Accrocstiches

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lundi 5 octobre 2015

Le Sans Père à plume

À l’occasion de l’entrée de Xavier Bordes dans la prestigieuse collection Poésie Gallimard, l’éditeur numérique Recours au poème propose la réédition de son premier recueil, Le Sans Père à plume. Il faut ici souligner l’intéressant éclectisme de cet éditeur, qui mêle les essais sur la poésie aux rééditions de premières œuvres indisponibles, donc, en passant par des traductions d’auteurs du monde entier et, bien entendu, des recueils de « poètes des profondeurs », le cœur battant du catalogue.

Né en 1944, Xavier Bordes est organiste, compositeur et musicologue. Des études littéraires et une carrière de professeur et journaliste l’ont également amené à participer à la création des éditions Mille et Une Nuits. Cet éclectisme, à rapprocher de celui évoqué plus haut pour Recours au poème, est sans doute ce qui lui fait porter sur le monde un regard holistique : « JE DIS LE MONDE TEL qu’il est et tel qu’il devrait être ». Un monde dont il dénonce en grand témoin les vicissitudes : « Je vois s’expansionner l’univers pétrolifique / et radioactifère / Je vois l’homme s’avancer sans précautions ». Pourtant, « NE VENEZ PAS SI C’EST pour m’apporter / de mauvaises nouvelles / Aujourd’hui c’est fête ». Les longs vers libres de Bordes s’étalent sur les pages dans des poèmes de grande intensité émotionnelle, qui constituent autant d’hommages à un monde qu’il sait empoisonné, mais qu’il ne peut se résoudre à complètement rejeter, comme lorsqu’il évoque Jack l’Éventreur « SANS MAUVAISE INTENTION », en majuscules s’il vous plaît.

Dans ce court recueil, la technique poétique est maîtrisée et pourtant ne se fait que peu sentir. Tout juste remarquera-t-on un goût prononcé pour l’allitération et l’homophonie : « Lunes l’une après lune / mois d’écume insaisissables », « Quelle douceur quelle douleur / l’être incertain lettre incertaine », « Quoi quoi quoi ? - Crois crois crois ! » ou « L e u r s langues de boas qu’on – stricte heure – / laisse enserrantes ensorcelantes étouffantes / emberlificotantes ». Et peut-être même un peu de facétie : « Et il compte ses plumes comme le caissier les billets à la banque / Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrttt ! Il manque / Un R... » Bordes sait retenir l’attention du lecteur et le livre se lira d’un trait, pour se laisser submerger par le discours, avant d’en reprendre des parties et d’approfondir la compréhension de la pensée exigeante d’un auteur qui écrit aussi entre les lignes.

Le Sans Père à plume, concis mais profond, fera le bonheur tant de ceux qui veulent (re)découvrir une œuvre de jeunesse d’un poète qu’ils connaissaient que de ceux qui découvriront Bordes. Sans compter que, pour ceux qui n’auraient pas encore tenté l’aventure de la lecture de la poésie en numérique, l’ouvrage constituera une première expérience idéale.

Le Sans Père à plume, 41 p., 5 €, disponible dans les formats epub, mobi et PDF chez Recours au poème
ISBN : 978-2-37226-053-4


GALAXIES À L’IMAGE de la corne d’Amalthée
Avec mille milliers de planètes habitées
Ou inhabitées

Je vous vois tourner comme des robes de mousseline
sur le plancher d’une valse de Strauss
Odyssées de l’espace !

Penchées Dieu et moi à l’étage nous observons
les couples qui se cherchent
sur la piste de danse magnétique

Nous faisons pleuvoir sur eux
Un déluge de prières
Chacune avec son mot d’espoir

Hormis les amoureux qui peut rêver
sur le berceau de l’humanité ?

lundi 28 septembre 2015

Les Chevaux de Tarkovski

Pia Tafdrup est une auteure danoise née en 1952 et traduite dans plus de vingt-cinq langues. Les Chevaux de Tarkovski a été écrit en 2006. Sa traduction française de Janine et Karl Poulsen est parue en avril dernier aux éditions Unes. Une plume magnifique à découvrir, servie par une impression typographique impeccable.

Dans ce livre, Tafdrup évoque les derniers mois de vie de son père, des prémices de la maladie jusqu’à sa mort, en passant par l’aggravation de sa condition qui nécessitera son placement dans une institution spécialisée.

« Eurydice doit-elle aller / chercher son père mort – / comme Orphée chanter / ce qui est perdu ? », écrit-elle sur la toute première page. Cruel dilemme. Car c’est évidemment un chemin de douleur que retracer cette histoire ; même si, peut-être par une dérision que dicte la pudeur, Tafdrup intitule le corps de son récit « Les Grotesques de l’oubli ». Mais c’est aussi l’assurance de magnifiques pages de poésie, tant la Danoise maîtrise son écriture pour saisir des images fugaces et en tirer des vers empreints d’émotion : « Mon père oublie / de remonter le bracelet-montre, / les aiguilles indiquent / l’éternel et le toujours. »

Et ce parcours, dont on se doute qu’il n’a pu être qu’éprouvant, est transcendé par les vers. Que penser de la douleur du père lorsque « Des voies lactées de morphine / traversent son corps » ? Avec douceur et empathie, les poèmes et les épisodes se succèdent et transforment ce qu’il faut bien appeler une longue agonie en un chemin initiatique vers le détachement. Détachement tant de l’auteure devant la perte de son père que de ce dernier, dont elle écrit qu’il a dans la mort la « sérénité majestueuse » des chevaux qui apparaissent sous une pluie battante au dernier plan du film Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski.

« Oui les histoires s’oublient / mais elles subsistent comme une lueur / dans les yeux, / comme une chaleur dans le sang. » Après avoir refermé le livre, subsistent effectivement cette lueur et cette chaleur que seule une très grande poétesse pouvait fixer ainsi. « Il a laissé / un corps de bois pétrifié. Et un nom / que je dois porter. »

Les Chevaux de Tarkovski, 112 p., imprimé en typographie, broché, 15 cm × 21 cm, 19 €
ISBN : 978-2-87704-159-1

Un autre extrait en français : http://www.sitaudis.fr/Parutions/les-chevaux-de-tarkovski-de-pia-tafdrup.php


EXPULSION DU PARADIS

La corbeille est pleine de raisins,
de raisins mûrs,
    le vin
que mon père a bu
était bon comme un calmant
mais la femme
qu’il aimait
est devenue sa mère
et lui, est devenu le fils pour sa bien-aimée –
le temps est venu
de vivre ensemble séparés.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins fermentés,
    le vin
que mon père a bu
était aigre, amer à en pleurer
il sait qu’il est plus
que son corps ne le permet,
ce corps qui l’entraîne vers
la maladie et la déchéance nue –
sans crier gare
amour et colère
se confondent.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins pourris,
    le vin
que mon père a bu
était rance et âpre,
si le soleil brille
dans la pluie
ou si la pluie tombe dans le soleil,
ça revient au même –
dans les champs le niveau de l’eau ne cesse de croître,
une puanteur fétide se propage, latence brute.

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