mardi 18 septembre 2018

Maeva

Photo : privée

& dans ces longues pirogues nous avons entassé les trésors :
graines & peaux ; eau douce & précieux mono’i pour
assouplir les traversées étoilées ; fruits de l’arbre à pain et
délicieux poe. Les vents n’ont pas rechigné la veille de notre
périple — gagnés par le sommeil nous avons vu des étendues
turquoise se sertir de coraux & trancher à vif les fureurs des
vagues. Au matin la brise était fraîche & les feux semblaient
vides de derniers souvenirs — nous avons recueilli la rosée
& lavé nos visages enfumés. Départ à l’aube de la
caravane des eaux profondes, car l’ailleurs est notre nectar —
notre souffle de bulles qui lentement remontent à la
surface. Alors la terre s’est éloignée, laissant place au glis-
sement paisible ; nos cornées ont durci aux rayons du
soleil austral ; nos iris ont traqué les signes — nous savions
le prochain atoll avant de l’entrevoir, les voiles étaient gonflées et
l’exil confortable. Nous avons orné nos cheveux de fleurs de
tiare ; les battues des tambours portaient loin — les voix
résonnaient sans pourtant qu’il soit besoin de polyphonie.
Alors nous avons ramé, ramé, dans le triangle de notre Poly-
nésie nourricière — & les oiseaux se sont tus, remplacés par
les évents narquois et les clapotis prometteurs. Enfin s’est élevée
sous les longs nuages rudoyés par le couchant une cantilène à
l’aspect de présage : « Maeva, maeva : bienvenue aux voyageurs.
Mauruuru, mauruuru
: merci pour les semences, les chants &
les danses. Haere mai, haere mai : venez, et que la terre vous soit
féconde. » & la marée à peine s’est dérangée — puis nous avons
sombré dans un rouleau d’écume et d’optimisme éclairé

lundi 27 août 2018

Deux livres aux éditions Alcyone

Points communs, différences… il y a tant à comparer entre Une pesée de ciels d’Anna Jouy et Après la nuit après de Thierry Radière. Mais on y retrouve une pulsion de décalage du réel dans la prose poétique qui lie intimement, selon moi, les deux titres. Sans compter une réalisation technique attirante, avec ce beau papier vélin irisé pour l’intérieur, qui happe les reflets pour mieux restituer le monde extérieur au sein des poèmes. Voici donc un regard croisé succinct sur deux recueils parus à un mois d’intervalle, sous forme de commentaire de deux extraits.

C’est l’heure de la pesée du ciel. Vingt grammes de moineau pour des tonnes d’averses. Je m’y prends ainsi : dans le noir de mon œil, je mets le leurre d’un rêve. Le ciel appâté entre sous les paupières. Je referme aussitôt, je serre le lacet. Ça me fait deux valises pesantes.

Le reste est affaire de soustractions. Parfois par malice, je ne me déduis pas. Je feinte le nuage. J’appelle ça un jour d’humain, c’est-à-dire de Terre à terre, de ce corps de sable à ce jardin immense.

Vingt grammes de moineau s’échappent quand même…

La poésie d’Anna Jouy est tout en nuances, enracinée dans la relation entre le corps et l’esprit. Si les métaphores fusent, c’est l’intimité des organes qui affleure cependant ; ici l’œil, les paupières, on aura le crâne plus loin, les jambes ou le gosier. Le corps déclenche la poésie, il construit une relation intime entre la poétesse et son environnement, qu’elle n’a dès lors plus qu’à observer au travers de l’invitation aux strophes de ses sens. Humaniste, Anna sait que l’humain est d’abord le produit de ses organes et de ses sécrétions. Alors elle bâtit des ponts entre le langage abstrait et le concret des mouvements, glisse, danse sur le papier qui, on l’a vu, se prête magnifiquement avec son irisation à l’emploi de piste d’envol des mots. Pas rentre-dedans, pas uppercuts au menton, les vers flottent dans un bel équilibre où la révolte est douce mais affirmée, où la rêverie est à la fois contemplative et studieuse. Où l’intime rejoint l’universel.

Au temps des pommiers près de la grange où le cidre avait un goût de guêpes les gosiers des hommes ne piquaient pas ils gonflaient de plus en plus le soleil fort dans la peau la rougeur de la soif les dards du bonheur.

Extrait bref, même si les poèmes en prose qui composent le recueil peuvent aussi être plus longs. Mais ici, Thierry Radière condense en quelque sorte la contrainte des fragments qui composent le livre — une phrase par page, pas de ponctuation sauf le point final, un vagabondage d’idées dont il explique en quatrième de couverture qu’il est issu des rêves. Il imbrique deux épisodes, les entrelace, les confond ; le cidre des pommiers, prisé par les guêpes, en vient à se faire venin de celles-ci et la peau gonfle, gonfle, sous l’effet combiné sens dessus dessous de l’alcool et des piqûres. Tout cela sous le signe du bonheur, car même dans les épisodes sombres, l’écriture de Thierry reste tournée vers la lumière, frêle (comme la poésie) mais stable pilier pour témoigner de ce que la vie peut avoir d’intérêt et de lumineuse consolation. Politesse du désespoir ? Quelquefois, on se le demande ; on s’interroge : ne sont-ce pas là les rêves d’un pessimiste qui se soigne ? Peu importe après tout, ce jeu de saute-mouton entre les images reste une lecture qui donne l’appétit des songes.

Tous deux aux éditions Alcyone : Anna Jouy, Une pesée de ciels, ISBN 978-2-37405-045-4 et Thierry Radière, Après la nuit après, ISBN 9780-2-37405-044-7.

lundi 20 août 2018

Nouveau livre : Foutu poète improductif

Il ne fait pas bon être poète dans une société transnationale… sauf peut-être pour se voir offrir, après quinze ans de bons et loyaux services, un stylo Montblanc. Cette série de courts textes raconte de façon ludique l’aliénation par le travail à travers la lorgnette décalée d’un employé qui ne se veut plus modèle. Pour que les strophes vainquent définitivement les stock-options.

Couverture et vignette intérieure d’Éloïse Rey.

Foutu poète improductif, éditions Rafael de Surtis, juillet 2018, ISBN 978-2-84672-466-1.


La nouvelle vice-présidente
explique dans une réunion capitale
une énième nouvelle organisation.
Il faut bien dans ces moments
concentrer son attention sur
quelque chose ; je lorgne d’abord
les bulles qui s’échappent
des verres emplis de liquide —
de l’eau pétillante en majorité
& un peu aussi de la saleté colorée
de cette entreprise tentaculaire
avec laquelle nous allons former

LA JOINT-VENTURE DU SIÈCLE.
Les gaz sont certes fascinants
mais la culpabilité due à l’effet de serre
m’envahit soudain. Il faut trouver
autre chose : justement
un mouvement attire mon attention.
Comme d’un trampoline miniature
une bestiole fait des bonds
dans les cheveux de l’oratrice.
Aux inflexions poignantes
sur l’avenir de notre entreprise
elle semble répondre
par des sauts plus hardis
tutoyant même le plafond.

La permanente impeccable
est le refuge idéal
pour cet habitant qui me nargue ;
son manège est bien entendu destiné
à mes seuls yeux : qui d’autre
ne serait pas envoûté par
la doucereuse complainte de la direction ?
Mais la provocation est vaine.
Je peux maintenant tenir aisément
pendant toute la réunion capitale
en observant le pou
de la vice-présidente.

lundi 30 juillet 2018

Le tunnel sent le joint

Photo CC0.

Baisers échangés aux particules cannabinoïdes, les aréoles
se dressent — foin du passant qui feint d’ignorer, les oiseaux
aussi se sont regroupés sous le vent, commencent à chanter
plusieurs tons plus haut. Caresse des fumerolles à l’intérieur,
ça bout, ça halète, les sirènes au loin n’ouvrent pas l’attention —
consumer par le bout, lentement, cligner des yeux au cliquetis
du néon faiblard ; dehors tout est noir. Dedans tout brille de
la turgescence rouge vif. Encore un passant, avec un chien
baveux qui renifle — planter le mégot dans la fourrure de Médor,
comme pour mettre le feu à la moquette puis appeler les pompiers
des crachats glaireux. Âcre, bulbeuse fragrance qui lève le
voile des pudeurs insipides — dans la nuit les cris, les vociférations
intérieures sans un bruit pour tirer en douceur encore une fois
une avalée melliflue d’euros soutirés on ne sait comment.

mardi 24 juillet 2018

Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads

C’est aux regrettées éditions électroniques Recours au poème qu’a paru pour la première fois ce recueil en 2014, et c’est le premier ouvrage de poésie que Jacques Flament Éditions publie dans sa nouvelle collection « Les revenents » (oui, il y a bien un e !), consacrée aux textes déjà édités mais épuisés ou plus référencés, pour diverses raisons, par leur premier éditeur. Autant le dire d’emblée : c’est une très bonne idée que d’avoir redonné vie sur papier à ce livre, émouvant, juste et passionné.

Et si j’emploie ce terme, « redonner vie », c’est évidemment à dessein : Dara Barnat évoque ici dans la majorité de ses poèmes la longue maladie de son père et son décès ; le passage de l’électronique au papier, d’un éditeur disparu à un autre, tout cela participe d’une entreprise de construction de la mémoire pour ne pas oublier, qui constitue au fond l’essence des textes. « I hold my father’s hospital records, / They’re worn, like my memory / of his clothes », écrit Dara Barnat. Travail, devoir de mémoire donc. Mais le dernier poème, intitulé « What Luck to Live On », ne permet aucun doute sur la poignante énergie de toujours rester au monde, malgré le deuil. De la voix autobiographique, on passe à celle du disparu qui encourage, qui console, qui motive depuis l’au-delà promis : « When wou were a child, I’d tell you / a story about giant lily pads / that one day we’d sit on crossed-legs. Here / there are thousands, floating on water. Aeons / and aeons we’ll have, and never again / will we be drifting / away. »

Sous la conduite de Walt Whitman, cité souvent, honoré toujours, Dara Barnat tisse les liens familiaux en vers et s’offre à elle-même et par conséquent nous offre le soulagement de la poésie, dans des textes aux lignes courtes et épurées, avec un langage réaliste et sans fioritures de vocabulaire, pour mieux s'ancrer dans le quotidien. Évoquant également sa mère et son expérience de la migration en Israël (« I do not live in Israel / to be in awe / over the stones / of this land. »), elle compose une poésie familiale de la consolation, une poésie à l’empathie communicative et joyeuse même dans l’épreuve. Les traductions en français de Sabine Huynh collent aux phrases de son amie poète avec juste ce soupçon de liberté qui leur donne leurs propres ailes dans une autre langue, tout en en restituant l’esprit profond.

Dara Barnat, Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads, édition bilingue, traduction de l’américain par Sabine Huynh, Jacques Flament Éditions, ISBN 978-2-36336-364-0


A Story to Tell

Of the flaws
of my father’s

life, one was not
the time he lay

on the street
with a dog, who

had been hit
by a car, placed

his hands on
the dog’s belly

whispered hush
hush
, sharp

rocks piercing
them both,

dust and the
blaring of horns

all around, so
the dog’s last

breath wouldn’t be
taken alone.

Une histoire à raconter

Parmi les scories
de la vie

de mon père
ne figure pas le temps

qu’il a passé
allongé

sur le bitume
près d’un chien écrasé,

ses mains sur le ventre
de l’animal,

chuchotant chut
chut
, des pierres

aux arêtes coupantes
les transperçant tous les deux,

au milieu de la poussière,
des coups de klaxon,

pour que le chien
ne lâche pas

son dernier soupir
seul.

mardi 17 juillet 2018

Venus vulgivaga

Infatigable promoteur de la poésie, le Hongrois István Turczi est probablement capable de se dédoubler tant il parvient à concilier de multiples activités : poète évidemment, traducteur, éditeur, revuiste (avec Parnasszus), enseignant (responsable du département d’écriture créative à l’université de Budapest, il anime régulièrement des cours dans plusieurs universités asiatiques), secrétaire général du Pen Club de Hongrie, vice-président du Conseil mondial des poètes… sans compter les lectures lors de festivals internationaux. C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai rencontré, puisqu’il a été l’invité du Printemps des poètes – Luxembourg en juin 2018. Mais cet emploi du temps bien rempli ne semble pas affecter la qualité de son écriture : bien au contraire, István puise apparemment dans le quotidien les forces et l’inspiration nécessaires à une poésie dense, ciselée et qu’on peut raisonnablement qualifier de lyrique, où la sensualité et l’introspection se regardent en miroir.

On peut le lire en traduction française aux éditions du Cygne, où il a publié Venus vulgivaga. Les textes français ont été établis par Károly Sándor Pallai, et s’il ne m’est pas possible de les comparer avec les originaux hongrois, l’ensemble néanmoins bénéficie d’une unité de style qui permet une identification plutôt sûre de l’auteur, qu’il faut porter au crédit du poète traducteur — je goûte beaucoup moins sa préface, assez absconse et théorique, mais les textes sont rendus avec un tel amour du travail bien fait qu’il ne peut que lui être beaucoup pardonné sur ce point.

La sensualité a déjà été évoquée et se retrouve dans nombre de poèmes qui composent ce recueil. Dans aucun cependant elle n’est plus présente et prenante que celui qui lui donne son titre : « Cette femme est un véritable lieu saint, / une attraction touristique du pays, / on pourrait fonder une agence / de voyages sur elle, me suis-je dit, / à ce moment et à cet endroit, / hic et nunc ». Longue, très longue évocation de la femme comme objet mutuel d’amour-haine avant l’amour physique, ce texte puissant et résolument lyrique se termine en « sarcophage de volupté / balsamique, intemporel ». Oui, István Turczi promène son regard poétique sur le corps des femmes avec tendresse, sans la roublardise de la séduction forcée, car il l’avoue dans un autre poème : « Les femmes m’adorent. / Eh oui, puisque je vous le dis, les femmes m’adorent / — ne m’enviez pas. / Elles seules m’intéressent depuis mon adolescence, / et quelques autres choses aussi, bien entendu. »

Parmi celles-ci, la musique de son compatriote György Kurtág. Et de se faire moins narratif, plus intériorisé, plus rythmique, en abandonnant les capitales et la ponctuation si précises jusqu’alors pour célébrer la musique des vers sans la pesanteur de leur formatage : « j’ai tant de belles choses en tête et tant de / bêtises   vivre mourir espérer grands mots ». Si je puis me permettre un peu de satisfaction personnelle, j’ajouterais que sa lecture lors du Printemps des poètes – Luxembourg de ce poème inspiré par le compositeur, « Le dernier message de feu demoiselle R. V. Troussova », accompagné en direct par l’improvisation des United Instruments of Lucilin, a été un sommet intense de poésie musicale.

Pour faire venir les vers, peut-être faut-il aussi quelquefois se détacher du monde, parce qu’à « Budapest quelque part », « les mots, / collés à notre langue, se distendent ». Alors le Hongrois trousse un « Cycle des poèmes de montagne », dans lequel cet extroverti hyperactif troque ses habits de poète en pleine lumière pour l’isolement créatif. Les femmes sont toujours là, mais plutôt qu’instruments de volupté ou de fascination mutuelle, elles « transportent le rire dans les seaux », chastement. Lui « rentre dans le paysage », « comme s’il était sorti d’un mythe », et compose, compose des vers à l’introspection qui contraste avec sa fougue de vie précédente.

Personnalité complexe, à la fois truculente et repliée sur elle-même, István Turczi se livre dans ce Venus vulgivaga sans retenue, dans une diversité de thèmes et d’intérêts qui façonnent et stimulent l’imaginaire du lecteur qui les découvre. Avec une qualité d’écriture sans concession, un lyrisme pas forcé et un vocabulaire riche et varié. Qui est István Turczi ? Peut-être est-il le plus à même de nous le dire, pour résumer sa poésie : « Pourtant, mes branchies me gênent encore parfois ».

István Turczi, Venus vulgivaga, trad. Károly Sándor Pallai, éditions du Cygne


Nu, de sa main

tombe la serviette de bain.
La décadence étale ses perles luisantes.
Mon cœur, ce grand poêle en faïence s’échauffe aussitôt,
le parfum frais du savon pénètre
jusqu’aux profondeurs de mes sens.
Tes cheveux sont attachés, pourtant, quelques longs cheveux
tombent sur ton cou nu. Un design séduisant,
mon centre de sensibilité signale un état d’alerte.
Dans l’air enfumé, tes regards exigeants
glissent vers moi sur un fil de soie.
Attente impérieuse.
Puis, tout d’un coup, tu prends un livre sur l’étagère,
Camus, si je vois bien, puis avec une lenteur folle,
tu le ramènes sur ton sein ayant la chair de poule ; dans tes yeux,
une ruse innocente. Un moment de Renaissance.
Le geste dénote bien de la conscience.
Tu te tiens déjà au centre, à contre-jour de l’après-midi.
Se désintégrant en éclats d’argent, tes contours
agrandissent ton corps qui commence à palpiter
comme une méduse et emplit le silence géométrique.
Écarte les rideaux, écarte-les, dirais-je,
je te montre au monde en expiation.

mardi 26 juin 2018

Tant de titres

Photo : Thomas Hawk, CC BY-NC 2.0

Sur la devanture mouches écrasées, suie collante — le propriétaire est
mort il y a belle lurette ; les livres affrontent avec courage les tempé-
ratures d’aquarium tropical en cornant leurs pages au soleil. Les logiciels
marquent toujours des commandes en attente — le chien qui se soulage
sur le seuil ne s’embarrasse pas de la TVA, une affiche promet la lecture
d’une autrice déjantée l’année précédente. Des braises couvent à travers
la cloison du fournil attenant, cent pour cent biologique, des croissants
à faire se damner le pervers marquis — afflux du dimanche matin, pour
la crotte du chien il faudra attendre le lundi. Pas d’arrêté municipal contre
la prise en otages de milliers de signes : les correcteurs n’ont même pas
été payés au salaire minimum, quand encore il y en a eu — mais les vers,
les paragraphes, les feuillets vivent leur vie propre de stock, contournent
habilement les édiles. Ils sont dans les têtes, dispersés, attendant la vie
nouvelle des logiciels lorsqu’ils en auront fini avec les commandes : d’un
multivers à l’autre relier les bribes de par cœur pour reconstituer les
chefs-d’œuvre qu’auront tapés à la machine obsolète une armée de singes —
les feuilles du catalogue sont encore ouvertes sur le bureau, à l’intérieur ;
la clé a été fondue en usine de recyclage, métal léger mais inconnu.

jeudi 7 juin 2018

Nouveau livre : Apotropaïque

Il y a parfois des mots qui fascinent, au point que chercher leur définition dans le dictionnaire ne suffit pas. Autre possibilité : inventer une histoire, qui colle ou pas à ladite définition, et en faire un acrostiche. C'est ce à quoi je m’étais attelé en 2014, et qui devait paraître à l'époque... et puis d’autres réjouissances poétiques sont venues chambouler le programme. Mais, quatre ans plus tard, Apotropaïque arrive tout de même. J’espère qu’on pardonnera l’écriture un peu chancelante de ce tout premier livre 8^)

Apotropaïque, éditions Phi, juin 2018, ISBN 978-99959-37-61-4.


Coquecigrue : Vieilli A.− Oiseau imaginaire, fabuleux. [Une imagination évocatrice] de monstres ou de coquecigrues (Coppée, Franc-parler II,1896, p. 196). B.− Au fig. : 1. Fantasme, illusion. S'arracher aux coquecigrues d'un demi-sommeil (Lorrain, Heures Corse,1905, p. 12). 2. Spéc. Conte en l'air, baliverne, sornette, sottise. Conter, débiter des coquecigrues; se payer de coquecigrues. Les coquecigrues d'un prêtre naïf (Mauriac, Pascal et sa sœur,1931, p. 64). (Trésor de la langue française informatisé)

C’est la compagne du phénix
Ornée de pennes de fête
Qui pérore :
Une allure altière
Et puis
Ce bec !
Il a de la prestance, celui qui partage mon nid
Gare cependant !
Restez à bonne distance
Une étincelle
Est si vite arrivée

lundi 21 mai 2018

Cinquante degrés ou plus

Photo : Thierry Ben Abed, CC BY-ND 2.0

Un air de paillasson qui porte aux nues, qui expédie
aux souterrains — une nudité de pierre qui soulève
les rotules, active les connexions savantes des muscles.
Il n’y a en fait d’escalier que dans les têtes : il ne se
révèle qu’à l’aune des crottes d’oiseaux, des mousses
qui colonisent ses recoins ; la géométrie euclidienne
est défiée par ses angles aux mesures extraterrestres —
destruction de la faune microbienne à l’aide du sel
amer des cantonniers. « Attention à la marche », on
préfère rouler, les vapeurs de particules fines cuisent
les œufs tombés des nids ; les chats reniflent, dédaignent
la glissade, s’essayent à la dureté du diamant par leurs
griffes : les veines expulsent du mica, la polisseuse n’est
pas loin pour rectifier les arêtes, sanctifier la banalité
d’un dessin d’architecte. Peut-être une glissière pour les
vélos, mais en attendant les aspérités hurlent à la mort
dans les jets de matière — il faut en tout point être
résolument moderne ; les cloportes migrent, il faudra
retrouver un peu de larmes de papiers gras pour enfin
contrer l’avancée de la propreté salace.

jeudi 26 avril 2018

Drápa

Il est de ces livres traduits qui instantanément vous donnent l’envie d’apprendre leur langue d’origine. Si le temps pouvait se dilater et en offrir l’occasion… D’ailleurs, si Drápa est de ces livres-là, je dois avouer que c’est la poésie de Gerður Kristný dans son ensemble, en tout cas ce que j’en connais, qui donne cette envie. J’ai rencontré Gerður au festival Transpoésie de Bruxelles en novembre dernier ; sans pour autant sans négliger sa faculté à prosodier pour capter l’attention ni son style, sa lecture avait parfaitement mis en évidence le rythme hautement poétique de l’islandais, dont les poèmes épiques semblent chevillés au corps des habitants de l’île.

Il y a dans cette langue une concision et une pulsation qui, à la lumière de la traduction, en anglais dans le cas de ce livre, ne peuvent que fasciner : lorsque l’islandais claque un mot rageur, la langue de Shakespeare souvent doit utiliser la périphrase (« Augað blindað / bólsturskýi » sera traduit par « His eye blinded / by a low wad of cloud » — tout de même moins direct, et en tout cas plus long). Bien entendu, la portée de cette remarque doit être mitigée par le fait que la traduction de Rory McTurk, fin connaisseur des cultures nordiques, n’est pas littérale. Mais tout de même : puisqu’elle veut garder l’esprit du texte originel, elle prouve que la concision et la précision poétique semblent profondément ancrées dans l’ADN de la langue islandaise… ou en tout cas dans l’écriture ciselée de Gerður Kristný.

Le titre en lui-même est un jeu de mots : drápa, c’est une forme de versification de la poésie viking, mais dráp, en islandais, c’est aussi « meurtre ». Sur base de la poésie épique viking donc, dont l’autrice revendique l’influence et qu’elle considère comme une école idéale pour la poésie moderne, mais également dans la droite lignée des polars nordiques si en vogue en ce moment, voici l’histoire d’un crime. Un crime que la poétesse connaît bien : journaliste, elle a interviewé celui qui l’a commis, après qu’il a purgé sa peine et avant qu’il ne soit lui-même assassiné plusieurs années plus tard. Le meurtre d’une jeune femme dans un appartement de Reykjavík se transforme par ces vers en la grande histoire de toutes les femmes maltraitées, tel un pamphlet contre la violence, dans lequel Gerður convoque rien moins que le diable (sous forme de canidé) en personne pour servir de conteur : « I glided about / in canine form // The breeze stroked / my sleek coat of hair / laid its hand / on my head // Cats vanished / into bushes / rushed behind / dustbins ».

Poésie narrative concise au service d’un message résolument politique, sans fioritures métaphoriques inutiles (« When the whip / made you / dance on a tightened / thread between / my fingers / you did so »), Drápa se lit d’un trait, l’esprit d’abord intrigué puis enfoncé profond dans la noirceur d’une Islande bien loin des images d’Épinal — ou de Reykjavík devrait-on dire ? —, celles de paysages magnifiques et de volcans capricieux qui interrompent le trafic aérien. Au fond, rien de plus universel qu’une telle histoire de meurtre, et l’exotisme nordique trop poussé n’y aurait rien à faire. Poésie féministe aussi, osons le mot même s’il est galvaudé parfois à force d’être dans l’air du temps.

Ici, c’est l’empathie qui prévaut ; la poétesse déroule sa fascination, pas morbide, non ! plutôt journalistique, puisqu’elle veut écrire pour informer, pour alerter, pour dénoncer. Et le diable narrateur, sorte d’alter ego tant de l’autrice que du lecteur, est un spectateur impassible, comme si le déchaînement de la pulsion meurtrière n’avait nul besoin de son office pour s’exercer. Drápa est aussi tranchant qu’un polar nordique, mais dans concision aussi efficace que peut l’être un récit poétique grâce au grand-huit d’émotions et de sensations qu’il déclenche. S’y ajoute la connexion brûlante à l’actualité que donne le véritable journalisme d’investigation. Et à la fin, il faut un bon moment pour reprendre son souffle. Car « þetta hlaut / að fara / illa // Hlaut » (« This had to have / an evil / end // Just had to »).

Gerður Kristný, Drápa, traduction en anglais de Rory McTurk, Arc Publications, ISBN 9781911469261

samedi 14 avril 2018

Héliaque

Illustration : Gérard Aubry, CC BY-SA 4.0

Il fut un temps où je répondais souvent à des appels à textes thématiques de revues, chose que je ne fais presque plus ; d’une part parce je n’ai plus le temps, d’autre part parce que les textes produits ne sont pas toujours aussi intéressants que ceux qu’on arrive à écrire sans contrainte de thème. Une revue maintenant disparue — je suppose, puisqu’on n’en trouve plus trace sur l’internet où elle avait une page Facebook et un petit site —, Dico, avait proposé d’écrire sur le mot « héliaque ». Le refus de la contribution était arrivé dès le lendemain de la date butoir de l’appel à textes, ce qui est d’une rapidité confondante. Je ne sais pas trop si les dés étaient pipés, mais en tout cas j’aime bien le texte, alors le voici.

L’OBSESSION DU SUBSTANTIF

Ça doit être dans un livre de Christian Jacq. Probablement dans la série des Ramsès. Oui, c’est bien là que j’ai dû découvrir ce mot, l’annonce de la crue du Nil par le lever héliaque de Sirius, & puis me ruer vers le dictionnaire — il n’y avait pas la solution de facilité du Trésor de la langue française en ligne en ce temps-là —, contempler la définition pourtant succincte du Petit Larousse illustré, c’est une maladie que j’ai depuis toujours, contempler les mots dans le dictionnaire, mais maintenant il y a le Trésor de la langue française en ligne, alors on peut aller y faire un tour. C’est ici : http://www.cnrtl.fr/definition/héliaque. & la soif, le désir, l’obsession des mots se parent des couleurs de la poésie de Saint-John Perse, « Plus que l’Année appelée héliaque en ses mille et milliers / De millénaires ouverts, la Mer totale m’environne », & les exemples coulent, il y a même l’adverbe héliaquement ;

un bonheur encore plus intense, je crois, que celui que les Égyptiens ressentaient avant la crue, parce qu’il est fait de lettres abstraites qui construisent une vérité plus concrète que la vulgaire nature du limon fertile, parce que les mots sont plus fascinants qu’un lever ou un coucher d’astre un peu avant ou un peu après le soleil (le Larousse met la capitale à Soleil pour montrer que c’est un corps céleste, je préfère ici, qu’il me pardonne, le modeste bas-de-casse du disque lumineux), le concret brûlerait les yeux à la lumière de notre étoile alors que les mots… les mots diffusent des photons de phonèmes qui glissent, caressent, ne piquent pas les yeux. Héliaque alors ? Après l’avoir défini, le triturer : hé ! il y a qu’à… Il y a qu’à le lier jusqu’à ce que l’acmé le délie, le laque est-il lac, les lits aqueux ? Souvent, la science, ici l’astronomie, devient poétique à force de concepts compliqués a priori, mais qui ne demandent qu’à s’épanouir sous les mots simples des poètes. Héliaque ? On y renifle d’ailleurs bien l’ENIAC — Electronic Numerical Integrator Analyser and Computer —, premier ordinateur entièrement électronique ; on y calculerait avec soin & précision les dates des crues du Nil qui marquaient le début de l’année des anciens Égyptiens, sauf qu’il n’y a plus de crues en Égypte, le Nil en son lit aqueux est bridé, il y a un lac, reste le mot, héliaque, qui s’il se libère du carcan de l’ordinateur nous replonge des millénaires en arrière, c’est ça aussi les mots, & celui-là est un phénomène, dans tous les sens, puisque nous en sommes à explorer le sens à l’aide des dictionnaires, en papyrus ou avec des électrons qui peut-être sont passés par l’ENIAC — les éléments de l’univers se recyclent & en chacun de nous sommeillent certainement quelques atomes de Sirius. Héliaque toujours ! Si décomposer des atomes n’est pas à la portée du premier venu, décortiquer un mot après l’avoir défini peut aussi approcher sa vérité, alors,

Humer les syllabes
Étirer le h muet
(Les dictionnaires seraient
Inutiles s’ils ne savaient pas
Affirmer la possibilité
Qu’on a de lier) puis
Un soupçon de paronymie
Eh bien ! iliaque alors,

& on peut repartir, sur le flanc, iliaque oblige. Parce qu’iliaque n’a rien à voir avec une île, je sais, c’est étrange, mais en l’entendant je pense immanquablement à Philæ — un endroit découvert aussi chez Christian Jacq, on ne pourra pas me reprocher de ne pas être éclectique, le citer en compagnie de Saint-John Perse c’est tout de même astronomiquement une apogée de l’éclectisme —, cette île de Philæ engloutie par la hausse du niveau du barrage d’Assouan (l’ancien), celui qui empêche désormais les crues ;

alors héliaque s’éteint peu à peu, le sang qui bourdonne dans sa veine iliaque se fige, envasé par le limon que ne charrient plus les eaux du Nil, niliaque peut-être, il (n’)y a qu’à l’encourager, le sauver du lent oubli qui guette les réalités obsolètes. Parce qu’héliaque s’étiole, je crois, telle l’étoile que le soleil cache la plupart du temps à nos yeux ;

de nos jours, c’est Madame Soleil qui la lit, calée sous des écailles de vernis recouvrant des hiéroglyphes, on y voit les moissons, l’abondance & la liesse, la voyante ne connaît pas la définition du mot, elle ne sait pas vraiment lire les hiéroglyphes, ils sont là pour l’ambiance élégiaque, elle n’en a pas besoin, elle voit l’étoile à nous cachée,

et elle y a cueilli les lares,
héliaques, l’hilare,

qui dans le grand tourbillon de l’univers échangeront leurs atomes avec nos corps & Sirius pour créer plus, toujours plus, d’avenir & de futur, où de plus en plus rares seront celles ou ceux qui sauront déchiffrer les hiéroglyphes & se perdre en pensées devant la fécondité d’une crue. De l’Égypte ancienne à Saint-John Perse, en passant par Christian Jacq, pour moi, le voyage d’héliaque, c’est ça : toute une époque révolue, on m’accusera d’être passéiste peut-être, mais ce serait mal me comprendre, je ne fais que contempler un mot comme je contemplerais un lever ou un coucher de soleil, toute une époque révolue qui a cédé devant le progrès ;

nous n’avons plus besoin d’observer méticuleusement Sirius, ses photons viennent produire l’électricité qui permettra aux successeurs de l’ENIAC de mesurer le temps, le temps que nous n’avons plus pour observer Sirius, & que nous passons à des occupations futiles sans plus lire Saint-John Perse ou Christian Jacq (chacun ses goûts) ou le dictionnaire, que nous passons dans d’autres temples que ceux des anciens Égyptiens, pour ne pas le citer & simplement parce que, après tout, nous explorons ensemble le mot héliaque & qu’il a un contraire finalement tout trouvé : l’Ikea.

mardi 10 avril 2018

Revue de revue : Nouveaux Délits

Je l’avoue : déjà abonné à pas mal de revues et avec un budget poésie pas illimité — en tout cas pas aussi vaste que mon goût éclectique, parfois trop, je sais, pour le genre —, j’ai tendance à me reposer sur le grand nombre de revues que je reçois, sans trop regarder les autres maintenant. Eh oui, la poésie est aussi la vie, et il y en a une en dehors de la poésie. Je sais, je radote… Mais le sous-titre « revue de poésie vive » et un appel à soutien de Cathy Garcia, la taulière, qui a vu son vieil ordinateur cesser ses services aux vers et aux strophes inopinément, m’ont convaincu de tenter l’aventure. Peut-être aussi le fait qu’un numéro précédent a été consacré à la remuante poésie guatémaltèque traduite par Laurent Bouisset, allez savoir. Enfin bon : grand bien m’en a pris.

Le numéro 60 de Nouveaux Délits rassemble des textes de sept poètes, agrémentés par Cathy Garcia d’un court édito relatant la genèse (pas simple) de cet opus et d’une quatrième de couverture en forme d’extrait d’un essai sur la simplicité joyeuse et volontaire. Quand le politique s’en mêle, et bien tourné en plus... S’y ajoutent deux « résonances », notes de lecture aussi bien que jeux de miroir à l’écriture ciselée sur deux livres récents, également par la maîtresse des lieux, décidément productive et tellement amoureuse de la poésie que cet enthousiasme est particulièrement contagieux. Ah oui : de petites notes de bas de page, extraits de poèmes ou de romans, font aussi écho, comme des résonances, aux textes originaux publiés ; ces « délits d’(in)citation » confirment, s’il fallait encore la démontrer, la haute connaissance littéraire de Cathy Garcia, qui peaufine une revue franchement réussie tant sur la forme que sur le fond.

Car sur le fond, la cohérence de l’ensemble des sept poètes choisis est admirable, et l’exigence dans l’écriture est un dénominateur commun. Connu des amateurs de revues, Valère Kaletka ouvre le bal avec des textes à la nostalgie qui tourne à l’étrange et au fantastique parfois, avec des titres énigmatiques et décalés : « Ahan / Fils de Crâo / Sur la route du Run / Poumons-de-feu / Ahan / Guerre au gramme intégral / À l’anévrisme hautain en rupture / De son ban », peut-on lire dans « Ahan », savant détournement d’un personnage bien connu en « poésie de Cro-Magnon » (là, c’est moi qui invente, ce n’est pas une citation), pourrait-on dire. Pierre Rosin, lui, ose la poésie de science-fiction (on en publie trop peu, je trouve), même si ce n’est qu’un poème parmi les autres où peut-être sonne comme dénominateur commun « le malheur d’être un homme et de n’être rien » : « construisons un vaisseau / une flottille / une arche / semons les germes d’une nouvelle espérance ». Espérance que versifie Daniel Birnbaum, dans une série narrative qui décrit un voyage à Madagascar ; Daniel, comme souvent, y montre une empathie (« elle a les pieds infectés / suintants / sanguinolents / il faudrait les mettre à l’abri de la poussière / de la boue des ordures des mouches ») qui rend ses vers simples immédiatement assimilables sans cheminement intellectuel tarabiscoté : une poésie qui va droit au cœur. Joseph Pommier, lui, ne parle pas d’autre chose que d’espérance non plus quand, après avoir décrit en vers plus longs et plus fourmillants de cassures de rythme une vie au travail marquée par la servitude volontaire, il glisse qu’« Au prix d’un sommeil lourd on s’arrache / À ces pensées rageuses qui stationneront dans l’oubli ». Florent Chamard flirte (un peu, par rapport à ses prédécesseurs plus narratifs et moins métaphoriques) avec le surréalisme pour « réapprendre le silence des horizons sans but » et retrouver « la tentation du sel et des vagues » ; dans sa présentation, il avoue qu’il aime haïr… tout un programme ! Poésie rock’n’roll pour Vincent Duhamel, mon chouchou de ce numéro, avec un poème magistral et habité intitulé « La boîte » : « J’aurais voulu mourir à neuf ans lors d’un mercredi pluvieux ennuagé de flocons et de victoires avec sur le bord des lèvres l’amour d’une pêche ensoleillée de la veille et, dans le cœur, un oisillon s’étouffant d’un requiem enchanté. » Puis vient une étrange boîte offerte par la mystérieuse Matriochka, concentré de peurs et de fantasmes ; un texte puissant sur les attirances de l’enfance, qu’elle soit enchantée ou brisée. Enfin, dernière autrice et seule femme, Antonella Eye Porcelluzzi conclut par une poésie plus déstructurée où le langage se fait plutôt phonèmes que longs vers. C’est un de ses poèmes, court alors qu’elle peut aussi nous embarquer dans de longues variations hypnotiques sur un sujet donné, qui sera reproduit complet ci-dessous.

En un mot comme en cent : Nouveaux Délits, c’est une belle revue, bien conçue, bien réalisée, et ce numéro 60 en est la preuve.

Pour en savoir plus et surtout ! vous abonner, visitez le site internet de la revue Nouveaux Délits.


Love deux song n. 25 (Antonella Eye Porcelluzzi)

Pour ceux qui conduisent deux avions
qui dirigent deux industries
qui chevauchent deux chevaux
et tirent avec deux arcs
pour ne pas se retrouver avec
deux anus à soigner
en cas d’hémorroïdes.
je suis un monstre qui a tout osé

mardi 20 mars 2018

Anthologie subjective : Jack Mapanje

En 1981, Jack Mapanje publie son premier recueil, Of Chameleons and Gods, alors qu’il est encore étudiant en Angleterre. Cette critique ouverte du régime en place à l'époque au Malawi lui vaut l’attention des sbires du président à vie Hastings Banda. Emprisonné en 1987 pendant trois ans et sept mois dans les geôles du dictateur malawite, sans accusation précise ni procès, le poète a probablement dû sa libération au mouvement de solidarité internationale qui s’est constitué autour de lui. Mais il a préféré choisir l’exil à sa sortie de prison. Il vit donc désormais à York, au Royaume-Uni, et continue à enseigner l’anglais, ce qu’il avait commencé à faire avant sa détention arbitraire ; il lit dans les écoles ou les prisons et partage son expérience hors du commun.

Sa poésie, dans tous ses recueils subséquents, reste fortement imprégnée de cette expérience carcérale. On y trouve aussi beaucoup de métaphores et de personnifications à base d’animaux africains, dans un style qui demeure cependant narratif et accessible au plus grand nombre. Mapanje, à travers son sort personnel, étend à tous les opprimés africains et d’ailleurs sa compassion poétique. Je ne le connaissais pas lorsque j’ai écrit Ptérodactyle en cage — pourtant, ce texte résonne maintenant comme s’il avait été pensé après l’avoir entendu partager les anecdotes sombres mais toujours rehaussées d’humour de sa vie en prison. Y a-t-il vraiment des hasards en poésie ?

En tout cas, pour cette anthologie subjective, voici un poème qui ne parle pas, justement, de la prison, mais tout aussi engagé.

Jack Mapanje, Skipping without Ropes, Bloodaxe Books, ISBN 9781852244125.


The Child That Now Hurts (A Poem for Rwanda)

 

 

This child that hurts today was hers
once, sleeping soundly on her back,
braced by glowing kitenge as mother
worked the ridges of her millet field

 

 

This son that whimpers in his sleep was
the son she pined for once upon years,
when he cried mum breast-nourished
him under the shade of her succulent

Banana fronds; this boy turned bones
strapped on mum’s emaciated back was
hers, running up and down the sausage
trees her millet fields, inventing cars

From contraptions of bicycles, spokes and
clothes-hangers, becoming the man who
would weave the reed and bamboo granary
for her millet harvest. But when the war

Eventually came, the war between mum’s
brothers’ houses, this war without a name
when this alien encounter spilled bloody
heavy rains, washing away foundations

of sausage trees, millet fields, the bananas,
men, women, children, goats and chickens;
when the grass-thatched houses began to
crumble, swirling, floating away, mother

Had to run for her life, the son on her back
unable to reap the millet of her sweat; now
having crossed the thorny bushes, craggy
cliffs, steep hills and valleys in the exodus

Of this hostile amalgam of dust and blood,
this blood whose roots no mum or child
can fathom; today, when his mum’s feet
refuse to lift, badly blistered in her run from

The enemy — her own people; today when
the child on her back gets too ponderous
and the strings of kitenge biting severely into
her shoulder’s flesh snap; even the mother

Must retire and lay her son by the way-side
for the foraging hyenas to assault — better
that indignity of ravaging beasts than dying
with his bones forever girdled on her back.

vendredi 16 mars 2018

Motte de goudron


Photo : Alex Sims, CC BY-SA 2.5

Qu’on râpe, cisaille, moleste de talons aiguisés, de mocassins confortables ;
qu’on piétine, aplatisse, tasse les reliefs de repas du marteau-piqueur — le règne
de l’inconfort advient au beau milieu du trottoir. Combien
de foulures, d’ongles incarnés au tableau d’honneur ?

jeudi 8 mars 2018

Peut-être les fées

Photo : Llyfrgell Genedlaethol Cymru/The National Library of Wales

Aïe ! recoller un morceau de tendon coupé
par le tranchant net d’un cimeterre, gageure
nauséabonde de l’époque des écrans empereurs —
les manchots geignards couvent, couvent, couvent
dans les lambeaux de froid où les coutures sur-
viennent à vif. Viendra-t-il ou pas, le temps de
la fonte de la banquise ? Par le hublot du satellite
un camaïeu de gratte-ciel aux reflets minéraux —
la lente dégringolade du souffle qui gonfle les
voiles des cheminées baladeuses. Se hérissent
des piquants que ne renieraient pas les porcs-épics ;
se dépiautent à leur contact les baudruches précieuses,
les si beaux atours — tout court, tout vrille, tout
disparaît dans un mouvement onctueux. Pas cher,
le billet d’entrée ; pas onéreux, le spectacle de la
débandade à la musique sirupeuse de gare — les voies
se condensent de chaleur, les neiges éternelles jubilent
de savoir leur pérennité imprécaire. Recours au dic-
tionnaire pour pénétrer le sens des palimpsestes
habilement calligraphiés — une dose de paracétamol
ne suffit pas à conjurer le tournis ; dans les hôtels,
les notes sont gonflées des émoluments de
maréchaux qui assurent la sécurité. Inexorable ou
fascinant ? Seule reste imperturbable une enfant sage
au regard crème : de son attitude, on présume
qu’elle détient la solution ultime, hasardeuse.

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