Accrocstiches

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lundi 26 septembre 2016

Torréfaction

En quatrième de couverture, François Salmon prévient : « La langue d’Hugo Fontaine est un parterre sauvage, dont il arrache soigneusement les fleufleurs à fleuristes. » Eh oui, s’il y a des roses chez Hugo Fontaine, ce sont les épines qui l’intéressent, et si les figues de Barbarie sont délicieuses, il faut, avant de les déguster, se coltiner leurs piquants. L’écriture n’en finit pas de distiller ses pointes.

La langue donc, c’est la langue qui chez Hugo Fontaine constitue une marque de fabrique : elle mêle les différents niveaux, fait des entorses volontaires à la grammaire et exsude le parfum d’un poète qui ne se résigne pas aux expressions usuelles pour traduire un monde où ses yeux décèlent la beauté que certains se sont résignés à ignorer. Et puis comment ne pas baisser la garde lorsque Hugo avoue ses petits arrangements (« elle n’a jamais été ma tantine / c’était pour avoir une rime facile ») ? Parce que oui, s’il ne s’embarrasse pas de métrique conventionnelle — après tout, elle ne ferait probablement pas bon ménage avec son invention syntaxique —, le poète ose la rime ; pas tout le temps, pas systématiquement, mais au compte-gouttes, avec une précision chirurgicale qui confine à la mise en musique sans portées. D’ailleurs, le livre est aussi disponible en CD, où l’on peut entendre, sur un accompagnement musical, la scansion de l’auteur.

Torréfaction déroule sur 150 pages un petit univers où il fait bon plonger, tant dans les poèmes courts (« déplier une femme / après avoir marqué le pli / comme un origami / plier les coins, c’est fini / point de reliure, / c’était une fille vachement bien / foutue ») que dans les plus longues diatribes où Hugo Fontaine développe, en plus des thèmes qui lui sont chers (les femmes, la mécanique, les tournées offertes dans un bar…), une certaine critique de la société. Mais sans jamais un brin de condescendance ou de mépris : tout dans sa poésie respire l’empathie. Qui fait même écrire au Dr Fontaine, toujours soucieux du bien-être de ses lecteurs : « un seul avertissement buccal existe / c’est l’aphte ». Normal, quand on a mâchouillé ses branches de poésie à l’écorce rugueuse mais à la puissante saveur de réglisse. Un vrai délice.

Torréfaction, Les déjeuners sur l’herbe éditions, 152 p., ISBN 9782930433479.


J’dansais sur mon orthographe
j’empruntais la calligraphie des filles
bics aux yeux, je récidive
les demoiselles disaient éloigne-toi du récif
trépidante envie de me rapprocher du ravin
gyrophares au cou alexandrin au bas des reins
j’écrivisse j’écrevisse je tournevis je tourne
autour
du souterrain

dimanche 11 septembre 2016

Frères numains

Si j’ai acheté Frères numains, c’est d’abord grâce à un billet paru dans Politis partagé sur Facebook, mais aussi parce que sur ce même réseau social — tentaculaire mais quelquefois utile à la diffusion de la poésie — était relayé par beaucoup de mes contacts un appel à acquérir des livres des éditions Al Dante, dans une certaine détresse financière. Apparemment, ça va mieux pour Al Dante et l’appel a porté ses fruits. Que penser donc de Frères numains ?

Le sous-titre, « Discours aux classes intermédiaires », apporte déjà un élément de réponse : le texte n’est pas une expérience de poésie immersive ou contemplative, il en appelle à la conscience du lecteur et, tel un discours politique, lui remémore le piteux état de notre société. Une société gangrenée par les exclusions de tous types qui deviennent des remparts derrière lesquels se retranche une partie de notre espèce, de nos frères numains, pour se protéger de l’autre partie, frères numains aussi. Florence Pazzottu joue avec les conventions du discours politique en ne nommant pas les responsables de cette situation : « ça n’a pas vraiment de visage, ça met un masque le temps d’une sortie sur écran, d’une élection, d’une émission, d’une parution, d’une navette entre les chambres, le temps de servir la soupe, la leçon, de maintenir la pression, la crainte du dehors ». Et ça fonctionne, bien sûr.

Pourtant, le lecteur familiarisé avec ce discours — qu’on qualifiera faute de mieux de celui d’une gauche de la gauche humaniste — pourra peiner à trouver un contenu novateur dans cet implacable réquisitoire. D’ailleurs, Bernard Noël, qui a écrit la postface après avoir relu le texte « onze fois en trois jours », résume bien ce sentiment : contrairement à son habitude, il a eu semble-t-il (du moins au début) du mal à lire Frères numains comme une expérience totale où le travail des mots se mêle à la signification profonde. La beauté de la langue l’a emporté, mais sans cesse il éprouvait le besoin de revenir au sens. Modestement, c’est aussi ce que j’ai ressenti : une sorte de dualité quelque peu dérangeante. En revenant au sens, force est de constater que, à fréquenter la presse alternative ou les poètes qui militent pour l’abolition des frontières, on ne trouve pas dans Frères numains un surcroît d’analyse que ceux-ci n’auraient pas déjà mise au jour.

Est-ce à dire que c’est un livre que je ne recommanderais pas ? Eh bien justement non, deux fois non ! Car Frères numains est une expérience poétique nouvelle et intelligente : sous couvert d’un contenu qui prêche, il faut bien l’avouer, des convaincus — on voit franchement mal des survivalistes ou des ultralibéraux se procurer un tel texte auprès d’une telle maison d’édition —, il renouvelle le discours de cesdits convaincus par sa puissance. D’un trait, d’un souffle, épuisant les virgules, il développe une rhétorique politique à mille lieues des formules toutes faites, propulse le désir de résistance à une hauteur stratosphérique que les Nuits debout n’ont pu ou su maintenir.

Oui, pour analyser le monde et décrire ce que la solidarité et l’empathie pourraient y apporter, on a besoin du style journalistique sérieux de La Décroissance, du Monde diplomatique ou de Silence. Mais on a aussi besoin de poésie. C’est exactement ce que Frères numains propose. Alors, pour conclure avec un mot qui termine tant le texte que la postface, s’offrent à nous des possibilités inouïes.

Frères numains, éditions Al Dante, 42 p., 9 €


ça vomit les freins de l’orthographe et de la protection des faibles, de l’exception du traitement des enfants, des droits durement acquis des ouvriers, du droit des étrangers à demander l’asile, ça dit bientôt dépassée la convention de Genève, inapplicable la Déclaration des droits de l’homme, ça suggère que la raison doit se libérer des Lumières, car c’est ça le progrès ça dit, ça nomme résistance et combat pour la liberté le rétrécissement du numain dans sa grotte, le clivage et la mise en abîme du numain indéfiniment réfléchis par les écrans dictant dans la caverne…

jeudi 25 août 2016

Revue de revue : Traction-brabant

L’une des caractéristiques les plus fascinantes de la poésie actuelle est le nombre incalculable de revues qui lui sont consacrées. Et tant mieux, car s’il ne fallait compter que sur les « grands » éditeurs, Poésie/Gallimard en tête (excellente collection par ailleurs, mais bien limitée par rapport au bouillonnement des poètes du dimanche et des autres jours, pas « établis » en écriture, qui ont pourtant des choses à dire, et plutôt bien), les férus de poésie auraient du mal à satisfaire leur curiosité tant les lignes éditoriales sont quelquefois frileuses. Une soif que, par contre, les revues sont parfaitement capables d’apaiser, tout comme les « petites » maisons d’édition. Pour le lecteur passionné comme pour l’aspirant poète, le passage en revue est donc quasiment obligé ; une sélection bien maigre de liens figure d’ailleurs dans la colonne de droite de ce blog.

Fanzine plutôt que revue, mais au contenu aussi riche et éclectique que beaucoup de ses consœurs, Traction-brabant est édité à Metz par Patrice Maltaverne. Car oui, l’autre intérêt des revues, c’est leur possible proximité : s’il n’en existe actuellement qu’une active au Luxembourg à ma connaissance (Transkrit, excellente mais très spécialisée dans la traduction), on peut facilement créer des liens dans un périmètre relativement réduit en franchissant la frontière. Infatigable scrutateur et zélateur de la poésie des autres via son site personnel, Maltaverne est, évidemment, poète lui-même. Lorsqu’on le contacte pour s’abonner à Traction-brabant, il prend le temps d’expliquer la revue, sa philosophie, et d’établir un contact personnalisé avec son futur lecteur. C’est ça aussi la poésie : un milieu où la passion rapproche.

On apprend donc que le nom de la revue vient de « la contraction de traction avant, l’auto et de brabant double, la charrue à double soc ». Belle métaphore du progrès envahissant et de la nostalgie qu’il induit parfois, un sentiment que beaucoup de poètes partagent, même s’ils ne dédaignent pas les réseaux sociaux pour autant. Devant le prix ridicule de la chose (cinq exemplaires pour douze euros), on comprend vite aussi que l’entreprise n’a rien d’une pompe à fric. Franchement, pour ce prix, comment être déçu ?

Mais la qualité est au rendez-vous, nous ne sommes pas là dans du low cost. Prenons par exemple le dernier numéro en date, le 69. La couverture annonce la couleur en promettant « enfin : un été zéro tiques ». D’emblée, on sait que le fanzine ne se prend pas au sérieux. Avec plus de trois cents poètes publiés à ce jour, il y a cependant de l’humour, de l’ironie, du sérieux, du fantastique ou de l’amour, quelque chose pour tous les goûts enfin ; pas mal de plumes connues désormais dans le milieu y ont aussi fait un passage.

Maltaverne se réserve une sorte d’éditorial plus théorique en général : cette fois, il s’interroge sur le dévouement des poètes à la cause poétique. Un peu déçu, il va jusqu’à traiter ses lecteurs ou ses contributeurs de « faux culs », puisque pour eux (parmi lesquels il s’inclut, bien entendu), la poésie est « juste un faire-valoir, un costume de plus [qu’ils enfilent] le week-end et les soirs après l’uniforme du boulot ». Et pourtant, il les aime, ces « drôles de poètes », qui ont choisi d’écrire mais pas seulement, de rêver mais pas tout le temps, et il conclut là-dessus.

Le cœur de Traction-brabant, ce sont évidemment les poèmes. On en a déjà évoqué l’éclectisme. Quelques exemples pêle-mêle : les haïkus ratés de Pierre Bastide (« Les hurlements des voitures qui se la pètent au feu vert / n’écrasent ni les cris ni les rires des enfants qui jouent / dans le parc où les passants pressés sombrent dans le passé »), un beau poème intitulé « L’hippo » de Jacques Cauda (« nous arrivons trempés / quand le zoo est fermé / mais on l’aperçoit / (l’hippo) caché par le / jour qui gît déjà au fond / de nous »), des poèmes hospitaliers d’Henri Clerc (« Dans la salle du dîner / la reine d’Angleterre / se munit d’une fourchette / et l’envoie valser / au visage du pondérant / duc de Toulouse »), l’évocation d’une limace par Sébastien Kwiek (« La limace grise grimace / S’égrise et s’entasse / en masse »)… Une micronouvelle post-catastrophe nucléaire de Patrick Boutin aussi, ainsi qu’un poème inspiré par l’actualité politique, et notamment les élections régionales (« ça pue la France / des mauvaises années ») de Murièle Camac. On me pardonnera de ne pas tout citer, puisque les 56 pages sont bien remplies. Lorsque les poèmes laissent un peu d’espace, on trouve des dessins, quelquefois réalisés par les auteurs eux-mêmes, mais toujours de circonstance. Le tout imprimé de façon très lisible, mais avec ce petit air de dazibao fait main qui donne un charme certain.

Bref, on l’aura compris : Traction-brabant est un fanzine poétique bourré de découvertes à chaque numéro, qui procure un plaisir diversifié et intense, dans lequel on aura à chaque numéro plusieurs coups de cœur. Peut-être aussi quelques déceptions, mais c’est la règle du jeu : il en faut pour tous les goûts. Chapeau bas à Patrice Maltaverne pour le dynamisme qui lui fait offrir cette excellente publication.


Site web pour abonnement et plus de détails : http://traction-brabant.blogspot.fr

lundi 13 juin 2016

Climats


Climats, de Laurent Grisel, a déjà été évoqué dans nombre de publications sur la poésie, que ce soit en ligne ou dans des revues papier. Pourquoi dès lors revenir sur un livre qui ne sera pas une découverte pour les lecteurs enthousiastes de poésie ? Parce que je ressens beaucoup d’affinités avec l’écriture de Laurent Grisel, que j’ai brièvement rencontré lors du Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice : cet ouvrage, une commande à l’origine, présente tous les aspects du climat et des changements qu’il subit. Un livre programme où l’auteur s’empare de la science pour convaincre, et pas seulement des métaphores. Et la science peut être éminemment poétique, car l’abstraction qui ressort de chiffres où règne la sèche exactitude physique (une expression que j’ai employée dans Flo[ts] et qui pour moi jette un pont entre les deux livres, qui partagent de nombreux thèmes communs) peut déclencher la plus vive émotion.


Le méthane CH4, effet de serre 84 fois le CO2 à vingt ans, 28 fois à cent ans
réchauffe les océans de plus en plus
profondément
ce qui libère les hydrates de méthane
ce qui augmente l’effet de serre
ce qui réchauffe l’atmosphère
ce qui réchauffe les océans, les lacs dans lesquels sont enfouies beaucoup de matières organiques apportées par les cours d’eau
ce qui a eu le temps, depuis des siècles, des millénaires, de produire des hydrates de méthane
lesquels, par réaction auto-entretenue et accélérée
dans des eaux déjà saturées de méthane
par la montée progressive de la chaleur
remontent à la surface
etc., etc.


L’une des constantes du livre de Laurent Grisel est en effet l’évocation des boucles, ces phénomènes de rétroaction dont les équilibres fragiles gouvernent le climat (entre autres). En ce sens, Climats rend compte de l’inéluctable emballement du réchauffement climatique d’une façon à la fois scientifique et poétique, ce qui, on l’a vu, est très loin d’être antinomique.

Même pas cent pages, mais tout y est : de la lutte des Mundurukus qui symbolisent toutes les luttes des peuples autochtones contre l’extractivisme aux racines néolibérales d’un système en bout de course, Laurent Grisel explore les tenants et les aboutissants de son sujet dans un livre ramassé qui n’en produit que plus d’effet. Et, si les solutions existent, qu’il n’oublie pas d’évoquer tout en brocardant les fausses bonnes idées du greenwashing, il ose aussi nous rappeler notre nature ténue de minuscules poussières de l’univers en concluant son livre par un voyage vers l’infiniment lointain superamas de galaxies Laniakea. Là-bas, on se soucie bien peu du devenir de notre petite planète. Un ouvrage essentiel de ce qu’on appelle maintenant l’écopoésie.

Climats, Laurent Grisel, éditions Publie.net, 100 p., en éditions numérique et papier.
Autre extrait sur Poezibao.

mardi 12 avril 2016

Si même les plates-bandes…

… lisent l’édition printemps-été de La Tribune du Jelly Rodger, alors pourquoi pas vous ?

Dans cette édition, outre un petit poème de votre serviteur sur la famille et ses interminables déjeuners, il y a comme d’habitude l’édito engagé de Seream, les illustrations poétiques en quelques couleurs qui en paraissent mille coordonnées par Éloïse Rey, les innombrables haïkus un peu plus sérieux, et la suite de l’enquête haletante de Quentin Voirons.

Pas avare de jeux de mots, comme à l’accoutumée, cette Tribune propose également un dossier très sérieux (enfin, presque) sur la féminisation de la langue française. Mon coup de cœur du numéro, c’est l’excellent poème de Blonde Nijinsky, « L’homme is a losing game ». Avec le vocabulaire des jeux (de société, de cartes…), l’auteure explique comment se passer de la gent masculine, tout en humour décalé, jeux de langue et allusions toujours légères : « Au Memory des rencontres, / J’ai cherché en vain ma pair mais / J’ai perdu le sens. / La dernière fois que je l’ai vue, / Elle portait le masque d’un autre (que) moi. »

Bref, vingt-quatre pages de bonheur poétique parfois hilarantes, parfois pince-sans-rire, jamais ennuyeuses, pour un printemps qui commence bien.

Pour acheter le journal, et surtout pour le soutenir en se nabonnant, c’est ici : http://www.latribunedujellyrodger.com.

vendredi 12 février 2016

L'Infiniment Proche

Pour être Académicien, il faut faire acte de candidature. La nécessaire vanité d’une telle démarche sied-elle à un poète ? Il faut bien le dire : c’est la mention « de l’Académie française » qui a aiguisé ma curiosité pour L’Infiniment Proche, dernier recueil de Michael Edwards. Résultat, une belle surprise, avec un livre qui sait concilier formes classiques et invention poétique actuelle.

Si Michael Edwards écrit aussi bien en anglais qu’en français, force est de constater que, dans ce livre, à part quelques expressions ou substantifs çà et là ou l’évocation de John Constable, ces deux univers semblent compartimentés. L’ensemble respire la poésie française, tant dans le rythme (certains alexandrins sont des modèles de classicisme) que dans l’inspiration, trouvée sur cette frontière ténue qui sépare le réel de l’imaginaire et qu’on retrouve en majorité dans de nombreuses revues de poésie hexagonales.

Mais de classicisme excessif, point : si Edwards nous gratifie d’une « Mort de Sardanapale » en contemplation du tableau, il le fait en vers libres, dans une forme à la structure lâche, « Où l’on survit à un désastre les yeux pleins de rêve ». Oui, il convoque « Obéron, Titania et la ronde des fées », mais sait aussi regarder par la fenêtre pour trouver l’inspiration, comme avec ce loriot, « alto / à la gorge ronde ». Comme une sorte d’art poétique, il nous apprend aussi que, pour lui, « le poète sème des versillons d’une justesse exemplaire », « dans des vers alignés, un univers parallèle ». Presque à l’opposé du bloc-notes plutôt rationnel qu’il tient sur le site de l’Académie française.

L’ensemble est donc bien équilibré et pas d’un autre âge, contrairement à la vénérable (en tout cas dans l’expression consacrée) institution fondée par Richelieu. Et il y a même un morceau de bravoure ; en sept séquences et sur une cinquantaine de pages, « Au fond du puits » est un long chapitre qui s’ouvre lorsque le poète « touche avec [sa] main la margelle du puits », pour se demander : « Mais qu’est-ce donc qu’il veut de moi, au fond du puits ? » S’ensuivent questions concrètes et rhétoriques (le puits est-il réel ?), métaphores et exclamations (« Être un, être nu ! ») en vers libres ou en vers rimés et cadencés, qui traduisent en mots le regard poétique qui jaillit d’une situation exceptionnelle (ou pas) et qui interroge le monde.

Un recueil à la fois sage et espiègle, à la fois sérieux et facétieux, et aux formes éclectiques.


L’Infiniment Proche, éditions de Corlevour, 112 p., broché, 19 €
ISBN 978-2-37209-017-9


LORIOT

corps
invisible glorieux

flûte en or
de la forêt

alto
à la gorge ronde

oracle
au secret des feuilles

appel
d’ailleurs

tes lances de velours
étonnent le silence

tu t’évanouis
dans la nuit des verdures

lundi 5 octobre 2015

Le Sans Père à plume

À l’occasion de l’entrée de Xavier Bordes dans la prestigieuse collection Poésie Gallimard, l’éditeur numérique Recours au poème propose la réédition de son premier recueil, Le Sans Père à plume. Il faut ici souligner l’intéressant éclectisme de cet éditeur, qui mêle les essais sur la poésie aux rééditions de premières œuvres indisponibles, donc, en passant par des traductions d’auteurs du monde entier et, bien entendu, des recueils de « poètes des profondeurs », le cœur battant du catalogue.

Né en 1944, Xavier Bordes est organiste, compositeur et musicologue. Des études littéraires et une carrière de professeur et journaliste l’ont également amené à participer à la création des éditions Mille et Une Nuits. Cet éclectisme, à rapprocher de celui évoqué plus haut pour Recours au poème, est sans doute ce qui lui fait porter sur le monde un regard holistique : « JE DIS LE MONDE TEL qu’il est et tel qu’il devrait être ». Un monde dont il dénonce en grand témoin les vicissitudes : « Je vois s’expansionner l’univers pétrolifique / et radioactifère / Je vois l’homme s’avancer sans précautions ». Pourtant, « NE VENEZ PAS SI C’EST pour m’apporter / de mauvaises nouvelles / Aujourd’hui c’est fête ». Les longs vers libres de Bordes s’étalent sur les pages dans des poèmes de grande intensité émotionnelle, qui constituent autant d’hommages à un monde qu’il sait empoisonné, mais qu’il ne peut se résoudre à complètement rejeter, comme lorsqu’il évoque Jack l’Éventreur « SANS MAUVAISE INTENTION », en majuscules s’il vous plaît.

Dans ce court recueil, la technique poétique est maîtrisée et pourtant ne se fait que peu sentir. Tout juste remarquera-t-on un goût prononcé pour l’allitération et l’homophonie : « Lunes l’une après lune / mois d’écume insaisissables », « Quelle douceur quelle douleur / l’être incertain lettre incertaine », « Quoi quoi quoi ? - Crois crois crois ! » ou « L e u r s langues de boas qu’on – stricte heure – / laisse enserrantes ensorcelantes étouffantes / emberlificotantes ». Et peut-être même un peu de facétie : « Et il compte ses plumes comme le caissier les billets à la banque / Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrttt ! Il manque / Un R... » Bordes sait retenir l’attention du lecteur et le livre se lira d’un trait, pour se laisser submerger par le discours, avant d’en reprendre des parties et d’approfondir la compréhension de la pensée exigeante d’un auteur qui écrit aussi entre les lignes.

Le Sans Père à plume, concis mais profond, fera le bonheur tant de ceux qui veulent (re)découvrir une œuvre de jeunesse d’un poète qu’ils connaissaient que de ceux qui découvriront Bordes. Sans compter que, pour ceux qui n’auraient pas encore tenté l’aventure de la lecture de la poésie en numérique, l’ouvrage constituera une première expérience idéale.

Le Sans Père à plume, 41 p., 5 €, disponible dans les formats epub, mobi et PDF chez Recours au poème
ISBN : 978-2-37226-053-4


GALAXIES À L’IMAGE de la corne d’Amalthée
Avec mille milliers de planètes habitées
Ou inhabitées

Je vous vois tourner comme des robes de mousseline
sur le plancher d’une valse de Strauss
Odyssées de l’espace !

Penchées Dieu et moi à l’étage nous observons
les couples qui se cherchent
sur la piste de danse magnétique

Nous faisons pleuvoir sur eux
Un déluge de prières
Chacune avec son mot d’espoir

Hormis les amoureux qui peut rêver
sur le berceau de l’humanité ?

lundi 28 septembre 2015

Les Chevaux de Tarkovski

Pia Tafdrup est une auteure danoise née en 1952 et traduite dans plus de vingt-cinq langues. Les Chevaux de Tarkovski a été écrit en 2006. Sa traduction française de Janine et Karl Poulsen est parue en avril dernier aux éditions Unes. Une plume magnifique à découvrir, servie par une impression typographique impeccable.

Dans ce livre, Tafdrup évoque les derniers mois de vie de son père, des prémices de la maladie jusqu’à sa mort, en passant par l’aggravation de sa condition qui nécessitera son placement dans une institution spécialisée.

« Eurydice doit-elle aller / chercher son père mort – / comme Orphée chanter / ce qui est perdu ? », écrit-elle sur la toute première page. Cruel dilemme. Car c’est évidemment un chemin de douleur que retracer cette histoire ; même si, peut-être par une dérision que dicte la pudeur, Tafdrup intitule le corps de son récit « Les Grotesques de l’oubli ». Mais c’est aussi l’assurance de magnifiques pages de poésie, tant la Danoise maîtrise son écriture pour saisir des images fugaces et en tirer des vers empreints d’émotion : « Mon père oublie / de remonter le bracelet-montre, / les aiguilles indiquent / l’éternel et le toujours. »

Et ce parcours, dont on se doute qu’il n’a pu être qu’éprouvant, est transcendé par les vers. Que penser de la douleur du père lorsque « Des voies lactées de morphine / traversent son corps » ? Avec douceur et empathie, les poèmes et les épisodes se succèdent et transforment ce qu’il faut bien appeler une longue agonie en un chemin initiatique vers le détachement. Détachement tant de l’auteure devant la perte de son père que de ce dernier, dont elle écrit qu’il a dans la mort la « sérénité majestueuse » des chevaux qui apparaissent sous une pluie battante au dernier plan du film Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski.

« Oui les histoires s’oublient / mais elles subsistent comme une lueur / dans les yeux, / comme une chaleur dans le sang. » Après avoir refermé le livre, subsistent effectivement cette lueur et cette chaleur que seule une très grande poétesse pouvait fixer ainsi. « Il a laissé / un corps de bois pétrifié. Et un nom / que je dois porter. »

Les Chevaux de Tarkovski, 112 p., imprimé en typographie, broché, 15 cm × 21 cm, 19 €
ISBN : 978-2-87704-159-1

Un autre extrait en français : http://www.sitaudis.fr/Parutions/les-chevaux-de-tarkovski-de-pia-tafdrup.php


EXPULSION DU PARADIS

La corbeille est pleine de raisins,
de raisins mûrs,
    le vin
que mon père a bu
était bon comme un calmant
mais la femme
qu’il aimait
est devenue sa mère
et lui, est devenu le fils pour sa bien-aimée –
le temps est venu
de vivre ensemble séparés.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins fermentés,
    le vin
que mon père a bu
était aigre, amer à en pleurer
il sait qu’il est plus
que son corps ne le permet,
ce corps qui l’entraîne vers
la maladie et la déchéance nue –
sans crier gare
amour et colère
se confondent.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins pourris,
    le vin
que mon père a bu
était rance et âpre,
si le soleil brille
dans la pluie
ou si la pluie tombe dans le soleil,
ça revient au même –
dans les champs le niveau de l’eau ne cesse de croître,
une puanteur fétide se propage, latence brute.

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