Accrocstiches

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 18 mars 2016

Poécinéphilie 8 : Sunset Song


Un film de Terence Davies (2015), avec Agyness Deyn, Peter Mullan et Kevin Guthrie.
1       De la nacre glaise écossaise
2       émerge une perle de culture :
3       culture des blés, des notes
4       d’une cornemuse au couchant
5       de la boue, des lochs
6       et des collines. L’accent chante,
7       les paysans triment
8       Parfois une fête vient
9       distraire ces paroissiens assidus
10      que le murmure du monde
11      n’atteint qu’à travers la
12      rumeur sourde : Aberdeen
13      comme un eldorado pour certains,
14      épouvantail pour elle qui, fière,
15      bravera les regards après
16      des funérailles trop précoces
17      L’amour, échappatoire ;
18      la guerre, inexorable
19      Petites touches, grande histoire ;
20      sentiments chétifs — tant que
21      n’éclate pas l’orgueil atavique
22      des clans gorgés de bruyère
23      et de brumes matinales —
24      puis vient implacablement le tracteur.

vendredi 11 mars 2016

Villeux

Fred Johnson en yéti dans The Abominable Snowman (Val Guest ,1957)

Villeux : BOT., ZOOL., peu usité. Qui est recouvert de poils longs et touffus ou d'un fin duvet. Synon. tomenteux, velu. Insecte villeux; plante villeuse. (Dict. XIXe et XXe s.). (Trésor de la langue française informatisé)


Versants de l’Himalaya.
Il faut bien que
Le yéti se console
(L’hiver) de notre incrédulité
Entêtée en jouant
Unilatéralement au morpion :
X

mardi 1 mars 2016

Poécinéphilie 7 : लागा चुनरी में दाग (Laaga Chunari Mein Daag, Une tache sur mon voile)


Un film de Pradeep Sarkar (2007). Avec Rani Mukerji, Konkona Sen Sharma, Jaya Bachchan, Kunal Kapoor et Abhishek Bachchan.
1       Bénarès, Varanasi, Kashi —
2       prélude au déferlement des émotions
3       façon Bollywood — avant les derniers coups
4       de boutoir du cinéma mondialisé ;
5       bord du Gange où les lèvres
6       entonnent l’hymne de deux sœurs
7       avant un délitement. Peu importe
8       la vraisemblance de cette pauvreté
9       de palais. Peu importe
10      ces images cartes postales
11      qu’on serait bien en peine
12      de retrouver après un long chemin :
13      un soupçon d’Inde moderne
14      enchanteresse en Technicolor
15      et en musique souffle sur Bombay, Mumbai et
16      les braises de la prostitution présentable
17      Mais Rani !
18      Rani aux yeux lumineux
19      Rani au sourire timide et carnassier
20      Rani qui se dévoile à peine
21      Rani qui s'offre entièrement
22      Rani effacée, Rani décisive,
23      Rani pécheresse, Rani déesse :
24      qu’importe au fond l’histoire ?

vendredi 19 février 2016

Philharmonie, 17.2.2016

Photo : François Zuidberg / Philharmonie Luxembourg

Yannick Nézet-Séguin dirige le Chamber Orchestra of Europe dans la Symphonie no 2 en si bémol majeur, dite Chant de louange,  de Felix Mendelssohn, à la Philharmonie Luxembourg. L'interview évoquée se trouve ici.


Précision des attaques
il tire les sons
à lui — l’organiste impas-
sible et le chœur dentelé
de tailles juxtaposées ;
il écourte au
besoin — caresse les
archets, en saisit presque
les crins ; trombones !
timbales au couperet
net, résonnent les mots
de mon interview une
heure avant : « ils ont
soif d’être guidés », m’a-t-il
dit ; il amplifie
les accords, sautille avec les
bois sonores et impec-
cables ; éternuement comique
du premier violon (mais
tout continue — instants
volés   voyeurs impudiques
de bonheur musical partagé) ;
il dévie les sinusoïdes
des chanteurs vers les spec-
tateurs. La symphonie pâteuse
et presque indigeste au disque
devient ici émouvante et
même l u d i q u e. Mendels-
sohn à son meilleur — il
courbe modèle égratigne soulage
les violoncelles en redemandent ;
il accélère et virevolte, conduit
le bal du populaire et du sacré,
comme si notre vie en dépendait ;
pas de baguette, mais
des rayons invisibles — non !
on les perçoit à l’œil nu ! —
qui jaillissent des doigts ;
il se penche jusqu’à em-
brasser les altos, va-t-il aussi
diriger les applaudissements ?

lundi 15 février 2016

Poécinéphilie 6 : Taxi


Un film de et avec Jafar Panahi (2015).
1       Flux de voitures et de piétons
2       incessants – Téhéran
3       est une fourmilière. Le taxi
4       démarre pour une course
5       multiple et – évidemment –
6       scénarisée ; Cheshmeh-Ali, c’est
7       le but, mais il y aura
8       des détours. La débrouille
9       éclaire les visages, les palabres
10      animent l’habitacle...
11      Que vient faire un réalisateur
12      reconnu au volant ?
13      Chacun tourne un film
14      à sa manière ; certains
15      en catimini, d’autres
16      ostensiblement qui, friands de conseils,
17      parviennent à peine à ébranler
18      le visage impassible du chauffeur
19      (à la limite d’être perdu
20      dans sa propre ville). Tout
21      se joue à l'esbroufe :
22      faux-semblants, voleurs qui se
23      croient invisibles, café glacé et
24      images volées à un régime schizophrène.

vendredi 12 février 2016

L'Infiniment Proche

Pour être Académicien, il faut faire acte de candidature. La nécessaire vanité d’une telle démarche sied-elle à un poète ? Il faut bien le dire : c’est la mention « de l’Académie française » qui a aiguisé ma curiosité pour L’Infiniment Proche, dernier recueil de Michael Edwards. Résultat, une belle surprise, avec un livre qui sait concilier formes classiques et invention poétique actuelle.

Si Michael Edwards écrit aussi bien en anglais qu’en français, force est de constater que, dans ce livre, à part quelques expressions ou substantifs çà et là ou l’évocation de John Constable, ces deux univers semblent compartimentés. L’ensemble respire la poésie française, tant dans le rythme (certains alexandrins sont des modèles de classicisme) que dans l’inspiration, trouvée sur cette frontière ténue qui sépare le réel de l’imaginaire et qu’on retrouve en majorité dans de nombreuses revues de poésie hexagonales.

Mais de classicisme excessif, point : si Edwards nous gratifie d’une « Mort de Sardanapale » en contemplation du tableau, il le fait en vers libres, dans une forme à la structure lâche, « Où l’on survit à un désastre les yeux pleins de rêve ». Oui, il convoque « Obéron, Titania et la ronde des fées », mais sait aussi regarder par la fenêtre pour trouver l’inspiration, comme avec ce loriot, « alto / à la gorge ronde ». Comme une sorte d’art poétique, il nous apprend aussi que, pour lui, « le poète sème des versillons d’une justesse exemplaire », « dans des vers alignés, un univers parallèle ». Presque à l’opposé du bloc-notes plutôt rationnel qu’il tient sur le site de l’Académie française.

L’ensemble est donc bien équilibré et pas d’un autre âge, contrairement à la vénérable (en tout cas dans l’expression consacrée) institution fondée par Richelieu. Et il y a même un morceau de bravoure ; en sept séquences et sur une cinquantaine de pages, « Au fond du puits » est un long chapitre qui s’ouvre lorsque le poète « touche avec [sa] main la margelle du puits », pour se demander : « Mais qu’est-ce donc qu’il veut de moi, au fond du puits ? » S’ensuivent questions concrètes et rhétoriques (le puits est-il réel ?), métaphores et exclamations (« Être un, être nu ! ») en vers libres ou en vers rimés et cadencés, qui traduisent en mots le regard poétique qui jaillit d’une situation exceptionnelle (ou pas) et qui interroge le monde.

Un recueil à la fois sage et espiègle, à la fois sérieux et facétieux, et aux formes éclectiques.


L’Infiniment Proche, éditions de Corlevour, 112 p., broché, 19 €
ISBN 978-2-37209-017-9


LORIOT

corps
invisible glorieux

flûte en or
de la forêt

alto
à la gorge ronde

oracle
au secret des feuilles

appel
d’ailleurs

tes lances de velours
étonnent le silence

tu t’évanouis
dans la nuit des verdures

mercredi 3 février 2016

Poécinéphilie 5 : An (Les Délices de Tokyo)

Je n’ai pas encore présenté sur ce site la série « poécinéphilie ». Réparons donc cet oubli ! Le principe en est simple : il s’agit de traduire par un poème l’impression laissée par un film. Deux contraintes sont imposées : le temps de rédaction ne doit pas dépasser trois ou quatre minutes, soit le temps d’une bande-annonce (en espérant que le poème soit bien plus représentatif du film que les bandes-annonces souvent interchangeables) ; le poème doit faire exactement 24 vers, soit le nombre d’images par minute lors d’une projection avec une vraie pellicule, pas avec les images pixelisées dont nous gratifie la projection numérique désormais inévitable. C’est donc tout simple… en apparence.

Un film de Naomi Kawase (2015), avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida.


1       Tel un dorayaki —
2       croûte quasi occidentale et
3       intérieur sauvagement nippon —
4       se déploie le conte ;
5       tel un dorayaki —
6       superficiel en apparence et
7       pont vers l’effusion des sens
8       une fois franchie la
9       barrière ténue des conventions —
10      fleurit la pellicule. Les
11      cerisiers assistent, placides,
12      à la savante cuisson
13      des générations réunies
14      Haricots généreux, haricots personnages,
15      c’est le tour de main
16      qui dompte vos soubresauts
17      de divas rouges comme des
18      enfants effarouchés des
19      adolescents en mal d’amour des
20      dieux qu’écrase
21      la modernité ambiante —
22      celle qui de simples malades
23      aura fait des parias.           Mais
24      pourtant        perdure         le goût.

mardi 26 janvier 2016

Anthologie subjective : Anise Koltz

Au Luxembourg mais aussi dans tout le monde francophone, celles et ceux qui aiment la poésie connaissent évidemment Anise Koltz. Une grande dame qui, du haut de ses 87 ans, fait figure de marraine de la poésie grand-ducale. C’est donc avec beaucoup d’à propos que Poésie Gallimard, pour ses 50 ans, a conçu une anthologie de la poétesse, première Luxembourgeoise à se voir ainsi honorer d’un titre dans cette collection de référence.

Lire la poésie d’Anise Koltz, c’est un peu comme la rencontrer : sous des abords timides dont seule la patience de son interlocuteur viendra à bout, on découvre des perles cachées. C’est elle-même qu’elle met en scène, tout en écrivant ce qu’elle ne saurait dire en public, avec force métaphores et images décalées. Ses poèmes sont courts et disent beaucoup en peu de mots ; presque des aphorismes quelquefois, tant la puissance d’une idée s’accole à une forme concise mais gratifiée d’un fin polissage pour la rendre terriblement efficace.

Avec Anise Koltz, pas de poésie expérimentale ou de variations infinies des formes : depuis son premier recueil, en 1966, elle a gardé un cadre relativement fixe mais sait y exprimer une large palette de thèmes, dont certains récurrents comme la mère, son époux décédé ou sa fascination pour la nature et les astres célestes. Tout cela sans qu’une fois le lecteur se lasse.

Un recueil essentiel chez Gallimard donc pour un aperçu de 50 ans de poésie, qui n’empêche pas de se plonger avec bonheur dans les éditions originelles des livres d’Anise Koltz pour encore plus de plaisir.

À lire aussi, mon article pour le woxx qui rend compte d’un récent entretien avec la poétesse luxembourgeoise.

Somnambule du jour, Poésie Gallimard, 2016


Mon langage
installé de longue date
comme le port d’Alexandrie
est marqué de commerce
il sent la contrebande

extrait de S’adonner au silence, 1983.

Chaque matin
après lui avoir brossé les ailes

Je range mon ange gardien
dans le placard

extrait d’Un monde de pierres, éditions Arfuyen, 2015.

lundi 11 janvier 2016

Poécinéphilie 4 : Shān Hé Gù Rén (Au-delà des montagnes)

Un film de Jia Zhangke (2015), avec Zhao Tao, Sylvia Chang, Dong Zijian.


1       Choisir entre les deux,
2       le peut-elle ? Et pourtant
3       la Chine au capital triomphant
4       de ses assauts explosifs
5       anéantit les rêves et diffuse
6       de rage la silicose
7       à un soupirant éconduit. Mais
8       le bonheur est à l'image
9       du fleuve Jaune, tantôt
10      charmeur, tantôt glacé ;
11      il charrie ses victimes
12      jusqu'aux confins de l’
13      Australie, acculturation et
14      souffrance d'espoirs déçus,
15      regrets d'une mère dans sa
16      province chinoise.
17      Litanie de Go West et
18      de la Cantonaise Sally Yeh,
19      précision des plans,
20      défilement du temps et des
21      visages. Et puis étirement
22      progressif de l’image, des sens,
23      que deviendra cet empire du Milieu
24      lorsque ses enfants utiliseront leurs hallebardes ?

mercredi 30 décembre 2015

Dans la revue « Recours au poème »

Retour aux acrostiches : la revue en ligne Recours au poème (une ressource dont on ne finit jamais d’explorer les trésors en matière de poésie) en publie une dizaine, qui étaient pensés déjà comme éléments d’une suite à Apotropaïque, à paraître aux éditions Phi vers la fin 2016 environ. Mais avec la publication de Flo[ts] entre-temps, il y aura un grand remaniement, grâce aux mois gagnés par ce chamboulement. Les acrostiches publiés pourraient donc finalement faire partie du nouveau livre... Dans la poésie, il y a toujours du travail !

Lien direct : http://www.recoursaupoeme.fr/florent-toniello/acrostiches, mais l’ensemble de la revue est toujours intéressant !

mardi 22 décembre 2015

Jersey

L’ami Antoine Cassar est un spécialiste des poèmes inspirés par la forme des îles. En voici un dans cette veine pour terminer l’année 2015, sur la belle île anglo-normande de Jersey. La citation est de Sir Gilbert Parker, dans The Battle of the Strong (1898).


UNE CARTE

On a map the Isle of Jersey has the shape and form of a tiger on the prowl
toutes griffes dehors
tu intimides les esquifs à l’approche
pour préserver les récoltes de tempêtes
trésors éparpillés de naufrages incessants

Or sait-on tes secrets ?
à l’angle mort des cartographes
de prédateur tu te fais proie
encombrée de cornes que jette la baie de Saint-Brélade
ton museau s’enfonce, destin inexorable, dans le château de Grosnez
et ton souffle rauque de bête poursuivie
résonne à la faveur d’un abordage

Que veux-tu, Jersey ?
pivoter encore puis devenir ogre
au menton saillant prolongeant une bouche avide
qui saurait sans nul doute dévorer
ceux qui ont voulu te faire esclave ?

C’est à la faveur de la marée que tu glisses
à l’oreille de tes soupirants
combien tes transformations font de toi
une maîtresse passionnément indomptable.

vendredi 11 décembre 2015

Poécinéphilie 3 : Ixcanul

Un film de Jayro Bustamante (2015), avec María Mercedes Croy, María Telón et Manuel Antún.
1       Ixcanul, Ixcanul :
2       la chaleur du volcan
3       et des esprits contenus
4       dans une bouteille refuge
5       excite les porcs et les rêves. Dans
6       l’accouplement une lueur
7       — qu’y a-t-il au-delà ?
8       L’abondance sûrement
9       l’absence de serpents dans les champs
10      où les caféiers déploient
11      les fruits qui nourrissent l’étranger
12      Avant tout espoir,
13      vie meilleure — poids des traditions
14      aussi ; éternelle histoire
15      d’un hymen arrangé. Et puis
16      la fuite d’un ventre plein,
17      l’épopée ; les routes caillouteuses,
18      les embouteillages inconnus ;
19      la langue, la langue — l’espagnol
20      qui domine et prend, prend —
21      creuse dans les paupières
22      Reste, éternelle — suave — consolatrice
23      la chaleur du volcan :
24      Ixcanul, Ixcanul

lundi 7 décembre 2015

Anthologie subjective : Nâzim Hikmet

L’œuvre de Nâzim Hikmet (1902-1963) est fascinante. D’abord parce que le poète turc, communiste convaincu, a passé une bonne partie de sa vie en prison ou en exil et que ses vers s’emparent de ces thèmes avec, évidemment, l’authenticité profonde de l’expérience. Mais aussi parce que le mal qu’on lui a fait, il le retourne pour sortir de ses tripes des mots d’une empathie rare et des poèmes d’amour qui transcendent la banalité d’un genre pourtant ressassé depuis des siècles. Un des thèmes qui traversent ses écrits est la répulsion que provoque chez lui l’arme nucléaire, qu’il oppose à la beauté du monde et, ici, à l’innocence d’une enfant.

Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, collection Poésie Gallimard.


LA PETITE FILLE

C’est moi qui frappe aux portes
aux portes, l’une après l’autre.
Je suis invisible à vos yeux.
Les morts sont invisibles.

Morte à Hiroshima
il y a plus de dix ans,
je suis une petite fille de     sept ans.
Les enfants morts ne grandissent pas.

Mes cheveux tout d’abord ont pris feu,
mes yeux ont brûlé, se sont calcinés.
Soudain je fus réduite en une poignée de cendres,
mes cendres     se sont éparpillées au vent.

Pour ce qui est     de moi,
je ne vous demande rien :
il ne saurait manger, même des bonbons,
l’enfant qui comme du papier a brûlé.

Je frappe à votre porte, oncle, tante :
une signature. Que l’on ne tue pas les enfants
et     qu’ils puissent     aussi manger des bonbons.

lundi 30 novembre 2015

Poécinéphilie 2 : The Lodger: A Story of the London Fog

Un film d’Alfred Hitchcock (1927), avec June, Ivor Novello et Marie Ault.


1       Dans les brumes
2       de Londres façon Jack
3       l’Éventreur. Des meurtres
4       jeunes femmes blondes
5       les mardis
6       — un mystérieux Vengeur
7       En germe le suspense
8       d’un Hitchcock maître
9       en puissance ;
10      cadrages — rythme — plans
11      zooms stylés de voyeur
12      fascination morbide pour la beauté
13      de l’actrice principale
14      — poisseur moite de la
15      foule prête au lynchage
16      d’un (bien sûr) innocent cru coupable
17      L’accéléré du muet
18      suscite chez certains
19      des rires un rien moqueurs ;
20      les personnages de celluloïd rayé
21      savent bien, eux,
22      qu’on a tué notre envie
23      de rêver sur grand écran
24      à force de projection numérique.

lundi 23 novembre 2015

Flo[ts]

Vient de paraître aux éditions Phi : Flo[ts], récompensé par le premier prix du Concours littéraire national du grand-duché de Luxembourg. Dans ce recueil, j’ai voulu évoquer l’histoire de notre planète, parcourant les millions d’années, jusqu’à l’avènement de créatures dont certains pensent qu’elles sont l’avenir de l’humanité. C’est pourquoi on y trouvera pêle-mêle des alexandrins, des octosyllabes, des rimes riches et pauvres, féminines et masculines, mais aussi des vers libres, des acrostiches, des constructions de phrases avec du gras dans les poèmes ou bien des petites capitales qui tiennent lieu de titre, mais aussi des poèmes avec de véritables titres, des poèmes courts et des poèmes longs, enfin toute une diversité poétique qui représente le monde tel qu’il a été, qu’il est ou qu’il sera. Vaste programme, oui, mais l’avantage du poète est qu’il n’a aucune prétention à l’exhaustivité.

Ces Flo[ts], ce sont évidemment ceux de l’Alzette qui coule près de chez moi, mais ce sont aussi ceux de la Méditerranée où se passent des choses effroyables, ou ceux des fjords norvégiens troublés il n’y a pas si longtemps. Parce que la guerre et les massacres sont dans ce livre, bien sûr, puisque l’espèce humaine ne sait pas y renoncer. Mais on y trouvera aussi l’optimisme de la nature, des « choses » personnifiées qui veulent communiquer leur joie de vivre et nous faire cadeau des leçons qu’elles ont tirées de leurs vies parfois mouvementées, parfois aussi tranquilles que les flots des rus qu’elles bordent. Les fleurs vous parleront, les pierres aussi. Saurez-vous écouter leur message ? Cependant, je l’espère, aucun écologisme benêt dans ces lignes. La poésie n’a rien à imposer : seul le lecteur y décèle ce qu’il lui convient de déceler. Le poète ne peut que guider ceux qui veulent tenter l’aventure des mots.

Et puis ça encore : dans la précipitation pour publier le recueil avant les Walfer Bicherdeeg, je n’ai pas fait pour moi-même ce que je fais pour les autres, me concentrant trop simplement sur la mise en page des poèmes. Erreur d’un débutant pour son premier livre publié. Alors, le correcteur que je suis assume entièrement la responsabilité des coquilles des pages 15, 19, 62, 88 et 102. Il était trop tard pour les corriger lorsque j’ai relu le texte de manière « technique ». Les autres (si je n’en ai pas oublié, bien sûr) sont volontaires, notamment l’absence de trait d’union dans certains mots composés. J’espère pourtant que, pour les lecteurs pris dans les vers, elles passeront inaperçues en grande majorité.

Voilà, quelques mois de travail s’achèvent maintenant. Place aux lectures qui viendront bientôt, et place aux lecteurs.

Flo[ts], éditions Phi, ISBN 978-99959-37-19-5. Dans les librairies au Luxembourg, sur le site de Phi et en commande ailleurs.


C’est le bruissement des ailes
qui m’éveille à l’aube. Ses pattes
regorgent déjà de mon pollen
Le NECTAR est un vin doux
dont les vendanges s’étalent
et qui déchaîne les caractères industrieux

Enivrée de passion, l’abeille
virevolte et entame
un tango à six pattes
avec mon pistil. Astor Piazzolla
lui-même y préside
acclamé des étamines
pâmées devant la sensualité
d’une danse qui pourtant n’appelle
que le mouvement des cœurs
Serait-ce alors Carlos Gardel
qui susurre sa mélopée envahissante
à travers mon champ ?

Fi du maître argentin
l’abeille titube — bat des ailes
d’un mouvement inégal
overdose de plaisir indicible
Se retourner est une gageure
Partir pour la ruche un déchirement
Justement la ruche :
où peut-elle bien être
dans ce lac de volupté liquide
épicé au lait d’ânesse de Cléopâtre ?

Tout dard sorti — antennes déployées
elle cherche à s’élancer
tournoie en mon sein puis
au-dessus un moment
pour retomber dans la caresse. Accalmie
Je fais de l’effet, moi !
Elle tremble encore de son envol
Ma sève n’en revient pas
d’avoir apporté de si bas
un tel concentré de délectation.

lundi 16 novembre 2015

Poécinéphilie 1 : Still the Water (Futatsume no mado)

Un film de Naomi Kawase (2014), avec Nijirô Murakami, Jun Yoshinaga, Miyuki Matsuda, Tetta Sugimoto et Makiko Watanabe.


1       Les vagues à l’écran
2       comme des haïkus boursouflés
3       du sang d’un insoutenable sacrifice
4       Miette d’archipel,
5       d’isolation panthéiste
6       sans miracle ou transmutation ;
7       à perte de vue
8       les champs — on les parcourt
9       avant de plonger dans
10      l’eau vivante, omniprésente. Seuls
11      les palétuviers offrent
12      l’abri. Dans le vent,
13      s’envolent les mots
14      pour égrener le chapelet
15      des traditions éculées
16      Plongée d’un pédalier
17      au cœur des sentiments —
18      Tokyo comme défouloir,
19      ville étape des dragons sur le retour
20      où l’atmosphère enivrante
21      est refoulée par mille voix
22      entonnant l’hymne, là-bas dans l’île,
23      danse de mort
24      doigts serrés sur le sanshin.

lundi 9 novembre 2015

Anthologie subjective : Edmond Dune

Difficile d’habiter au Luxembourg et de s’intéresser à la poésie sans rencontrer Edmond Dune (1914-1988). L’imposant ouvrage consacré à sa poésie complète permet entre autres de comprendre le cheminement de cet auteur emblématique de la littérature grand-ducale : assailli par la rage d’écrire et d’être publié, Dune s’empare du style le plus académique à ses débuts pour se libérer peu à peu du carcan de contraintes surannées, pour épurer son écriture. Dans ce poème, publié en 1950, il met en scène un futur rêvé à partir des vicissitudes du présent ; rôle essentiel pour un poète, dont je reparlerai bientôt à l’occasion de la sortie de mes Flo[ts].

Edmond Dune, Œuvres complètes, tome I (poésie), éditions Phi


Pour un autre âge

Il souffle un vent de feu sur les pages menteuses
Les mots claquent des dents
Les visages s'effacent
La nuit descend sur les royaumes de l'encre.

Hors des déserts où se morfondent les faux prophètes
Les marchands de sable conduisent leur caravane
De trésors d'illusions aux villes englouties
Là où le crieur d'eau a toujours soif de vin.

Ici c'est le matin sur les agaves
Les fontaines du réel remplissent les ruelles
De ruisseaux de musique de rivières d'odeurs
Le soleil des oranges croule dans les barques.

Allez-vous nous parler encore
Du destin des voiliers
Des fantômes du vent
De la fatalité des noyés à la dérive ?

Non !

Je parlerai de l'homme futur
Tel que le voient les étoiles
Dont la lumière n'a pas encore atteint la terre
De l'homme qui n'aura plus jamais besoin
De cacher les couleurs de son espoir
Sous un costume de bagnard
Plus besoin de courir après des ombres
Et de rêver pour remplacer le vivre.

Il souffle un vent d'enfer sur les drapeaux en flammes
Les nations s'écroulent comme des châteaux de cartes
La haine des soutiers fait rebrousser les cuirassés
La révolte des nègres incendie les champs de pétrole
Et dans les banques l'or se change en plomb
Et les gardiens armés deviennent mannequins de cire.

Quand nous serons bien seuls sur les steppes du monde
Allant au pas berceur des mules sonnaillantes
Tout le soleil à partager, tout le blé de la terre
Quand nos enfants riront d'être nus sur les plages
Aux yeux la vérité,
Aux lèvres le mot juste
Alors...

Ah, taisez-vous, taisez-vous !

... alors il sera temps de reparler
Du destin des voiliers
Des fantômes du vent
De la dérive des noyés
Mais comme d'un passé enfin passé.

mardi 27 octobre 2015

Flo[ts]

De la mer des poètes lus entre novembre 2014 et juin 2015 émergent les Flo[ts], premier prix du concours national littéraire du grand-duché de Luxembourg 2015. Bientôt dans les librairies.


Jean Cocteau Les Murray Pier Paolo Pasolini Jacques Prévert François Villon Lucien Suel Louise Labé Juan Gelman Robert Desnos William Shakespeare Inger Christensen Guillaume Apollinaire René Guy Cadou Maurice Scève Luís de Camões Jaufre Rudel Robert Burns Charles Baudelaire Kabîr Frédéric Mistral Luigia Sorrentino Luigi Pirandello Friedrich Hölderlin Aimé Césaire Rabîndranâth Tagore Pablo Neruda ammoniac Frédéric Jacques Temple Giacomo Leopardi François Esperet Paul Claudel Sandra Moussempès Clément Marot Oscar Wilde Bernard de Ventadour Blaise Cendrars Dante Alighieri méthane Marguerite de Navarre Miguel de Cervantes Bashō Jean de La Fontaine Claude Michel Cluny Alexander Pope John Keats Stanislas Rodanski Franc Nichele Daniel Varoujan Nicole Brossard Pétrarque Marcabru Alessandro Manzoni hydrogène Edmond Dune Johann Wolfgang von Goethe Stefano Benni Walt Whitman Clément Marot Jean-Michel Maulpoix Jean Portante Jorge Luis Borges Giuseppe Ungaretti Anise Koltz Jane Catulle-Mendès ÉCLAIRS ! Mahmoud Darwich Georges Perec Piedad Bonnett Jean-Pierre Verheggen Linda Pastan Heinrich Heine Hélène Sanguinetti Victor Hugo Fernando Pessoa Homère Henri Michaux Boris Pasternak Pierre de Ronsard Raymond Queneau Ariane Dreyfus Christopher Okemwa ÉCLAIRS !!  Charles Péguy Cercamon François Cheng William Cliff William Blake Raymond Farina Pétrus Borel Lambert Schlechter Alexandre Pouchkine Federico García Lorca Breyten Breytenbach Seream Bertran de Born Birago Diop Lionel Ray Yves di Manno Constance Chlore Hélène Cadou Gérard Achard Eduardo Galeano Tahar Ben Jelloun Steffen Popp Ming Di Vahan Tékéian Boris Vian Sophocle Rudyard Kipling José Martí ÉCLAIRS !!!

mardi 20 octobre 2015

Cilice

Image : Thomasin Durgin, flickr, CC BY-NC-SA 2.0

Cilice, subst. masc. Tunique, ceinture de crin ou d’étoffe rude, garnie éventuellement de clous ou de pointes de fer à l’intérieur et portée sur la chair par mortification. Porter, prendre le cilice; cilice de pénitente; cilice de poil de gazelle. (Trésor de la langue française informatisé)


C’est à la limite de l’ongle et de la peau
Il y pousse ce lambeau disgracieux
La raison commande de ne rien faire
Impossible pourtant de ne pas l’arracher
Catimini du coup d’incisives
Emportement puni de jours d’inconfort

lundi 12 octobre 2015

Anthologie subjective : Pierre Joris


Image : Frédéric Bisson, flickr, CC-BY-2.0

Pour écrire sur un poète, rien de plus simple pour se documenter : il suffit de lire (ou relire) ses livres. C’est ce que j’ai donc fait pour Pierre Joris (l’article est là). Belle occasion donc de le citer ici aussi. Mais comment choisir, pour ajouter quelques vers à ce site dans la rubrique « anthologie subjective », parmi une production pléthorique et en général assez diversifiée ? Je me suis décidé pour deux courts poèmes lus dans l’anthologie Poasis, qui regroupe des poèmes que Pierre a écrits entre 1986 et 1999.

Il m’a semblé que cette courte page était plutôt caractéristique de son travail : lignes courtes, composition parcimonieuse des vers sur la page, phrasé sec et direct, vocabulaire sans fioritures, coupures d’accentuation. On ne rentre pas sans effort dans la poésie de Pierre Joris mais, une fois entré, on ne la quitte qu’à regret.


2 Poems for Pens


I.


black & blue
the inks mix
sky at five o'color
a fountain
pen like a big
beaked bird,
            childhood
games & smells


2.


                            I see the pen
poised, the shadow it throws,
the indents in the wooden
underbelly below the nib,
like sharkgills,
               the meat eating
metaphor
i.e. writing instrument.

lundi 5 octobre 2015

Le Sans Père à plume

À l’occasion de l’entrée de Xavier Bordes dans la prestigieuse collection Poésie Gallimard, l’éditeur numérique Recours au poème propose la réédition de son premier recueil, Le Sans Père à plume. Il faut ici souligner l’intéressant éclectisme de cet éditeur, qui mêle les essais sur la poésie aux rééditions de premières œuvres indisponibles, donc, en passant par des traductions d’auteurs du monde entier et, bien entendu, des recueils de « poètes des profondeurs », le cœur battant du catalogue.

Né en 1944, Xavier Bordes est organiste, compositeur et musicologue. Des études littéraires et une carrière de professeur et journaliste l’ont également amené à participer à la création des éditions Mille et Une Nuits. Cet éclectisme, à rapprocher de celui évoqué plus haut pour Recours au poème, est sans doute ce qui lui fait porter sur le monde un regard holistique : « JE DIS LE MONDE TEL qu’il est et tel qu’il devrait être ». Un monde dont il dénonce en grand témoin les vicissitudes : « Je vois s’expansionner l’univers pétrolifique / et radioactifère / Je vois l’homme s’avancer sans précautions ». Pourtant, « NE VENEZ PAS SI C’EST pour m’apporter / de mauvaises nouvelles / Aujourd’hui c’est fête ». Les longs vers libres de Bordes s’étalent sur les pages dans des poèmes de grande intensité émotionnelle, qui constituent autant d’hommages à un monde qu’il sait empoisonné, mais qu’il ne peut se résoudre à complètement rejeter, comme lorsqu’il évoque Jack l’Éventreur « SANS MAUVAISE INTENTION », en majuscules s’il vous plaît.

Dans ce court recueil, la technique poétique est maîtrisée et pourtant ne se fait que peu sentir. Tout juste remarquera-t-on un goût prononcé pour l’allitération et l’homophonie : « Lunes l’une après lune / mois d’écume insaisissables », « Quelle douceur quelle douleur / l’être incertain lettre incertaine », « Quoi quoi quoi ? - Crois crois crois ! » ou « L e u r s langues de boas qu’on – stricte heure – / laisse enserrantes ensorcelantes étouffantes / emberlificotantes ». Et peut-être même un peu de facétie : « Et il compte ses plumes comme le caissier les billets à la banque / Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrttt ! Il manque / Un R... » Bordes sait retenir l’attention du lecteur et le livre se lira d’un trait, pour se laisser submerger par le discours, avant d’en reprendre des parties et d’approfondir la compréhension de la pensée exigeante d’un auteur qui écrit aussi entre les lignes.

Le Sans Père à plume, concis mais profond, fera le bonheur tant de ceux qui veulent (re)découvrir une œuvre de jeunesse d’un poète qu’ils connaissaient que de ceux qui découvriront Bordes. Sans compter que, pour ceux qui n’auraient pas encore tenté l’aventure de la lecture de la poésie en numérique, l’ouvrage constituera une première expérience idéale.

Le Sans Père à plume, 41 p., 5 €, disponible dans les formats epub, mobi et PDF chez Recours au poème
ISBN : 978-2-37226-053-4


GALAXIES À L’IMAGE de la corne d’Amalthée
Avec mille milliers de planètes habitées
Ou inhabitées

Je vous vois tourner comme des robes de mousseline
sur le plancher d’une valse de Strauss
Odyssées de l’espace !

Penchées Dieu et moi à l’étage nous observons
les couples qui se cherchent
sur la piste de danse magnétique

Nous faisons pleuvoir sur eux
Un déluge de prières
Chacune avec son mot d’espoir

Hormis les amoureux qui peut rêver
sur le berceau de l’humanité ?

lundi 28 septembre 2015

Les Chevaux de Tarkovski

Pia Tafdrup est une auteure danoise née en 1952 et traduite dans plus de vingt-cinq langues. Les Chevaux de Tarkovski a été écrit en 2006. Sa traduction française de Janine et Karl Poulsen est parue en avril dernier aux éditions Unes. Une plume magnifique à découvrir, servie par une impression typographique impeccable.

Dans ce livre, Tafdrup évoque les derniers mois de vie de son père, des prémices de la maladie jusqu’à sa mort, en passant par l’aggravation de sa condition qui nécessitera son placement dans une institution spécialisée.

« Eurydice doit-elle aller / chercher son père mort – / comme Orphée chanter / ce qui est perdu ? », écrit-elle sur la toute première page. Cruel dilemme. Car c’est évidemment un chemin de douleur que retracer cette histoire ; même si, peut-être par une dérision que dicte la pudeur, Tafdrup intitule le corps de son récit « Les Grotesques de l’oubli ». Mais c’est aussi l’assurance de magnifiques pages de poésie, tant la Danoise maîtrise son écriture pour saisir des images fugaces et en tirer des vers empreints d’émotion : « Mon père oublie / de remonter le bracelet-montre, / les aiguilles indiquent / l’éternel et le toujours. »

Et ce parcours, dont on se doute qu’il n’a pu être qu’éprouvant, est transcendé par les vers. Que penser de la douleur du père lorsque « Des voies lactées de morphine / traversent son corps » ? Avec douceur et empathie, les poèmes et les épisodes se succèdent et transforment ce qu’il faut bien appeler une longue agonie en un chemin initiatique vers le détachement. Détachement tant de l’auteure devant la perte de son père que de ce dernier, dont elle écrit qu’il a dans la mort la « sérénité majestueuse » des chevaux qui apparaissent sous une pluie battante au dernier plan du film Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski.

« Oui les histoires s’oublient / mais elles subsistent comme une lueur / dans les yeux, / comme une chaleur dans le sang. » Après avoir refermé le livre, subsistent effectivement cette lueur et cette chaleur que seule une très grande poétesse pouvait fixer ainsi. « Il a laissé / un corps de bois pétrifié. Et un nom / que je dois porter. »

Les Chevaux de Tarkovski, 112 p., imprimé en typographie, broché, 15 cm × 21 cm, 19 €
ISBN : 978-2-87704-159-1

Un autre extrait en français : http://www.sitaudis.fr/Parutions/les-chevaux-de-tarkovski-de-pia-tafdrup.php


EXPULSION DU PARADIS

La corbeille est pleine de raisins,
de raisins mûrs,
    le vin
que mon père a bu
était bon comme un calmant
mais la femme
qu’il aimait
est devenue sa mère
et lui, est devenu le fils pour sa bien-aimée –
le temps est venu
de vivre ensemble séparés.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins fermentés,
    le vin
que mon père a bu
était aigre, amer à en pleurer
il sait qu’il est plus
que son corps ne le permet,
ce corps qui l’entraîne vers
la maladie et la déchéance nue –
sans crier gare
amour et colère
se confondent.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins pourris,
    le vin
que mon père a bu
était rance et âpre,
si le soleil brille
dans la pluie
ou si la pluie tombe dans le soleil,
ça revient au même –
dans les champs le niveau de l’eau ne cesse de croître,
une puanteur fétide se propage, latence brute.

vendredi 25 septembre 2015

Horion


Horion, subst. masc. Coup généralement violent. (Trésor de la langue française informatisé)

Cet acrostiche dans la veine de la poésie descriptive cherche à rendre la sensation de bataille, de coups portés qui amènent l’étourdissement. Pour cela, il était nécessaire de procéder par vers courts et d’utiliser le plus possible des interjections consacrées. Celles-ci sont interrompues par deux vers d’un seul mot, représentant une vaine accalmie – d’où « ininterrompue ». Bien entendu, cette explication devrait être superflue à la lecture. Une fois écrite, la poésie n’appartient plus à son auteur.

Dans Apotropaïque, recueil à paraître aux éditions Phi.

Hue dia !
Ouille !
Rouée
Ininterrompue
Oh !
Nuée d’étoiles

lundi 21 septembre 2015

Les délices gastrostiches du glouton fainéant


Dans La Tribune du Jelly Rodger numéro 5, printemps-été 2015. Numéros et abonnement disponibles ici.


        Sur une plage enfin délaissée par les estivants
           Ou au bord d’un lac – mais l’Atlantique est plus goûteux –
              Ramassez délicatement une méduse de bonne taille
        Brossez les tentacules pour diffuser les arômes marins
    Engouffrez sans délai dans un congélateur
Taillez au poisson-scie quand survient l’amateur

 

         Patientez vaillamment dans un préau d’école
      Insinuez qu’il faut jouer à pigeon vole
     Grappillez dès qu’il paraît le volatile
Espérez que les marmots l’aient souhaité plumé –
   Ouste ! enfournez aussitôt à la broche
     Ne dégustez que si Jacques a dit : « Cuit ! »

 

Brisez les lanières du sac de la vieille dame
Laissez-lui les photos des toutous et gardez les billets
Égouttez après cuisson et assaisonnez d’oseille

 

           Guinchez à perdre haleine dans un bal de la haute
         Rassemblez autour d’un verre quelques grosses légumes
       Agrémentez de canapés
    Touillez à volonté
   Installez sous la grille à la faveur du coma éthylique
  Nappez de leurs fromages ces bourgeois pathétiques

 

       Barbotez benoîtement dans un bouge bourru un
     Abracadabrant imbécile au débotté
         Braquez son bob d’un bulbe en verre bombé
  Allumez le bitoniau puis bouffez la balourde expression du bellâtre

 

… bon appétit !

page 3 de 3 -