Accrocstiches

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vendredi 2 décembre 2016

Poécinéphilie 12 : Wadjda

Un film de Haifaa al-Mansour (2013), avec Waad Mohammed, Reem Abdullah et Abdullrahman al-Gohani.


1       On ne sait pas ce qui
2       se passe derrière les portes
3       de fer forgé ; on ne sait pas
4       les cheveux impeccablement coiffés,
5       les étreintes, les touches
6       de maquillage, les cigarettes
7       fumées en cachette, le vernis
8       bleu sur les ongles nus ;
9       elle sait mais ne sait pas,
10      obnubilée de bicyclette —
11      elle sait mais ne sait pas,
12      petite fille tout juste à l’abri,
13      on ne sait pas ce qui est vrai,
14      ce qui est de l’exotisme dans
15      un royaume des Mille et Une Nuits
16      qui se seraient figées dans une aube
17      inégale ; on sait l’histoire
18      banale, les plans soleilleux où
19      règnent les habits noirs, les plans
20      sombres où la blancheur éclatante
21      dispose des vies des femmes, un Coran
22      psalmodié délicatement ; mais on ne sait pas,
23      on imagine, on ne saura pas plus,
24      parfois les contes sentent le pétrole.

vendredi 23 septembre 2016

Poécinéphilie 11 : Fuocoammare

Un documentaire de Gianfranco Rosi (2016). La critique « traditionnelle » est ici.


1       J’ai pris la main du pêcheur
2       pour guider son hameçon
3       vers les fonds marins où grouillent
4       les piquants des oursins ; si le vent
5       s’arrêtait seulement, je pourrais
6       écouter le bruit des vagues —
7       le souffle au cœur des cactées
8       où explosent les pétards
9       des enfants désœuvrés. Au large,
10      je vois un ballet. Les éclats de sauce
11      tomate éclaboussent mon visage lorsque
12      je cuis les poissons que m’a offerts
13      l’océan, je répare les mailles des filets
14      je ne sais pas réparer l’histoire
15      ni les hommes je ne vois
16      pas bien les peaux se mêlent
17      aux écailles aux nageoires les
18      radars oscillent au gré des tempêtes
19      je rame à contresens le sel
20      dégage mes narines embrase mes
21      branchies je me frotte les yeux
22      des chants africains me berçaient
23      je caresse au couchant les oiseaux —
24      oiseaux nous serions tous. Ici.

dimanche 17 juillet 2016

Poécinéphilie 10 : La Tortue rouge

Un film d’animation de Michael Dudok de Wit (2016).


1       I. tempête inouïe
2       surgissement du naufragé
3       débat entre mer et vie ;
4       la nature lâche prise
5       II. enfoncement dans une île
6       à la végétation dense à
7       la roche nue dans
8       un couloir salé dont il faut se
9       défaire pour rencontrer
10      la plage de vie
11      III. mille tentatives de
12      navigation vaines ; les coups
13      de l’animal fantastique
14      sont les aiguilles d’une horloge
15      qui gobe les secondes glanées
16      au fil des espoirs déçus
17      IV. c’est bien Ghibli aux commandes :
18      le tanuki se fait marin
19      enfante d’une union improbable
20      un nouvel hybride de pellicule
21      V. si la musique est quelque peu
22      monotone dans son unité de lien,
23      le retour à la mer est
24      inévitable une fois la vie consommée.

mardi 26 avril 2016

Poécinéphilie 9 : Faust


Un film de Friedrich Wilhelm Murnau (1926), avec Gösta Ekman Sr., Emil Jannings, Camilla Horn, Wilhelm Dieterle et Yvette Guilbert.
Ciné-concert de Jean-François Zygel, le 25 avril 2016 à la Philharmonie Luxembourg.

1       C'est à une palette des gris
2       que le spectateur est convié :
3       aplats de brume, crachin de
4       surimpressions, rôtir dans les feux
5       de l'enfer argentique —
6       sans chichis réalistes ; et les notes en
7       grappes, Stravinsky à la
8       rescousse comme Méphisto
9       Vendre l'âme des touches noires
10      (elles sont moins nombreuses...)
11      pour guérir les touches blanches
12      de modes trop tonals ; imposer
13      le grégorien pour contrer la peste,
14      invoquer trois fois le nom de
15      Liszt ! Marguerite ne peut pas savoir
16      le sort que l'objectif pervers
17      lui réserve. Le froid de la peste
18      contamine l'audience, Faust
19      se dévoue pour sauver nos âmes
20      Alors la nef résonne —
21      repoussante d'écho —
22      la lumière ruisselle et embrase,
23      dans un halo elle estompe et
24      souligne, pour finir en ré majeur.

vendredi 18 mars 2016

Poécinéphilie 8 : Sunset Song


Un film de Terence Davies (2015), avec Agyness Deyn, Peter Mullan et Kevin Guthrie.
1       De la nacre glaise écossaise
2       émerge une perle de culture :
3       culture des blés, des notes
4       d’une cornemuse au couchant
5       de la boue, des lochs
6       et des collines. L’accent chante,
7       les paysans triment
8       Parfois une fête vient
9       distraire ces paroissiens assidus
10      que le murmure du monde
11      n’atteint qu’à travers la
12      rumeur sourde : Aberdeen
13      comme un eldorado pour certains,
14      épouvantail pour elle qui, fière,
15      bravera les regards après
16      des funérailles trop précoces
17      L’amour, échappatoire ;
18      la guerre, inexorable
19      Petites touches, grande histoire ;
20      sentiments chétifs — tant que
21      n’éclate pas l’orgueil atavique
22      des clans gorgés de bruyère
23      et de brumes matinales —
24      puis vient implacablement le tracteur.

mardi 1 mars 2016

Poécinéphilie 7 : लागा चुनरी में दाग (Laaga Chunari Mein Daag, Une tache sur mon voile)


Un film de Pradeep Sarkar (2007). Avec Rani Mukerji, Konkona Sen Sharma, Jaya Bachchan, Kunal Kapoor et Abhishek Bachchan.
1       Bénarès, Varanasi, Kashi —
2       prélude au déferlement des émotions
3       façon Bollywood — avant les derniers coups
4       de boutoir du cinéma mondialisé ;
5       bord du Gange où les lèvres
6       entonnent l’hymne de deux sœurs
7       avant un délitement. Peu importe
8       la vraisemblance de cette pauvreté
9       de palais. Peu importe
10      ces images cartes postales
11      qu’on serait bien en peine
12      de retrouver après un long chemin :
13      un soupçon d’Inde moderne
14      enchanteresse en Technicolor
15      et en musique souffle sur Bombay, Mumbai et
16      les braises de la prostitution présentable
17      Mais Rani !
18      Rani aux yeux lumineux
19      Rani au sourire timide et carnassier
20      Rani qui se dévoile à peine
21      Rani qui s'offre entièrement
22      Rani effacée, Rani décisive,
23      Rani pécheresse, Rani déesse :
24      qu’importe au fond l’histoire ?

lundi 15 février 2016

Poécinéphilie 6 : Taxi


Un film de et avec Jafar Panahi (2015).
1       Flux de voitures et de piétons
2       incessants – Téhéran
3       est une fourmilière. Le taxi
4       démarre pour une course
5       multiple et – évidemment –
6       scénarisée ; Cheshmeh-Ali, c’est
7       le but, mais il y aura
8       des détours. La débrouille
9       éclaire les visages, les palabres
10      animent l’habitacle...
11      Que vient faire un réalisateur
12      reconnu au volant ?
13      Chacun tourne un film
14      à sa manière ; certains
15      en catimini, d’autres
16      ostensiblement qui, friands de conseils,
17      parviennent à peine à ébranler
18      le visage impassible du chauffeur
19      (à la limite d’être perdu
20      dans sa propre ville). Tout
21      se joue à l'esbroufe :
22      faux-semblants, voleurs qui se
23      croient invisibles, café glacé et
24      images volées à un régime schizophrène.

mercredi 3 février 2016

Poécinéphilie 5 : An (Les Délices de Tokyo)

Je n’ai pas encore présenté sur ce site la série « poécinéphilie ». Réparons donc cet oubli ! Le principe en est simple : il s’agit de traduire par un poème l’impression laissée par un film. Deux contraintes sont imposées : le temps de rédaction ne doit pas dépasser trois ou quatre minutes, soit le temps d’une bande-annonce (en espérant que le poème soit bien plus représentatif du film que les bandes-annonces souvent interchangeables) ; le poème doit faire exactement 24 vers, soit le nombre d’images par minute lors d’une projection avec une vraie pellicule, pas avec les images pixelisées dont nous gratifie la projection numérique désormais inévitable. C’est donc tout simple… en apparence.

Un film de Naomi Kawase (2015), avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida.


1       Tel un dorayaki —
2       croûte quasi occidentale et
3       intérieur sauvagement nippon —
4       se déploie le conte ;
5       tel un dorayaki —
6       superficiel en apparence et
7       pont vers l’effusion des sens
8       une fois franchie la
9       barrière ténue des conventions —
10      fleurit la pellicule. Les
11      cerisiers assistent, placides,
12      à la savante cuisson
13      des générations réunies
14      Haricots généreux, haricots personnages,
15      c’est le tour de main
16      qui dompte vos soubresauts
17      de divas rouges comme des
18      enfants effarouchés des
19      adolescents en mal d’amour des
20      dieux qu’écrase
21      la modernité ambiante —
22      celle qui de simples malades
23      aura fait des parias.           Mais
24      pourtant        perdure         le goût.

lundi 11 janvier 2016

Poécinéphilie 4 : Shān Hé Gù Rén (Au-delà des montagnes)

Un film de Jia Zhangke (2015), avec Zhao Tao, Sylvia Chang, Dong Zijian.


1       Choisir entre les deux,
2       le peut-elle ? Et pourtant
3       la Chine au capital triomphant
4       de ses assauts explosifs
5       anéantit les rêves et diffuse
6       de rage la silicose
7       à un soupirant éconduit. Mais
8       le bonheur est à l'image
9       du fleuve Jaune, tantôt
10      charmeur, tantôt glacé ;
11      il charrie ses victimes
12      jusqu'aux confins de l’
13      Australie, acculturation et
14      souffrance d'espoirs déçus,
15      regrets d'une mère dans sa
16      province chinoise.
17      Litanie de Go West et
18      de la Cantonaise Sally Yeh,
19      précision des plans,
20      défilement du temps et des
21      visages. Et puis étirement
22      progressif de l’image, des sens,
23      que deviendra cet empire du Milieu
24      lorsque ses enfants utiliseront leurs hallebardes ?

vendredi 11 décembre 2015

Poécinéphilie 3 : Ixcanul

Un film de Jayro Bustamante (2015), avec María Mercedes Croy, María Telón et Manuel Antún.
1       Ixcanul, Ixcanul :
2       la chaleur du volcan
3       et des esprits contenus
4       dans une bouteille refuge
5       excite les porcs et les rêves. Dans
6       l’accouplement une lueur
7       — qu’y a-t-il au-delà ?
8       L’abondance sûrement
9       l’absence de serpents dans les champs
10      où les caféiers déploient
11      les fruits qui nourrissent l’étranger
12      Avant tout espoir,
13      vie meilleure — poids des traditions
14      aussi ; éternelle histoire
15      d’un hymen arrangé. Et puis
16      la fuite d’un ventre plein,
17      l’épopée ; les routes caillouteuses,
18      les embouteillages inconnus ;
19      la langue, la langue — l’espagnol
20      qui domine et prend, prend —
21      creuse dans les paupières
22      Reste, éternelle — suave — consolatrice
23      la chaleur du volcan :
24      Ixcanul, Ixcanul

lundi 30 novembre 2015

Poécinéphilie 2 : The Lodger: A Story of the London Fog

Un film d’Alfred Hitchcock (1927), avec June, Ivor Novello et Marie Ault.


1       Dans les brumes
2       de Londres façon Jack
3       l’Éventreur. Des meurtres
4       jeunes femmes blondes
5       les mardis
6       — un mystérieux Vengeur
7       En germe le suspense
8       d’un Hitchcock maître
9       en puissance ;
10      cadrages — rythme — plans
11      zooms stylés de voyeur
12      fascination morbide pour la beauté
13      de l’actrice principale
14      — poisseur moite de la
15      foule prête au lynchage
16      d’un (bien sûr) innocent cru coupable
17      L’accéléré du muet
18      suscite chez certains
19      des rires un rien moqueurs ;
20      les personnages de celluloïd rayé
21      savent bien, eux,
22      qu’on a tué notre envie
23      de rêver sur grand écran
24      à force de projection numérique.

lundi 16 novembre 2015

Poécinéphilie 1 : Still the Water (Futatsume no mado)

Un film de Naomi Kawase (2014), avec Nijirô Murakami, Jun Yoshinaga, Miyuki Matsuda, Tetta Sugimoto et Makiko Watanabe.


1       Les vagues à l’écran
2       comme des haïkus boursouflés
3       du sang d’un insoutenable sacrifice
4       Miette d’archipel,
5       d’isolation panthéiste
6       sans miracle ou transmutation ;
7       à perte de vue
8       les champs — on les parcourt
9       avant de plonger dans
10      l’eau vivante, omniprésente. Seuls
11      les palétuviers offrent
12      l’abri. Dans le vent,
13      s’envolent les mots
14      pour égrener le chapelet
15      des traditions éculées
16      Plongée d’un pédalier
17      au cœur des sentiments —
18      Tokyo comme défouloir,
19      ville étape des dragons sur le retour
20      où l’atmosphère enivrante
21      est refoulée par mille voix
22      entonnant l’hymne, là-bas dans l’île,
23      danse de mort
24      doigts serrés sur le sanshin.