette pas de s'être plongé. Voilà, de la poésie, quoi.

Georges Guillain, Compris dans le paysage, chez LD éditions.

samedi 17 novembre 2018

Douze jeunes poètes grecs

Parfois, lorsqu’on lit de la poésie, on a un peu envie d’aller voir ailleurs. Oui, parce que l’avantage des réseaux sociaux, c’est qu’on finit, étant poète soi-même, par connaître une belle brochette de confrères et consœurs, qu’on aime lire régulièrement, d’autant qu’on les connaît maintenant (plus ou moins bien, selon les rencontres occasionnelles au Marché de la poésie ou les affinités électives, certes). Mais enfin il s’y greffe un inconvénient : ces voix poétiques, on finit par les connaître peut-être trop bien. On les pratique, on achète les livres, quelquefois on les échange. Vous l’avez compris : j’aime ces interactions, j’aime lire les autres, même si je ne poste pas toujours des notes de lectures (ben oui, j’ai aussi un boulot), mais quelquefois ça fait du bien de se plonger dans des écritures pas forcément tellement différentes sur le fond, mais au moins d’inconnus, pour une fois. Il y a la solution des poètes « étrangers » morts (chez Poésie/Gallimard il y a d’excellents ouvrages pour pas cher), mais si on aime la littérature vivante, il y a aussi la solution des traductions.

Justement dans une phase de ce genre, je tombe sur la collection publie.Grèce de publie.net, qui comporte aussi des recueils de poésie. Ni une ni deux, je télécharge grâce à mon abonnement quelques livres et je me plonge dans le premier, Douze jeunes poètes, une anthologie coordonnée par le traducteur Michel Volkovitch. Et là, la magie opère : complètement vierge de toute connaissance préalable des poètes sélectionnés, capable de lire phonétiquement le grec mais sans en comprendre la moitié, je suis entièrement dépaysé, mais toujours dans mon propre pays : la poésie. Un gros coup de cœur dans cet ouvrage pour les textes de Vassìlis Amanatìdis, de Thessalonique, qui transportent dans un univers à la fois farfelu, cocasse et parfaitement éclectique. Jugez-en plutôt avec cet extrait :

ELLES INAUGURENT LES RUCHES

On ne peut que l’avoir remarqué
les abeilles deviennent quand elles brûlent
comme du velours tendre et rouge
fragiles comme la pupille nue d’un œil bleu —
puis meurent.

Cela sûrement précédé d’un feu
qui fait fondre les rayons
et de la montée au ciel des derniers rêves
de la ruche.
Un instant cela provoque même
une légère bousculade aérienne —
puis tout va se dissiper.
Et comme les rêves des abeilles, on s’en doute
ont un parfum de fleurs,
au bout d’un certain temps
la ruche suivante cherchera encore
en vain là-haut
un jardin.

Mais le reste des poèmes d’Amanatìdis est à l’avenant. Excellente initiative aussi que celle du traducteur qui a demandé à chaque poète de se présenter pour les lecteurs francophones. Oui, certains poétisent leurs réponses à l’excès, mais dans l’ensemble l’éclairage apporté est infiniment nécessaire, puisque justement, j’avais ouvert ce livre (électroniquement) pour me lancer dans l’inconnu. Un inconnu désormais pas si profond pour la poésie grecque contemporaine, et que d’autres ouvrages de publie.Grèce viendront compléter.

Citons encore Chrìstos Anghelàkos (« moi qui ce soir / voulais très fort que tu n’existes pas »), au parcours atypique : il attend d’avoir 46 ans avant de publier son premier recueil (ça me le rend sympathique, au demeurant), et on sent la maturité immédiate de son propos longtemps mûri. Il y a aussi Yànnis Antiòkhou avec son énergie parfois violente, mais toujours teintée d’humour : « Permettez-moi d’être une bête / Gardant les grilles de votre sommeil / De vous attaquer de vous étouffer / Germant dans votre cerveau à minuit / Faisant naître les œufs de mes serpents / Dans les replis de vos cœurs ». Ou l’autodérision savoureuse de Nikòlas Evandinos : « Du temps où l’expression « joue la folie » avait cours / j’ai entendu ce conseil de survie mieux connu : / « entre en marchant dans le jardin des fous ». // Afin de ne pas la contredire, / je l’ai comprise à ma guise : / Je suis devenu tellement fou / que j’entre et me promène / sur la terre brûlée des humains. »

Autre gros coup de cœur pour la poésie de Katerìna Iliopoùlou, aux images persistantes dans leur surréalisme doux-amer :

MONSIEUR T. AU BORD DE LA MER

Sur le rivage il ramasse un galet.
Le galet, remarque-t-il, a cette propriété
de n’avoir ni dehors ni dedans.
Les deux se confondent.
Ne pouvant penser à rien d’autre, il décide
que le galet est ennemi du monde, et le jette au loin.
En tombant le galet forme ce qu’on appelle « trou dans l’eau ».
Monsieur T. ressent une terrible attirance
et jalouse le galet sans savoir pourquoi.
Alors il en prend un autre qu’il met dans sa bouche.
Il est d’abord salé.
Il vient de la mer.
Peu après il n’est rien.
Une boule dure de silence dans sa bouche, qui avale sa voix.
 
À sa surprise pourtant il s’aperçoit
que même sans voix il peut parler.
Aucun doute, on entend ses appels.
Un vol d’oiseaux de mer atterrit à ses pieds.
Derrière eux en partant ils laissent un texte illisible.
Monsieur T. se penche et sans tarder l’étudie.

Mais tous, impossibles à citer dans le cadre d’une brève note comme celle-ci, apportent la fraîcheur décalée de l’inconnu à notre porte. Que c’est beau quelquefois de lire de la poésie contemporaine sans en connaître les auteurs !

https://www.publie.net/livre/douze-jeunes-poetes

jeudi 1 novembre 2018

Aporie

Photo : KH-7 satellite reconnaissance image of the Mururoa Atomic Test Site in French Polynesia, May 26, 1967. (National Security Archive Electronic Briefing Book No. 184)

Aporie : LOG. Contradiction insoluble dans un raisonnement. (Trésor de la langue française informatisé)


Alors voilà :
Pourquoi devrions-nous
Oser en permanence
Réformer encore
Infléchir les courbes toujours
Et tout ça sous la menace du feu nucléaire ?

mercredi 17 octobre 2018

Musique… et poésie !

Ce texte a été écrit pour le programme du spectacle Offen Bar, savant mélange d’airs d’Offenbach liés par une histoire abracadabrante à souhait. Représentations au conservatoire de la Ville de Luxembourg le vendredi 19 octobre à 20 heures et le dimanche 21 octobre à 16 heures. Entrée gratuite !

Interprété par les élèves de la classe d’art lyrique et l'orchestre symphonique des enseignants du conservatoire
Direction musicale : Carlo Jans
Mise en scène, décors et costumes : Monique Simon et Hélène Bernardy
Préparation musicale et coaching : Emmanuelle Bizien et Tatsiana Molakava
Chorégraphie : Laurence Scassellati
Dialogues : Florent Toniello
Arrangements : Iván Boumans


Est-il besoin de présenter Jacques Offenbach ? Certes non. Mais connaissez-vous Ludovic Halévy et Henri Meilhac ? C’est que la séduction enivrante de la musique du Mozart des Champs-Élysées — ainsi l’appelait Rossini — s’accommode mal d’une gloire partagée. La postérité est mauvaise fille, parfois. Et pourtant, Meilhac et Halévy au texte, c’était le duo de collaborateurs rêvé pour notre Jacques : la preuve, c’est que leur humour a traversé deux siècles pour faire encore rire de nos jours, savamment mêlé aux accords du maestro. Probablement parce que ce Second Empire, avec les débuts de l’industrialisation et de la libération des mœurs — oh ! un peu seulement —, avec des financiers tout-puissants et des tensions géopolitiques croissantes, n’est pas aussi éloigné de notre époque qu’on pourrait le croire à première vue. Vous allez d’ailleurs, espérons-le, le constater.

Mais revenons à notre propos. Meilhac et Halévy, vous êtes sûrs que vous ne connaissez pas ? « L’amour est un oiseau rebelle / que nul ne peut apprivoiser »… Eh oui ! le livret de Carmen, c’est eux aussi. Une collaboration de plus de deux décennies dont les meilleurs textes iront évidemment au grand Jacques, avec qui ils travaillaient en une symbiose parfois mêlée de colères homériques, entachée de bouderies ostentatoires et toujours rehaussée de fous rires et de farces potaches. La Belle Hélène, La Vie parisienne, La Grande-Duchesse de Gérolstein, La Périchole, les opérettes les plus célèbres et les plus accomplies d’Offenbach en somme, c’est eux. Des textes et des musiques en complète harmonie qui ont traversé l’épreuve du temps, et que vous pourrez encore apprécier aujourd’hui, chanceuses et chanceux que vous êtes.

Avec plus d’une centaine d’œuvres scéniques, évidemment, le maestro a épuisé — littéralement, à ce qu’on peut lire dans les témoignages d’époque — de nombreux autres littérateurs. Vous entendrez donc aussi des paroles de Paul Boisselot, William Busnach, Hector Crémieux et Albert Millaud. Le poète tient à les citer ; le musicien leur est reconnaissant d’avoir su se plier à la discipline des notes, et quelle discipline ! On ne plaisantait pas avec l’amusement au dix-neuvième siècle à Paris. Le tellement galvaudé « Work hard, play hard », qui fait maintenant la joie des séminaires d’intégration d’entreprises à la page, était rigoureusement de mise chez Offenbach et consorts, pour le plus grand plaisir des spectatrices et spectateurs.

Oui, faire rire est une bien étrange vocation, obsédante et rarement individuelle. Livret, mais aussi costumes, maquillages, notes pimpantes, lumières, répétitions au piano, confection des programmes… il en faut, des petites mains, pour qu’une œuvre déploie ses charmes. Alors, si dans le ciel de l’opérette certaines étoiles brillent plus fort que d’autres, n’en oubliez pas que, pour vous servir, toute une constellation s’est donné rendez-vous. Bon spectacle !

jeudi 11 octobre 2018

Un sixain à diérèses : « Salaire minimum ! »

Le métier de poète
rapporté au taux horaire
m’incite à faire moi-même
le ménage pour au moins
avoir l’illusion de
gagner ma vie proprement.

samedi 6 octobre 2018

Anthologie subjective : Sohrab Sepehri


Né en 1928 à Kâshân, mort en 1976, Sohrab Sepehri a été peintre et poète. Puisqu’il écrivait en persan, la tentation est forte de comparer son œuvre littéraire à celle de Khayyam ou Rumi. Et il est vrai qu’elle s’en rapproche dans sa métrique (pour peu qu’on puisse en juger en traduction, évidemment) et ses thèmes, sa mystique empreinte de philosophie du monde — un monde cette fois moderne, à l’inverse de celui célébré par ses glorieux prédécesseurs.

Ce qui me frappe avant tout chez Sepehri, c’est l’influence qu’ont eue ses nombreux voyages sur sa poésie, qui de clairement soufie finit par voyager dans un joyeux et spirituel syncrétisme où se mêlent les influences zoroastriennes ou hindouistes. Ahura Mazda et les Védas côtoient le Coran dans un mélange qui pourtant ne sent pas la bigoterie ; plutôt la conscience aiguë d’être au monde, quelle que soit la religion qu’on choisisse d’observer… ou de ne pas observer. Prosélyte certes, mais de la poésie seulement, les religions n’étant que des instruments d’écriture. Car les textes de Sepehri parlent des choses simples de la vie, de celles qui, contemplées avec obstination, peuvent faire naître un sentiment d’illumination. Quelle meilleur moyen que la poésie d’y parvenir ?

Une poésie persane moderne et vive, qu’on peut retrouver en édition bilingue dans un beau livre paru chez maelstrÖm.

Sohrab Sepehri, Histoires de lune, d’eau et de vent, traduit du persan par Parvin Amirghasemkhani, Arlette Gérard et Christian Maucq, maelstrÖm, 196 p., ISBN 978-2-87505-263-6


Simple couleur

Le ciel, plus bleu,
L’eau, plus bleue.

Moi au balcon, Ra’nâ au bord du bassin.

Ra’nâ lave le linge.
Les feuilles tombent.
Ce matin ma mère dit : La saison est triste.
Moi je lui dis : La vie est une pomme, il faut la mordre avec la peau.

La femme du voisin, à sa fenêtre, crochète de la dentelle et chante.
Moi je chante le Véda. Parfois aussi
Je dessine la pierre, l’oiseau, le nuage.

La lumière du soleil unie.
Les étourneaux sont arrivés.
À l’instant les capucines viennent de s’ouvrir.
J’égrène une grenade, au fond du cœur je me dis :
Ce serait bien si, chez ces gens, les graines de leur cœur apparaissaient.

Le jus de la grenade me saute aux yeux : les larmes me coulent.
Ma mère rit.
Ra’nâ aussi.

dimanche 30 septembre 2018

Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas

Tricheur ! Parce qu’en termes de « premier recueil », comme le mentionne le fringuant et jeune éditeur Cormor en nuptial, Heptanes Fraxion se pose là : rimailleur invétéré et stakhanoviste poétique de l’ombre des réseaux sociaux, il fait le bonheur d’aficionados depuis bien des années tant sur son blog que sur Facebook. Fraxion, c’est un peu le petit secret bien gardé des initiés, le poète toulousain qui deale ses vers pour rien (qui les distille même dans la ville sur des petits autocollants), ce qui n’empêche pas d’y devenir très vite accro. Avec une sincérité et une constance dans l’exigence d’écriture qui font qu’« à côté, ce qu’on [écrit] soi-même [paraît] assommant de grandiloquence », comme le constate Grégoire Damon dans sa postface. Touché !

Et c’est bien le Fraxion des réseaux sociaux qu’on retrouve ici sur papier, dans une réalisation très léchée : couverture au toucher qui retient les doigts, papier constellé de gris qui refuse l’éclat criard et ostentatoire du blanc. Ce que le poète aime par-dessus tous, c’est s’attacher aux personnages extraordinaires de la vie ordinaire ; avec peut-être tout de même une prédilection pour les usés et cabossés, pour ceux qui souffrent en silence mais continuent coûte que coûte, de ceux qui diraient volontiers d’une échéance de prêt ou d’une convocation à Pôle emploi : « faut juste pas que je me suicide avant ».

Il parle un peu de lui, certes, mais surtout beaucoup des autres. Il les aime autant qu’il les maltraite dans un langage hybride qui mêle le registre familier (« ma veste en peau d’enculé », « c’est ça qu’il me faut / du pinard du fromage et du pain / une bonne branlette un geste du cosmos ») et le vocabulaire précieux (« certains de tes souvenirs les plus intimes / horreur de la gémellité généralisée / tu installes l’antivirus qui les supprime / synesthésie »). Narrateur dans l’âme, il s’identifie, change de sexe pour mieux fournir notre dose d’empathie tout en restant énergique au possible dans son rythme, dans sa scansion. Ses poèmes déchirent dans tous les sens, révèlent l’âme d’un amoureux des rencontres et de l’étonnante diversité des vies menées par des interlocuteurs peut-être bien imaginaires. Ou pas ? « Elle dégage ce je-ne-sais-quoi de vaguement / anxiogène / que devaient également produire les infirmières / dans le système de psychiatrie punitive de l’ex-URSS », écrit-il de « la petite mamie du Washington Square Park ».

Rencontres, rencontres, et poèmes, poèmes. L’univers d’Heptanes Fraxion ne sent pas la métaphore travaillée à l’ancienne et ouvragée comme une dentelle du Nord. Il respire la vie et dégage les odeurs de la poésie authentique comme il la conçoit, celle qui puise dans le réel les mots qui accrochent. Avec ce livre, avec ce coming out poétique sur papier après avoir investi et conquis les réseaux sociaux, le poète saura convaincre un nouveau public. Soyons jaloux, sincèrement, de ceux qui le découvriront pour la première fois.

Heptanes Fraxion, Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas, éditions Cormor en nuptial, 112 p., ISBN 9782960224306


Charline-au-chien

y’a que les gens qui font rien
qui ne se trompent jamais
comme mes amies
aux longues jambes
des filles bien
qui font les soldes
le jour du sang
du symposium
elle dit ça
en souriant
Charline-au-chien
devant la bouche du métro
devant la bouche bée des passants
devant la viande des voisins
leur poids
leur argent
leur baie vitrée qui va bien
et la buée qui dit
qu’elle en a trop
sur la gueule
Charline-au-chien
de l’acné
beaucoup trop
pour devenir
hôtesse de l’air
qu’elle finira vedette
en CDD
hôtesse de caisse
dans un supermarché
y’a que les gens qui font rien
qui ne se trompent jamais

mardi 18 septembre 2018

Maeva

Photo : privée

& dans ces longues pirogues nous avons entassé les trésors :
graines & peaux ; eau douce & précieux mono’i pour
assouplir les traversées étoilées ; fruits de l’arbre à pain et
délicieux poe. Les vents n’ont pas rechigné la veille de notre
périple — gagnés par le sommeil nous avons vu des étendues
turquoise se sertir de coraux & trancher à vif les fureurs des
vagues. Au matin la brise était fraîche & les feux semblaient
vides de derniers souvenirs — nous avons recueilli la rosée
& lavé nos visages enfumés. Départ à l’aube de la
caravane des eaux profondes, car l’ailleurs est notre nectar —
notre souffle de bulles qui lentement remontent à la
surface. Alors la terre s’est éloignée, laissant place au glis-
sement paisible ; nos cornées ont durci aux rayons du
soleil austral ; nos iris ont traqué les signes — nous savions
le prochain atoll avant de l’entrevoir, les voiles étaient gonflées et
l’exil confortable. Nous avons orné nos cheveux de fleurs de
tiare ; les battues des tambours portaient loin — les voix
résonnaient sans pourtant qu’il soit besoin de polyphonie.
Alors nous avons ramé, ramé, dans le triangle de notre Poly-
nésie nourricière — & les oiseaux se sont tus, remplacés par
les évents narquois et les clapotis prometteurs. Enfin s’est élevée
sous les longs nuages rudoyés par le couchant une cantilène à
l’aspect de présage : « Maeva, maeva : bienvenue aux voyageurs.
Mauruuru, mauruuru
: merci pour les semences, les chants &
les danses. Haere mai, haere mai : venez, et que la terre vous soit
féconde. » & la marée à peine s’est dérangée — puis nous avons
sombré dans un rouleau d’écume et d’optimisme éclairé

lundi 27 août 2018

Deux livres aux éditions Alcyone

Points communs, différences… il y a tant à comparer entre Une pesée de ciels d’Anna Jouy et Après la nuit après de Thierry Radière. Mais on y retrouve une pulsion de décalage du réel dans la prose poétique qui lie intimement, selon moi, les deux titres. Sans compter une réalisation technique attirante, avec ce beau papier vélin irisé pour l’intérieur, qui happe les reflets pour mieux restituer le monde extérieur au sein des poèmes. Voici donc un regard croisé succinct sur deux recueils parus à un mois d’intervalle, sous forme de commentaire de deux extraits.

C’est l’heure de la pesée du ciel. Vingt grammes de moineau pour des tonnes d’averses. Je m’y prends ainsi : dans le noir de mon œil, je mets le leurre d’un rêve. Le ciel appâté entre sous les paupières. Je referme aussitôt, je serre le lacet. Ça me fait deux valises pesantes.

Le reste est affaire de soustractions. Parfois par malice, je ne me déduis pas. Je feinte le nuage. J’appelle ça un jour d’humain, c’est-à-dire de Terre à terre, de ce corps de sable à ce jardin immense.

Vingt grammes de moineau s’échappent quand même…

La poésie d’Anna Jouy est tout en nuances, enracinée dans la relation entre le corps et l’esprit. Si les métaphores fusent, c’est l’intimité des organes qui affleure cependant ; ici l’œil, les paupières, on aura le crâne plus loin, les jambes ou le gosier. Le corps déclenche la poésie, il construit une relation intime entre la poétesse et son environnement, qu’elle n’a dès lors plus qu’à observer au travers de l’invitation aux strophes de ses sens. Humaniste, Anna sait que l’humain est d’abord le produit de ses organes et de ses sécrétions. Alors elle bâtit des ponts entre le langage abstrait et le concret des mouvements, glisse, danse sur le papier qui, on l’a vu, se prête magnifiquement avec son irisation à l’emploi de piste d’envol des mots. Pas rentre-dedans, pas uppercuts au menton, les vers flottent dans un bel équilibre où la révolte est douce mais affirmée, où la rêverie est à la fois contemplative et studieuse. Où l’intime rejoint l’universel.

Au temps des pommiers près de la grange où le cidre avait un goût de guêpes les gosiers des hommes ne piquaient pas ils gonflaient de plus en plus le soleil fort dans la peau la rougeur de la soif les dards du bonheur.

Extrait bref, même si les poèmes en prose qui composent le recueil peuvent aussi être plus longs. Mais ici, Thierry Radière condense en quelque sorte la contrainte des fragments qui composent le livre — une phrase par page, pas de ponctuation sauf le point final, un vagabondage d’idées dont il explique en quatrième de couverture qu’il est issu des rêves. Il imbrique deux épisodes, les entrelace, les confond ; le cidre des pommiers, prisé par les guêpes, en vient à se faire venin de celles-ci et la peau gonfle, gonfle, sous l’effet combiné sens dessus dessous de l’alcool et des piqûres. Tout cela sous le signe du bonheur, car même dans les épisodes sombres, l’écriture de Thierry reste tournée vers la lumière, frêle (comme la poésie) mais stable pilier pour témoigner de ce que la vie peut avoir d’intérêt et de lumineuse consolation. Politesse du désespoir ? Quelquefois, on se le demande ; on s’interroge : ne sont-ce pas là les rêves d’un pessimiste qui se soigne ? Peu importe après tout, ce jeu de saute-mouton entre les images reste une lecture qui donne l’appétit des songes.

Tous deux aux éditions Alcyone : Anna Jouy, Une pesée de ciels, ISBN 978-2-37405-045-4 et Thierry Radière, Après la nuit après, ISBN 9780-2-37405-044-7.

lundi 20 août 2018

Foutu poète improductif

Il ne fait pas bon être poète dans une société transnationale… sauf peut-être pour se voir offrir, après quinze ans de bons et loyaux services, un stylo Montblanc. Cette série de courts textes raconte de façon ludique l’aliénation par le travail à travers la lorgnette décalée d’un employé qui ne se veut plus modèle. Pour que les strophes vainquent définitivement les stock-options.

Couverture et vignette intérieure d’Éloïse Rey.

Foutu poète improductif, éditions Rafael de Surtis, juillet 2018, ISBN 978-2-84672-466-1.


La nouvelle vice-présidente
explique dans une réunion capitale
une énième nouvelle organisation.
Il faut bien dans ces moments
concentrer son attention sur
quelque chose ; je lorgne d’abord
les bulles qui s’échappent
des verres emplis de liquide —
de l’eau pétillante en majorité
& un peu aussi de la saleté colorée
de cette entreprise tentaculaire
avec laquelle nous allons former

LA JOINT-VENTURE DU SIÈCLE.
Les gaz sont certes fascinants
mais la culpabilité due à l’effet de serre
m’envahit soudain. Il faut trouver
autre chose : justement
un mouvement attire mon attention.
Comme d’un trampoline miniature
une bestiole fait des bonds
dans les cheveux de l’oratrice.
Aux inflexions poignantes
sur l’avenir de notre entreprise
elle semble répondre
par des sauts plus hardis
tutoyant même le plafond.

La permanente impeccable
est le refuge idéal
pour cet habitant qui me nargue ;
son manège est bien entendu destiné
à mes seuls yeux : qui d’autre
ne serait pas envoûté par
la doucereuse complainte de la direction ?
Mais la provocation est vaine.
Je peux maintenant tenir aisément
pendant toute la réunion capitale
en observant le pou
de la vice-présidente.

lundi 30 juillet 2018

Le tunnel sent le joint

Photo CC0.

Baisers échangés aux particules cannabinoïdes, les aréoles
se dressent — foin du passant qui feint d’ignorer, les oiseaux
aussi se sont regroupés sous le vent, commencent à chanter
plusieurs tons plus haut. Caresse des fumerolles à l’intérieur,
ça bout, ça halète, les sirènes au loin n’ouvrent pas l’attention —
consumer par le bout, lentement, cligner des yeux au cliquetis
du néon faiblard ; dehors tout est noir. Dedans tout brille de
la turgescence rouge vif. Encore un passant, avec un chien
baveux qui renifle — planter le mégot dans la fourrure de Médor,
comme pour mettre le feu à la moquette puis appeler les pompiers
des crachats glaireux. Âcre, bulbeuse fragrance qui lève le
voile des pudeurs insipides — dans la nuit les cris, les vociférations
intérieures sans un bruit pour tirer en douceur encore une fois
une avalée melliflue d’euros soutirés on ne sait comment.

mardi 24 juillet 2018

Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads

C’est aux regrettées éditions électroniques Recours au poème qu’a paru pour la première fois ce recueil en 2014, et c’est le premier ouvrage de poésie que Jacques Flament Éditions publie dans sa nouvelle collection « Les revenents » (oui, il y a bien un e !), consacrée aux textes déjà édités mais épuisés ou plus référencés, pour diverses raisons, par leur premier éditeur. Autant le dire d’emblée : c’est une très bonne idée que d’avoir redonné vie sur papier à ce livre, émouvant, juste et passionné.

Et si j’emploie ce terme, « redonner vie », c’est évidemment à dessein : Dara Barnat évoque ici dans la majorité de ses poèmes la longue maladie de son père et son décès ; le passage de l’électronique au papier, d’un éditeur disparu à un autre, tout cela participe d’une entreprise de construction de la mémoire pour ne pas oublier, qui constitue au fond l’essence des textes. « I hold my father’s hospital records, / They’re worn, like my memory / of his clothes », écrit Dara Barnat. Travail, devoir de mémoire donc. Mais le dernier poème, intitulé « What Luck to Live On », ne permet aucun doute sur la poignante énergie de toujours rester au monde, malgré le deuil. De la voix autobiographique, on passe à celle du disparu qui encourage, qui console, qui motive depuis l’au-delà promis : « When wou were a child, I’d tell you / a story about giant lily pads / that one day we’d sit on crossed-legs. Here / there are thousands, floating on water. Aeons / and aeons we’ll have, and never again / will we be drifting / away. »

Sous la conduite de Walt Whitman, cité souvent, honoré toujours, Dara Barnat tisse les liens familiaux en vers et s’offre à elle-même et par conséquent nous offre le soulagement de la poésie, dans des textes aux lignes courtes et épurées, avec un langage réaliste et sans fioritures de vocabulaire, pour mieux s'ancrer dans le quotidien. Évoquant également sa mère et son expérience de la migration en Israël (« I do not live in Israel / to be in awe / over the stones / of this land. »), elle compose une poésie familiale de la consolation, une poésie à l’empathie communicative et joyeuse même dans l’épreuve. Les traductions en français de Sabine Huynh collent aux phrases de son amie poète avec juste ce soupçon de liberté qui leur donne leurs propres ailes dans une autre langue, tout en en restituant l’esprit profond.

Dara Barnat, Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads, édition bilingue, traduction de l’américain par Sabine Huynh, Jacques Flament Éditions, ISBN 978-2-36336-364-0


A Story to Tell

Of the flaws
of my father’s

life, one was not
the time he lay

on the street
with a dog, who

had been hit
by a car, placed

his hands on
the dog’s belly

whispered hush
hush
, sharp

rocks piercing
them both,

dust and the
blaring of horns

all around, so
the dog’s last

breath wouldn’t be
taken alone.

Une histoire à raconter

Parmi les scories
de la vie

de mon père
ne figure pas le temps

qu’il a passé
allongé

sur le bitume
près d’un chien écrasé,

ses mains sur le ventre
de l’animal,

chuchotant chut
chut
, des pierres

aux arêtes coupantes
les transperçant tous les deux,

au milieu de la poussière,
des coups de klaxon,

pour que le chien
ne lâche pas

son dernier soupir
seul.

mardi 17 juillet 2018

Venus vulgivaga

Infatigable promoteur de la poésie, le Hongrois István Turczi est probablement capable de se dédoubler tant il parvient à concilier de multiples activités : poète évidemment, traducteur, éditeur, revuiste (avec Parnasszus), enseignant (responsable du département d’écriture créative à l’université de Budapest, il anime régulièrement des cours dans plusieurs universités asiatiques), secrétaire général du Pen Club de Hongrie, vice-président du Conseil mondial des poètes… sans compter les lectures lors de festivals internationaux. C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai rencontré, puisqu’il a été l’invité du Printemps des poètes – Luxembourg en juin 2018. Mais cet emploi du temps bien rempli ne semble pas affecter la qualité de son écriture : bien au contraire, István puise apparemment dans le quotidien les forces et l’inspiration nécessaires à une poésie dense, ciselée et qu’on peut raisonnablement qualifier de lyrique, où la sensualité et l’introspection se regardent en miroir.

On peut le lire en traduction française aux éditions du Cygne, où il a publié Venus vulgivaga. Les textes français ont été établis par Károly Sándor Pallai, et s’il ne m’est pas possible de les comparer avec les originaux hongrois, l’ensemble néanmoins bénéficie d’une unité de style qui permet une identification plutôt sûre de l’auteur, qu’il faut porter au crédit du poète traducteur — je goûte beaucoup moins sa préface, assez absconse et théorique, mais les textes sont rendus avec un tel amour du travail bien fait qu’il ne peut que lui être beaucoup pardonné sur ce point.

La sensualité a déjà été évoquée et se retrouve dans nombre de poèmes qui composent ce recueil. Dans aucun cependant elle n’est plus présente et prenante que celui qui lui donne son titre : « Cette femme est un véritable lieu saint, / une attraction touristique du pays, / on pourrait fonder une agence / de voyages sur elle, me suis-je dit, / à ce moment et à cet endroit, / hic et nunc ». Longue, très longue évocation de la femme comme objet mutuel d’amour-haine avant l’amour physique, ce texte puissant et résolument lyrique se termine en « sarcophage de volupté / balsamique, intemporel ». Oui, István Turczi promène son regard poétique sur le corps des femmes avec tendresse, sans la roublardise de la séduction forcée, car il l’avoue dans un autre poème : « Les femmes m’adorent. / Eh oui, puisque je vous le dis, les femmes m’adorent / — ne m’enviez pas. / Elles seules m’intéressent depuis mon adolescence, / et quelques autres choses aussi, bien entendu. »

Parmi celles-ci, la musique de son compatriote György Kurtág. Et de se faire moins narratif, plus intériorisé, plus rythmique, en abandonnant les capitales et la ponctuation si précises jusqu’alors pour célébrer la musique des vers sans la pesanteur de leur formatage : « j’ai tant de belles choses en tête et tant de / bêtises   vivre mourir espérer grands mots ». Si je puis me permettre un peu de satisfaction personnelle, j’ajouterais que sa lecture lors du Printemps des poètes – Luxembourg de ce poème inspiré par le compositeur, « Le dernier message de feu demoiselle R. V. Troussova », accompagné en direct par l’improvisation des United Instruments of Lucilin, a été un sommet intense de poésie musicale.

Pour faire venir les vers, peut-être faut-il aussi quelquefois se détacher du monde, parce qu’à « Budapest quelque part », « les mots, / collés à notre langue, se distendent ». Alors le Hongrois trousse un « Cycle des poèmes de montagne », dans lequel cet extroverti hyperactif troque ses habits de poète en pleine lumière pour l’isolement créatif. Les femmes sont toujours là, mais plutôt qu’instruments de volupté ou de fascination mutuelle, elles « transportent le rire dans les seaux », chastement. Lui « rentre dans le paysage », « comme s’il était sorti d’un mythe », et compose, compose des vers à l’introspection qui contraste avec sa fougue de vie précédente.

Personnalité complexe, à la fois truculente et repliée sur elle-même, István Turczi se livre dans ce Venus vulgivaga sans retenue, dans une diversité de thèmes et d’intérêts qui façonnent et stimulent l’imaginaire du lecteur qui les découvre. Avec une qualité d’écriture sans concession, un lyrisme pas forcé et un vocabulaire riche et varié. Qui est István Turczi ? Peut-être est-il le plus à même de nous le dire, pour résumer sa poésie : « Pourtant, mes branchies me gênent encore parfois ».

István Turczi, Venus vulgivaga, trad. Károly Sándor Pallai, éditions du Cygne


Nu, de sa main

tombe la serviette de bain.
La décadence étale ses perles luisantes.
Mon cœur, ce grand poêle en faïence s’échauffe aussitôt,
le parfum frais du savon pénètre
jusqu’aux profondeurs de mes sens.
Tes cheveux sont attachés, pourtant, quelques longs cheveux
tombent sur ton cou nu. Un design séduisant,
mon centre de sensibilité signale un état d’alerte.
Dans l’air enfumé, tes regards exigeants
glissent vers moi sur un fil de soie.
Attente impérieuse.
Puis, tout d’un coup, tu prends un livre sur l’étagère,
Camus, si je vois bien, puis avec une lenteur folle,
tu le ramènes sur ton sein ayant la chair de poule ; dans tes yeux,
une ruse innocente. Un moment de Renaissance.
Le geste dénote bien de la conscience.
Tu te tiens déjà au centre, à contre-jour de l’après-midi.
Se désintégrant en éclats d’argent, tes contours
agrandissent ton corps qui commence à palpiter
comme une méduse et emplit le silence géométrique.
Écarte les rideaux, écarte-les, dirais-je,
je te montre au monde en expiation.

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