Comme un voyage dans le temps, ce livre de 1917 trouvé au salon du livre de Walferdange : Le Salut aux morts est un recueil de Paul Brach qui, date oblige, traite entièrement dans sa concision (moins de 50 pages) de la Première Guerre mondiale.

Difficile de trouver facilement des informations sur l’auteur, actif dans les milieux littéraires français du début du XXe siècle, mort en 1939 selon le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A-t-il vu le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ? Pour l’instant, sans connaître la date exacte de son décès, pas moyen de le savoir. Toujours est-il que ce recueil, majoritairement composé en alexandrins classiques, est un émouvant témoignage ; le tenir en main, c’est se replonger dans la furie idiote de la guerre et le déferlement patriotique qui en découle. L’Allemagne en prend bien entendu pour son grade et la France éternelle est un parangon de vertu...

Le style est certes daté, mais la thématique le transcende, surtout devant ce papier jauni dont il m’a fallu encore couper quelques feuillets. Et puis, mystère, à qui a bien pu être dédicacé cet exemplaire ? Je ne le saurai jamais.



Le salut aux morts

... Et quasi cursores
Vitae lampada tradunt.
(Lucrèce).


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Je n’ai pas rencontré au hasard du chemin
Les visages éteints où le regard succombe
Ni les gerbes de fleurs qui tremblent dans des mains.

Sur la route, où l’automne étalait son orgie,
Nul voile ne prêtait sa pâle obscurité
Et le soir, dépouillé de toutes élégies,
Portait très simplement son immortalité.


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Et je vous ai trouvés, paisibles et troublants,
Et je vous ai trouvés, comme un vol de colombes,
Enfin réfugié sur son colombier blanc.

Le temple est éternel où la Pensée unique
A dressé les sommets des plus vivants que nous,
C’est la sublime et transcendante Basilique...
Et je pleure d’amour et je tombe à genoux !

J’écoute l’harmonie où les notes se mêlent,
Symphonie apaisée aux sonores couleurs,
Et, comme dans le bois divin de Philomèle,
Des voix chantent aussi leurs humaines douleurs.

Rêveur, rêveur obscur, quand ton âme obsédée
Cherche à se délivrer du lancinant remords
De voir encor la vie et de l’avoir gardée,
Écoute, en te courbant, la musique des morts.

— Ô morts, vous qui n’étiez que des ébauches d’hommes,
Et qui, n’ayant pas pu achever vos travaux,
Vous êtes étendus sur la terre où nous sommes
Pour la France éternelle et pour des sorts nouveaux,

Aucun néant n’a la puissance de vous prendre !
Vous avez disparu dans le jeune matin
Mais vous continuez quand même vos destins :
La Mort n’a que son nom attaché à vos cendres.

Fluides, vous glissez entre ses doigts déments
Et la danse tragique où je la vois poursuivre
Son œuvre de détresse et de déchirement
N’est que son désarroi de vous sentir survivre.

Rêveur, rêveur obscur, respire le parfum
Qui monte à l’heure molle et que le songe encombre
En roulant dans le soir la guirlande des ombres
Tandis que l’air calmé berce des séraphins.

Respire le parfum, écoute la musique...
Saisis cette nuance où tout un cœur s’émeut,
Conçois qu’une pensée ait des accents physiques
Et qu’une âme se penche au bord d’un étang bleu.

Change chaque moisson en un flot d’espérance,
Reconnais un élan dans le souple buisson,
Le souvenir, sur le rosier qui se balance,
Regarde un enfant tendre et chante sa chanson !

Alors, te pénétrant peu à peu du mystère,
Tu sauras découvrir la grave mission
Que, de leur grand Abri, tous ces morts te dictèrent
Par le don de leur chair et de leur passion.

Tu peux, du seul reflet de ta mémoire active,
Animer le combat qu’ils n’ont pas terminé
Et, pour être à leur âme une âme positive,
Il suffit d’un amour et d’un rêve obstiné.

— Morts brisés, morts sanglants, ô morts de notre vie,
Goûtez un si parfait, un si tiède repos,
Nous tendons devant vous notre force asservie
Puisque c’est votre sang qui court sous notre peau !