lundi 31 juillet 2017

Lustration

Prêtre romain (photo : © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons).

Lustration :  ANTIQ. ROMAINE. Purification rituelle d'une personne ou d'un lieu par procession, sacrifice ou aspersion. (Trésor de la langue française informatisé)


Las, louchant lentement l’
Unique lapidaire
Scande l’oraison laïque
Tant trouvère que tantrique
Revêtue d’oripeaux dans un rêve révélés
Affublée bizarrement d’un bourdon bénéfique
Tout entière atonale et tonnante pourtant
Il conclut d’un soupir
Ose à peine un sourire
Noie enfin dans la nuit un nouveau-né condamné

dimanche 2 juillet 2017

Réflexions buissonnières

J’ai rencontré Frédéric Dechaux au Marché de la poésie, et nos discussions m’ont naturellement conduit à me procurer son livre. Pour qui devise avec ce jeune homme souriant et sympathique dans un tel cadre, Réflexions buissonnières peut se révéler une surprise : en effet, l’auteur y fait preuve d’un certain pessimisme qui s’attache à dénoncer les petites compromissions quotidiennes de tout un chacun, sans jamais s’épargner lui-même d’ailleurs. Les petites manies de se raconter des mensonges pour simplement survivre dans un monde hostile y sont décortiquées avec un scalpel parfaitement affûté, dans des courts paragraphes qualifiés d’aphorismes. Est-ce de la poésie ? Est-ce un essai ? De la philosophie ? De la psychanalyse ? Peut-être bien tout ça à la fois…

« La soumission à l’ordre social est acquise, et garantie à long terme, dès lors que s’est imposée à tous l’absence de projet alternatif. De là vient que les inadaptés trouvent ensuite leur seul réconfort dans leurs mondes intérieurs. » Évidemment, une telle phrase ne remplace pas les livres d’analyses d’Ivan Illich ou de Jacques Ellul sur la société actuelle, mais, avec sa concision frappante, elle permet l’impact direct et immédiat sur la conscience du lecteur. À lui d’amorcer sa réflexion en attrapant les petites perches que tend Frédéric tout au long de l’ouvrage. Car il parle de lui et de nous comme il parle de notre passé et de notre avenir, voire de notre futur : « Les australopithèques, les pithécanthropes, les néandertaliens se sont éteints les uns après les autres. Comment ne pas se consacrer à poursuivre le processus ? L’évolution s’appuie sur l’apparition d’espèces nouvelles, elle réclame, elle exige des mutants. »

Souvent, les aphorismes poétiques sont courts et humoristiques. Justement, chez l’auteur, ils se font mutants, s’allongent et prennent une tournure philosophique plus prononcée sans pourtant complètement s’affranchir d’un certain humour (on pense un peu à Novalis). Un humour noir, fait d’une certaine ironie et d’une autodérision certaine. Si Frédéric met le doigt là où ça fait mal, ça n’est pas par défaitisme. Ce n’est pas parce que « Nous appréhendons généralement le monde selon les schémas illusoires que la pensée adopte dès l’enfance » qu’il ne faut pas combattre lesdits schémas. Première étape : en prendre conscience. C’est exactement ce que ce livre permet. Et puis le pessimisme n’est pas omniprésent. L’auteur n’est au fond pas aussi misanthrope ou sombre que ce qu’il laisse transparaître dans ses aphorismes. La preuve ? « Ce souffle qui vous réchauffe le corps, puis l’esprit, et vous éveille à la nature divine ! »

À l’heure où les élèves de lycée viennent de plancher sur leurs copies de philosophie, on se prend à rêver : et si on mettait Réflexions buissonnières entre les mains des futurs bacheliers ? Un langage simple, des réflexions pertinentes et des interrogations appropriées, peut-être que ça réconcilierait certains avec la matière. Je crois bien que ça m’aurait plu, en tout cas.

Frédéric Dechaux, Réflexions buissonnières, éditions Unicité, 15 × 21 cm, 82 p., 13 €, ISBN : 978-2-37355-102-0.

jeudi 22 juin 2017

Transfusion en ut (sur le thème « Rouge(s) »)

Photo : Wikimédia.

ROUGES les accords
des ORGUES hirondelles
à la SORGUE des vêpres /
majeurs et mineurs

d’écarlates fauteuils
aux dossiers velours ;
de vitraux carmin
résonnent les tierces

l’instrument déverse
la vie intubée de
globules rutilants
fugue des heures passées

des rideaux de brocart
cachent la perfu-
sion profuse / doigts
serrés sur les touches

mains recroquevillées
sur les jeux / pieds nus
sur le pédalier ;
basse continue de vie

s’écoulent les gestes
denses qui stoppent
net / ROUGES les
plaques ROGUES de la peau

marée d’éther qui
embrase les centres
de la vision — GOURSE
perdue au ressac

l e n t e m e n t perlent
les gouttes qui soign-
eront de verts ma
partition daltonienne

mercredi 14 juin 2017

Les Heures de battement

Avant d’ouvrir le recueil, difficile de comprendre l’intelligente polysémie du titre : Les Heures de battement, ce sont bien sûr ces trous dans un emploi du temps qu’affectionnent tous les collégiens et lycéens ; mais au fil des pages, on découvre que ce sont aussi des heures… où le cœur bat, tout simplement.

Alissa Thor nous propose donc une cinquantaine de poèmes courts qui sont autant d’hymnes à l’amour, où le je poétique entonne les louanges d’un tu aimé, voire quasi vénéré pour certains textes : « Comment / Ne pas croire / Que ta beauté est / Céleste /  Quand au matin / Je retrouve / Une plume / Piquée / Dans l’oreiller ? » Mais n’allez pas imaginer que l’ensemble soit mièvre ou fleur bleue, même si l’auteure avoue avoir toujours « Au fond / Des poches / Des mots / De papier / D’amour ».

Ici, pas de louanges éthérées des petits plaisirs et des petites joies anodines sous forme de métaphores savamment distillées. Alissa Thor, au contraire, privilégie un vocabulaire direct et des images fortes, parfois rentre-dedans. Il y a des os à ronger, des diables, des bringuebalements dans ses vers, et si un poème s’aventure dans l’onctueux (« Canne à sucre »), c’est qu’il évoque la pression chronophage qu’une époque folle nous impose : « Je sors / Le monde / De son papier / Sulfurisé // Je casse / Des petits / Carrés / Réguliers / Que je fais fondre / Un à un / Sous la langue // Pour gagner / Du temps ».

Eh oui ! le temps qui compte, c’est celui passé avec cette autre qui fait battre le cœur, bien sûr. Celle dont on apprend qu’elle est femme au détour d’un accord, mais dont on ne saura pas beaucoup plus, tant le recueil reste centré sur ce je poétique. Un alter ego de l'auteure qui manie avec aisance des mots simples, mais qui sont autant de flèches atteignant leur cible. Dans leur concision, leur construction et leur style direct, ces poèmes ne sont pas sans rappeler ceux de la grande Anise Koltz, lorsqu’elle évoque par exemple le souvenir de son mari. Pour un premier volume publié, la référence est certes flatteuse, mais méritée.

Alissa Thor, Les Heures de battement, éditions de l’Aigrette, 54 pages, ISBN 978-2-9552041-8-4, 13 euros

lundi 12 juin 2017

Mauvaise perdante

Je n’ai pas gagné au loto des sommes folles
ni obtenu trois vœux d’un génie dans une lampe

je vais au boulot comme beaucoup
je joue de temps en temps sans trop d’espoir

je lis des contes à mes enfants pour qu’ils
s’endorment, mais c’est eux qui y croient

qui croient qu’il y a des génies dans les lampes
des boules de loto qui me voudraient du bien

je vais au boulot comme beaucoup
je pars tôt et je rentre tard comme beaucoup

je suis partie en vacances plusieurs fois
ça fait de moi une privilégiée je sais

mais je n’ai pas gagné au loto des sommes folles
ni obtenu trois vœux d’un génie dans une lampe

je crois bien que c’est parce que j’aurais trop de vœux
à faire pour moi seule vous comprenez

je n’ai pas l’intention de freiner le changement climatique
ni d’arrêter les guerres ou les famines

les génies et les boules de loto le savent
et ne me choisissent jamais à cause de ça

ils sont un peu simplets quand même
de croire les autres qui leur promettent de telles âneries.

lundi 22 mai 2017

Comme un bal de fantômes

« Il faut toujours inviter ses amis dans les livres pour que les livres deviennent la vie. » C’est ce qu’Éric Poindron met en exergue de la longue liste de « fantômes et papillons » qu’il dresse en fin d’ouvrage. Par fantômes, il faut ici comprendre écrivains du présent comme du passé, qu’il fréquente en vrai ou dans les livres (avec lui, on ne sait jamais vraiment d’ailleurs, tant les ectoplasmes semblent se plaire en sa compagnie), forcément des amis ; par papillons, il faut ici comprendre ces personnages historiques, littéraires ou pas, qui colorent de leurs légendes ou de leurs actions un monde résolument terne en dehors de l’érudition.

Mes accointances personnelles et mon obsession de la poésie de proximité me forcent à nommer parmi la multitude Lambert Schlechter, dont il cite Le Fracas des nuages et à qui il dédie un poème, « Lanterne » : nous voici donc à Trèves, dans la maison natale de Karl Marx et puis dans une boutique de vieux livres où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval pour enfin se décider à faire l’acquisition d’un ouvrage d’Adelbert von Chamisso, non sans mentionner l’Aladin de mise devant cette caverne aux trésors. Il serait dommage de vanter l'éclectisme de l'ouvrage sans citer quelques autres noms évoqués : on s'y promènera donc avec Sophie & Claude Chambard et Dimitri Chostakovitch, William Shakespeare et Paul Fournel, Zéno Bianu et Johannes Kepler ou bien encore Glenn Gould et la caravane du Tour de France.

Car côté érudition, puisqu’il faut y revenir, Poindron pourrait en remontrer à quiconque. Sans qu’il crâne ostensiblement pourtant. Le crâne, ce serait plutôt celui qui trône dans son cabinet de curiosités. Et nous voici revenus à l’au-delà et aux spectres. Comme un bal de fantômes ne respire cependant pas l’étrange à chaque page. Divisé en six parties comme autant de saisons successives, il constitue selon son auteur un « roman-poème en fragments » (tiens, revoici un genre que Schlechter apprécie…), une « collection de poésies résolument narratives ».

Effectivement, les métaphores et les métonymies ne sont pas légion et les textes ont quelquefois un petit air de prose cachée sous une pagination poétique. Quoique : « Dans un grenier de l’enfance / Une page déchirée fragile / Que le temps avait jaunie en patience / S’était imposée ma rêverie. » S’il s’agit bien là d’une image du navire La Flore, prisonnier des glaces, qui a excité l’imagination du poète, on est en droit tout de même d’y voir plus qu’un simple papier jauni.

Parfois, Poindron prend aussi la main du lecteur pour taquiner la fable : « Un jour de grande chaleur / Un poète qui avait grande soif / but vingt-six bouteilles / À la suivante / Il fit un mauvais pas / Et tomba dans la bouteille / Elle était gigantesque / Ce qui ne dérangea guère le poète. » Plein d’humour toujours, il se fait aussi à l’occasion… extraterrestre, avec un « Exopoème » d’excellente facture qui avertit : « Croyez aux étoiles / Folles et légères / Chantonnez leurs murmures / Qu’elles vous soient bienveillantes ».

Impossible donc — et absolument inutile au demeurant — de résumer Comme un bal de fantôme ; on aura deviné que les surprises comme les personnages connus et moins connus y fourmillent, dans un joyeux agencement qui rappelle justement le cabinet de curiosités. La mélancolie y côtoie l’ivresse de la joie, les hommages appuyés y côtoient les références subtiles, le lyrisme décomplexé y côtoie l’intimisme revendiqué. Un livre à l’image de son auteur, « Bibliolibrius » (titre d’un des poèmes du recueil) génial qui entraîne ses lecteurs avec lui dans le grand cataclysme de ses souvenirs véritables ou rêvés. Avec des fantômes et des papillons qui deviennent rapidement autant d'amis.

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions du Castor Astral, 256 pages, 17 €, ISBN 979-10-278-0119-0.

mardi 9 mai 2017

Philharmonie, 7.5.2017

Photo : Hiroyuki Ito (image tirée du site karinacanellakis.com, pas de la performance évoquée)

Karina Canellakis dirige l'Orchestre philharmonique du Luxembourg dans les deux suites Peer Gynt d'Edvard Grieg, à la Philharmonie Luxembourg.


Tentative d’épuisement de comparaisons forcément banales…

Elle s’envole — elle tourne une pâte sonore — elle décrit des arabesques — elle virevolte — elle tournoie — elle mélange les sons — elle lisse les notes — elle caresse — elle invite à la valse — elle courbe l’espace-temps — elle malaxe — elle apprivoise les cercles — elle casse les lignes droites — elle en appelle au legato — elle invoque la lettre π — elle provoque la vague — elle convoque les esprits du chant — elle invente la roue — elle démonte les préjugés — elle louvoie sans changer de cap — elle est amplitude — elle façonne à la baguette — elle rectifie la terre glaise — elle humecte le rebord des verres — elle magnifie les anches — elle paraît concentrique — elle roule au carburant naturel — elle joue de sa fluidité — elle signe d’un trait calme — elle lubrifie les rouages — elle consigne la rotondité — elle, etc.

*

… pour mieux dire enfin :

lourd le podium lourd
pour retenir les ailes
d’elle qui frémit à tous les vents
des portées bien remplies

lourd le podium lourd
pour contenir les assauts
d’une baguette haut perchée
gorgée de sinuosité

lourd le podium lourd
et amples les méandres
qui conduisent les voies
ineffables des mélodies

lourd le podium lourd
pour la retenir elle qui
dirige les montgolfières
vers la haute atmosphère

samedi 22 avril 2017

Deux hymnes à la ville chez publie.net

On ne dira jamais assez combien un abonnement annuel chez publie.net, qui donne la possibilité de fouiller à l’envi dans le catalogue de cette maison d’édition à la fois en ligne et sur papier, peut permettre de mettre au jour des pépites pour de solides lectures. Surtout lorsque, comme dans ce cas précis, deux titres se répondent et se font écho dans des registres différents, mais sur un même thème : la ville.

Dans Big Bang City, Mahigan Lepage arpente plusieurs mégapoles d’Asie afin d’en comprendre l’essence. Écrire qu’il s’aventure hors des sentiers battus serait un cliché réducteur : disons plutôt qu’il se rêve en impossible habitant de ces lieux qui le fascinent ; en tant que tel, il emprunte les trottoirs, les routes et les transports en commun qui lui permettent de se fondre dans la masse.

Plus qu’un simple journal de voyage, le livre propose une réflexion sur le phénomène de la croissance effrénée des mégapoles, lieux en sempiternelle expansion, qui mangent l’environnement et grignotent jusqu’à l’âme des humains. Un phénomène qui, de l’Europe au xixe siècle, s’est transmis à l’Asie dans une frénésie difficile à décrire, mais simple à constater une fois sur place, pour peu qu’on ne se cantonne pas aux attractions touristiques. Un phénomène oppressant parfois, au point que Lepage en tombe malade (aidé par une aventure culinaire), choisissant pourtant de ne pas interrompre ses observations et ses comptes rendus quotidiens en scrutant et décrivant l’animation d’un carrefour clé de Mumbai. Un phénomène mondial enfin, qui mélange modernité et tradition, qui superpose les enseignes multinationales aux échoppes et ateliers locaux, le tout en couches, strates et portions d’infrastructure uniques et semblables à la fois.

La force de l’écriture de l’auteur, c’est de dépasser le simple cadre du journal de voyage pour y insérer des réflexions et des comparaisons très personnelles. Ainsi, il invente son propre vocabulaire pour décrire les mégapoles qu’il traverse, des « villes nombres », où se débattent des « combattants primordiaux », tels ces pratiquants de la discipline des « mixed martial arts » qu’il se plaît à regarder de temps en temps à la télévision pendant son voyage, comme métaphore de la lutte de l’être humain dans les villes. « J’appelle villes nombres les villes dont le nombre surpasse la structure. À Kolkata, plus encore qu’à Manille ou à Jakarta, les structures restent minimales. Cette ville nous renfonce profondément dans le nombre, nous ramène aux stades initiaux de l’explosion. Là où le combat capitaliste se livre au corps-à-corps, avec les pieds, les mains et les moyens du bord. »

Métaphores aussi, ces parallèles entre la formation de l’univers et celle des villes, entre quarks, particules élémentaires qu’on retrouve parfois esseulées comme ces laissés-pour-compte qui préfèrent la solitude (ou peut-être le délaissement) parmi la multitude. Chez Lepage, ça grouille, ça pullule, ça pousse, ça vit et ça meurt, sous l’œil ni bienveillant ni malveillant des infrastructures des villes nombres, des villes monstres parfois, si tant est que monstres elles puissent être. Elles sont, tout simplement. Mais elles croissent inexorablement. Et lorsque l’indicible survient, alors il faut quand même le dire, puisque l’auteur s’y est engagé. C’est là que le style s’épure, passe de la description à l’émotion ; de la réflexion philosophique sous couvert de journal de voyage à la poésie.

La poésie, justement, ou plutôt la prose poétique, c’est ce que propose Virginie Gautier dans Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire. Ici, point de ville définie : si nombre de villes sont évoquées (en plus de celles du titre, on y croise nommément Paris, Plovdiv, Marseille ou Wuppertal entre autres), le texte est construit de façon à ce que le lecteur se perde dans l’espace et le temps. Comme dans le dédale d’une ville. Peut-être pas une ville nombre comme chez Lepage, mais une ville qui les contiendraient toutes, avec leur histoire heureuse ou troublée, avec leurs venelles et leurs égouts, avec leurs attractions et leurs petits secrets honteux.

« C’est une ville, elle a des frontières visibles et des frontières invisibles. On fait un pas de plus pour voir jusqu’où on a le droit d’avancer. » On s’avance donc avec Virginie Gautier, et on croise des souvenirs pas forcément agréables et des réalités contemporaines qu’on aimerait pouvoir oublier : un tunnel sous une mer fermée aux réfugiés, des banlieues (belle explication étymologique) négligées. Mais une ville est une ville, avec ses contradictions, ses avantages et ses inconvénients ; un tout irréductible, comme le fait sentir ce livre à la fois un et multiple. Il faut en accepter les émanations mortifères tout comme s’abreuver à la rivière ou au point d’eau qui, au départ, a présidé à son édification.

C’est un bonheur de se perdre dans le plan imaginaire de cette cité, et surtout, si on le peut, de marier la lecture de ce recueil avec celle du journal de voyage précité — un peu comme si l’un était le pendant de l’autre. Mais attention : pas de simple côté obscur opposé à un côté lumineux ici, les deux livres se suffisent à eux-mêmes et proposent toutes les facettes de la ville ; mais ils procurent un plaisir de lecture exponentiel en se combinant.

mercredi 19 avril 2017

Une histoire courte et triste

Il entra dans le coma comme on entre en religion, puis taillada consciencieusement, une à une, les connexions entre ses synapses, afin qu’on ne pût plus, à l’avenir, compter sur son intellect jadis si prisé.

mercredi 5 avril 2017

Sans titre, mais en prose

La fabrique Al-Jebeili de savon d’Alep. Photo : Bernard Gagnon, CC-BY-SA 3.0

Il est rare que j’écrive en prose ; c’est généralement sur demande, comme dans le cadavre exquis des Impossible Readings pour le dixième anniversaire du musée d’Art moderne grand-duc Jean. Le cycle de lectures des Désœuvrés, animé par Isabelle Junck et Jeff Schinker, m’a proposé ce texte à contrainte. Une critique a d’abord été rédigée et a paru dans le magazine Kulturissimo du mois de décembre 2016 (page 13, en luxembourgeois). Restait ensuite… à écrire le texte pour le 25 janvier 2017.

Au menu de la contrainte, pas seulement la longueur ou le thème : un texte qui décrit la ville d’Alep assiégée, avec des images poétiques et éventuellement trop belles pour rendre compte du désastre, qui interroge en somme sur la pertinence de la poésie dans un monde de brutes. Piment ajouté : paraphraser quelques vers du poète allemand Durs Grübein et citer l’Ecce homo de Nietzsche ! Il fallait également survoler la ville, tel un drone. Pour la lecture, comme ma fracture de la rotule ne me permettait pas d’être présent, j’ai enregistré le texte, qui a été diffusé par des haut-parleurs au plafond : heureux hasard qui faisait venir le son du haut... tel un drone, encore.


Je scrute. D’ici, de longues artères apparaissent, vides de leur sang, pas une âme, qui délimitent des blocs d’habitations à perte de vue. Un peu comme chez moi, à des milliers de kilomètres que mes ailes ne parcourront jamais. Ici, la lave incandescente, la poussière déposée après les explosions, les plaies à vif et les vies suspendues ; là-bas, la seule fournaise d’un parc où il est si simple de se rafraîchir d’une crème glacée : à peine un quart de la rotation de cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Ma vision d’aigle enclenche son excellence optique pour balayer le sol d’une allée. Toujours personne. Les proies sont terrées dans des bâtiments dont je ne vois que les toits. Parfois, de gravats qui jouxtent un bosquet, dépassent des tubulures de métal dont je pressens la rouille avancée. Je me rêve archéologue, à veiller ainsi à la stricte discipline des fouilles aériennes. La ville déploie des trésors d’immeubles, tous marqués du sceau de la force ; tous ont payé leur tribut à la défense d’idéaux quelconques, ceux sans qui cette planète tournerait de toute façon inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Aérodynamique, je maintiens mes serres hors de la prise du vent. J’observe. Gris, c’est la couleur dominante de poussière et de soleil mêlée. J’amorce un virage pour survoler l’histoire byzantine. Mais je suis neuf, et l’histoire me pèse. Il faut pourtant me résoudre à l’affronter : des ennemis pourraient s’y dissimuler. Sur les photographies qui ont présidé à la conception de ma mission, des couleurs vives, des odeurs et des saveurs qui suintaient hors du papier, toute la panoplie heureuse d’un classement au patrimoine mondial de l’humanité. L’humanité est grise désormais. Je reflète le soleil, j’éblouis, mon ombre à peine discernable se projette sur la terre battue où les débris s’amoncellent.

Lorsque j’ai quitté mon aire, j’ai lentement pris de l’altitude, empruntant à mon approche les courants d’air chaud qui règnent en maîtres sur le ciel du pays. Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon ouïe ; alors je n’ai pas entendu les détonations, les craquements qui leur ont succédé, l’effondrement imminent et puis les cris lorsqu’il était déjà trop tard. Mais j’ai pu les observer. C’est mon lot quotidien. Je surveille. Je ne chasse que lorsque c’est nécessaire, lorsque les idéaux deviennent trop pressants. J’examine toute agitation, tout rassemblement. Parfois, alors, j’agis. Mais seulement ailleurs ; pas ici, où je respecte une stricte neutralité d’espionnage. Aussi haut, difficile de toute façon de savoir si mon intervention est vraiment nécessaire. Mais j’en ai pris mon parti : il n’y a pas de sécurité parfaite sans son lot de bavures inévitables.

J’aimerais tant voir des choses simples pourtant : des écoliers sur le chemin du savoir, des oignons frits dans l’huile avant d’être rejoints par le cumin, le sumac, la coriandre ou l’anis, un jeu de cartes où le thé a taché l’as de pique et que son propriétaire exige d’utiliser pour toutes les parties où de l’argent est en jeu, les larges chaudrons de cuivre où cuisent, longtemps, le laurier et l’olive, un baiser, une poignée de main, une accolade. Parfois, des fumerolles ou un séisme matérialisent une éruption. Signes de la poursuite à grand-peine d’existences insignifiantes mais utiles, d’existences qui se perpétuent sur cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours. J’aimerais tant voir des choses simples ; ce sont elles qui méritent l’attention, plutôt que les idéaux complexes dont je suis malgré moi l’instrument.

Comment font-ils pour cheminer sur les décombres ? On dirait qu’ils cherchent quelque chose. Ou quelqu’un ? Peut-être le cadavre d’une automobile d’où extraire une batterie en état de marche, ou une boîte de conserve intacte. Savent-ils que je suis là ? Je crois bien qu’ils s’en moquent. Pour eux, la force est dans chaque geste de vie, à l’abri de fortune d’immeubles branlants ou de magasins pillés. Nos idéaux diffèrent en surface, mais probablement pas en profondeur ; moi, de toute façon, je suis dans le ciel. La surface m’indiffère.

C’est étrange, cette fumée qui ne semble pas provenir du travail d’une charge d’explosifs. En ajustant mon altitude, je peux parfaire l’angle qui fait pénétrer ma vision plusieurs mètres à l’intérieur du rez-de-chaussée de cet immeuble ouvert à tous les vents. Car à perte de vue ils sont ainsi, immenses amas de béton aux formes géométriques, revenus, dirait-on, à l’époque de leur construction, sans façades, abandonnés à une trêve hivernale glaciale ou à une chaleur suffocante, c’est selon. Je suis là depuis si longtemps et cette bataille est interminable.

L’angle, c’est vital ici : angle de tir, angle d’inclinaison, angle du reportage, angle mort qui protège les vivants. Le foyer est minuscule, repoussé aussi loin que possible à l’intérieur pour le dissimuler aux regards indiscrets. Je ne suis pas indiscret. J’ai pour moi la force d’idéaux universels. J’observe. Ils sont regroupés autour du feu, de sa chaleur précaire. Quel combustible utilisent-ils ? Sûrement de vieilles palettes provenant d’une usine désaffectée par la force des choses, ou des meubles glanés dans les étages du dessus. C’est une chose simple : se rassembler autour d’un feu alors que, dehors, tout est hostile. Quoique : y a-t-il dans cette étendue urbaine un dehors et un dedans ? J’ai pénétré leur secret sans regarder à travers une fenêtre, sans écarter d’hypothétiques persiennes. De mon apogée, je suis dans leur dedans.

Est-ce bien là un exemple de ces choses simples que j’aimerais tant voir, le signe que tout ira mieux bientôt, que la vie reprend ses droits, que la planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours, a englouti de sa rotation un épisode forcément anecdotique dans sa violence exacerbée ? Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon odorat ; alors je ne saurais dire ce qui crépite dans l’huile bouillante, annoncé pourtant par une épaisse fumée opaque qui m’a alerté de loin. Y a-t-il encore du sumac ici ? Et de l’huile, à part celle des moteurs fatigués qui s’arrachent parfois à la léthargie pour transporter… quoi donc, au fait ? Ces jours et ces nuits de survol ne m’ont finalement apporté que peu de certitudes, et il me semble que mes idéaux se délitent à la lumière de mes rondes.

Je m’attendris presque à la vue de cette partie de football improvisée sur une esplanade qui n’annonce plus que des ruines. Cathédrale ou mosquée, difficile à dire. Les pierres sont les mêmes, les décombres, unis dans un syncrétisme que semblent provoquer les passes et les tirs sur la seule surface qui n’est pas jonchée de gravats du quartier. L’union des corps aussi, je l’ai observée souvent. J’en ai été ému plusieurs fois, en scrutant ces gestes familiers dans une intimité bancale. Aujourd’hui, elle me dégoûte. Je crois qu’elle s’est résignée à laisser l’homme entrer en elle, qu’il ne l’a pas forcée, mais je ne peux pas distinguer, sous l’enveloppe de papier, la monnaie de ce bref échange. Je sais, ces choses simples que j’aimerais tant observer, cela pourrait aussi en faire partie, si je pouvais me résoudre à embrasser à pleines rémiges le relativisme culturel. Mais j’ai mes idéaux, je suis programmé pour en brandir haut l’étendard, pour faire flotter dans un ciel sans nuages la bannière rayonnante de la liberté.

Malgré mes certitudes, je ne saurais pourtant dire quels combattants représentent la liberté. C’est peut-être aussi pour ça que je n’interviens pas, que j’observe, toujours, sans relâche. Certains chevauchent des quatre-quatre rutilants et arborent des uniformes certes défraîchis, mais tout de même reconnaissables ; d’autres sont en quasi-haillons et se déplacent dans des véhicules promis rapidement au statut d’épave à piller dans la rue. Plus bas sur les corps, on croirait à une guerre des bottes renforcées contre les simples sandales où traînent des pieds nus. À mi-tronc, c’est la lutte des fusils automatiques fournis par d’autres idéaux et des armes de fortune, bricolées ou parfois passées en contrebande par des factions concurrentes. Les têtes, elles, sont étonnamment semblables. Je sais aussi qu’à l’intérieur, plus question de différencier. Lorsque je vois une tache de sang sur un muret, il m’est impossible de connaître les idéaux des veines dans lesquelles il a circulé.

Elle est émouvante, cette grille de magasin plantée là, ultime vestige d’un immeuble commercial qui n’est plus et dont la devanture était évidemment prospère. À l’endroit du comptoir, poussière ; à l’endroit de l’atelier, éboulis ; à l’endroit de la réserve, débris. Seule reste, droite, imposante, cette grille qui marque le mariage forcé du dedans et du dehors. J’aimerais tant observer des choses simples plutôt que m’enfermer dans la symbolique. Mais les images glanées çà et là sont érigées en symboles, en angle d’attaque des interprétations, auxquelles personne n’échappe, quels que soient ses idéaux. C’est à mon envergure que je dois mon détachement, elle qui me permet de survoler sans danger les pièges qu’eux affrontent chaque jour.

Je les vois. Ils progressent difficilement, manquant souvent d’écorcher leurs membres peu protégés aux morceaux coupants qui se dissimulent dans la rue envahie de béton en petits blocs. Ils se dirigent vers un entrepôt — ils en connaissaient sûrement l’existence depuis longtemps. Je vois les autres, dans la direction opposée, se frayer un chemin vers le même endroit. Je les vois approcher, puis abattre les parois qui gênent leur entrée. Je n’entends rien ; je ne sens rien. L’éclair obture ma vue un instant, puis c’est le nuage de poussière qui monte et qui retombe, lentement. Je me détourne, fonce vers l’altitude et le bleu du ciel. Ma mission est terminée pour aujourd’hui. Ce n’est pas à moi de compter les morts. Ce n’est pas ma guerre, je ne suis qu’un observateur. La planète tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

mardi 21 mars 2017

Nouveau livre : Ptérodactyle en cage

Le spectacle Ptérodactyle en cage a été créé le 9 mars 2017 à la galerie Simoncini, à Luxembourg-ville, dans le cadre des festivités du dixième anniversaire du Printemps des poètes Luxembourg. Les textes du recueil étaient accompagnés d’œuvres de Schönberg, Scriabine, Glass, Janáček, Kurtág, Satie, Cowell, Prokofiev, Bartók, Poulenc, Ligeti et Bach. Texte et voix : Florent Toniello. Conception musicale et interprétation : Jean Hilger. Assistance musicale : Colin Toniello.

Ptérodactyle en cage, éditions Phi, ISBN 978-99959-37-39-3. Dans les librairies au Luxembourg, sur le site de Phi et en commande ailleurs.

Un tout petit extrait (la fin) du spectacle (qui dure une heure) en vidéo...

... et un des poèmes du recueil :


25 mars : gazouillis

je n’envie pas les oiseaux
et leurs nids frêles
comment les descendants des dinosaures
peuvent-ils quémander des miettes
dans les squares, les jardins
— s’accommoder d’une vie
en cage ?

ptérodactyle en puissance
je déploie mes ailes
aiguise mes griffes
fonds sur la proie
des miradors qui brillent
au soleil — qui narguent
avec insolence le sempiternel
chemin de croix
de la promenade quotidienne
 

vendredi 24 février 2017

En Sercq

Sercq, la fenêtre dans le rocher (photo : privée)

Retour sur une agréable lecture le 16 mars 2016, avec Antoine Cassar, au café littéraire Le Bovary, qui avait pour thème « Petites causeries sur les îles ».


En Sercq

Je cheminerai bien loin de Compostelle
là en Sercq où les sentiers noirs
de l’absence de la folie de voir
ouvrent le ciel à des oraisons d’étoiles

Je cheminerai bien loin des trottoirs humides
sur ces sentiers à l’arôme incertain
dans la lande abrupte menant à la fenêtre de roche
d’où lancent l’assaut les téméraires

    sous le couvert
    ruminent les tracteurs ailés
    bêtes de somme — ascenseurs fidèles
    ressac à pic sous la Coupée
    tranchant des rochers comme
    élan vaniteux d’embruns

Je cheminerai dans le silence du jour
à l’orée d’ajoncs et de pierres
humant l’absence de fiel
un parmi les bruits alentour

Je cheminerai pieds nus sur le gravier
coupures de brins aiguisés
ampoules de tant de quiétude
cors grondant leurs notes de fatigue

    et sous l’orage
    attendant l’accalmie
    je ferai le compte des inventions
    qui lient l’homme à son destin
    de forçat avide de biens
    gagnés à la sueur d’autres fronts

Je cheminerai de l’aube
au crépuscule du dernier bateau
trempant les orteils avec délectation
dans l’écorce des coquillages

Je cheminerai encore
à l’heure de quitter la Terre
pour mettre le cap sans regrets
vers Bételgeuse et Aldébaran.

vendredi 10 février 2017

Anthologie subjective : Olivier Larronde

En guise de titre pour ce recueil, une anagramme sur le nom du poète

C’est une découverte passionnante que ce poète méconnu de nos jours, mais qui pendant sa courte vie (1927-1965) a connu une certaine gloire littéraire, que Jean Cocteau et Jean Genet ont contribué à forger. Si Larronde n’a pas encore la place qu’il mérite dans le panthéon des amateurs de poésie française d’aujourd’hui, les articles bien documentés ne manquent pas sur la toile pourtant, par exemple ici ou . Un autre extrait chez Dom ici. Sa langue est extrêmement originale, mêlant un certain classicisme, qu’il s’empresse de déconstruire, à une invention syntaxique et grammaticale souvent déconcertante à la première lecture. Puis, lentement, ses mots pénètrent l’esprit et, tels des couteaux acérés, taillent et sculptent la pensée pour y laisser une marque indélébile.

Ses Œuvres poétiques complètes ont été publiées au Promeneur, qui dépend des éditions Gallimard. Pour mieux le faire connaître, la vénérable maison ferait bien de le publier dans sa collection phare Poésie/Gallimard... En complément des liens ci-dessus, voici quelques autres poèmes courts.


 

À nous deux
Loin d’être un sensible sans cible
Si son vers libre est sans accu,
Peu éthique et le dos au crible
Mes huit pieds iront droit aux culs
Sans nombre et pied — nés pour se taire
En s’étirant : vers solitaires.

*

À la femme !

Ma chérie, tendre comme tes viandes,
Oui ! j’ai confié l’Amour aux canines,
À la fin signe (à ton tour giclant)
Avec ton sang le diamant viril.

*

De justesse

Droitement se tournent le dos toutes tes faces
Sans cou rigide DÉ — non sans point noir.
                                                                   Noircir !
Comme on rougit de honte... t’envahir le noir
Point ! dur droit... fonde la honte de tes six face-
À-face avec le triple saut périlleux :
                                                         oui ! sans compter
Sur le hasard se hasarde l’acrobate à
Se jouer au propre DÉ de son corps souriant
À toutes les faces de toi DÉ du Verti-
Ge sans point de repère
                                       — eh la Mort !!

 

lundi 16 janvier 2017

Récollection

San Lazzaro degli Armeni, lagune de Venise (photo : privée).

Récollection : subst. fém. RELIG. CATH., vieilli. Action de se recueillir dans la prière et la méditation. Synon. recueillement. (Trésor de la langue française informatisé)


Revenir encore sous les
Étoiles de la lagune
Coupé du monde des
Observateurs indifférents
Lentement franchir le ponton
L’extraterritorialité presque palpable
Entrer dans la chambre forte
Contenant maints manuscrits précieux
Tel pourrait être l’avenir Inexorable
Où couleraient mes jours
Nettoyés des contingences

samedi 31 décembre 2016

L’Adieu au Loing

J’ai déjà écrit ici combien la « poésie de proximité » m’intéresse. Avec L’Adieu au Loing, on en atteint le paroxysme : ce livre est édité à Metz par l’association Le Citron Gare de Patrice Maltaverne (par ailleurs revuiste acharné de Traction-brabant, revue déjà évoquée sur ce site) ; il se trouve que je connais Patrice, et que je suis connecté sur Facebook avec Xavier Frandon, l’auteur. Ce n’est pas une raison pour me priver de parler de ce recueil. D’abord parce qu’il est très bien, nous allons le voir plus en détail, mais aussi parce qu’il n’y a rien de honteux, dans le domaine de la poésie, à chroniquer des livres d’amis. Car sinon, honnêtement, quel journaliste choisira de parler de cet ouvrage parmi tant d’autres d’éditeurs plus renommés et d’auteurs plus vendeurs, y compris en poésie même si ça reste une niche ? Certes, tous les éditeurs qui osent la poésie méritent un soutien, mais les microéditeurs encore plus, qui soutiennent souvent la poésie hors effets de mode.

Et question effets de mode, ne comptez pas sur L’Adieu au Loing. On voit souvent, en revue comme en recueil, une poésie aérée, pas avare de blancs sur la page, formée de mots simples où quelquefois surnagent des trouvailles linguistiques distillées avec parcimonie. Ici, rien de tout cela. Xavier Frandon ose le lyrisme, mais un lyrisme décomplexé. Dès le premier poème, qui donne son titre au livre, il installe son atmosphère bien particulière à grands coups de vocabulaire choisi, sans fausse modestie verbale (dès le premier quatrain, on a droit à « parangon », « sipide » et « Euménides » — eh oui, c’est aussi rimé !). Il y a un certain classicisme dans cette ode à une rivière, tant dans le thème que dans la forme, qui préfigure de façon remarquable la suite du recueil.

Dans leur grande majorité, les poèmes suivants sont des sonnets. Frandon joue avec les codes : si les quatorze vers sont à peu près une constante, le rythme joue une partition tantôt binaire, tantôt ternaire pour ce qui concerne le nombre de pieds, et les césures et autres enjambements ne sont pas rares. Si les thèmes sont variés, on peut cependant les réunir en constatant que l’auteur aime à poser un regard sur le monde à la fois émerveillé et désespéré. Peut-être est-ce son alter ego maléfique qu’il convoque lorsqu’il écrit : « Savant par habitude, il soupire, souhaite / qu’on le secoure, or, ses talents universitaires / le rendent méchant homme et, déjà qu’il était laid / il en devient très désagréable, mais chut… » Mais quelle tendresse aussi quand « T’en souviens-tu la montagne avait plu / et nos fringues imbibées collaient sans / que nous ayons besoin d’embrasser tes seins ».

Dans le métro, à l’aube, à Saint-Germain, dans la Drôme en été, tout est sujet, tout est objet de poésie. Quelques coups de griffe aussi, notamment à la « littérature littéraire »… La force des textes de Xavier Frandon, c’est ce sentiment qu’ils installent d’instantanés désinhibés de tout formalisme poétique compassé, malgré cette sujétion trompeuse à la forme du sonnet. Et puis la richesse de leur vocabulaire, pas précieux ni ostentatoire, mais pas limité non plus. Comme si le poète, devant la complexité du monde, ne pouvait se résoudre à simplifier son langage. Comme s’il prenait, au fond, ses lecteurs pour des amateurs de poésie, certes, mais aussi des égaux, dont le cerveau fonctionne autant à l’affect qu’à l’intellect. Alors, quand il demande « Crois-tu que je sois poète pour bien faire ? », on sait bien sûr que c’est une question rhétorique. Il fait, et c’est bien.

Xavier Frandon, L’Adieu au Loing, illustrations de MAAP, éditions Le Citron Gare, 12 × 15 cm, 95 pages, 10 € port compris, ISBN 978-2-9543831-8-7


Fugitive

Accablé du vent, dégorgé de l’air brûlant
Je ne laisse plus rien, que ma place se vide
Que vous la remplissiez ô mes aimables paires
Que jamais vous ne sachiez compter entre vos rides

Un sursaut que je vous tends, mes forces finalisées
Vous continuez et moi, je me lambine
Dispersant ma conduite, mon cri amenuisé
Ne m’attendez plus, je suis le point infime

Dansant sur l’arête évidée, fainéant
Au risque de tomber, je lance ma fumée
Qui se soulève et retombe sous mes pieds

Mais
N’ayez crainte, partez
Tout ceci est très faux.

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