
Envie d’entendre tout de suite un extrait de L’Autre virtuel ? Voici deux poèmes en audio :
« Métro, boulot, dodo, cristaux / liquides, / pressé, compressé, dépressé, nouvelle / symphonie du vivant. » Depuis un bon bout de temps maintenant, dans nos existences jusque-là bien analogiques s’est immiscé le virtuel, sous la forme d’écrans omniprésents et de « pouces farandole » qui les caressent en permanence. C’est à cette réalité que se coltine Delphine Évano, croquant en vers ce « rassemblement du tout-venant » que permettent les (plus si) nouvelles technologies, lesquelles nous procurent des « con / vulsions symptomatiques » : la forme est parfois hachée, brouillée de signes empruntés au code informatique. Parfois fluide aussi, car les modèles de langage sont désormais des as du style sans aspérités : « Il délègue le choix des mots, l’agencement des / phrases aux écritures prédictives. » Mais gageons que c’est justement ce que la poétesse n’a pas fait ; les « bas instincts, fantasmes / batifolés entre parenthèses nocturnes » se retrouvent dans son écriture, loin des sentences policées. Coupures, halètements, espacements inattendus viennent briser la monotonie. Dans l’ouvrage, un « il » et un « elle » alternent, tous deux enfoncés profond dans cette virtualité ubiquitaire. « Du sexe en rêve dans le tuyau d’un monde multivers » : même les besoins physiques cèdent aux sirènes du virtuel. En est-on si loin, lorsque chacun s’entoure d’avatars ou d’alter ego idéaux, se façonne un personnage à rendre jaloux et jalouses les autres ? « Soumise aux diktats masculo-numériques, / Elle est la grande parfaite. » Delphine Évano cherche pourtant la détox, qui arrive en fin de recueil… avant l’inévitable rechute. Elle documente poétiquement, avec un habile melting pot d’expressions consacrées, une époque où, malgré tout, on peut encore se déconnecter — on peut en avoir envie, en tout cas, même si l’on polit son profil : « Une manière meuble de se présenter, des électrons tout autour. » Le livre, devant l’inexorable plongée dans le virtuel, offre un espace « en quête d’amour et de satiété ». À savourer sans écran, en humant l’odeur des pages !
Delphine Évano, L’Autre virtuel, éditions Le Citron Gare, ISBN 978-2-9589101-3-6