Accrocstiches

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 21 novembre 2016

Anthologie subjective : Paul Brach

Comme un voyage dans le temps, ce livre de 1917 trouvé au salon du livre de Walferdange : Le Salut aux morts est un recueil de Paul Brach qui, date oblige, traite entièrement dans sa concision (moins de 50 pages) de la Première Guerre mondiale.

Difficile de trouver facilement des informations sur l’auteur, actif dans les milieux littéraires français du début du XXe siècle, mort en 1939 selon le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A-t-il vu le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ? Pour l’instant, sans connaître la date exacte de son décès, pas moyen de le savoir. Toujours est-il que ce recueil, majoritairement composé en alexandrins classiques, est un émouvant témoignage ; le tenir en main, c’est se replonger dans la furie idiote de la guerre et le déferlement patriotique qui en découle. L’Allemagne en prend bien entendu pour son grade et la France éternelle est un parangon de vertu...

Le style est certes daté, mais la thématique le transcende, surtout devant ce papier jauni dont il m’a fallu encore couper quelques feuillets. Et puis, mystère, à qui a bien pu être dédicacé cet exemplaire ? Je ne le saurai jamais.



Le salut aux morts

... Et quasi cursores
Vitae lampada tradunt.
(Lucrèce).


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Je n’ai pas rencontré au hasard du chemin
Les visages éteints où le regard succombe
Ni les gerbes de fleurs qui tremblent dans des mains.

Sur la route, où l’automne étalait son orgie,
Nul voile ne prêtait sa pâle obscurité
Et le soir, dépouillé de toutes élégies,
Portait très simplement son immortalité.


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Et je vous ai trouvés, paisibles et troublants,
Et je vous ai trouvés, comme un vol de colombes,
Enfin réfugié sur son colombier blanc.

Le temple est éternel où la Pensée unique
A dressé les sommets des plus vivants que nous,
C’est la sublime et transcendante Basilique...
Et je pleure d’amour et je tombe à genoux !

J’écoute l’harmonie où les notes se mêlent,
Symphonie apaisée aux sonores couleurs,
Et, comme dans le bois divin de Philomèle,
Des voix chantent aussi leurs humaines douleurs.

Rêveur, rêveur obscur, quand ton âme obsédée
Cherche à se délivrer du lancinant remords
De voir encor la vie et de l’avoir gardée,
Écoute, en te courbant, la musique des morts.

— Ô morts, vous qui n’étiez que des ébauches d’hommes,
Et qui, n’ayant pas pu achever vos travaux,
Vous êtes étendus sur la terre où nous sommes
Pour la France éternelle et pour des sorts nouveaux,

Aucun néant n’a la puissance de vous prendre !
Vous avez disparu dans le jeune matin
Mais vous continuez quand même vos destins :
La Mort n’a que son nom attaché à vos cendres.

Fluides, vous glissez entre ses doigts déments
Et la danse tragique où je la vois poursuivre
Son œuvre de détresse et de déchirement
N’est que son désarroi de vous sentir survivre.

Rêveur, rêveur obscur, respire le parfum
Qui monte à l’heure molle et que le songe encombre
En roulant dans le soir la guirlande des ombres
Tandis que l’air calmé berce des séraphins.

Respire le parfum, écoute la musique...
Saisis cette nuance où tout un cœur s’émeut,
Conçois qu’une pensée ait des accents physiques
Et qu’une âme se penche au bord d’un étang bleu.

Change chaque moisson en un flot d’espérance,
Reconnais un élan dans le souple buisson,
Le souvenir, sur le rosier qui se balance,
Regarde un enfant tendre et chante sa chanson !

Alors, te pénétrant peu à peu du mystère,
Tu sauras découvrir la grave mission
Que, de leur grand Abri, tous ces morts te dictèrent
Par le don de leur chair et de leur passion.

Tu peux, du seul reflet de ta mémoire active,
Animer le combat qu’ils n’ont pas terminé
Et, pour être à leur âme une âme positive,
Il suffit d’un amour et d’un rêve obstiné.

— Morts brisés, morts sanglants, ô morts de notre vie,
Goûtez un si parfait, un si tiède repos,
Nous tendons devant vous notre force asservie
Puisque c’est votre sang qui court sous notre peau !

jeudi 17 novembre 2016

Cinabre

Photo : poudre de cinabre (Zinnober en allemand), par H. Zell, CC BY-SA 3.0 (sur Wikimedia)

Cinabre : subst. masc. MINÉR. Sulfure de mercure de couleur rouge, utilisé notamment pour la fabrication du vermillon. P. méton. Couleur rouge vermillon. (Trésor de la langue française informatisé)


Coupable de jeux
I
nterdits :
N
ourrir les poèmes ;
A
nalyser les discours ;
B
attre en brèche ;
R
épandre à la volée ;
E
nsemencer en somme…

jeudi 3 novembre 2016

Sans titre

Les coquelicots, de Claude Monet

ces bouquets de lilas offerts,
chaque saison à travers les barrières
qui matérialisaient l’abandon de
la maison insolite aux volets
toujours clos — chauve-souris
& campagnols trouvaient refuge
dans la vacuité sereine de ce
bord de ville — conservatoire
de plants inconnus, auditorium
de coassements symphoniques la
nuit venue — on a craint les
tractopelles pragmatiques venues
sacrifier cet arboretum de voisinage qui
a croulé sous un tas de décombres,
morceaux de béton mêlés aux
rares résidus de ferraille que n’a pas
recyclés l’écologie urbaine — on a
souffert de l’absence des chauves-souris
des campagnols & des coassements
guettant l’advenue printanière & toujours
déçue des tiges & des bourgeons désor-
mais disparus, comme la promesse des
bouquets de lilas au printemps suivant
qui restait submergée de gravats stériles —
en juin la ville a ployé sous les
vents des orages & on n’a pas scruté
le lopin démembré par la fièvre immobilière,
on s’est terré à l’abri des gouttes dans
un salon où la cheminée a repris du
service — ils sont là maintenant,
défiant de leurs hampes bien droites
les ruines que la ville n’a pas encore
affectées à un usage minéral, rouges
comme la fureur de leur pousse accé-
lérée, rouges comme l’ampleur de leur
défi aux excès humains, tout un champ
gigantesque de coquelicots à la saveur
& à l’arôme de miracles opiacés

mercredi 26 octobre 2016

Spoon River Anthology


La poésie rapporte peu et peut coûter beaucoup, si on se laisse tenter trop souvent par les sirènes des lettres d’information des petits éditeurs qu’il faut bien soutenir. D’autant que celles et ceux qui publient peuvent être des connaissances, voire des amis. Lorsque j’ai reçu la notification de la parution d’une nouvelle traduction de la Spoon River Anthology d’Edgar Lee Masters aux éditions du Nouvel Attila, j’ai évidemment été intéressé par ce recueil que je ne connaissais pas encore.

Seulement, il faut faire des choix pour ne pas éclater le budget d’achat de livres — et puis une œuvre devrait être lue, si les compétences du lecteur potentiel le permettent, dans la langue d’origine. Même si cette nouvelle traduction, apparemment plus fidèle à l’original, semble une aventure éditoriale intéressante, puisque certains textes ont été écrits et ajoutés par les traducteurs, ainsi que des cartes. Peut-être faudra-t-il tout de même s’y plonger à l’avenir.

Toujours est-il que j’ai décidé, pour ce livre écrit il y a un peu plus de cent ans, d’aller chercher une version électronique gratuite. Un petit tour sur le site du projet Gutenberg et j’étais prêt à commencer la lecture. Captivé dès le départ, je me suis d’ailleurs demandé comment j’avais pu ne pas entendre parler de cette œuvre atypique et addictive. Comme quoi, en poésie, on n’en sait jamais assez.

Publié en 1915, Spoon River Anthology est un assemblage de courts poèmes dont chacun est en fait l’épitaphe d’une personne enterrée dans le cimetière de cette ville fictive. La rivière prend cependant le nom de celle qui coulait dans la ville natale de l’auteur, Edgar Lee Masters, au Kansas, ce qui apparemment a valu à celui-ci pas mal d’inimitiés. Au fil des textes, Masters reconstitue donc la vie sociale dans une petite bourgade rurale des États-Unis du début du XXe siècle. Une vie faite de petites joies et peines, d’ostracisme lorsqu’on ne respecte pas les conventions, de mesquineries et jalousies, d’histoires d’amour sincères, dissimulées ou contrariées, de mystères… bref, un microcosme qui fleure bon la société en général. Avec en prime la résolution des énigmes à la Edgar Allan Poe de certaines morts suspectes, que le lecteur découvre en déambulant parmi les tombes de ce vieux cimetière. Car la mort d’un être en dit souvent plus long sur sa vie qu’une biographie édulcorée. Et puis il y a aussi dans ce recueil un ton gothique, une morbidité pourtant gaie, qui attirent les yeux et les retiennent pour creuser encore plus profond dans l’âme des défunts présentés.

Techniquement, c’est admirablement bien écrit, avec un style qui serait parfait pour être gravé sur des sépultures. La forme du recueil de poèmes prouve ici qu’elle peut être tout aussi puissante qu’une chronique romancée. On s’attache aux personnages, d’autant que la construction des 244 épitaphes est ainsi faite que les destins liés sont présentés souvent l’un après l’autre, apportant une nouvelle version des événements racontés par un premier défunt. Le livre a déjà été adapté de nombreuses fois dans des fictions radiophoniques, productions théâtrales ou chansons. Pas étonnant, car c’est un chef-d’œuvre de la poésie américaine, rien de moins.

À découvrir donc de préférence en anglais, mais la nouvelle traduction française semble, on l’a vu, très intéressante aussi.


Deux extraits :

Thomas Ross, Jr.
THIS I saw with my own eyes: A cliff–swallow

Made her nest in a hole of the high clay-bank

There near Miller’s Ford.

But no sooner were the young hatched

Than a snake crawled up to the nest
To devour the brood.
Then the mother swallow with swift flutterings
And shrill cries
Fought at the snake,
Blinding him with the beat of her wings,
Until he, wriggling and rearing his head,
Fell backward down the bank
Into Spoon River and was drowned.
Scarcely an hour passed
Until a shrike
Impaled the mother swallow on a thorn.
As for myself I overcame my lower nature
Only to be destroyed by my brother’s ambition.

Elsa Wertman
I WAS a peasant girl from Germany,

Blue-eyed, rosy, happy and strong.

And the first place I worked was at Thomas Greene’s.
On a summer’s day when she was away
He stole into the kitchen and took me
Right in his arms and kissed me on my throat,
I turning my head. Then neither of us
Seemed to know what happened.
And I cried for what would become of me.
And cried and cried as my secret began to show.
One day Mrs. Greene said she understood,
And would make no trouble for me,
And, being childless, would adopt it.
(He had given her a farm to be still.)
So she hid in the house and sent out rumors,
As if it were going to happen to her.
And all went well and the child was born–
They were so kind to me.
Later I married Gus Wertman, and years passed.
But–at political rallies when sitters-by thought I was crying
At the eloquence of Hamilton Greene–
That was not it. No! I wanted to say:
That’s my son!
That’s my son.

lundi 10 octobre 2016

Janotisme

Image : Nadia au sourire enjoué, Henri Matisse

Janotisme, subst. masc., littér., rare : A. Esprit borné, simplicité excessive, bêtise. B. Défaut de style qui consiste à rompre la logique syntaxique en rapprochant abusivement certains membres de phrase et en provoquant des équivoques burlesques. (Trésor de la langue française informatisé)


Je suis au plus mal
Amorphe
Néant des synapses
Or il faut paraître
Toujours
Infatigablement
Si bien que je compose
Masque
Enjoué

lundi 3 octobre 2016

Revue de revue : Revu

Oui, ça fait beaucoup de revues dans un seul titre...

J’ai déjà évoqué sur ce blog la revue Traction-brabant, éditée à Metz par Patrice Maltaverne, en soulignant un des intérêts des revues de poésie qui est la possibilité d’être proche, géographiquement parlant, de leurs lecteurs. Place donc maintenant à Revu, dont le numéro 2 vient de sortir : une revue façonnée à Nancy par un joyeux collectif que j’ai rencontré en juin dernier à Esch-sur-Alzette.

Le sous-titre sur la couverture donne le ton d’emblée : « La revue de poésie snob et élitiste ». C’est dire si le comité de rédaction et de lecture, composé de Nahida Bessadi, Marie Bouchez, Chloé Charpentier, Théophile Coinchelin, Florian Crouvezier, Franck Doyen, Gautier Hanna, Théo Maurice, Mathieu Olmedo, Alysson Videux et Didier Zanon se prend au sérieux… Pourtant, on va le voir, Revu est un objet sérieux, même s’il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. D’abord, la réalisation brochée, avec couverture en couleurs et contenu en noir et blanc, est soignée : nous sommes là dans un choix conscient d’organisation de la publication à l’opposé du joyeux amateurisme de Traction-brabant. Entendons-nous bien : en poésie, les deux se valent ; un fanzine concocté par un amateur éclairé (que ce soit Traction-brabant ou Comme en poésie) a autant de mérite qu’une revue plus typographiée et structurée grâce à la force d’un collectif. Revu joue dans la cour des Décharge et autres, ce qui dénote une certaine ambition, plutôt saine après tout.

Autre gage de sérieux : l’équipe de Revu s’est engagée dans une démarche transmédia, en offrant sur Soundcloud certains poèmes lus par leurs auteurs. Les émotions provoquées par la poésie sont plus intenses lorsqu’elle est lue (pour autant qu’elle soit écrite pour être lue, évidemment), et cette proposition est particulièrement bienvenue.

Mais tout ça ne serait que coquille vide sans un contenu imprimé à la hauteur. Et à la hauteur, il l’est assurément. Cinq parties structurent (toujours le sérieux, qui n’empêche pas la dérision !) ce numéro 2. D’abord, les « Poèmes en archipel ». L’idée est de mélanger des voix et des styles, qui peuvent se rencontrer au hasard des marées comme autant d’îles isolées mais distantes de seulement quelques milles nautiques. On y trouve des vers libres comme des vers métrés (si l’on n’est pas trop regardant sur les e muets), un calligramme, du court, du long, des rimes, bref, une joyeuse mixture. Si beaucoup des initiateurs de la revue s’y collent, on y trouve également des invités, tel Tom Nisse qui mélange lui aussi les genres au point d’« admettre un degré de prose dans [son] / poème ».

Vient ensuite la « Relâche », où « la poésie côtoie le rap ». Invité de marque, Julien Blaine explique en un court poème ce qu’est, justement, la pratique de la poésie. Et la rédaction nous offre une petite perle licencieuse de Ménard de Saint-Just, histoire de titiller ses lecteurs. Puis le dossier de ce numéro arrive : il s’agit de « Trottoir : la ville à nos pieds ». Poètes et artistes brodent sur ce thème, tel Gilles Videux qui brosse un portrait de femme émouvant, « Ses talons léchés par le pavé / Laissent une douce trace imaginaire / Puis sa chevelure brune délavée / Flotte sereine sous un vent lacunaire ».

Enfin, le chapitre « Situations » vient clore la revue, avec un bel éloge de la lenteur de Chloé Charpentier que ne renierait pas un décroissant ainsi qu’une élégie de Louison Delomez (« Non les hommes / Cela pousse en se consumant dans l’espace / Comme une branche que lèche la flamme, / Un arbre tombé / Que le temps étreint jusqu’à la cendre. »). Ici revient l’image de sérieux qui persiste pour cette revue qui a pourtant instillé dans les pages précédentes un petit grain de folie qui sied particulièrement à la poésie. Deuxième numéro déjà, et on lui en souhaite beaucoup d’autres !

Site web pour abonnement et plus de détails : http://revularevue.wixsite.com/revu.

lundi 26 septembre 2016

Torréfaction

En quatrième de couverture, François Salmon prévient : « La langue d’Hugo Fontaine est un parterre sauvage, dont il arrache soigneusement les fleufleurs à fleuristes. » Eh oui, s’il y a des roses chez Hugo Fontaine, ce sont les épines qui l’intéressent, et si les figues de Barbarie sont délicieuses, il faut, avant de les déguster, se coltiner leurs piquants. L’écriture n’en finit pas de distiller ses pointes.

La langue donc, c’est la langue qui chez Hugo Fontaine constitue une marque de fabrique : elle mêle les différents niveaux, fait des entorses volontaires à la grammaire et exsude le parfum d’un poète qui ne se résigne pas aux expressions usuelles pour traduire un monde où ses yeux décèlent la beauté que certains se sont résignés à ignorer. Et puis comment ne pas baisser la garde lorsque Hugo avoue ses petits arrangements (« elle n’a jamais été ma tantine / c’était pour avoir une rime facile ») ? Parce que oui, s’il ne s’embarrasse pas de métrique conventionnelle — après tout, elle ne ferait probablement pas bon ménage avec son invention syntaxique —, le poète ose la rime ; pas tout le temps, pas systématiquement, mais au compte-gouttes, avec une précision chirurgicale qui confine à la mise en musique sans portées. D’ailleurs, le livre est aussi disponible en CD, où l’on peut entendre, sur un accompagnement musical, la scansion de l’auteur.

Torréfaction déroule sur 150 pages un petit univers où il fait bon plonger, tant dans les poèmes courts (« déplier une femme / après avoir marqué le pli / comme un origami / plier les coins, c’est fini / point de reliure, / c’était une fille vachement bien / foutue ») que dans les plus longues diatribes où Hugo Fontaine développe, en plus des thèmes qui lui sont chers (les femmes, la mécanique, les tournées offertes dans un bar…), une certaine critique de la société. Mais sans jamais un brin de condescendance ou de mépris : tout dans sa poésie respire l’empathie. Qui fait même écrire au Dr Fontaine, toujours soucieux du bien-être de ses lecteurs : « un seul avertissement buccal existe / c’est l’aphte ». Normal, quand on a mâchouillé ses branches de poésie à l’écorce rugueuse mais à la puissante saveur de réglisse. Un vrai délice.

Torréfaction, Les déjeuners sur l’herbe éditions, 152 p., ISBN 9782930433479.


J’dansais sur mon orthographe
j’empruntais la calligraphie des filles
bics aux yeux, je récidive
les demoiselles disaient éloigne-toi du récif
trépidante envie de me rapprocher du ravin
gyrophares au cou alexandrin au bas des reins
j’écrivisse j’écrevisse je tournevis je tourne
autour
du souterrain

vendredi 23 septembre 2016

Poécinéphilie 11 : Fuocoammare

Un documentaire de Gianfranco Rosi (2016). La critique « traditionnelle » est ici.


1       J’ai pris la main du pêcheur
2       pour guider son hameçon
3       vers les fonds marins où grouillent
4       les piquants des oursins ; si le vent
5       s’arrêtait seulement, je pourrais
6       écouter le bruit des vagues —
7       le souffle au cœur des cactées
8       où explosent les pétards
9       des enfants désœuvrés. Au large,
10      je vois un ballet. Les éclats de sauce
11      tomate éclaboussent mon visage lorsque
12      je cuis les poissons que m’a offerts
13      l’océan, je répare les mailles des filets
14      je ne sais pas réparer l’histoire
15      ni les hommes je ne vois
16      pas bien les peaux se mêlent
17      aux écailles aux nageoires les
18      radars oscillent au gré des tempêtes
19      je rame à contresens le sel
20      dégage mes narines embrase mes
21      branchies je me frotte les yeux
22      des chants africains me berçaient
23      je caresse au couchant les oiseaux —
24      oiseaux nous serions tous. Ici.

dimanche 11 septembre 2016

Frères numains

Si j’ai acheté Frères numains, c’est d’abord grâce à un billet paru dans Politis partagé sur Facebook, mais aussi parce que sur ce même réseau social — tentaculaire mais quelquefois utile à la diffusion de la poésie — était relayé par beaucoup de mes contacts un appel à acquérir des livres des éditions Al Dante, dans une certaine détresse financière. Apparemment, ça va mieux pour Al Dante et l’appel a porté ses fruits. Que penser donc de Frères numains ?

Le sous-titre, « Discours aux classes intermédiaires », apporte déjà un élément de réponse : le texte n’est pas une expérience de poésie immersive ou contemplative, il en appelle à la conscience du lecteur et, tel un discours politique, lui remémore le piteux état de notre société. Une société gangrenée par les exclusions de tous types qui deviennent des remparts derrière lesquels se retranche une partie de notre espèce, de nos frères numains, pour se protéger de l’autre partie, frères numains aussi. Florence Pazzottu joue avec les conventions du discours politique en ne nommant pas les responsables de cette situation : « ça n’a pas vraiment de visage, ça met un masque le temps d’une sortie sur écran, d’une élection, d’une émission, d’une parution, d’une navette entre les chambres, le temps de servir la soupe, la leçon, de maintenir la pression, la crainte du dehors ». Et ça fonctionne, bien sûr.

Pourtant, le lecteur familiarisé avec ce discours — qu’on qualifiera faute de mieux de celui d’une gauche de la gauche humaniste — pourra peiner à trouver un contenu novateur dans cet implacable réquisitoire. D’ailleurs, Bernard Noël, qui a écrit la postface après avoir relu le texte « onze fois en trois jours », résume bien ce sentiment : contrairement à son habitude, il a eu semble-t-il (du moins au début) du mal à lire Frères numains comme une expérience totale où le travail des mots se mêle à la signification profonde. La beauté de la langue l’a emporté, mais sans cesse il éprouvait le besoin de revenir au sens. Modestement, c’est aussi ce que j’ai ressenti : une sorte de dualité quelque peu dérangeante. En revenant au sens, force est de constater que, à fréquenter la presse alternative ou les poètes qui militent pour l’abolition des frontières, on ne trouve pas dans Frères numains un surcroît d’analyse que ceux-ci n’auraient pas déjà mise au jour.

Est-ce à dire que c’est un livre que je ne recommanderais pas ? Eh bien justement non, deux fois non ! Car Frères numains est une expérience poétique nouvelle et intelligente : sous couvert d’un contenu qui prêche, il faut bien l’avouer, des convaincus — on voit franchement mal des survivalistes ou des ultralibéraux se procurer un tel texte auprès d’une telle maison d’édition —, il renouvelle le discours de cesdits convaincus par sa puissance. D’un trait, d’un souffle, épuisant les virgules, il développe une rhétorique politique à mille lieues des formules toutes faites, propulse le désir de résistance à une hauteur stratosphérique que les Nuits debout n’ont pu ou su maintenir.

Oui, pour analyser le monde et décrire ce que la solidarité et l’empathie pourraient y apporter, on a besoin du style journalistique sérieux de La Décroissance, du Monde diplomatique ou de Silence. Mais on a aussi besoin de poésie. C’est exactement ce que Frères numains propose. Alors, pour conclure avec un mot qui termine tant le texte que la postface, s’offrent à nous des possibilités inouïes.

Frères numains, éditions Al Dante, 42 p., 9 €


ça vomit les freins de l’orthographe et de la protection des faibles, de l’exception du traitement des enfants, des droits durement acquis des ouvriers, du droit des étrangers à demander l’asile, ça dit bientôt dépassée la convention de Genève, inapplicable la Déclaration des droits de l’homme, ça suggère que la raison doit se libérer des Lumières, car c’est ça le progrès ça dit, ça nomme résistance et combat pour la liberté le rétrécissement du numain dans sa grotte, le clivage et la mise en abîme du numain indéfiniment réfléchis par les écrans dictant dans la caverne…

vendredi 26 août 2016

Philharmonie Berlin, 26.8.2016

Sir Simon Rattle dirige le Philharmonique de Berlin dans la Symphonie no 7 de Gustav Mahler.


Je suis un cheveu
blanc ondulé
crollé
dans une multitude —
congénères aussi nombreux
que les notes sur le
conducteur de
la Septième de Mahler, je
suis caressé par les gouttes
de sueur ; je louvoie
dans un scherzo qui fait
valser la nuit. Droit je
dirige me hérisse
(expérience électrique ébou-
riffante) me pincer
donnerait un son de mandoline
mais je suis mouvant
je serpente en battant
la mesure (si peu) en donnant
un tempo de modulation
de dis-
-son-
ances aux allures de
modernité implacable. L’on me
tisserait pour former l’âme
percussive tendue des accords de
do majeur qui concluent
ma prestation l’on me
martèlerait pour forger le
cuivre des solos &
l’on me
shampouinerait après, longuement
pour recueillir à nouveau
les quartes et recommencer
le cercle concentrique
d’une symphonie formidable.
Je suis un cheveu
blanc ondulé
crollé je
crève l’écran et
les membranes fragiles
— des tympans
— des haut-parleurs du
bastion philharmonique.

jeudi 25 août 2016

Revue de revue : Traction-brabant

L’une des caractéristiques les plus fascinantes de la poésie actuelle est le nombre incalculable de revues qui lui sont consacrées. Et tant mieux, car s’il ne fallait compter que sur les « grands » éditeurs, Poésie/Gallimard en tête (excellente collection par ailleurs, mais bien limitée par rapport au bouillonnement des poètes du dimanche et des autres jours, pas « établis » en écriture, qui ont pourtant des choses à dire, et plutôt bien), les férus de poésie auraient du mal à satisfaire leur curiosité tant les lignes éditoriales sont quelquefois frileuses. Une soif que, par contre, les revues sont parfaitement capables d’apaiser, tout comme les « petites » maisons d’édition. Pour le lecteur passionné comme pour l’aspirant poète, le passage en revue est donc quasiment obligé ; une sélection bien maigre de liens figure d’ailleurs dans la colonne de droite de ce blog.

Fanzine plutôt que revue, mais au contenu aussi riche et éclectique que beaucoup de ses consœurs, Traction-brabant est édité à Metz par Patrice Maltaverne. Car oui, l’autre intérêt des revues, c’est leur possible proximité : s’il n’en existe actuellement qu’une active au Luxembourg à ma connaissance (Transkrit, excellente mais très spécialisée dans la traduction), on peut facilement créer des liens dans un périmètre relativement réduit en franchissant la frontière. Infatigable scrutateur et zélateur de la poésie des autres via son site personnel, Maltaverne est, évidemment, poète lui-même. Lorsqu’on le contacte pour s’abonner à Traction-brabant, il prend le temps d’expliquer la revue, sa philosophie, et d’établir un contact personnalisé avec son futur lecteur. C’est ça aussi la poésie : un milieu où la passion rapproche.

On apprend donc que le nom de la revue vient de « la contraction de traction avant, l’auto et de brabant double, la charrue à double soc ». Belle métaphore du progrès envahissant et de la nostalgie qu’il induit parfois, un sentiment que beaucoup de poètes partagent, même s’ils ne dédaignent pas les réseaux sociaux pour autant. Devant le prix ridicule de la chose (cinq exemplaires pour douze euros), on comprend vite aussi que l’entreprise n’a rien d’une pompe à fric. Franchement, pour ce prix, comment être déçu ?

Mais la qualité est au rendez-vous, nous ne sommes pas là dans du low cost. Prenons par exemple le dernier numéro en date, le 69. La couverture annonce la couleur en promettant « enfin : un été zéro tiques ». D’emblée, on sait que le fanzine ne se prend pas au sérieux. Avec plus de trois cents poètes publiés à ce jour, il y a cependant de l’humour, de l’ironie, du sérieux, du fantastique ou de l’amour, quelque chose pour tous les goûts enfin ; pas mal de plumes connues désormais dans le milieu y ont aussi fait un passage.

Maltaverne se réserve une sorte d’éditorial plus théorique en général : cette fois, il s’interroge sur le dévouement des poètes à la cause poétique. Un peu déçu, il va jusqu’à traiter ses lecteurs ou ses contributeurs de « faux culs », puisque pour eux (parmi lesquels il s’inclut, bien entendu), la poésie est « juste un faire-valoir, un costume de plus [qu’ils enfilent] le week-end et les soirs après l’uniforme du boulot ». Et pourtant, il les aime, ces « drôles de poètes », qui ont choisi d’écrire mais pas seulement, de rêver mais pas tout le temps, et il conclut là-dessus.

Le cœur de Traction-brabant, ce sont évidemment les poèmes. On en a déjà évoqué l’éclectisme. Quelques exemples pêle-mêle : les haïkus ratés de Pierre Bastide (« Les hurlements des voitures qui se la pètent au feu vert / n’écrasent ni les cris ni les rires des enfants qui jouent / dans le parc où les passants pressés sombrent dans le passé »), un beau poème intitulé « L’hippo » de Jacques Cauda (« nous arrivons trempés / quand le zoo est fermé / mais on l’aperçoit / (l’hippo) caché par le / jour qui gît déjà au fond / de nous »), des poèmes hospitaliers d’Henri Clerc (« Dans la salle du dîner / la reine d’Angleterre / se munit d’une fourchette / et l’envoie valser / au visage du pondérant / duc de Toulouse »), l’évocation d’une limace par Sébastien Kwiek (« La limace grise grimace / S’égrise et s’entasse / en masse »)… Une micronouvelle post-catastrophe nucléaire de Patrick Boutin aussi, ainsi qu’un poème inspiré par l’actualité politique, et notamment les élections régionales (« ça pue la France / des mauvaises années ») de Murièle Camac. On me pardonnera de ne pas tout citer, puisque les 56 pages sont bien remplies. Lorsque les poèmes laissent un peu d’espace, on trouve des dessins, quelquefois réalisés par les auteurs eux-mêmes, mais toujours de circonstance. Le tout imprimé de façon très lisible, mais avec ce petit air de dazibao fait main qui donne un charme certain.

Bref, on l’aura compris : Traction-brabant est un fanzine poétique bourré de découvertes à chaque numéro, qui procure un plaisir diversifié et intense, dans lequel on aura à chaque numéro plusieurs coups de cœur. Peut-être aussi quelques déceptions, mais c’est la règle du jeu : il en faut pour tous les goûts. Chapeau bas à Patrice Maltaverne pour le dynamisme qui lui fait offrir cette excellente publication.


Site web pour abonnement et plus de détails : http://traction-brabant.blogspot.fr

jeudi 4 août 2016

Un conte d’Hologrimm

... où l’on découvre qu’il vaut mieux ne pas trahir sa parole.


Galoubet enchanteur, la patrie, l’Allemande,
galle ou bai en chanteur l’appâte, rit, là le mande.
Empêtrée de rongeurs la ville étend des veines
en pets, traits de ronge, heurts : la vie, l’étang ? Déveine…
Tes prix sont les leurs,
tes prisons les leurres !

Oh ! d’un fat Allemand, rat — vive la tour d’Hamelin ! —,
Odin fatalement ravive l’atour d’âme. L’un
des dix passants amers, tumescents, malveillants,
dédit, pas sans amertume et sans mal, veillant
à ses ducats d’or :
« Assez du cador  ! »

« Or  je défaille à ça : quel manque ! bonté ! dame !
Hors-jeu, des failles… Ah çà ! qu’elle manque bonté d’âme. »
Le bohème arasé, qu’on pressent valeureux,
le beau aime à raser : « Cons ! Prêts sans valeur, eux ! »
Prends-leur les gosses,
prend leur legs, ose !

Rassemble les enfants, phare à mateurs bovins !
Rassemble-les en fanfare amateur : beaux, vains.
Fous-les dans tes pas et adieu : va loin de la
foule édentée passée. « À Dieu vat ! », loue un de là.
Sale heur à prendre… Ah !
Ça leur apprendra.

vendredi 22 juillet 2016

Masochisme estival

c’était bref
mais bon
on se reverra
peut-être
un jour
dans le fracas
des vagues
où tu m’enverras
des salves
de venin
oh oui
fais-moi mal

dimanche 17 juillet 2016

Poécinéphilie 10 : La Tortue rouge

Un film d’animation de Michael Dudok de Wit (2016).


1       I. tempête inouïe
2       surgissement du naufragé
3       débat entre mer et vie ;
4       la nature lâche prise
5       II. enfoncement dans une île
6       à la végétation dense à
7       la roche nue dans
8       un couloir salé dont il faut se
9       défaire pour rencontrer
10      la plage de vie
11      III. mille tentatives de
12      navigation vaines ; les coups
13      de l’animal fantastique
14      sont les aiguilles d’une horloge
15      qui gobe les secondes glanées
16      au fil des espoirs déçus
17      IV. c’est bien Ghibli aux commandes :
18      le tanuki se fait marin
19      enfante d’une union improbable
20      un nouvel hybride de pellicule
21      V. si la musique est quelque peu
22      monotone dans son unité de lien,
23      le retour à la mer est
24      inévitable une fois la vie consommée.

mardi 5 juillet 2016

30.6.2016, château de Colmar-Berg


Image : Wikipedia

le minibus pénètre l’antre du château la porte ouverte à l’inconnu cour emmurée de notes de jazz boissons rares encore et non alcoolisées insignes qui percent les costumes et jambes dévoilées sous la pluie taquine de juin amas de visiteurs accrochés à l’horaire bonheur j’embrasse Anise qui est là aussi un peu perdue puis un cheminement en troupe disciplinée vers les quatre mains à serrer sourires empesés pas un soupçon d’ennui comment font-ils sympathiques au possible jardin impeccable où les rayons dansent où l’odeur de pluie croule sous les parfums jus couleur de pommes bâtons à brandir réminiscences des cavernes chiche nourriture les conversations sont habituelles les notes de jazz ont repris pingouin parmi la banquise honorable de la cour j’attends en souriant vue sur l’étang est-il poissonneux naturel ou s’y promène-t-on en barque quelquefois les cocktails vacillent et les glaces sont délicieuses les réceptions grand-ducales ne sont finalement pas pour les poètes je crois.

lundi 4 juillet 2016

Anthologie subjective : Xu Lizhi

Parmi l’immensité des catégories de poètes, il y a celle du poète ancré dans la vie de tous les jours, et tout particulièrement dans la vie au travail. Habile ou malhabile tâcheron des mots qui décrivent des gestes répétés, il rend simplement compte de son vécu, comme un exutoire peut-être ; il ne prétend pas à la transcendance de la publication ou à l’honneur des reconnaissances.

C’est d’autant plus vrai pour Xu Lizhi qu’il s’est suicidé le 30 septembre 2014 à Shenzhen. Il était employé chez Foxconn, le fameux sous-traitant d’Apple et consorts connu pour ses conditions de travail inhumaines, qui a déjà fait l’objet de nombreux articles dans la presse. Xu Lizhi était aussi un travailleur migrant : originaire de la ville de Jieyang, dans l’est de la province du Guangdong, il a été embauché par Foxconn à quelque 300 kilomètres de là. Foxconn People, le journal interne de cette mégaentreprise qui compte 350 000 personnes à Shenzhen, a d’ailleurs publié des articles de Xu. Son rêve ? Devenir libraire. Mais le sort en a décidé autrement. Acculé pour vivre à travailler à la chaîne pour assembler les gadgets électroniques d’un monde en mal de connectivité compulsive, il n’aura tenu que jusqu’à 24 ans.

Certains de ses poèmes ont été traduits en français par Célia Izoard et Alain Léger dans le livre La machine est ton seigneur et ton maître, éditions Agone, 2016, 128 p., 9,50 €.


Une vis tombe par terre (9 janvier 2014)

Une vis tombe par terre
Dans cette nuit noire des heures supplémentaires
Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir
Personne ne la remarquera
Tout comme la dernière fois
Une nuit comme celle-ci
Quand quelqu’un s’est jeté
Dans le vide

*

Une sorte de prophétie (18 juin 2013)

Les anciens du village disent tous
Que je ressemble trait pour trait à mon grand-père jeune
Je n’arrivais pas à les croire
Mais à force de les écouter
Ils m’ont convaincu.
Mon grand-père et moi avons les mêmes expressions du visage
Même caractère, mêmes passe-temps
Comme si nous étions sortis du même ventre
Mon grand-père était surnommé « Tigre de bambou »
Et moi « Porte-manteaux »
Mon grand-père ravalait souvent ses sentiments
Je suis souvent obséquieux
Mon grand-père aimait les devinettes
J’aime les prémonitions
1943, à l’automne 1943, les démons japonais sont entrés et
Mon grand-père a été brûlé vif
23 ans, à l’âge de 23 ans.
J’aurai 23 ans cette année.

*

Un autre poème en français dans un article de Télérama.

lundi 20 juin 2016

Philharmonie de Paris, 8.3.2016

Photo : J. Jocif

Laurence Equilbey dirige l’Insula Orchestra dans la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, dite Eroica de Ludwig van Beethoven. Retour sur le concert du 8 mars 2016 à la Philharmonie de Paris, encore visible jusqu'en septembre 2016 en ligne.


Elle charge d’une inspiration tremplin
que les micros captent dans le silence
qui a succédé aux raclements ;
sobriété dans l’amplitude
des mouvements de la baguette
— que la Marche funèbre déposera —
Oscillations en miniature qui
commandent une dynamique insoupçonnée :
tout juste enfonce-t-elle les roulements
tout juste laisse-t-elle apparaître
sur son visage qui respire
l’i m m e r s i o n dans les notes
un sourire que rendent les flûtes,
tant elle vit le contrepoint
avec passion. Ou peut-être si :
lorsque, bras croisés, elle attend
le soulagement, entre les mouvements,
de ceux qui ont oublié
leurs pastilles pour la gorge…
Les bois d’époque articulent
les nuées mélodiques comme si
le compositeur les hantait ; les cors
vrombissent à son commandement,
bourdons qui s’envolent vers les
arpèges melliflus des cordes. Elle encourage
au beau milieu d’une phrase
à un vibrato plus intense ; elle commande
d’un geste, sans un regard,
un contre-chant ; économie des bras
— & des jambes, plantées bien droites
sur l’estrade de son état-major —
mais abondance d’éclats pour le public,
elle incite maintenant du regard
une entrée capitale. Deux mille souffles retenus
nourrissent ses expirations qui accélèrent,
& puis elle vainc, évidemment
— en général héroïque.

lundi 13 juin 2016

Climats


Climats, de Laurent Grisel, a déjà été évoqué dans nombre de publications sur la poésie, que ce soit en ligne ou dans des revues papier. Pourquoi dès lors revenir sur un livre qui ne sera pas une découverte pour les lecteurs enthousiastes de poésie ? Parce que je ressens beaucoup d’affinités avec l’écriture de Laurent Grisel, que j’ai brièvement rencontré lors du Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice : cet ouvrage, une commande à l’origine, présente tous les aspects du climat et des changements qu’il subit. Un livre programme où l’auteur s’empare de la science pour convaincre, et pas seulement des métaphores. Et la science peut être éminemment poétique, car l’abstraction qui ressort de chiffres où règne la sèche exactitude physique (une expression que j’ai employée dans Flo[ts] et qui pour moi jette un pont entre les deux livres, qui partagent de nombreux thèmes communs) peut déclencher la plus vive émotion.


Le méthane CH4, effet de serre 84 fois le CO2 à vingt ans, 28 fois à cent ans
réchauffe les océans de plus en plus
profondément
ce qui libère les hydrates de méthane
ce qui augmente l’effet de serre
ce qui réchauffe l’atmosphère
ce qui réchauffe les océans, les lacs dans lesquels sont enfouies beaucoup de matières organiques apportées par les cours d’eau
ce qui a eu le temps, depuis des siècles, des millénaires, de produire des hydrates de méthane
lesquels, par réaction auto-entretenue et accélérée
dans des eaux déjà saturées de méthane
par la montée progressive de la chaleur
remontent à la surface
etc., etc.


L’une des constantes du livre de Laurent Grisel est en effet l’évocation des boucles, ces phénomènes de rétroaction dont les équilibres fragiles gouvernent le climat (entre autres). En ce sens, Climats rend compte de l’inéluctable emballement du réchauffement climatique d’une façon à la fois scientifique et poétique, ce qui, on l’a vu, est très loin d’être antinomique.

Même pas cent pages, mais tout y est : de la lutte des Mundurukus qui symbolisent toutes les luttes des peuples autochtones contre l’extractivisme aux racines néolibérales d’un système en bout de course, Laurent Grisel explore les tenants et les aboutissants de son sujet dans un livre ramassé qui n’en produit que plus d’effet. Et, si les solutions existent, qu’il n’oublie pas d’évoquer tout en brocardant les fausses bonnes idées du greenwashing, il ose aussi nous rappeler notre nature ténue de minuscules poussières de l’univers en concluant son livre par un voyage vers l’infiniment lointain superamas de galaxies Laniakea. Là-bas, on se soucie bien peu du devenir de notre petite planète. Un ouvrage essentiel de ce qu’on appelle maintenant l’écopoésie.

Climats, Laurent Grisel, éditions Publie.net, 100 p., en éditions numérique et papier.
Autre extrait sur Poezibao.

dimanche 29 mai 2016

Alifère

Image : A. Davey, CC-BY-2.0. Ahura Mazda, le dieu des zoroastriens.

Alifère, adj. : « qui porte des ailes ». (Trésor de la langue française informatisé)


Académie des coléoptères
Louange des élytres
Il est dans l’air comme une
Folie des espaces ouverts
Ère propice aux plus soudains
Retournements, pourvu qu’on
Embraye la marche arrière

dimanche 15 mai 2016

National Centre for the Performing Arts (Mumbai), 17.3.2016

Zubin Mehta dirige l’Israel Philharmonic Orchestra dans La Valse de Maurice Ravel.


Il faudrait enduire
le bout de sa baguette
de suie — comme dans ce jeu
enfantin où, dans l’obscurité,
on offre un bouchon noirci
à un innocent bientôt maquillé ;
ici, ce serait pour lui présenter
une feuille de papier
capturer les gestes
sur des toiles qui feraient
le bonheur des musées. Il dirige
en majordome soigné
tout entier dévoué à son orchestre
tournant des arabesques multiples
des loopings renversants qui donnent
vie aux rubatos les plus osés
(il faut le voir, à Vienne,
dans le concert du Nouvel An — et
le tout par cœur, yeux toujours
rivés sur les artisans du son)
Il manie avec retenue
les plus secrets potentiomètres
d’une console numérique dernier cri
pour marier les volumes. Ses inclinaisons
sont des révérences étudiées —
ses inclinations, celles d’un
citoyen du monde. Tout en lui
semble mesuré, du froncement d’un sourcil
aux pizzicatos d’un simple
soulèvement. Économie. Épargner
le souffle des cors pour mieux
le rendre à la fin. Lancer un trait de harpe
tourné vers les contrebasses. Effacement
devant la virtuosité des archets — anches —
embouchures — baguettes ; il écarte
le tutti pour faire place aux solistes. Le
tourbillon inexorable et macabre
de Ravel, déguisé en hommage à Vienne,
qui d’autre que lui pourrait
le rendre avec tant de flegme ? Sur
son plateau le niveau du verre
reste impeccablement plan,
alors qu’au-dehors tout virevolte.

mardi 10 mai 2016

Périhélie

Image : Carlos Cramez

Périhélie : ASTRON. Point de l'orbite d'une planète du système solaire ou d'une comète quand celle-ci se trouve le plus près du soleil. (Trésor de la langue française informatisé)


Pourtant, je te jure ! je l’avais
Écoute-moi ! oui, je la tenais
Regardons bien aux alentours
Il a suffi d’un seul instant
Hâbleur, moi ?
Étourdi peut-être… —
Luit-elle toujours de ce ton caressant ?
Il a suffi d’un seul instant
Envolée, j’en ai perdu la trace

mardi 26 avril 2016

Poécinéphilie 9 : Faust


Un film de Friedrich Wilhelm Murnau (1926), avec Gösta Ekman Sr., Emil Jannings, Camilla Horn, Wilhelm Dieterle et Yvette Guilbert.
Ciné-concert de Jean-François Zygel, le 25 avril 2016 à la Philharmonie Luxembourg.

1       C'est à une palette des gris
2       que le spectateur est convié :
3       aplats de brume, crachin de
4       surimpressions, rôtir dans les feux
5       de l'enfer argentique —
6       sans chichis réalistes ; et les notes en
7       grappes, Stravinsky à la
8       rescousse comme Méphisto
9       Vendre l'âme des touches noires
10      (elles sont moins nombreuses...)
11      pour guérir les touches blanches
12      de modes trop tonals ; imposer
13      le grégorien pour contrer la peste,
14      invoquer trois fois le nom de
15      Liszt ! Marguerite ne peut pas savoir
16      le sort que l'objectif pervers
17      lui réserve. Le froid de la peste
18      contamine l'audience, Faust
19      se dévoue pour sauver nos âmes
20      Alors la nef résonne —
21      repoussante d'écho —
22      la lumière ruisselle et embrase,
23      dans un halo elle estompe et
24      souligne, pour finir en ré majeur.

lundi 18 avril 2016

Ataraxie

Image : Yann Cœuru, CC BY 2.0

Ataraxie : PHILOS. Tranquillité, impassibilité d'une âme devenue maîtresse d'elle-même au prix de la sagesse acquise soit par la modération dans la recherche des plaisirs (Épicurisme), soit par l'appréciation exacte de la valeur des choses (Stoïcisme), soit par la suspension du jugement (Pyrrhonisme et Scepticisme). (Trésor de la langue française informatisé)


Ah ! que ce petit chemin
Tu des habitués
Accrochés à leurs plaisirs sauvages
Rabiboche
Assailli même par les éléments ligués
X fois sans qu’on y décèle une fin
Immanquablement les
Espaces inconnus d’un avenir hier maussade

mardi 12 avril 2016

Si même les plates-bandes…

… lisent l’édition printemps-été de La Tribune du Jelly Rodger, alors pourquoi pas vous ?

Dans cette édition, outre un petit poème de votre serviteur sur la famille et ses interminables déjeuners, il y a comme d’habitude l’édito engagé de Seream, les illustrations poétiques en quelques couleurs qui en paraissent mille coordonnées par Éloïse Rey, les innombrables haïkus un peu plus sérieux, et la suite de l’enquête haletante de Quentin Voirons.

Pas avare de jeux de mots, comme à l’accoutumée, cette Tribune propose également un dossier très sérieux (enfin, presque) sur la féminisation de la langue française. Mon coup de cœur du numéro, c’est l’excellent poème de Blonde Nijinsky, « L’homme is a losing game ». Avec le vocabulaire des jeux (de société, de cartes…), l’auteure explique comment se passer de la gent masculine, tout en humour décalé, jeux de langue et allusions toujours légères : « Au Memory des rencontres, / J’ai cherché en vain ma pair mais / J’ai perdu le sens. / La dernière fois que je l’ai vue, / Elle portait le masque d’un autre (que) moi. »

Bref, vingt-quatre pages de bonheur poétique parfois hilarantes, parfois pince-sans-rire, jamais ennuyeuses, pour un printemps qui commence bien.

Pour acheter le journal, et surtout pour le soutenir en se nabonnant, c’est ici : http://www.latribunedujellyrodger.com.

samedi 26 mars 2016

Philharmonie, 24.3.2016

Photo : François Zuidberg / Philharmonie Luxembourg

Gustavo Gimeno dirige le Requiem de Verdi à la Philharmonie Luxembourg, avec l’Orchestre philharmonique du Luxembourg, le Wiener Singverein et les solistes Tamar Iveri, Daniela Barcellona, Saimir Pirgu et Orlin Anastassov.


Les gestes sont amples, les nuances,
exacerbées — un chœur qui remonte
des profondeurs du silence puis
bondit dans le Dies irae encore
& encore & encore, faisant
parfois sursauter les distraits ;
des solistes, il pince les cordes
vocales — comme d’une harpe
Il mouline, arrache & forge
le métal doré des trompettes
qui jaillissent hors scène, dans
les tours d’ivoire de l’au-delà
Seul qui demeure debout
pendant quatre-vingts longues
minutes (pour les muscles,
car aux oreilles elles ne semblent
que quelques secondes volées
à l’actualité brûlante), il personnifie
la colère, le recueillement & le deuil
Les lumières de la salle
restent allumées — les reflets
des montres des violons
mènent un bal étrange ; il garde
sa stature, décollant à peine de
l’estrade. Remplaçante pourtant,
la basse éclipse le ténor trop lyrique
mezzo et soprano à l’unisson
vibratos de synchronie travaillée
& puis lui aussi chante, avec
les fantômes d’une partition annotée
par son mentor — Libera me scandé
puis murmuré par le chœur, pianissimo
de deux triolets de noires ;
suspens d’un bras qui reste levé
le temps de dire : umanità
musica & pace. Alors seulement
bris du silence.

- page 2 de 3 -