Accrocstiches

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mardi 17 juillet 2018

Venus vulgivaga

Infatigable promoteur de la poésie, le Hongrois István Turczi est probablement capable de se dédoubler tant il parvient à concilier de multiples activités : poète évidemment, traducteur, éditeur, revuiste (avec Parnasszus), enseignant (responsable du département d’écriture créative à l’université de Budapest, il anime régulièrement des cours dans plusieurs universités asiatiques), secrétaire général du Pen Club de Hongrie, vice-président du Conseil mondial des poètes… sans compter les lectures lors de festivals internationaux. C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai rencontré, puisqu’il a été l’invité du Printemps des poètes – Luxembourg en juin 2018. Mais cet emploi du temps bien rempli ne semble pas affecter la qualité de son écriture : bien au contraire, István puise apparemment dans le quotidien les forces et l’inspiration nécessaires à une poésie dense, ciselée et qu’on peut raisonnablement qualifier de lyrique, où la sensualité et l’introspection se regardent en miroir.

On peut le lire en traduction française aux éditions du Cygne, où il a publié Venus vulgivaga. Les textes français ont été établis par Károly Sándor Pallai, et s’il ne m’est pas possible de les comparer avec les originaux hongrois, l’ensemble néanmoins bénéficie d’une unité de style qui permet une identification plutôt sûre de l’auteur, qu’il faut porter au crédit du poète traducteur — je goûte beaucoup moins sa préface, assez absconse et théorique, mais les textes sont rendus avec un tel amour du travail bien fait qu’il ne peut que lui être beaucoup pardonné sur ce point.

La sensualité a déjà été évoquée et se retrouve dans nombre de poèmes qui composent ce recueil. Dans aucun cependant elle n’est plus présente et prenante que celui qui lui donne son titre : « Cette femme est un véritable lieu saint, / une attraction touristique du pays, / on pourrait fonder une agence / de voyages sur elle, me suis-je dit, / à ce moment et à cet endroit, / hic et nunc ». Longue, très longue évocation de la femme comme objet mutuel d’amour-haine avant l’amour physique, ce texte puissant et résolument lyrique se termine en « sarcophage de volupté / balsamique, intemporel ». Oui, István Turczi promène son regard poétique sur le corps des femmes avec tendresse, sans la roublardise de la séduction forcée, car il l’avoue dans un autre poème : « Les femmes m’adorent. / Eh oui, puisque je vous le dis, les femmes m’adorent / — ne m’enviez pas. / Elles seules m’intéressent depuis mon adolescence, / et quelques autres choses aussi, bien entendu. »

Parmi celles-ci, la musique de son compatriote György Kurtág. Et de se faire moins narratif, plus intériorisé, plus rythmique, en abandonnant les capitales et la ponctuation si précises jusqu’alors pour célébrer la musique des vers sans la pesanteur de leur formatage : « j’ai tant de belles choses en tête et tant de / bêtises   vivre mourir espérer grands mots ». Si je puis me permettre un peu de satisfaction personnelle, j’ajouterais que sa lecture lors du Printemps des poètes – Luxembourg de ce poème inspiré par le compositeur, « Le dernier message de feu demoiselle R. V. Troussova », accompagné en direct par l’improvisation des United Instruments of Lucilin, a été un sommet intense de poésie musicale.

Pour faire venir les vers, peut-être faut-il aussi quelquefois se détacher du monde, parce qu’à « Budapest quelque part », « les mots, / collés à notre langue, se distendent ». Alors le Hongrois trousse un « Cycle des poèmes de montagne », dans lequel cet extroverti hyperactif troque ses habits de poète en pleine lumière pour l’isolement créatif. Les femmes sont toujours là, mais plutôt qu’instruments de volupté ou de fascination mutuelle, elles « transportent le rire dans les seaux », chastement. Lui « rentre dans le paysage », « comme s’il était sorti d’un mythe », et compose, compose des vers à l’introspection qui contraste avec sa fougue de vie précédente.

Personnalité complexe, à la fois truculente et repliée sur elle-même, István Turczi se livre dans ce Venus vulgivaga sans retenue, dans une diversité de thèmes et d’intérêts qui façonnent et stimulent l’imaginaire du lecteur qui les découvre. Avec une qualité d’écriture sans concession, un lyrisme pas forcé et un vocabulaire riche et varié. Qui est István Turczi ? Peut-être est-il le plus à même de nous le dire, pour résumer sa poésie : « Pourtant, mes branchies me gênent encore parfois ».

István Turczi, Venus vulgivaga, trad. Károly Sándor Pallai, éditions du Cygne


Nu, de sa main

tombe la serviette de bain.
La décadence étale ses perles luisantes.
Mon cœur, ce grand poêle en faïence s’échauffe aussitôt,
le parfum frais du savon pénètre
jusqu’aux profondeurs de mes sens.
Tes cheveux sont attachés, pourtant, quelques longs cheveux
tombent sur ton cou nu. Un design séduisant,
mon centre de sensibilité signale un état d’alerte.
Dans l’air enfumé, tes regards exigeants
glissent vers moi sur un fil de soie.
Attente impérieuse.
Puis, tout d’un coup, tu prends un livre sur l’étagère,
Camus, si je vois bien, puis avec une lenteur folle,
tu le ramènes sur ton sein ayant la chair de poule ; dans tes yeux,
une ruse innocente. Un moment de Renaissance.
Le geste dénote bien de la conscience.
Tu te tiens déjà au centre, à contre-jour de l’après-midi.
Se désintégrant en éclats d’argent, tes contours
agrandissent ton corps qui commence à palpiter
comme une méduse et emplit le silence géométrique.
Écarte les rideaux, écarte-les, dirais-je,
je te montre au monde en expiation.

mardi 26 juin 2018

Tant de titres

Photo : Thomas Hawk, CC BY-NC 2.0

Sur la devanture mouches écrasées, suie collante — le propriétaire est
mort il y a belle lurette ; les livres affrontent avec courage les tempé-
ratures d’aquarium tropical en cornant leurs pages au soleil. Les logiciels
marquent toujours des commandes en attente — le chien qui se soulage
sur le seuil ne s’embarrasse pas de la TVA, une affiche promet la lecture
d’une autrice déjantée l’année précédente. Des braises couvent à travers
la cloison du fournil attenant, cent pour cent biologique, des croissants
à faire se damner le pervers marquis — afflux du dimanche matin, pour
la crotte du chien il faudra attendre le lundi. Pas d’arrêté municipal contre
la prise en otages de milliers de signes : les correcteurs n’ont même pas
été payés au salaire minimum, quand encore il y en a eu — mais les vers,
les paragraphes, les feuillets vivent leur vie propre de stock, contournent
habilement les édiles. Ils sont dans les têtes, dispersés, attendant la vie
nouvelle des logiciels lorsqu’ils en auront fini avec les commandes : d’un
multivers à l’autre relier les bribes de par cœur pour reconstituer les
chefs-d’œuvre qu’auront tapés à la machine obsolète une armée de singes —
les feuilles du catalogue sont encore ouvertes sur le bureau, à l’intérieur ;
la clé a été fondue en usine de recyclage, métal léger mais inconnu.

jeudi 7 juin 2018

Apotropaïque

Il y a parfois des mots qui fascinent, au point que chercher leur définition dans le dictionnaire ne suffit pas. Autre possibilité : inventer une histoire, qui colle ou pas à ladite définition, et en faire un acrostiche. C'est ce à quoi je m’étais attelé en 2014, et qui devait paraître à l'époque... et puis d’autres réjouissances poétiques sont venues chambouler le programme. Mais, quatre ans plus tard, Apotropaïque arrive tout de même. J’espère qu’on pardonnera l’écriture un peu chancelante de ce tout premier livre 8^)

Apotropaïque, éditions Phi, juin 2018, ISBN 978-99959-37-61-4.


Coquecigrue : Vieilli A.− Oiseau imaginaire, fabuleux. [Une imagination évocatrice] de monstres ou de coquecigrues (Coppée, Franc-parler II,1896, p. 196). B.− Au fig. : 1. Fantasme, illusion. S'arracher aux coquecigrues d'un demi-sommeil (Lorrain, Heures Corse,1905, p. 12). 2. Spéc. Conte en l'air, baliverne, sornette, sottise. Conter, débiter des coquecigrues; se payer de coquecigrues. Les coquecigrues d'un prêtre naïf (Mauriac, Pascal et sa sœur,1931, p. 64). (Trésor de la langue française informatisé)

C’est la compagne du phénix
O
rnée de pennes de fête
Q
ui pérore :
U
ne allure altière
Et puis
C
e bec !
I
l a de la prestance, celui qui partage mon nid
G
are cependant !
R
estez à bonne distance
U
ne étincelle
E
st si vite arrivée

lundi 21 mai 2018

Cinquante degrés ou plus

Photo : Thierry Ben Abed, CC BY-ND 2.0

Un air de paillasson qui porte aux nues, qui expédie
aux souterrains — une nudité de pierre qui soulève
les rotules, active les connexions savantes des muscles.
Il n’y a en fait d’escalier que dans les têtes : il ne se
révèle qu’à l’aune des crottes d’oiseaux, des mousses
qui colonisent ses recoins ; la géométrie euclidienne
est défiée par ses angles aux mesures extraterrestres —
destruction de la faune microbienne à l’aide du sel
amer des cantonniers. « Attention à la marche », on
préfère rouler, les vapeurs de particules fines cuisent
les œufs tombés des nids ; les chats reniflent, dédaignent
la glissade, s’essayent à la dureté du diamant par leurs
griffes : les veines expulsent du mica, la polisseuse n’est
pas loin pour rectifier les arêtes, sanctifier la banalité
d’un dessin d’architecte. Peut-être une glissière pour les
vélos, mais en attendant les aspérités hurlent à la mort
dans les jets de matière — il faut en tout point être
résolument moderne ; les cloportes migrent, il faudra
retrouver un peu de larmes de papiers gras pour enfin
contrer l’avancée de la propreté salace.

jeudi 26 avril 2018

Drápa

Il est de ces livres traduits qui instantanément vous donnent l’envie d’apprendre leur langue d’origine. Si le temps pouvait se dilater et en offrir l’occasion… D’ailleurs, si Drápa est de ces livres-là, je dois avouer que c’est la poésie de Gerður Kristný dans son ensemble, en tout cas ce que j’en connais, qui donne cette envie. J’ai rencontré Gerður au festival Transpoésie de Bruxelles en novembre dernier ; sans pour autant sans négliger sa faculté à prosodier pour capter l’attention ni son style, sa lecture avait parfaitement mis en évidence le rythme hautement poétique de l’islandais, dont les poèmes épiques semblent chevillés au corps des habitants de l’île.

Il y a dans cette langue une concision et une pulsation qui, à la lumière de la traduction, en anglais dans le cas de ce livre, ne peuvent que fasciner : lorsque l’islandais claque un mot rageur, la langue de Shakespeare souvent doit utiliser la périphrase (« Augað blindað / bólsturskýi » sera traduit par « His eye blinded / by a low wad of cloud » — tout de même moins direct, et en tout cas plus long). Bien entendu, la portée de cette remarque doit être mitigée par le fait que la traduction de Rory McTurk, fin connaisseur des cultures nordiques, n’est pas littérale. Mais tout de même : puisqu’elle veut garder l’esprit du texte originel, elle prouve que la concision et la précision poétique semblent profondément ancrées dans l’ADN de la langue islandaise… ou en tout cas dans l’écriture ciselée de Gerður Kristný.

Le titre en lui-même est un jeu de mots : drápa, c’est une forme de versification de la poésie viking, mais dráp, en islandais, c’est aussi « meurtre ». Sur base de la poésie épique viking donc, dont l’autrice revendique l’influence et qu’elle considère comme une école idéale pour la poésie moderne, mais également dans la droite lignée des polars nordiques si en vogue en ce moment, voici l’histoire d’un crime. Un crime que la poétesse connaît bien : journaliste, elle a interviewé celui qui l’a commis, après qu’il a purgé sa peine et avant qu’il ne soit lui-même assassiné plusieurs années plus tard. Le meurtre d’une jeune femme dans un appartement de Reykjavík se transforme par ces vers en la grande histoire de toutes les femmes maltraitées, tel un pamphlet contre la violence, dans lequel Gerður convoque rien moins que le diable (sous forme de canidé) en personne pour servir de conteur : « I glided about / in canine form // The breeze stroked / my sleek coat of hair / laid its hand / on my head // Cats vanished / into bushes / rushed behind / dustbins ».

Poésie narrative concise au service d’un message résolument politique, sans fioritures métaphoriques inutiles (« When the whip / made you / dance on a tightened / thread between / my fingers / you did so »), Drápa se lit d’un trait, l’esprit d’abord intrigué puis enfoncé profond dans la noirceur d’une Islande bien loin des images d’Épinal — ou de Reykjavík devrait-on dire ? —, celles de paysages magnifiques et de volcans capricieux qui interrompent le trafic aérien. Au fond, rien de plus universel qu’une telle histoire de meurtre, et l’exotisme nordique trop poussé n’y aurait rien à faire. Poésie féministe aussi, osons le mot même s’il est galvaudé parfois à force d’être dans l’air du temps.

Ici, c’est l’empathie qui prévaut ; la poétesse déroule sa fascination, pas morbide, non ! plutôt journalistique, puisqu’elle veut écrire pour informer, pour alerter, pour dénoncer. Et le diable narrateur, sorte d’alter ego tant de l’autrice que du lecteur, est un spectateur impassible, comme si le déchaînement de la pulsion meurtrière n’avait nul besoin de son office pour s’exercer. Drápa est aussi tranchant qu’un polar nordique, mais dans concision aussi efficace que peut l’être un récit poétique grâce au grand-huit d’émotions et de sensations qu’il déclenche. S’y ajoute la connexion brûlante à l’actualité que donne le véritable journalisme d’investigation. Et à la fin, il faut un bon moment pour reprendre son souffle. Car « þetta hlaut / að fara / illa // Hlaut » (« This had to have / an evil / end // Just had to »).

Gerður Kristný, Drápa, traduction en anglais de Rory McTurk, Arc Publications, ISBN 9781911469261

samedi 14 avril 2018

Héliaque

Illustration : Gérard Aubry, CC BY-SA 4.0

Il fut un temps où je répondais souvent à des appels à textes thématiques de revues, chose que je ne fais presque plus ; d’une part parce je n’ai plus le temps, d’autre part parce que les textes produits ne sont pas toujours aussi intéressants que ceux qu’on arrive à écrire sans contrainte de thème. Une revue maintenant disparue — je suppose, puisqu’on n’en trouve plus trace sur l’internet où elle avait une page Facebook et un petit site —, Dico, avait proposé d’écrire sur le mot « héliaque ». Le refus de la contribution était arrivé dès le lendemain de la date butoir de l’appel à textes, ce qui est d’une rapidité confondante. Je ne sais pas trop si les dés étaient pipés, mais en tout cas j’aime bien le texte, alors le voici.

L’OBSESSION DU SUBSTANTIF

Ça doit être dans un livre de Christian Jacq. Probablement dans la série des Ramsès. Oui, c’est bien là que j’ai dû découvrir ce mot, l’annonce de la crue du Nil par le lever héliaque de Sirius, & puis me ruer vers le dictionnaire — il n’y avait pas la solution de facilité du Trésor de la langue française en ligne en ce temps-là —, contempler la définition pourtant succincte du Petit Larousse illustré, c’est une maladie que j’ai depuis toujours, contempler les mots dans le dictionnaire, mais maintenant il y a le Trésor de la langue française en ligne, alors on peut aller y faire un tour. C’est ici : http://www.cnrtl.fr/definition/héliaque. & la soif, le désir, l’obsession des mots se parent des couleurs de la poésie de Saint-John Perse, « Plus que l’Année appelée héliaque en ses mille et milliers / De millénaires ouverts, la Mer totale m’environne », & les exemples coulent, il y a même l’adverbe héliaquement ;

un bonheur encore plus intense, je crois, que celui que les Égyptiens ressentaient avant la crue, parce qu’il est fait de lettres abstraites qui construisent une vérité plus concrète que la vulgaire nature du limon fertile, parce que les mots sont plus fascinants qu’un lever ou un coucher d’astre un peu avant ou un peu après le soleil (le Larousse met la capitale à Soleil pour montrer que c’est un corps céleste, je préfère ici, qu’il me pardonne, le modeste bas-de-casse du disque lumineux), le concret brûlerait les yeux à la lumière de notre étoile alors que les mots… les mots diffusent des photons de phonèmes qui glissent, caressent, ne piquent pas les yeux. Héliaque alors ? Après l’avoir défini, le triturer : hé ! il y a qu’à… Il y a qu’à le lier jusqu’à ce que l’acmé le délie, le laque est-il lac, les lits aqueux ? Souvent, la science, ici l’astronomie, devient poétique à force de concepts compliqués a priori, mais qui ne demandent qu’à s’épanouir sous les mots simples des poètes. Héliaque ? On y renifle d’ailleurs bien l’ENIAC — Electronic Numerical Integrator Analyser and Computer —, premier ordinateur entièrement électronique ; on y calculerait avec soin & précision les dates des crues du Nil qui marquaient le début de l’année des anciens Égyptiens, sauf qu’il n’y a plus de crues en Égypte, le Nil en son lit aqueux est bridé, il y a un lac, reste le mot, héliaque, qui s’il se libère du carcan de l’ordinateur nous replonge des millénaires en arrière, c’est ça aussi les mots, & celui-là est un phénomène, dans tous les sens, puisque nous en sommes à explorer le sens à l’aide des dictionnaires, en papyrus ou avec des électrons qui peut-être sont passés par l’ENIAC — les éléments de l’univers se recyclent & en chacun de nous sommeillent certainement quelques atomes de Sirius. Héliaque toujours ! Si décomposer des atomes n’est pas à la portée du premier venu, décortiquer un mot après l’avoir défini peut aussi approcher sa vérité, alors,

Humer les syllabes
Étirer le h muet
(Les dictionnaires seraient
Inutiles s’ils ne savaient pas
Affirmer la possibilité
Qu’on a de lier) puis
Un soupçon de paronymie
Eh bien ! iliaque alors,

& on peut repartir, sur le flanc, iliaque oblige. Parce qu’iliaque n’a rien à voir avec une île, je sais, c’est étrange, mais en l’entendant je pense immanquablement à Philæ — un endroit découvert aussi chez Christian Jacq, on ne pourra pas me reprocher de ne pas être éclectique, le citer en compagnie de Saint-John Perse c’est tout de même astronomiquement une apogée de l’éclectisme —, cette île de Philæ engloutie par la hausse du niveau du barrage d’Assouan (l’ancien), celui qui empêche désormais les crues ;

alors héliaque s’éteint peu à peu, le sang qui bourdonne dans sa veine iliaque se fige, envasé par le limon que ne charrient plus les eaux du Nil, niliaque peut-être, il (n’)y a qu’à l’encourager, le sauver du lent oubli qui guette les réalités obsolètes. Parce qu’héliaque s’étiole, je crois, telle l’étoile que le soleil cache la plupart du temps à nos yeux ;

de nos jours, c’est Madame Soleil qui la lit, calée sous des écailles de vernis recouvrant des hiéroglyphes, on y voit les moissons, l’abondance & la liesse, la voyante ne connaît pas la définition du mot, elle ne sait pas vraiment lire les hiéroglyphes, ils sont là pour l’ambiance élégiaque, elle n’en a pas besoin, elle voit l’étoile à nous cachée,

et elle y a cueilli les lares,
héliaques, l’hilare,

qui dans le grand tourbillon de l’univers échangeront leurs atomes avec nos corps & Sirius pour créer plus, toujours plus, d’avenir & de futur, où de plus en plus rares seront celles ou ceux qui sauront déchiffrer les hiéroglyphes & se perdre en pensées devant la fécondité d’une crue. De l’Égypte ancienne à Saint-John Perse, en passant par Christian Jacq, pour moi, le voyage d’héliaque, c’est ça : toute une époque révolue, on m’accusera d’être passéiste peut-être, mais ce serait mal me comprendre, je ne fais que contempler un mot comme je contemplerais un lever ou un coucher de soleil, toute une époque révolue qui a cédé devant le progrès ;

nous n’avons plus besoin d’observer méticuleusement Sirius, ses photons viennent produire l’électricité qui permettra aux successeurs de l’ENIAC de mesurer le temps, le temps que nous n’avons plus pour observer Sirius, & que nous passons à des occupations futiles sans plus lire Saint-John Perse ou Christian Jacq (chacun ses goûts) ou le dictionnaire, que nous passons dans d’autres temples que ceux des anciens Égyptiens, pour ne pas le citer & simplement parce que, après tout, nous explorons ensemble le mot héliaque & qu’il a un contraire finalement tout trouvé : l’Ikea.

mardi 10 avril 2018

Revue de revue : Nouveaux Délits

Je l’avoue : déjà abonné à pas mal de revues et avec un budget poésie pas illimité — en tout cas pas aussi vaste que mon goût éclectique, parfois trop, je sais, pour le genre —, j’ai tendance à me reposer sur le grand nombre de revues que je reçois, sans trop regarder les autres maintenant. Eh oui, la poésie est aussi la vie, et il y en a une en dehors de la poésie. Je sais, je radote… Mais le sous-titre « revue de poésie vive » et un appel à soutien de Cathy Garcia, la taulière, qui a vu son vieil ordinateur cesser ses services aux vers et aux strophes inopinément, m’ont convaincu de tenter l’aventure. Peut-être aussi le fait qu’un numéro précédent a été consacré à la remuante poésie guatémaltèque traduite par Laurent Bouisset, allez savoir. Enfin bon : grand bien m’en a pris.

Le numéro 60 de Nouveaux Délits rassemble des textes de sept poètes, agrémentés par Cathy Garcia d’un court édito relatant la genèse (pas simple) de cet opus et d’une quatrième de couverture en forme d’extrait d’un essai sur la simplicité joyeuse et volontaire. Quand le politique s’en mêle, et bien tourné en plus... S’y ajoutent deux « résonances », notes de lecture aussi bien que jeux de miroir à l’écriture ciselée sur deux livres récents, également par la maîtresse des lieux, décidément productive et tellement amoureuse de la poésie que cet enthousiasme est particulièrement contagieux. Ah oui : de petites notes de bas de page, extraits de poèmes ou de romans, font aussi écho, comme des résonances, aux textes originaux publiés ; ces « délits d’(in)citation » confirment, s’il fallait encore la démontrer, la haute connaissance littéraire de Cathy Garcia, qui peaufine une revue franchement réussie tant sur la forme que sur le fond.

Car sur le fond, la cohérence de l’ensemble des sept poètes choisis est admirable, et l’exigence dans l’écriture est un dénominateur commun. Connu des amateurs de revues, Valère Kaletka ouvre le bal avec des textes à la nostalgie qui tourne à l’étrange et au fantastique parfois, avec des titres énigmatiques et décalés : « Ahan / Fils de Crâo / Sur la route du Run / Poumons-de-feu / Ahan / Guerre au gramme intégral / À l’anévrisme hautain en rupture / De son ban », peut-on lire dans « Ahan », savant détournement d’un personnage bien connu en « poésie de Cro-Magnon » (là, c’est moi qui invente, ce n’est pas une citation), pourrait-on dire. Pierre Rosin, lui, ose la poésie de science-fiction (on en publie trop peu, je trouve), même si ce n’est qu’un poème parmi les autres où peut-être sonne comme dénominateur commun « le malheur d’être un homme et de n’être rien » : « construisons un vaisseau / une flottille / une arche / semons les germes d’une nouvelle espérance ». Espérance que versifie Daniel Birnbaum, dans une série narrative qui décrit un voyage à Madagascar ; Daniel, comme souvent, y montre une empathie (« elle a les pieds infectés / suintants / sanguinolents / il faudrait les mettre à l’abri de la poussière / de la boue des ordures des mouches ») qui rend ses vers simples immédiatement assimilables sans cheminement intellectuel tarabiscoté : une poésie qui va droit au cœur. Joseph Pommier, lui, ne parle pas d’autre chose que d’espérance non plus quand, après avoir décrit en vers plus longs et plus fourmillants de cassures de rythme une vie au travail marquée par la servitude volontaire, il glisse qu’« Au prix d’un sommeil lourd on s’arrache / À ces pensées rageuses qui stationneront dans l’oubli ». Florent Chamard flirte (un peu, par rapport à ses prédécesseurs plus narratifs et moins métaphoriques) avec le surréalisme pour « réapprendre le silence des horizons sans but » et retrouver « la tentation du sel et des vagues » ; dans sa présentation, il avoue qu’il aime haïr… tout un programme ! Poésie rock’n’roll pour Vincent Duhamel, mon chouchou de ce numéro, avec un poème magistral et habité intitulé « La boîte » : « J’aurais voulu mourir à neuf ans lors d’un mercredi pluvieux ennuagé de flocons et de victoires avec sur le bord des lèvres l’amour d’une pêche ensoleillée de la veille et, dans le cœur, un oisillon s’étouffant d’un requiem enchanté. » Puis vient une étrange boîte offerte par la mystérieuse Matriochka, concentré de peurs et de fantasmes ; un texte puissant sur les attirances de l’enfance, qu’elle soit enchantée ou brisée. Enfin, dernière autrice et seule femme, Antonella Eye Porcelluzzi conclut par une poésie plus déstructurée où le langage se fait plutôt phonèmes que longs vers. C’est un de ses poèmes, court alors qu’elle peut aussi nous embarquer dans de longues variations hypnotiques sur un sujet donné, qui sera reproduit complet ci-dessous.

En un mot comme en cent : Nouveaux Délits, c’est une belle revue, bien conçue, bien réalisée, et ce numéro 60 en est la preuve.

Pour en savoir plus et surtout ! vous abonner, visitez le site internet de la revue Nouveaux Délits.


Love deux song n. 25 (Antonella Eye Porcelluzzi)

Pour ceux qui conduisent deux avions
qui dirigent deux industries
qui chevauchent deux chevaux
et tirent avec deux arcs
pour ne pas se retrouver avec
deux anus à soigner
en cas d’hémorroïdes.
je suis un monstre qui a tout osé

mardi 20 mars 2018

Anthologie subjective : Jack Mapanje

En 1981, Jack Mapanje publie son premier recueil, Of Chameleons and Gods, alors qu’il est encore étudiant en Angleterre. Cette critique ouverte du régime en place à l'époque au Malawi lui vaut l’attention des sbires du président à vie Hastings Banda. Emprisonné en 1987 pendant trois ans et sept mois dans les geôles du dictateur malawite, sans accusation précise ni procès, le poète a probablement dû sa libération au mouvement de solidarité internationale qui s’est constitué autour de lui. Mais il a préféré choisir l’exil à sa sortie de prison. Il vit donc désormais à York, au Royaume-Uni, et continue à enseigner l’anglais, ce qu’il avait commencé à faire avant sa détention arbitraire ; il lit dans les écoles ou les prisons et partage son expérience hors du commun.

Sa poésie, dans tous ses recueils subséquents, reste fortement imprégnée de cette expérience carcérale. On y trouve aussi beaucoup de métaphores et de personnifications à base d’animaux africains, dans un style qui demeure cependant narratif et accessible au plus grand nombre. Mapanje, à travers son sort personnel, étend à tous les opprimés africains et d’ailleurs sa compassion poétique. Je ne le connaissais pas lorsque j’ai écrit Ptérodactyle en cage — pourtant, ce texte résonne maintenant comme s’il avait été pensé après l’avoir entendu partager les anecdotes sombres mais toujours rehaussées d’humour de sa vie en prison. Y a-t-il vraiment des hasards en poésie ?

En tout cas, pour cette anthologie subjective, voici un poème qui ne parle pas, justement, de la prison, mais tout aussi engagé.

Jack Mapanje, Skipping without Ropes, Bloodaxe Books, ISBN 9781852244125.


The Child That Now Hurts (A Poem for Rwanda)

This child that hurts today was hers
once, sleeping soundly on her back,
braced by glowing kitenge as mother
worked the ridges of her millet field

This son that whimpers in his sleep was
the son she pined for once upon years,
when he cried mum breast-nourished
him under the shade of her succulent

Banana fronds; this boy turned bones
strapped on mum’s emaciated back was
hers, running up and down the sausage
trees her millet fields, inventing cars

From contraptions of bicycles, spokes and
clothes-hangers, becoming the man who
would weave the reed and bamboo granary
for her millet harvest. But when the war

Eventually came, the war between mum’s
brothers’ houses, this war without a name
when this alien encounter spilled bloody
heavy rains, washing away foundations

of sausage trees, millet fields, the bananas,
men, women, children, goats and chickens;
when the grass-thatched houses began to
crumble, swirling, floating away, mother

Had to run for her life, the son on her back
unable to reap the millet of her sweat; now
having crossed the thorny bushes, craggy
cliffs, steep hills and valleys in the exodus

Of this hostile amalgam of dust and blood,
this blood whose roots no mum or child
can fathom; today, when his mum’s feet
refuse to lift, badly blistered in her run from

The enemy — her own people; today when
the child on her back gets too ponderous
and the strings of kitenge biting severely into
her shoulder’s flesh snap; even the mother

Must retire and lay her son by the way-side
for the foraging hyenas to assault — better
that indignity of ravaging beasts than dying
with his bones forever girdled on her back.

vendredi 16 mars 2018

Motte de goudron


Photo : Alex Sims, CC BY-SA 2.5

Qu’on râpe, cisaille, moleste de talons aiguisés, de mocassins confortables ;
qu’on piétine, aplatisse, tasse les reliefs de repas du marteau-piqueur — le règne
de l’inconfort advient au beau milieu du trottoir. Combien
de foulures, d’ongles incarnés au tableau d’honneur ?

jeudi 8 mars 2018

Peut-être les fées

Photo : Llyfrgell Genedlaethol Cymru/The National Library of Wales

Aïe ! recoller un morceau de tendon coupé
par le tranchant net d’un cimeterre, gageure
nauséabonde de l’époque des écrans empereurs —
les manchots geignards couvent, couvent, couvent
dans les lambeaux de froid où les coutures sur-
viennent à vif. Viendra-t-il ou pas, le temps de
la fonte de la banquise ? Par le hublot du satellite
un camaïeu de gratte-ciel aux reflets minéraux —
la lente dégringolade du souffle qui gonfle les
voiles des cheminées baladeuses. Se hérissent
des piquants que ne renieraient pas les porcs-épics ;
se dépiautent à leur contact les baudruches précieuses,
les si beaux atours — tout court, tout vrille, tout
disparaît dans un mouvement onctueux. Pas cher,
le billet d’entrée ; pas onéreux, le spectacle de la
débandade à la musique sirupeuse de gare — les voies
se condensent de chaleur, les neiges éternelles jubilent
de savoir leur pérennité imprécaire. Recours au dic-
tionnaire pour pénétrer le sens des palimpsestes
habilement calligraphiés — une dose de paracétamol
ne suffit pas à conjurer le tournis ; dans les hôtels,
les notes sont gonflées des émoluments de
maréchaux qui assurent la sécurité. Inexorable ou
fascinant ? Seule reste imperturbable une enfant sage
au regard crème : de son attitude, on présume
qu’elle détient la solution ultime, hasardeuse.

dimanche 25 février 2018

H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo

H2O, le bain originel d’où les acides aminés accouchent de l’Homme d’avant l’homme-d’avant l’homme : mais est-il « araignée ? cloporte ? lombric ? éponge ? oursin ? » L’épopée de la Création commence. Cornaqué par des « guides animaliers », parmi lesquels Bargabanti, l’hippocampe pygmée, ou Pandinus imperator, le scorpion noir, l’Homme d’avant l’homme-d’avant l’homme entame son évolution. Des rencontres, des batailles ; de la violence et de l’amour, par-delà des millénaires, pour aboutir à l’Homme d’après l’homme, augmenté, bionique, maître et esclave de l’univers (ou des multivers ?). Dans un cri primordial, l’ॐ (« aum ») de l’hindouisme, Unanimus Nemo, car c’est bien lui sous tous ses avatars, retourne au néant ou au tout, il boucle la boucle d’une gigantesque fresque qui embrasse la nature étriquée de notre petite planète et le cosmos infini.


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est la somme de l’évolution résumée dans la poésie des mots… et des images : formidables illustrations de Michel Cadière, qui dans leur imbrication incluent toute la complexité de l’écriture de Rémy Leboissetier tout en offrant la simplicité d’une lecture graphique. Érudition aussi : Rémy cite Baudelaire, Pozzi, Lacan ou Burroughs ; mais jamais avec ostentation, toujours avec mesure. Unanimus Nemo, c’est lui, c’est moi, c’est vous, pris dans un cycle inexorable d’améliorations qui s’accélère avec le transhumanisme, mais que les livres anciens ont déjà décortiquées, et il le sait. Que ce soit la Divine Comédie, la Genèse, le Livre des morts des anciens Égyptiens, l’auteur mesure à l’aune de la sagesse antique le chemin droit vers la fonte dernière dans l’espace, à bord de l’ultime croisière sur le Milky Way Spaceship.


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est à la fois de la poésie, du théâtre et un roman picaresque ; une épopée que Gilgamesh n’aurait sûrement pas reniée, le texte védique disparu qu’on retrouvera à bord d’une capsule spatiale dans cent mille ans et qui donnera les clés de l’univers… un objet trop beau pour être vrai, trop étrange pour les canons de la littérature à la mode. Jouant avec bonheur aussi sur la typographie en majesté, Rémy Leboissetier nous sert là un plat de résistance dans tous les sens du terme : roboratif certes, mais aussi qui interpelle, qui dit la vérité sans s’embarrasser de politiquement correct sur l’être humain et son histoire passée et future, qui appelle à la révolte poétique contre l’inexorable. Même s’il est inexorable — surtout s’il est inexorable. Que serait une épopée si elle ne créait pas des vocations ? Alors on pense, on s’émeut, on rit, on écrit, on crée, pour que de nous reste une particule à l’orientation positive lorsque le big-bang inversé arrivera. C’est déjà bien, non ?


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est un bel objet. C’est aussi un livre grand. Plongez-vous dans l’eau primordiale où tout a commencé, et achevez le périple en reconfigurant vos neurones stimulés par du silicium finement ajouré. Vous ne le regretterez pas.

Aux éditions Venus d’ailleurs.
Description (très) détaillée disponible ici.

vendredi 9 février 2018

Anthlogie subjective : Arun Kolatkar

À l’occasion de la sortie en édition bilingue dans la collection Poésie/Gallimard des Khala Ghoda Poems d’Arun Kolatkar, petite incursion poétique en Inde et en version originale anglaise, puisque Kolatkar a écrit en anglais et en marathi. (D’ailleurs, pour celles et ceux qui s’intéressent à la prononciation, ce nom marathi काळा घोडा, « cheval noir », comme celui qui se dressait sur la place que contemplait le poète pendant l’écriture du texte, se prononce avec des aspirations sur les consonnes suivie d’un h, et avec une sorte de r teinté de lpour le d de Ghoda.)

Même s’il est considéré comme l’un des poètes indiens majeurs des récentes décennies, Arun Kolatkar (1931-2004) n’a que peu publié : il semblait perpétuellement hésitant à confier ses écrits à des éditeurs, peut-être tiraillé par le grand écart entre sa vie professionnelle dans une agence de publicité et la bienveillance empathique si peu ostentatoire de son style poétique. Quoi qu’il en soit, ses poèmes en anglais sur Bombay constituent un vibrant hommage à cette métropole gigantesque à la vie bouillonnante, où chaque petit métier, chaque passant, chaque situation de la vie quotidienne est prétexte à une envolée imaginaire qui reste pourtant contrôlée : un chef-d’œuvre de maîtrise, inspiré par une culture phénoménale et… la musique noire américaine. Pour lire Kolatkar au-delà de la traduction française des seuls Khala Ghoda Poems :

Collected Poems in English, rassemblés par Arvind Krishna Mehrotra, Bloodaxe Books, ISBN 9781852248536.



A Note on the Reproductive Cycle of Rubbish

It may not look like much.
But watch out
when rubbish meets rubbish

in the back of a truck,
and more rubbish
in a whole caravan of trucks,

and then some more
in a vast landfill site
where it matures.

Rubbish ovulates
only once
in its lifetime,

releasing pheromones
during the period
of its fertility.

Driven wild by the scent,
speculators in rut
arrive on the scene in droves,

their chequebooks hanging out,
and slug it out
among themselves.

Rubbish waits.
Patiently.
And copulates with the winner.

mardi 23 janvier 2018

Philharmonie, 5.12.2017

Photo : Sébastien Grébille

Barbara Hannigan dirige le Ludwig Orchestra dans Verklärte Nacht d'Arnold Schönberg à la Philharmonie de Luxembourg.


Les tourniquets
de ses bras
    nus
attisent les syncopes —
font tourner la
Roue du Dharma
transmutent la nuit
    voilée
en aube d’accords
    majeurs
pour un réveil
des corps (meurtris ?)
en cadence
    parfaite.

vendredi 5 janvier 2018

Anthologie subjective : Ocean Vuong

Au hasard de mes pérégrinations en librairie, je suis tombé sur « Ciel de nuit blessé par balles » d’Ocean Vuong, paru aux éditions québécoises Mémoire d'encrier. Vuong est un auteur américain d’origine vietnamienne, encore très jeune : il est né en 1988. Mais on dirait que la mémoire de ses ancêtres vietnamiens le traverse constamment, de façon atavique, lui qui se présente ainsi : « Un soldat américain a baisé une jeune fermière / vietnamienne. D’où le fait que ma mère existe. / D’où le fait que j’existe. d’où le fait que : / pas de bombes = pas de famille = pas de moi. » Il aurait fallu le lire an anglais, évidemment, puisque Vuong a été réfugié aux États-Unis dès l’âge de deux ans. Mais en feuilletant le livre, et devant la puissance de ces vers, je me suis décidé à acheter tout de suite la belle traduction de Mac Charron. La violence sourd à chaque mot — tant de balles sifflent aux oreilles du lecteur —, dans ces long poèmes aux vers savamment brisés, aux cassures ostentatoires, où l'auteur s’interroge sur ses origines et semble constamment tiraillé entre deux pôles d’attraction, l’un occidental, l'autre oriental. Mais l’empathie affleure aussi, conséquence logique — souvent commune aux poètes — d’un besoin de se voir dans les yeux de l’autre qui fait que l’on existe enfin vraiment. Découverte majeure d’une voix délicieusement tourmentée... et ne sont-ce pas celles-ci qui nourrissent le mieux la poésie ?

Ciel de nuit blessé par balles, éditions Mémoire d’encrier, 116 p., ISBN 978-2-89712-507-3


TÉLÉMAQUE

Comme tout bon fils, je tire mon père
hors de l’eau, par les cheveux,

sur le sable blanc, ses jointures creusant un sentier
que les vagues s’empressent d’effacer. Car la ville

au-delà de la rive n’est plus
là où nous l’avons laissée. Car la cathédrale

bombardée est désormais une cathédrale
faite d’arbres. Je m’agenouille à ses côtés

pour voir jusqu’où je peux m’enfoncer. Sais-tu qui je suis,
Ba ?
Mais la réponse ne vient jamais. La réponse

est le trou de balle dans son dos, débordant
d’eau de mer. Il est tellement immobile

qu’il pourrait être le père de quiconque, repêché
comme une bouteille verte échouée

aux pieds d’un garçon, remplie d’une année
qu’il n’a jamais touchée. Je touche

ses oreilles. Inutile. Je le retourne.
Pour lui faire face. La cathédrale

dans ses yeux noirs de mer. Ce visage
aucunement mien, que je porterai pourtant

quand j’embrasserai tous mes amants en leur souhaitant bonne nuit :
comme je scelle les lèvres de mon père

avec les miennes, et entreprends
mon fidèle travail de noyade.

lundi 11 décembre 2017

L'Oreille arrachée

Au cœur de la capitale belge se trouve un écrin de verdure historique un peu méconnu. On n’enterre plus guère au cimetière du Dieweg, ou alors sur dérogation exceptionnelle ; mais on s’y promène, dans un havre de tranquillité où l’abandon des êtres humains côtoie l’ingénieuse reprise en branches, en feuilles, en fleurs, en ailes ou en pattes de la nature à peine dérangée.

Au fil des sentiers, le poids de l’histoire s’impose à quiconque a la bonne idée de pousser le portail d’entrée. Tenter l’aventure de la balade, c’est aussi se rendre compte qu’il est difficile de ne pas laisser errer son imagination — de ne pas inventer à chaque pas les destins extraordinaires de celles et ceux qui nous ont précédés et qui reposent là, oubliés probablement, mais parties intégrantes de la grande épopée bruxelloise… et tout simplement humaine. Il faut leur rendre les épitaphes absentes ou effacées. Forger celles-ci de toutes pièces au besoin. C’est ainsi que ce livre est né.

L'Oreille arrachée, maelstrÖm, décembre 2017, ISBN 978-2-87505-296-4.




Photo : FT
LE TEMPLE DU SOMMEIL

Oui j’ai péché
j’ai trahi, j’ai vécu
j’ai aimé et j’ai tué
j’ai rimaillé aussi
faites de même
l’entretien des cimetières
est une notion toute subjective.



vendredi 8 décembre 2017

Vous savez × 4


Image : aum (syllabe primordiale en sanskrit, écriture devanagari). Source : Pixabay.
Or vous voyez la Terre & jusqu’à son satellite
écorchés de fleuves aux sources découvertes
où les éléments synthétiques se déchaînent
où les ruissellements moussent de bulles jaunâtres

Vous comprenez la physique quantique & les positions
hasardeuses des neutrons libérés de puissance extravagante

Les sommets des rectangles s’arc-boutent d’une géométrie variable
les nombres imaginaires deviennent peu à peu réalité
les équations remplacent les proverbes & les dictons qui
culbutent leur sagesse dans de vertigineuses pentes d’acier

Vous connaissez l’absence de ponctuation sereine
& les chemins de traverse désormais bouchés de la poésie lyrique

Or vous embrassez les luttes & compatissez aux souffrances
vous êtes sel & mer vous êtes sucre & fruit défendu
les marées vous portent là où les prophéties annoncent
des êtres androgynes pourvus de membres augmentés

La vieillesse a cédé devant l’arsenal des chercheurs
pour un instant au moins d’éternité savoureuse

La cartographie a révélé tous les secrets & les glyphes
ont tous été déchiffrés au moyen de puissants calculateurs
vous tenez dans vos mains un modèle réduit de l’univers
qui de maintes particules d’imagination soutient votre existence

Dans les lieux publics vous restez seule & à l’affût
scrutant les autres à travers un filtre de lunettes fumées

Les campagnes respirent l’air du fumier abandonné
& les villes déploient leurs pistes asphaltées qui tournent
en rond dans un gigantesque bal de mobilité fervente
les valses sont désormais à 4 temps comme tout le monde

Or vous observez la neige d’été & la moiteur d’hiver
vous barbotez dans les lacs asséchés après de longs vols stériles

Vous avez lu tous les livres vous avez vu tous les films
mais votre envie n’est pas éteinte & vous planifiez
des excursions sur des planètes lointaines en apprenant
la langue de futurs extraterrestres qui seront vos amants

Les pelleteuses & les excavatrices sont sans cesse en action
les oreillers chuchotent la vérité aux dormeurs

Il y a dans le cri du perroquet comme une complainte nostalgique
& dans les enceintes comme une mélopée suave
les ondes couvrent désormais toute la surface connue
les rats & les méduses prolifèrent les abeilles agonisent

L’ornithorynque est devenu un évangile & les affiches
en relief sont parées de 1 000 lumières multicolores

Or vous serrez contre vous vos effets personnels
craignant des personnages de fiction venus de par-delà
les mers pour vous dépouiller & vous violenter
vous introduisez votre clef avec précaution dans la serrure

Du ciel les tempêtes déchaînent d’éclairs leurs complexes
les tourbillons & les cyclones sont légions triomphantes

On verse du savon dans les geysers pour les déclencher
on vinifie par tout climat on en exporte le breuvage
les coalitions se succèdent au rythme des élections pressées
pour effacer les restes de slogans qui tranchent

Or vous portez des bijoux en diamant reconstitué
qui garantissent un traitement équitable

Or vous agissez en connaissance de cause
vous rassemblez en vous les espoirs de l’humanité
& le poids de millénaires d’évolution bridée
vous déclenchez d’un geste les nourritures terrestres

Cueillir des baies au bord des champs & s’écorcher
les doigts aux clôtures grillagées est devenu un luxe inutile

Vous voyez pourtant les rides & leurs crèmes
au collagène reconstitué à l’extrait du dernier tubercule
combien pour une molécule d’oxygène aromatisé
pour un arpent de terre arable sous les tropiques

Les avalanches charrient leurs couleurs fluorescentes
jusqu’au pied des montagnes étêtées

Or vous aspirez voluptueusement les eaux
fraîches des nappes phréatiques à la paille
les oiseaux picorent attentifs au moindre bruit
les mégots éparpillés sur les voies ferrées

Des mirages savants déferlent en permanence
dans des déserts surchauffés à blanc d’étendue envahissante

Vous coincez du carton plié sous le pied d’une chaise
pour conjurer l’effet retors du dynamisme bancal
les scies sauteuses sont chargées de réprimer les envies
de croissance végétale effrénée & sans règles

vous voyez les lumières de la ville dans la nuit qui n’est plus
Or vous réfléchissez à votre chemin à votre destination

vous ne voulez pas qu’on vous l’impose
vous respectez les feux rouges vous ignorez les injonctions
de certains prêcheurs vous adoubez les autres
L’étincelle de la vie est au plus loin de l’univers

la relativité s’applique à la culture comme aux photons
Or vous voguez dans des eaux dont le trouble ne dérange plus personne ou seulement

ceux qui voudraient y voir leur reflet celles qui aimeraient tremper leur corps fatigué
rafraîchir les poitrines
abreuvées de vaporisateurs ou
de silicone Or vous connaissez les drames vous retenez les abus

même si vous parcourez toujours les magazines de papier glacé aux photos retouchées &
aux recettes de cuisine biologiques

comme des encensoirs emplis d’anesthésiant Or {vous
savez vous savez vous savez vous savez}
Ces quatre vérités vous démangent &
les statues anciennes s’animent sous le vert-de-gris pour vous sommer de ne pas vous taire

pour vous enjoindre de ne pas demeurer lèvres closes
Or votre cerveau est plastique
sous les effets de la programmation neuro-linguistique diffusée
par tous les papiers tous les écrans tous les haut-parleurs

& les notes de Bach se cognent aux riffs de Coltrane pour un mélange savant
de lieux communs où affleurent quelques percussions javanaises ou chants tibétains
voire vocalises pygmées Or vous caressez d’une main votre lapin domestique
tout en cuisinant un succédané aromatisé Vous mettez le disque en pause car on
ne peut tout de même pas
Que ne peut-on pas déjà Or vous
connaissez par cœur les refrains les ritournelles les monceaux de rythmes mondialisés

vous dansez vous chaloupez vous tanguez
vous exécutez des mouvements lascifs Les bruits
environnants

sont votre cocon Or {vous savez vous savez
vous savez vous savez} Les flûtes sont
de plexiglas les hautbois de marbre
Des antiennes vous prennent par la main

vous interdisent de dire le monde de
dire ce que {vous savez vous savez vous savez vous savez} & les statues toujours sont immobiles & bougent dans votre imagination & vous intiment
de ne pas
abandonner
Or vous êtes sur le point de céder mais
sur le point seulement

& les cris dans votre intérieur
se succèdent les digues se fissurent
le granite étend ses veines dont les globules noirs de mica propagent votre douleur de doute
& cogne cogne le ciseau du sculpteur qui tire
du matériau brut
de votre corps
la fréquence de résonance qui amplifie toute chose jusqu’à son apogée

Or vous cueillez les fraises dans d’immenses serres de verre bleuté vous dégustez leur arôme
qui masque les velléités
d’éclatement de la
réalité qui n’a rien de virtuel Vous soutenez
les candidatures de la société civile qui plongent leurs racines aussi profond que
la superficialité le permet Or vous êtes dilemme car
{vous savez vous savez vous savez
vous
savez}
les intestins vous brûlent les poumons
sont déjà atteints il n’est jamais trop tard pour parler
vous retardez le moment des entretiens
avec les rois du monde Les trônes restent d’or massif qu’il faut désormais recycler

on construit les discours à coups de mèmes
Or vous vous penchez sur un lit d’hôpital
le trésor de l’oxygène l’alimente
Les arguments tournent aux arguties Il est
temps {vous savez qu’il est temps vous savez vous savez
que le moment est venu vous savez}

VOUS. — Je vois les veines ouvertes du monde & les liquides colorés qui en suintent. {Je sais les directions vers lesquelles l’avenir nous pousse. Je constate le désordre des apparences & la douce indifférence devant l’advenue du déluge. Le synthétique prime le naturel & les igloos fondent au soleil de l’exploitation des gisements arctiques. Je sais les chaleurs torrides. L’eau reste d’un clair pourtant obscur. Je sais les piqûres d’insectes en nuées sur les récoltes maigres des clairières de la forêt jadis vierge. Je vis bien. Néanmoins je sais l’éclatement final & je le prononce.}

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LA DIGNITAIRE. — La possession est reine & l’accumulation princière. Nous avons construit une société d’abondance & d’écoulement infini. Nous léchons la fraîcheur des crèmes glacées. Nous nous abritons derrière des paravents qui conditionnent l’air & l’entrée dans nos cercles. Le mérite est notre seule religion. La puissance de l’individu est seule fondatrice des largesses qu’enveloppent nos regards & nos embrassades. J’entrevois un avenir radieux & j’augure de temps qui deviendront immémoriaux.

VOUS. — Les avions forment un ballet si complexe dans le ciel qu’on croirait une toile d’araignée. Les cimetières proposent désormais des tombes gratte-ciel. Les édits sont révoqués & les traités au placard. J’annonce l’accélération & les plaies ouvertes de l’emballement. Je pressens des forces au pouvoir inexorable.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LE MOINE. — ॐ  .

VOUS. — {Je sais les idées noires & les sombres desseins. Je sais les étourdis qui voient de leurs illusions les cadeaux qu’ils ne soupçonnent pas de les empoisonner. Je sais la réduction des couleurs du prisme d’un spectre lumineux continu à la binarité numérique. Je les sais.}

LA CHIFFONNIÈRE. — Il ne me reste plus qu’à collecter à ramasser à reprendre à chaparder. Je me baisse plus bas que terre dans cette vie avec l’espoir de monter plus haut que le ciel dans une autre. Mais je n’y crois déjà plus. Il me semble que les différences s’exacerbent & que les fibres deviennent de moins en moins recyclables. Je me nourris d’expédients lorsqu’il le faut. Je chantonne dans les rues à l’aube. On s’éveille à mes vocalises qu’on croira gaies. Mes enfants chantaient eux aussi lorsqu’ils étaient vivants. Je contemple les palais de marbre qui se dressent sur mon chemin. J’en époussette les marches dans l’espoir qu’ils me transmettent leur agréable fraîcheur. Je voyage à petits pas. Mon pèlerinage est permanent & mon endurance inconnue des visiteurs des plages où je ne me baigne plus.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LE PEUPLE PREMIER. — Nous vivions à la traîne. Nous faisions l’amour à la belle étoile. Nous vivions dans la crainte & nous vivons dans l’abrutissement. Rien de nos peurs ancestrales & irrationnelles n’a vraiment changé. Nous voyons désormais nos travers plus que nos liens & nous respirons dans le même rythme que les empires triomphants. Dans notre cosmogonie ce serait un présage. Mais nous n’étudions plus les présages car les images nous ont déjà tout dit.

VOUS. — Je ne peux plus me taire & je dois annoncer.

LE MOINE. — ॐ.

L’EXTRATERRESTRE (♀). — J’ai pour moi le privilège du voyage temporel & spatial. J’ai pour moi le privilège de l’expérience. Je ne convoite aucune richesse ni aucune ressource. Érigez-moi en messie si vous le souhaitez. Rien ne vous y oblige cependant. Mais je partage le constat & je construis de mes pensées gazeuses une salve d’avertissements un tsunami de présages un raz-de-marée d’oracles. À vous d’en décoder le langage.

LE PRÉSIDENT. — C’est par mon ordre & pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.

LA DIGNITAIRE. — J’entrevois un avenir radieux & j’augure de temps qui deviendront immémoriaux.

VOUS. — {Je sais que mes paroles seront acides je sais que mes phrases seront contondantes je sais que mes verbes seront transitifs je sais que mes mots seront autant de lames.} J’expose enfin au grand jour l’état du monde.

or à vos mots retentissent les cris d’effrois                les appels au secours dépassent la couche d’ozone                rien plus rien ne retient les boues d’épuration & les déchets ultimes                    plus rien ne fait obstacle à la dernière goutte de carburant        une moitié de l’humanité tombe à genoux & l’autre joint les mains                torsions flatulences compressions brûlures        le repos devient un concept théorique que les rayons ardents désintègrent            vociférations alarmes dissonances charivaris        amas concrétions les grottes régurgitent les millénaires        pestilence des saveurs dans les greniers où se terrent            poudre à canon dans les barillets de            les

animaux sont assaisonnés de sauces aigres-douces qu’on fabrique en            bâtons de pèlerins & de supplice            les bruits deviennent des stridences les aigus des                radiations comme des phares des lampes qui attirent pour            brasiers tumulus l’œuf de l’ultime phénix est écrasé par une météori                    les métaux en fusion les cheveux dress                une clarté verdâtre émerge des décombres les verrues dégorgent de        le pus le putride        océans immenses & dévastateurs        la poussière bouche les alvéoles des poum        les refuges se font rares    il faudra    les cachettes sont éventées        il faudra        nous avons joué avec la vie        il faudra        il est trop        avec        les liasses d’étincelles en feux d’artifice        peut-être            {vous saviez vous viez vo savie vous sav}
•••

mardi 28 novembre 2017

Anthologie subjective : Léo Beeckman

Léo Beeckman est né en 1948 et mort en 2017. Infatigable promoteur des lettres belges dans plusieurs associations, créateur d’un fonds de plusieurs milliers d’ouvrages destiné à présenter la littérature belge dans les foires et les salons, il a aussi été éditeur. Et puis il a écrit ce court recueil intitulé Poème quantiques, retrouvé après sa mort, dans lequel sont évoqués les « fractures du temps », le « vortex », l’ubiquité du poète qui, tel un électron qui peut se trouver dans plusieurs positions à la fois, contemple le monde de ses vers courts et percutants pour dire une vérité que les tracas quotidiens font ignorer à ceux qui ne s’abreuvent pas de poésie. Les époques se mêlent, les règnes animal, végétal ou minéral se fécondent. Douze poèmes, c’est tout. Simples, concis, qui vont à l’essentiel. Mais un choc du style et du discours qui perdure longtemps après la lecture.

Poèmes quantiques, Léo Beeckman, maelstrÖm, ISBN 978-2-87505-272-8.
Ce livre fait partie de la collection 4 1 4, qui propose d’acheter deux exemplaires collés entre eux. Le deuxième livre est tout simplement à offrir.


Poème quantique VIII

Pour Étienne Minoungou

Nous sommes
La civilisation noire
La civilisation goudronnée
La terre rouge
Et la poussière
Nous sont devenues étrangères
Au mépris
Des lois sauvages
Nous avons construit
Des abattoirs
Et nous avons emballé
La mort
Sous cellophane
Nous avons mis
Nos espoirs
Dans des coffres
Et nos avoirs
Dans des cartes
Pour manger à crédit
Et pour mourir
Le ventre plein

Or
un jour
J’aurai la peau noire
Et je porterai cette peau
En signe de libération
Car je serai à nouveau
Cet homme ancien
Qui se souvient de la terre
De la place
Qui lui revient
Et de ses origines minérales.

mardi 7 novembre 2017

Trois nouveaux entremets…

… parus aux Carnets du dessert de lune, et parce que je suis gourmand, regroupés dans un seul billet !

Les samedis sont au marché

Si l’on en croit Thierry Radière, aller au marché le samedi matin est « plus une activité existentielle qu’une occupation littéraire ». Voire. Les saynètes qu’il tire de ses expéditions abondent — comme souvent chez l’auteur — en anecdotes liées à l’enfance et aux petits bonheurs familiaux, et constituent un véritable corpus littéraire d’une cinquantaine de pages. La force de son écriture, c’est qu’elle va titiller le lecteur dans les recoins de ses souvenirs ; de ceux qu’on a tous un peu forcément, mais qu’on n’a pas couchés sur le papier par paresse, par manque de temps ou simplement parce qu’on n’a pas le talent de Thierry pour les rendre aussi vivants.

Prenez les œufs de cane, par exemple. Beaucoup se reconnaîtront dans le texte intitulé « Les œufs infinis », où le promeneur avoue qu’il n’en achète jamais, et que c’est probablement pour ça qu’il ignore toujours l’étal du marchand. Et pourtant, ces œufs « sont extra : ils ne se cassent jamais dans la tête. Sont infinis ». Car justement, en évitant le regard du vendeur, on se construit un souvenir permanent, « un gâteau dont [on] ignore le goût ». Quoi de plus permanent en effet que l’obsession d’une chose attirante qu’on n’a pas pu goûter ? D’une petite habitude, d’une petite veulerie hebdomadaire d’ignorer ce qui nous tente, l’auteur bascule vers les songes et l’infini, tout simplement.

Bribes de conversations à la façon de brèves de comptoir ou réflexions personnelles (« Le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allées et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »), l’espace restreint du marché est prétexte à un kaléidoscope d’images et de métamorphoses. Jusqu’au surréalisme à tendance érotique, parfois. Il fallait oser : « Les enfants s’attendrissent à la vue des chiots pendant que leurs parents s’envoient en l’air près des poireaux. » Doté d’illustrations de Virginie Dolle qui s’accordent parfaitement à son atmosphère, Les samedis sont au marché est aussi frais que les meilleurs produits d’un marché de plein air où l’on a ses habitudes.

Nuova prova d’orchestra


C’est avec un accordéoniste que Thierry Radière ouvrait son livre, et c’est maintenant tout un orchestre que convoque Michaël Glück. De petit format, facilement glissé dans une poche, le livre est en fait un recueil d’aphorismes, une forme où la concision va de pair avec le triturage du langage. On y trouve donc force doubles sens, homophonies approximatives ou jeux de mots divers. Par exemple, saviez-vous que « Nul n’est autorisé à jouer du triangle en bermuda » ou que « Les Rolling Stones ont beaucoup joué la musique de Satie » ? Les petites phrases dégagent cette connivence avec un lecteur que Michaël ne prend pas pour un idiot, et à qui il reconnaît la culture générale nécessaire pour comprendre à demi-mot ses bons mots.

Pour qui connaît la poésie « sérieuse » de l’auteur (parce qu’on peut clairement dire que cet ouvrage se situe dans une veine humoristique, même si, on le verra, il ne s’interdit pas les piques qui siéent à un écrivain regardant son époque avec lucidité), rien d’étonnant : cette dernière est toujours sur le bord des mots, glissant dans ses vers ciselés de nombreuses figures de style que ne renierait pas un aphoriste virtuose. Les instruments de musique les plus divers défilent, créant une unité de thème qui permet de donner un véritable liant au recueil, et cela jusqu’aux plus insolites, comme ce tocsin dont joue… Quasimodo. Lequel s’est « longtemps couché en sonneur » — culture, quand tu nous tiens… Mais au fil des pages, le poète distille aussi quelques sentences plus politiques : « Ces temps derniers on joue, partout, trop de canons et ce n’est pas vraiment drone. Les seules batteries qu’on entend sont meurtrières. » Voire de critique littéraire : « Salieri est à Mozart ce que Salgari est à Jules Verne. » Pas très sympathique ni pour Salieri ni pour Salgari, que j’avoue avoir beaucoup aimé lors d’explorations de la littérature populaire italienne en version originale. Mais diablement efficace !

Nuova prova d’orchestra est un livre à garder à portée de main, qu’on feuillette régulièrement pour picorer quelques aphorismes bien troussés. Et pas seulement pendant la pause syndicale d’un orchestre symphonique, foi de chef d’orchestre. Pas besoin de lire la musique pour en apprécier l’humour polyphonique.

Faute de preuves


Après la prova de Michaël Glück, qui signifie répétition en italien, nous voici aux preuves, ou plutôt à l’absence de preuves de Serge Prioul. Des trois, c’est l’ouvrage qui se rapproche le plus d’un recueil de poésie « classique », si tant est que cela existe. Faute de preuves semble d’abord le fruit d’un cheminement, celui de son auteur vers la poésie. « Un jour arrive / Où tu écris / Par curiosité […] Et tu sautes / En parachute ». Un cheminement tout de pudeur devant le malaise qu’on sent installé avant l’écriture, avant ce que l’on perçoit comme le grand saut. Les poèmes sont en général courts, comme les vers d’ailleurs, et paraissent constituer de prime abord une sorte d’art poétique : « Elle est si simple la place du mot // Un blanc où ne rien mettre d’autre / Un mot de trois lettres / Un de huit / Au-delà / On sera dans la marge ».

Mais petit à petit, une fois la poésie enclenchée, le recueil évolue vers une poésie narrative réaliste où l’on reconnaît l’influence de Richard Brautigan, cité en exergue. Les anecdotes prennent le pas sur les réflexions personnelles - même si celles-ci ne disparaissent pas - et structurent un style qui devient plus affirmé. Toujours, cependant, avec un vocabulaire pas ampoulé pour un sou qui rend la poésie naturelle, quasi une conversation entre amis. Jugez-en : « Café de pays de Mellé / Le vieil alcoolo de service / Te raconte / Qu’à cause de Brigitte Bardot / Qui a fait interdire les manteaux de fourrure / Les éleveurs de visons / Ont lâché plein d’animaux dans la nature / Un de ses potes pêcheur / Il est formel / S’est fait poursuivre par des visons / Qui en voulaient aux truites / À l’intérieur de son panier de pêche ».

Des hésitations à écrire jusqu’aux poèmes réalistes faits de tranches de vie sublimées à la Brautigan, Serge Prioul écrit sa Bretagne et son histoire, qui s’entremêlent dans des vers simples à l’effet immédiat et durable. Faute de preuves est un concentré de réel passé à travers la moulinette d’un regard acéré et empathique ; qui mieux que le poète sait repérer l’instant qui, habillé de mots, touchera de la plus belle manière celles et ceux qui ne l’ont pas vécu ?

mercredi 1 novembre 2017

Lorsque je serai chevalier

Pourquoi continuer à écrire de la poésie, quand tant d’autres le font si bien et que si peu la lisent ? Au fond, quelle est la légitimité d’un poète dans le monde actuel ? C’est à ces interrogations que tente de répondre ce livre. On y trouvera en ouverture une élégie urbaine au style apaisé et métaphorique, mais bien vite aussi la brutalité de la chevalerie qui veut convertir les mécréants à la beauté des strophes. On y lira les velléités de résignation et de retour à l’humus, mais aussi la violence intérieure d’une révolte qui frôle les limites de la violence physique. Parce qu’on ne renonce pas facilement à la poésie. Finalement, ce livre est peut-être bien le renouvellement d’un credo.

Lorsque je serai chevalier, Jacques Flament Éditions, 120 p., 12 €, ISBN 978-2-36336-331-2.


[...]

À la Fnac de Metz, le rayon consacré à la poésie commande à l’amateur de se mettre à genoux pour parcourir les quelques livres proposés. Pas beaucoup d’auteurs contemporains : il faut croire que la valeur commerciale d’un poète ne s’acquiert qu’avec les obsèques ou le bienheureux hasard des émissions télévisées. Afin de guider le lecteur dépendant qui parviendrait à se tenir à quatre pattes le temps de choisir sa drogue, quelques panonceaux comme des balises, pour éviter que les grands noms soient noyés par des amateurs iconoclastes. Le premier, c’est « Appolinaire ». Mais oui : qu’ont-ils donc, ces poètes qui s’appesantissent sur un art éculé et qui ne se soumettent pas à la légèreté souveraine du divin marché ?

[...]

vendredi 20 octobre 2017

Conservatoire, 15.10.2017

Photo : Fernand Reisen (lors d’une répétition)

Carlo Jans dirige L’Enfant et les Sortilèges de Maurice Ravel (livret de Colette) au conservatoire de la Ville de Luxembourg, dans une mise en scène d’Hélène Bernardy et Monique Simon.


« Moi l’écureuil
je sautille à la baguette
qui me rappelle à l’ordre
lorsque mes pattes vont plus vite
que la musique »

« Moi l’horloge
je modèle mes balancements
sur le tic-tac inaudible
de son mouvement
imperturbablement régulier »

« Moi le feu
je brûle les étapes et
les notes à son agi-
tation frénétique »

« Moi le trombone
je miaule sur commande ;
je survole l’orchestre
à sa demande expresse »

« Moi l’arithmétique
je révise mes tables
de multiplication en
comptant ses temps »

« Nous les rainettes
nous sautillons de joie
lorsque lâchées dans la nature
d’un petit geste encourageant »

« Moi la flûte
je roucoule et gazouille
à son simple sourire »

[…]

Mais comment a-t-il appris
à diriger des animaux et des objets ?

vendredi 22 septembre 2017

Le Sucre du sacre

« C’est un texte assez difficile », me dit Patrice Maltaverne dans un courriel. Mais la difficulté, c’est pas mal de temps en temps. Plongeon donc dans Le Sucre du sacre, dernier volume du poète-éditeur-revuiste messin : mais par où commencer ? Car oui, Patrice a raison, ce n’est pas un texte simple. Difficile, je n’irais pas jusque-là ; il demande un temps d’adaptation avant de diffuser son arôme, mais n’est-ce pas là le propre de tout livre un peu exigeant ?

Commençons alors par le commencement. Le « sacre » du titre, c’est en fait la cérémonie du mariage. Dans ce livre, l’auteur s’attache à écrire la chronique d’un mariage annoncé, de la demande au voyage de noces. Pour cela, il procède par chapitres qui tous tirent leur titre d’un objet, d’une procédure ou d’une action liée aux épousailles. On suit donc le narrateur et « sa mie » (délicieux choix de vocabulaire) de la demande au voyage de noces, on l’a vu, en passant par toutes les étapes méticuleusement répertoriées par le poète : pêle-mêle, citons les cartons (… d’invitation), les fleurs, l’église, l’orgue, le Code civil, les confettis, le repas ou le discours, mais aussi plus décalé, les panneaux indicateurs (il faut bien arriver à la fête), le mégaphone ou l’alcool.

Dans les chapitres, les courts paragraphes ne comportent qu’une ponctuation limitée : pas de point final, même si les points intermédiaires sont gardés, pas de virgules. C’est un choix (une contrainte ?) qui donne au texte une urgence, un rythme de locomotive lancée à pleine vitesse vers une union inéluctable. Les deux époux sont-ils aussi sûrs que ça de leur envie de convoler ? Peut-être pas : « […] l’idée de prononcer ce grand nom de mariage m’a scotché aux familles princières au sein desquelles la blancheur est tuée dans l’œuf. » Mais pour autant, « nous voulons que ce mariage aille vite réfléchir ces porteurs de rides incongrues qui donnent des ordres à une statue ». On le voit, le langage est ici déconstruit et les phrases qui commencent dans un style tout à fait limpide se transforment rapidement en accumulations de métaphores qui confèrent à l’ensemble un petit goût de surréalisme.

Mais un petit goût seulement, car les pérégrinations vers l’église, puis la mairie, puis la fête et le repas obligé restent facilement reconnaissables. Cela dit, « les deux endroits sans surprises sont l’église et la mairie ça c’est pour les grandes personnes il serait amusant que quelque chose se déchire le voile de Marianne la statue de la Vierge de toute façon à l’intérieur ne s’y trouvera pas un sexe réel ». Tout baigne donc dans une atmosphère onirique créée par les choix d’écriture de Patrice. Comme souvent chez lui, on y retrouve des jeux de mots à connotation ironique pour certaines icônes de la société de consommation moderne (« faire l’amour au milieu des cris bétonnés par notre baby lisse ») ou plus politique (« la loi n’étant plus jamais votée à mains basses »).

L’ensemble reste pourtant, malgré les piques que le poète ne peut pas complètement évacuer de son écriture, plutôt tourné vers les sentiments humains. On croirait que Patrice a voulu faire un voyage en poésie dans la tête d’un futur marié, et qu’il nous permet de suivre pas à pas ces pensées qui s’agitent, se cognent et se télescopent à mesure que le grand jour se rapproche. Et même après, puisque cette nouvelle vie à deux n’est pas non plus aussi évidente que ça. L’interprétation est ouverte, mais la langue utilisée et les partis pris d’écriture font du Sucre du sacre un livre fascinant et dont l’intérêt va grandissant au fil des pages, appelant donc plusieurs lectures. Difficile, non. Exigeant, oui. Et tant mieux.

Patrice Maltaverne, Le Sucre du sacre, éditions Henry, 96 p., 8 €, ISBN 978-2-36469-171-1.


Extrait du chapitre « Voyage de noces »:

Après le mariage il faut glisser dans les confettis et la mousse en gelée restant aux vieux qui n’auront jamais le courage de souffler sur leur saynète éteinte. Notre dérapage sera plus léger que les rideaux d’une chambre voletant toute une nuit de pleine lune sans sa lampe
Le plus important c’est d’avoir des billets. Le tien est au fond de ton décolleté. Il ne faut pas qu’il s’envole avant l’avion le mien est tapi dans mes chaussettes de la veille. Comme des fleurs nous allons nous pousser sur la pointe des pieds

lundi 18 septembre 2017

S'il te plaît, écris face à la mer

La mer dans les îles Orcades en Écosse. (Photo : privée)

Lorsque tu écumeras
le sel qui décante de tes phrases
veille à utiliser un maillage serré ;
sinon, comment rendre
la sueur du ramasseur de goémons
le frêle équilibre de l’enfant
qui frôle de ses pieds nus
les côtes de ton territoire si terrestre ?

Il faudra pourtant
te tourner vers l’espace marin et
accueillir la houle — coloniser l’estran
de tes idées vagues pour arrimer
tes vers au réel. Il te faudra bien sûr
respirer dangereusement des algues vertes
pour extirper les couteaux à vif
de leur sable refuge

Je me souviens : un bernard-l’hermite
une plage tropicale de sable blanc,
des patates de corail, l’envie de plonger
pieds nus pour admirer les poissons multicolores ;
mais tu veilleras, toi, à protéger tes membres
de la morsure du poisson-pierre —
à polir le sable jaune jusqu’à l’usure
avant le naufrage imminent des pétroliers

Tu compteras avec soin les salves
de lumière du phare dans le lointain
pour en donner le rythme aux mots.
De l’avitaillement, tu maîtriseras la cambuse —
tu feras du port ton mousse bienveillant
dans les bars de marins, dans les capitaineries
tenant sans cesse le cap de ton journal de bord
le nez levé vers les constellations
à vue, sans compas ni sextant
entre deux îles polynésiennes

Tu te plongeras dans les traités de navigation
y maudissant les quarantièmes rugissants ;
tu en copieras les règles de syntaxe
et d’accord entre voiles et vents
pour échapper au calme plat
d’un carnet désespérément vide. De sens
il ne saurait y avoir sans que tu veilles
de nuit, doux hamac et brise légère —
peut-être aussi cabine trempée et corps grelottant

Lorsque tu verras enfin la Croix du Sud,
tu reposeras ton filet et ses mailles ;
tu laisseras même les mouettes voler ta pêche.
Tu glisseras en eaux profondes
pour briser les harpons des baleinières
puis tu passeras entre balises rouges et vertes
et tu t’attableras face à moi, devant un verre
de rhum blanc des îles, empli
d’embruns et de rimes

S’il te plaît, écris face à la mer.

samedi 2 septembre 2017

Anthologie subjective : George Mackay Brown

Photo : plaque commémorative à Stromness, dans les Orcades.

Une poésie qui respire les embruns et la rudesse de la mer, l’orge et les récoltes toujours menacées par un climat imprévisible. Une poésie qui, à l’anglais le plus littéraire, mêle l’écossais et les mots locaux d’origine scandinave. C’est un peu comme ça que je vois les écrits de George Mackay Brown (1921-1996), le chantre des Orcades, ces îles tout juste au nord du continent britannique.

Aujourd’hui, les bateaux ravitaillent en continu (sauf en cas de tempête insurmontable…) et le mode de vie jadis typique et isolé des îliens s’apparente à celui de nombreux continentaux. On peut faire ses courses au supermarché Tesco, et rares sont les locaux qui prennent la peine de cultiver un jardin. Les bateaux de croisière aussi abondent, faisant de la petite capitale tranquille des Orcades, Kirkwall, une ruche particulièrement animée lorsque débarquent des milliers de touristes en quelques heures. Un peu plus loin dans l’île principale, Stromness, la deuxième ville de l’archipel, est certes moins visitée. Des pierres levées néolithiques se dressent dans certains champs, préservées par des agriculteurs moins radicaux que ceux qui les dynamitaient il y a quelques décennies. Mais la modernité est là, et les Orcades perdent irrémédiablement de leur charme isolé.

Reste tout de même la poésie de George Mackay Brown, sorte de pied de nez à cette modernité envahissante, glorification nostalgique d’une vie en harmonie avec la mer et les champs durement exploités. Son chef-d’œuvre, Fishermen with Ploughs, publié en 1971, est un des sommets de la poésie écossaise. À lire et à relire après un séjour aux Orcades, pour noyer l’impression de dissolution lente de ces îles dans la mondialisation.

The Collected Poems of George Mackay Brown, John Murray, ISBN 978-0-7195-6884-8
« The Poet », lu par l’auteur ici.


Love Letter

To Mistress Madeline Richan, widow
At Quoy, parish of Voes, in the time of hay:

    The old woman sat in her chair, mouth agape
    At the end of April.
    There were buttercups in a jar in the window.

    The floor is not a blue mirror now
    And the table has flies and bits of crust on it.

    Also the lamp is broken.

    I have the shop at the end of the house
    With sugar, tea, tobacco, paraffin
    And, for whisperers, a cup of whisky.

    There is a cow, a lady of butter, in the long silk grass
    And seven sheep of Moorfea.

    The croft girls are too young.
    Nothing but giggles, lipstick and gramophone records.

    Walk over the hill Friday evening.
    Enter without knocking
    If you see one red rose in the window.

mardi 15 août 2017

Sans titre, sur un tableau de Martine Deny

Tableau de Martine Deny, www.denyart.com. Texte extrait de la performance « Impossible Readings 9 » au Kulturschapp de Walferdange, organisée par le collectif Independent Little Lies.

Tu voudrais que je chausse des escarpins
que je me dénude les jambes jusqu’à l’endroit
où monteraient tes caresses
sur une douceur tout embaumée de crème
au parfum de spot télévisé de multinationale
qui t’a vendu le rêve de jambes douces
de musique suave pendant l’amour
quand tu reviens épuisé

Tu croirais m’exciter par tes allées et venues
là où passerait ta main
calleuse pourtant
je sais que ça fait débander mais je te le dis
parce que moi je voudrais
que tu mettes des gants
que tu regardes la réalité en face

Il y a des poils sur mes jambes
il y a de la corne sur tes mains
quand tu rentres et que tu crois que je n’ai fait
que t’attendre en regardant
des publicités suaves et des musiques de multinationales
en préparant mes cuisses douces à tes caresses

Plutôt que des escarpins
je voudrais chausser des baskets
partir avec toi dans un long jogging
transpirer suer dégouliner d’effort puis
nous déshabiller en désordre
faire l’amour dans la sueur abondante

Merde aux multinationales !

lundi 7 août 2017

Le Boogie du Cambalache

Ce serait mentir que dire que je n’ai pas un a priori positif sur les écrits de Seream, alias Sébastien Gaillard. Grand manitou, avec Éloïse Rey, de La Tribune du Jelly Rodger, un journal de propagande poétique où je me sens bien et en belle compagnie, le bougre fait profession de trublion de la chose poétique en cassant les codes et en accueillant des plumes et des crayons dissidents dans un espace littéraire en général corseté (Hugo Fontaine, par exemple). Quoique… malgré ses racines savoyardes — et bientôt canadiennes, il ne tient plus en place dans les Alpes —, le rédacteur en chef enthousiaste ne rechigne pas aux interviews sur les chaînes de radio nationales : enfin, au moins une, car c’est sur France Inter que je l’ai découvert, et en même temps la Tribune.

Seream a beau écrire qu’il se trouve « déjà bien assez grand pour [son] âge mais insignifiant par rapport à l’univers en expansion », ce Boogie du Cambalache est tout sauf un énième opus de poésie dispensable. Ah non ! D’abord, parce que son auteur est un artiste aux multiples talents, et qu’il agrémente le livre de ses propres peintures ; et un livre de poésie complété par des illustrations réussies remonte bien vite dans la pile des beaux objets à lire. Mais évidemment, dans la poésie, c’est le style qui compte. Et là, mes aïeux, ça balance ! Les textes de Sébastien sont de véritables logorrhées verbales façon slam, mais toujours signifiantes et sans chichis, truffées de références. Références aux artistes qu’il aime, à sa famille qu’il adore, à ses potes musiciens ou poètes (il m’a même fait rougir, c’est dire)… une poésie du mot qui chante, se déploie et part dans tous les sens pour mieux envelopper le lecteur de sa petite mélodie lancinante ; une poésie de la fidélité aussi, à sa famille poétique et musicale.

Le Boogie du Cambalache, c’est donc une longue mélopée en ouverture, du spoken word mâtiné d’autobiographie, sorte de journal poétique amoureux où l’on accompagne lauteur dans ses pérégrinations littéraires, notamment pour la chronophage et bénévole fabrication de l’excellente Tribune. Suit un « Message d’insécurité poétique » qui en rajoute sur l’art poétique de son auteur : « La poésie française contemporaine se noie dans les politesses, se débat dans les vagues académiques, coule à pic dans le conformisme, tangue dans la houle maboule de la culture peureuse, n’évite pas les écueils imposteurs de l’autocensure. » Et toc ! Le remède du docteur Seream ? Sa Tribune bien sûr, « un investissement dans le vent qui fait claquer des dents et les fait résonner dans les cavernes de l’inconnu ! » Vous voulez des exemples ? Le reste du livre est composé des éditos qu’il a publiés dans les neuf premiers numéros du magazine, dont le dixième sera le chant du cygne. Et on peut dire qu’il a mouillé la chemise pour répandre les graines de la poésie populaire, qu’il a trimé pour déclamer et convaincre, qu’il a bossé d’arrache-pied pour défendre la langue qui pique et qui caresse, une langue que chacun peut comprendre, sans les chapelles exiguës de la poésie guindée. En glissant au passage quelques piques sur la société de consommation, dont on peut bien évidemment déduire qu’elle est au cœur du problème que la plupart pensent avoir avec la poésie.

Mais le problème n’existe pas, et s’il fallait désigner un chantre de la poésie qui touche chacun et chacune, Seream serait en bonne place. Non pas qu’il s’y verrait… le Gaillard ne semble pas goûter les honneurs. Alors, sans médaille et sans flagornerie, longue vie au Boogie !

Seream, Le Boogie du Cambalache, éditions du Petit Véhicule, 93 p., 25 €, ISBN : 978-2-37145-577-1.

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