Au hasard de mes pérégrinations en librairie, je suis tombé sur « Ciel de nuit blessé par balles » d’Ocean Vuong, paru aux éditions québécoises Mémoire d'encrier. Vuong est un auteur américain d’origine vietnamienne, encore très jeune : il est né en 1988. Mais on dirait que la mémoire de ses ancêtres vietnamiens le traverse constamment, de façon atavique, lui qui se présente ainsi : « Un soldat américain a baisé une jeune fermière / vietnamienne. D’où le fait que ma mère existe. / D’où le fait que j’existe. d’où le fait que : / pas de bombes = pas de famille = pas de moi. » Il aurait fallu le lire an anglais, évidemment, puisque Vuong a été réfugié aux États-Unis dès l’âge de deux ans. Mais en feuilletant le livre, et devant la puissance de ces vers, je me suis décidé à acheter tout de suite la belle traduction de Mac Charron. La violence sourd à chaque mot — tant de balles sifflent aux oreilles du lecteur —, dans ces long poèmes aux vers savamment brisés, aux cassures ostentatoires, où l'auteur s’interroge sur ses origines et semble constamment tiraillé entre deux pôles d’attraction, l’un occidental, l'autre oriental. Mais l’empathie affleure aussi, conséquence logique — souvent commune aux poètes — d’un besoin de se voir dans les yeux de l’autre qui fait que l’on existe enfin vraiment. Découverte majeure d’une voix délicieusement tourmentée... et ne sont-ce pas celles-ci qui nourrissent le mieux la poésie ?

Ciel de nuit blessé par balles, éditions Mémoire d’encrier, 116 p., ISBN 978-2-89712-507-3


TÉLÉMAQUE

Comme tout bon fils, je tire mon père
hors de l’eau, par les cheveux,

sur le sable blanc, ses jointures creusant un sentier
que les vagues s’empressent d’effacer. Car la ville

au-delà de la rive n’est plus
là où nous l’avons laissée. Car la cathédrale

bombardée est désormais une cathédrale
faite d’arbres. Je m’agenouille à ses côtés

pour voir jusqu’où je peux m’enfoncer. Sais-tu qui je suis,
Ba ?
Mais la réponse ne vient jamais. La réponse

est le trou de balle dans son dos, débordant
d’eau de mer. Il est tellement immobile

qu’il pourrait être le père de quiconque, repêché
comme une bouteille verte échouée

aux pieds d’un garçon, remplie d’une année
qu’il n’a jamais touchée. Je touche

ses oreilles. Inutile. Je le retourne.
Pour lui faire face. La cathédrale

dans ses yeux noirs de mer. Ce visage
aucunement mien, que je porterai pourtant

quand j’embrasserai tous mes amants en leur souhaitant bonne nuit :
comme je scelle les lèvres de mon père

avec les miennes, et entreprends
mon fidèle travail de noyade.