Accrocstiches

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samedi 13 juillet 2019

Revue de revue : Territoires sauriens – attention crocos

Le dynamisme de l’écosystème des revues de poésie est toujours pour moi source d’émerveillement. Et quand on pense qu’on avait déjà tout vu se profile une découverte insolite à l’horizon. Enfin, une découverte, pas vraiment, puisque Territoires sauriens – attention crocos a tout de même un site établi et une identité reptilienne affirmée en ligne. Mais voilà : le papier, c’est un sacré pas en avant (même lorsque l’ISSN est encore en cours !), qui vous pose une revue, surtout lorsqu’elle a autant de dents. Alors la parution du cinquième numéro, le premier imprimé, est l’occasion de parler de cet objet poétique placé sous le signe des crocodiles et autres lézards un peu effrayants ; il le mérite amplement.

D’abord, que dire de la prégnance du thème choisi par la revue dans les poèmes et les illustrations ? Si les bestioles sont effectivement présentes dans les quelque 90 pages, elles ne le sont pas d’une façon ostensiblement démonstrative. Le poème de Pierre Vinclair prend certes l’injonction saurienne à la lettre (« le cyclure / ne se souciait ni des Anglais, ni des mang / oustes qu’ils introduiront d’Inde »), les images en forme de « propositions sauriennes » de Laurène Praget mêlent portraits de victimes de féminicides au Mexique avec des crocodiles dans un rapprochement qui sonne juste et glacial, mais c’est surtout l’atmosphère de la revue qui transpire du titre. Une sorte de langage brut, de vision du monde à la fois sauvage et crue. Un style construit et reconnaissable. Gaia Grandin, dans sa contribution, nous avertit d’ailleurs, et capture il me semble l’essence de ce que la revue présente : « Le monde (cet immense Narcisse en train de se penser) ».


Où l'on découvre les trois taulières de la revue (Fanny Garin, Julia Lepère, Laurène Praget).

Tout est question de regard, en effet. « un monde difforme / impossible à saisir », continue la poétesse, et pourtant qui se retrouve étalé là dans sa cruauté parfois fascinante. A. C. Hello nous parle d’un village, d’un arbre et d’une fontaine, « une fille qui est un arbre près d’une fontaine, n’écrasez pas ses membres qui font des petits et mangent l’herbe » : serait-on en Afrique, sur le territoire des crocos ? La langue ondoie en tout cas comme eux, installe une ambiance, un rapport à la nature qui pourrait être le fil conducteur au sens large du numéro. En témoigne Camille Loivier, qui « [secoue] les sachets de graines / au bruit espérant qu’il se passe quelque chose ».

Oui, il s’en passe, des choses ! Pablo Jakob signe une nouvellette morbide et délicieuse dans un funérarium (à rapprocher du vivarium des reptiles, non ?), Julia Lepère, fondatrice de la revue, explore les sentiments à partir de l’écoute d’une pièce jouée au piano à quatre mains (nature toujours, hostile un peu, où pourraient nager les crocos : « Une rivière passe / Tandis que la main-faucon appuie plus fort sur le clavier »). L’autre taulière, Fanny Garin, nous trompe avec son « bucolique si j’ose avec : fleurs jaunes, blanches, violettes, pétales zébrés », pour mieux nous coincer « la montagne dans le dos les omoplates en ronde ». Et puis Léda Mansour nous rappelle notre condition humaine précaire face aux grands prédateurs : « Et de toutes les plantes savoureuses / Ce cœur est à nouveau comestible ».

C’est fort, ça pulse, la langue est râpeuse, le souffle est rauque. Il y a une véritable dynamique qui prend son tempo dans le titre de la revue. J’avoue ne pas avoir trop goûté sur papier la « Banque de titres » de Liliane Giraudon, dont j’ai compris l’intérêt cependant dans une performance poétique. Péché bien véniel, puisque les goûts et les couleurs…

Manquent à l’appel de cette chronique quelques autres rubriques, notamment d'amusants remerciements et un mot de la fin avec ses citations inventées, le tout souvent composé avec invention typographique. Bref, il y a dans ce premier numéro papier de Territoires sauriens – attention crocos une vraie cohérence, un humour malin, une gravité de bon aloi et de bien belles plumes. À croquer rapidement, avant que ces sauriens-là ne décident de se faire la malle et de vous croquer vous.


En plus du site évoqué ci-dessus, la revue dispose également d’une page Facebook.

samedi 27 avril 2019

Impertinences sans pertinence

Dans le supplément « Livres-Bücher » du Tageblatt, j’ai déjà écrit que Mario Velazquez « est un éternel contemplateur étonné de la vie, qu’il décrit dans de courts poèmes à la sincérité rayonnante ». Mais dans cet article de 2017 consacré en fait à un cycle grand-ducal de lectures, les soirées Millefeuilles, je n’étais pas allé plus loin, par manque de place essentiellement. Voilà donc l’occasion d’évoquer plus en détail la poésie de Mario, sur la base du livre qu’il a publié en 2009, Impertinences sans pertinence. L’unique livre pour l’instant, car il répète à qui veut l’entendre qu’il ne cherche pas la publication à tout prix : ce qui l’intéresse, c’est le partage des mots, la lecture en convivialité, l’échange que permet la poésie. Et pourtant, Mario écrit depuis plus de quarante ans ; c’est dire qu’il en a, des poèmes, dans ses tiroirs. Mais il ne se met pas la pression : tout ça vient quand il le sent, au fil des jours et surtout des rencontres. C’est l’observation des hommes et des femmes qui l’inspire, qui le motive à coucher des strophes sur le papier. Et s’il n’est pas forcément très présent sur la scène littéraire luxembourgeoise, c’est d’abord à cause de sa discrétion qu’on pourrait confondre avec de la timidité, mais aussi parce que, dans un cercle intime et amical, il trouve l’épanouissement de la transmission de ses écrits.

Si j’avais lu Impertinences sans pertinence avant de rencontrer Mario, je ne sais pas si j’aurais écrit la phrase citée plus haut, cependant. Toujours avec des mots simples certes (« J’écris comme je parle, dit-il toujours, c’est pour ça que ma poésie est accessible à tout le monde. »), il fait cependant preuve dans nombre de poèmes d’une lucidité assez sombre sur la société : « Et si on supprimait… / Les rêves, / Les moments de bonheur, / […] Et si on était, / Sur ce chemin-là… » Au fil des pages, on sent qu’il fourbit ses armes, qui sont évidemment faites d’encre et de papier seulement, contre une société de l’inégalité qu’il condamne. Mais dans la douceur des phrases toujours, avec, comme le dit un titre, un « Terrorisme religieusement sentimental ». C’est ce qui fait le charme de ces poèmes, qui évitent la confrontation directe qu’un rappeur n’hésiterait pas à balancer. Mario, lui, avoue franco, non sans impertinence ironique, justement : « Je tolère, j’accepte, / Et cela m’indiffère, / Que tu / Meures dans ta misère. »

Pas besoin de beat pour en prendre plein les yeux. Et une transition idéale pour évoquer la deuxième grande orientation de ce recueil : l’amour. En effet, l’ambivalence de l’extrait cité ci-dessus est tangible, puisqu’il pourrait se référer à une constatation générale sur la société, que Mario opère souvent, mais aussi à un message personnel. À sa femme, bien sûr, à qui il dédie de nombreux poèmes lors de ses lectures ; à ses proches, qui font l’objet d’une touchante « viviographie » de prénoms de deux pages à la fin de l’ouvrage ; à l’espèce humaine tout entière même. Comment sinon interpréter le titre magnifique « De Mendeleïev à Einstein, avec amour » ? Finalement oui, j'aurais bien écrit la phrase du début, même en lisant ce livre avant de le rencontrer. Mario est bien un contemplateur étonné de la vie, pas béat, pas naïf, mais lucide et empathique.

Impertinences sans pertinence, c’est une dichotomie poétique permanente entre le pessimisme qui s’empare d’un poète lucide sur la société dans laquelle il vit et l’amour du prochain, qu’il soit proche ou pas. Avec, encore une fois, des mots simples. Pas de poésie expérimentale, pas de composition compliquée sur la page, pas d’élégies lyriques sur des pages entières. Juste la simplicité d’un homme qui vit sa poésie comme une évidence, et à qui on souhaite un prochain livre, qu’on sait en préparation.

Mario Velazquez, Impertinences sans pertinence, éditions Joseph Ouaknine, 122 p., ISBN 978-2-35664-020-8


La preuve

Le carré du croisement de ta personne,
Avec l’infini,
Est égal à l’hypoténuse,
De ton existence.

Cette hypoténuse,
Divisée par les deux autres côtés,
Constitue l’abscisse formée par
Tes sentiments.

Cette abscisse,
Est ton aboutissement,
Et est le résultat de ton destin,
Ainsi que,
Ton point de départ,
Pour arriver au cœur
De Thalès et Damoclès.
Point précis du départ
De ta vie.

samedi 16 février 2019

Placenta

Est-il besoin de parler de Placenta, de David Besschops, alors qu’il a déjà attiré l’attention du site lelitteraire.com ? Oui, parce qu’il s’agit là d’un livre doublement intéressant : d’abord par son texte, sur lequel je reviendrai, mais aussi par la remarquable continuité dans les choix de l’éditeur, Cormor en nuptial, qu’on peut y déceler.

Je m’explique : je suis venu aux livres de la maison basée à Namur par le premier ouvrage d’Heptanes Fraxion. Déjà on sentait le goût de Gaël Pietquin, le poète éditeur, pour une certaine langue qui bouscule, mais qui ne le fait pas de façon superficielle : chez Heptanes Fraxion, le rentre-dedans n’est pas une posture, c’est un art d’écrire qui sert à en dire long sur la société, et pas que du beau. Même sensation dans le deuxième ouvrage que j’ai lu de la même maison, Oaristys de Rémy Disdero. Lui a été chroniqué sur La Cause littéraire. Comme quoi un petit éditeur peut arriver à faire du bruit autour de ses publications – Gaël est tenace et soutient ses auteurs. Et, pour revenir à mon propos, il aime la langue qui bouscule, qui choque intelligemment.

Dans Placenta, plutôt que de la poésie plus ou moins métrée comme chez Fraxion, on a affaire à de la prose poétique savamment formatée, contrairement à Oaristys qui partait dans tous les sens dans un joyeux capharnaüm où les rêveries de Daumal (oui, c’est dans l’article de La Cause littéraire, mais j’y ai pensé aussi !) ne détonnent pas. L’ensemble est une suite décousue d’histoires qui constitue la chronique de… de quoi exactement ? D’une famille déviante, d’un drame de la vieillesse, d’un inceste ? Eh bien, de tout ça à la fois. On y trouve des personnages truculents racontés par un narrateur ou à la première personne, le flou du récit est la règle, ce qui n’est pas si mal : on a envie de s’y replonger, de comprendre cette histoire morcelée, de cerner les motivations de ces protagonistes qu’on sent humains, forcément humains, mais tout de même de l’autre côté de la normalité exacerbée.

Attardons-nous sur l’origine du titre, qui permet aussi de donner un exemple représentatif du texte : « N’ayant plus l’énergie pour le choyer et le secourir à distance elle reconnaissait un bénéfice pratique à la situation / la possibilité de prodiguer de la tendresse à ce néné qui trimballait encore partout en guise de doudou / son placenta au bout d’une ficelle / comme une petite planète crevée dont l’hélium s’était enfui. » La mère (« dont la vulve jusqu’alors ne bêlait qu’un coin-coin timoré ») et son enfant sont les figures majeures du texte, qui évoque cet amour inconditionnel qui tourne à l’inceste, dans une langue faite de phrases souvent longues et à l’enchaînement inexorable de mots, parfois scatologiques, parfois crus dans leur description de la sexualité.

Mais cet inceste n’est pas amour exclusif, et l’histoire sent la baise et le foutre, littéralement. Comme on l’a vu, pas dans un but de monstration stérile : dans la continuité des ouvrages publiés précédemment, Besschops donne à entendre des voix qui tranchent sur la poésie des petites fleurs et des petits oiseaux, sans pourtant céder à la provocation gratuite. Si le sexe et la violence sociétale régissent le monde (ou bien en tout cas une partie), pourquoi ne pas l’évoquer intelligemment sur papier ? C’est le pari de Cormor en nuptial, en tout cas comme je le perçois dans les livres sortis successivement ces derniers mois. Peut-être pas exclusivement, bien sûr. Mais suffisamment pour saluer à la fois l’éditeur et ce nouvel ouvrage d’une lecture revigorante.

David Besschops, Placenta, éditions Cormor en nuptial, 56 p., ISBN 978-2-9602243-2-0


Aujourd’hui encore il lui arrivait de lambiner avec sur le costume une tache de mère qui avivait des jalousies au sein d’une communauté où la plupart des branques éjaculaient du sperme ordinaire.
Très souvent circonstancié.
À quoi cela aurait-il pu lui servir ?
De toute façon il était gauche de ses dix doigts.
Et infichu de ramener ne fût-ce qu’une visseuse ou un tournevis à la maison.

vendredi 21 décembre 2018

Chant de l’Étoile du Nord

Rendez-vous compte : il n’y avait pas encore eu de traduction en français d’un poète aïnou ! Et pourtant, on sait que la poésie est souvent acte de résistance par excellence — les Aïnous, peuple autochtone du Nord de l’actuel Japon, jadis aussi implantés dans la Russie proche et à l’embouchure du fleuve Amour, assimilés depuis des siècles par les puissants voisins japonais, ont donc évidemment fait acte de résistance à l’expansion nipponne au moyen de poésie. Mais leur langue, isolée dans la région, est maintenant en voie d’extinction. C’est d’ailleurs en japonais — certes mêlé de vocables aïnous — qu’Iboshi Hokuto (1901-1929) a composé son Carnet, qui constitue la base de cette traduction bienvenue.

Car l’attitude de Hokuto par rapport à la colonisation japonaise était un rien ambiguë, nous apprend la très intéressante préface de Gérald Peloux. Autant il défendait la nécessité d’une identité aïnou propre, qui passe par la pratique de la langue et des us et coutumes, autant il ne contestait pas l’intégration de cette identité dans un empire nippon plus étendu. D’où, certainement, le choix de perpétuer la tradition littéraire japonaise du tanka (et, dans une moindre mesure, du haïku), de s’en emparer pour distiller dans la langue du colonisateur un message subversif.

Le haïku et le tanka, pour être honnête, sont des formes poétiques qui ne me touchent pas spécialement. Tout est question de goût, après tout. Mais là, justement, la subversion des vers de Hokuto donne une saveur toute particulière au texte. En effet, le caractère « éthéré » de ces formes courtes se dissout dans un ensemble : plutôt que d’être des instantanés indépendants, les poèmes qui composent le recueil se suivent et forment une histoire. Celle du poète lui-même, tout simplement, qui raconte son métier de colporteur de produits pharmaceutiques (« Des médicaments / on en compte tant et plus / en notre bas monde / Pourquoi dois-je vendre ce / baume pour hémorroïdes ? »), tout en se livrant à une réflexion sur son peuple (« Quand je vois l’un des / Aïnous de ma nation / gisant ivre mort / ce n’est plus de la colère / la haine gagne mon cœur »). Alors le rythme de la versification classique japonaise, plutôt que de s’éteindre trop rapidement (à mon goût), se prolonge comme si chaque tanka était une mesure dans un poème symphonique. Il en devient presque incantatoire : le chamanisme n’est pas loin, malgré le réalisme parfois cru des textes. C’est en tout cas difficile de s’en détacher, d’autant que la traduction de Fumi Tsukahara et Patrick Blanche rend avec minutie créative (pour autant que mon piètre japonais permette de l’affirmer) les règles de versification. On se prend d’ailleurs souvent à fredonner les tankas à voix haute, pour mieux souligner les e sonores si nécessaire.

L’objet livre est également de toute beauté ; les éditions des Lisières ont confectionné une version bilingue qui, même pour celles et ceux qui ne lisent pas le japonais, permet de se délecter de la poésie visuelle des caractères. Une bien belle réalisation à tous égards, qui offre une plongée dans la culture aïnou, avec plusieurs clés pour aller plus loin si on le souhaite.

Iboshi Hokuto, Chant de l’Étoile du Nord, éditions des Lisières, 88 p., traduction de Fumi Tsukahara et Patrick Blanche, ISBN 978-10-96274-13-0

Extraits à lire sur le site Terres de femmes : https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2018/12/iboshi-hokuto-ouvrant-les-journaux.html

mardi 4 décembre 2018

Compris dans le paysage

Il m'arrive — comme bien d'autres poètes, amies et amis de surcroît — de répéter que la poésie, c'est plus qu'évoquer les fleurs et les petits oiseaux. Mais avec Compris dans le paysage, Georges Guillain fait mentir cet adage. Car ses fleurs et ses oiseaux dans un paysage à la mémoire sordide, eux, sont tout ce qu'il y a de plus poétique. Les racines d'un passé sombre donnent des pétales multicolores, disposés avec soin sur les pages avec des tailles de caractères différentes... et si Georges ne se sent pas « obligé non plus d'être absolument moderne », en tout cas, son poème interroge, emporte dans un univers où on ne se sent pas forcément bien vu le sujet, mais où on ne regrette pas de s'être plongé. Voilà, de la poésie, quoi.

Georges Guillain, Compris dans le paysage, chez LD éditions.

samedi 17 novembre 2018

Douze jeunes poètes grecs

Parfois, lorsqu’on lit de la poésie, on a un peu envie d’aller voir ailleurs. Oui, parce que l’avantage des réseaux sociaux, c’est qu’on finit, étant poète soi-même, par connaître une belle brochette de confrères et consœurs, qu’on aime lire régulièrement, d’autant qu’on les connaît maintenant (plus ou moins bien, selon les rencontres occasionnelles au Marché de la poésie ou les affinités électives, certes). Mais enfin il s’y greffe un inconvénient : ces voix poétiques, on finit par les connaître peut-être trop bien. On les pratique, on achète les livres, quelquefois on les échange. Vous l’avez compris : j’aime ces interactions, j’aime lire les autres, même si je ne poste pas toujours des notes de lectures (ben oui, j’ai aussi un boulot), mais quelquefois ça fait du bien de se plonger dans des écritures pas forcément tellement différentes sur le fond, mais au moins d’inconnus, pour une fois. Il y a la solution des poètes « étrangers » morts (chez Poésie/Gallimard il y a d’excellents ouvrages pour pas cher), mais si on aime la littérature vivante, il y a aussi la solution des traductions.

Justement dans une phase de ce genre, je tombe sur la collection publie.Grèce de publie.net, qui comporte aussi des recueils de poésie. Ni une ni deux, je télécharge grâce à mon abonnement quelques livres et je me plonge dans le premier, Douze jeunes poètes, une anthologie coordonnée par le traducteur Michel Volkovitch. Et là, la magie opère : complètement vierge de toute connaissance préalable des poètes sélectionnés, capable de lire phonétiquement le grec mais sans en comprendre la moitié, je suis entièrement dépaysé, mais toujours dans mon propre pays : la poésie. Un gros coup de cœur dans cet ouvrage pour les textes de Vassìlis Amanatìdis, de Thessalonique, qui transportent dans un univers à la fois farfelu, cocasse et parfaitement éclectique. Jugez-en plutôt avec cet extrait :

ELLES INAUGURENT LES RUCHES

On ne peut que l’avoir remarqué
les abeilles deviennent quand elles brûlent
comme du velours tendre et rouge
fragiles comme la pupille nue d’un œil bleu —
puis meurent.

Cela sûrement précédé d’un feu
qui fait fondre les rayons
et de la montée au ciel des derniers rêves
de la ruche.
Un instant cela provoque même
une légère bousculade aérienne —
puis tout va se dissiper.
Et comme les rêves des abeilles, on s’en doute
ont un parfum de fleurs,
au bout d’un certain temps
la ruche suivante cherchera encore
en vain là-haut
un jardin.

Mais le reste des poèmes d’Amanatìdis est à l’avenant. Excellente initiative aussi que celle du traducteur qui a demandé à chaque poète de se présenter pour les lecteurs francophones. Oui, certains poétisent leurs réponses à l’excès, mais dans l’ensemble l’éclairage apporté est infiniment nécessaire, puisque justement, j’avais ouvert ce livre (électroniquement) pour me lancer dans l’inconnu. Un inconnu désormais pas si profond pour la poésie grecque contemporaine, et que d’autres ouvrages de publie.Grèce viendront compléter.

Citons encore Chrìstos Anghelàkos (« moi qui ce soir / voulais très fort que tu n’existes pas »), au parcours atypique : il attend d’avoir 46 ans avant de publier son premier recueil (ça me le rend sympathique, au demeurant), et on sent la maturité immédiate de son propos longtemps mûri. Il y a aussi Yànnis Antiòkhou avec son énergie parfois violente, mais toujours teintée d’humour : « Permettez-moi d’être une bête / Gardant les grilles de votre sommeil / De vous attaquer de vous étouffer / Germant dans votre cerveau à minuit / Faisant naître les œufs de mes serpents / Dans les replis de vos cœurs ». Ou l’autodérision savoureuse de Nikòlas Evandinos : « Du temps où l’expression « joue la folie » avait cours / j’ai entendu ce conseil de survie mieux connu : / « entre en marchant dans le jardin des fous ». // Afin de ne pas la contredire, / je l’ai comprise à ma guise : / Je suis devenu tellement fou / que j’entre et me promène / sur la terre brûlée des humains. »

Autre gros coup de cœur pour la poésie de Katerìna Iliopoùlou, aux images persistantes dans leur surréalisme doux-amer :

MONSIEUR T. AU BORD DE LA MER

Sur le rivage il ramasse un galet.
Le galet, remarque-t-il, a cette propriété
de n’avoir ni dehors ni dedans.
Les deux se confondent.
Ne pouvant penser à rien d’autre, il décide
que le galet est ennemi du monde, et le jette au loin.
En tombant le galet forme ce qu’on appelle « trou dans l’eau ».
Monsieur T. ressent une terrible attirance
et jalouse le galet sans savoir pourquoi.
Alors il en prend un autre qu’il met dans sa bouche.
Il est d’abord salé.
Il vient de la mer.
Peu après il n’est rien.
Une boule dure de silence dans sa bouche, qui avale sa voix.
 
À sa surprise pourtant il s’aperçoit
que même sans voix il peut parler.
Aucun doute, on entend ses appels.
Un vol d’oiseaux de mer atterrit à ses pieds.
Derrière eux en partant ils laissent un texte illisible.
Monsieur T. se penche et sans tarder l’étudie.

Mais tous, impossibles à citer dans le cadre d’une brève note comme celle-ci, apportent la fraîcheur décalée de l’inconnu à notre porte. Que c’est beau quelquefois de lire de la poésie contemporaine sans en connaître les auteurs !

https://www.publie.net/livre/douze-jeunes-poetes

dimanche 30 septembre 2018

Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas

Tricheur ! Parce qu’en termes de « premier recueil », comme le mentionne le fringuant et jeune éditeur Cormor en nuptial, Heptanes Fraxion se pose là : rimailleur invétéré et stakhanoviste poétique de l’ombre des réseaux sociaux, il fait le bonheur d’aficionados depuis bien des années tant sur son blog que sur Facebook. Fraxion, c’est un peu le petit secret bien gardé des initiés, le poète toulousain qui deale ses vers pour rien (qui les distille même dans la ville sur des petits autocollants), ce qui n’empêche pas d’y devenir très vite accro. Avec une sincérité et une constance dans l’exigence d’écriture qui font qu’« à côté, ce qu’on [écrit] soi-même [paraît] assommant de grandiloquence », comme le constate Grégoire Damon dans sa postface. Touché !

Et c’est bien le Fraxion des réseaux sociaux qu’on retrouve ici sur papier, dans une réalisation très léchée : couverture au toucher qui retient les doigts, papier constellé de gris qui refuse l’éclat criard et ostentatoire du blanc. Ce que le poète aime par-dessus tous, c’est s’attacher aux personnages extraordinaires de la vie ordinaire ; avec peut-être tout de même une prédilection pour les usés et cabossés, pour ceux qui souffrent en silence mais continuent coûte que coûte, de ceux qui diraient volontiers d’une échéance de prêt ou d’une convocation à Pôle emploi : « faut juste pas que je me suicide avant ».

Il parle un peu de lui, certes, mais surtout beaucoup des autres. Il les aime autant qu’il les maltraite dans un langage hybride qui mêle le registre familier (« ma veste en peau d’enculé », « c’est ça qu’il me faut / du pinard du fromage et du pain / une bonne branlette un geste du cosmos ») et le vocabulaire précieux (« certains de tes souvenirs les plus intimes / horreur de la gémellité généralisée / tu installes l’antivirus qui les supprime / synesthésie »). Narrateur dans l’âme, il s’identifie, change de sexe pour mieux fournir notre dose d’empathie tout en restant énergique au possible dans son rythme, dans sa scansion. Ses poèmes déchirent dans tous les sens, révèlent l’âme d’un amoureux des rencontres et de l’étonnante diversité des vies menées par des interlocuteurs peut-être bien imaginaires. Ou pas ? « Elle dégage ce je-ne-sais-quoi de vaguement / anxiogène / que devaient également produire les infirmières / dans le système de psychiatrie punitive de l’ex-URSS », écrit-il de « la petite mamie du Washington Square Park ».

Rencontres, rencontres, et poèmes, poèmes. L’univers d’Heptanes Fraxion ne sent pas la métaphore travaillée à l’ancienne et ouvragée comme une dentelle du Nord. Il respire la vie et dégage les odeurs de la poésie authentique comme il la conçoit, celle qui puise dans le réel les mots qui accrochent. Avec ce livre, avec ce coming out poétique sur papier après avoir investi et conquis les réseaux sociaux, le poète saura convaincre un nouveau public. Soyons jaloux, sincèrement, de ceux qui le découvriront pour la première fois.

Heptanes Fraxion, Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas, éditions Cormor en nuptial, 112 p., ISBN 9782960224306


Charline-au-chien

y’a que les gens qui font rien
qui ne se trompent jamais
comme mes amies
aux longues jambes
des filles bien
qui font les soldes
le jour du sang
du symposium
elle dit ça
en souriant
Charline-au-chien
devant la bouche du métro
devant la bouche bée des passants
devant la viande des voisins
leur poids
leur argent
leur baie vitrée qui va bien
et la buée qui dit
qu’elle en a trop
sur la gueule
Charline-au-chien
de l’acné
beaucoup trop
pour devenir
hôtesse de l’air
qu’elle finira vedette
en CDD
hôtesse de caisse
dans un supermarché
y’a que les gens qui font rien
qui ne se trompent jamais

lundi 27 août 2018

Deux livres aux éditions Alcyone

Points communs, différences… il y a tant à comparer entre Une pesée de ciels d’Anna Jouy et Après la nuit après de Thierry Radière. Mais on y retrouve une pulsion de décalage du réel dans la prose poétique qui lie intimement, selon moi, les deux titres. Sans compter une réalisation technique attirante, avec ce beau papier vélin irisé pour l’intérieur, qui happe les reflets pour mieux restituer le monde extérieur au sein des poèmes. Voici donc un regard croisé succinct sur deux recueils parus à un mois d’intervalle, sous forme de commentaire de deux extraits.

C’est l’heure de la pesée du ciel. Vingt grammes de moineau pour des tonnes d’averses. Je m’y prends ainsi : dans le noir de mon œil, je mets le leurre d’un rêve. Le ciel appâté entre sous les paupières. Je referme aussitôt, je serre le lacet. Ça me fait deux valises pesantes.

Le reste est affaire de soustractions. Parfois par malice, je ne me déduis pas. Je feinte le nuage. J’appelle ça un jour d’humain, c’est-à-dire de Terre à terre, de ce corps de sable à ce jardin immense.

Vingt grammes de moineau s’échappent quand même…

La poésie d’Anna Jouy est tout en nuances, enracinée dans la relation entre le corps et l’esprit. Si les métaphores fusent, c’est l’intimité des organes qui affleure cependant ; ici l’œil, les paupières, on aura le crâne plus loin, les jambes ou le gosier. Le corps déclenche la poésie, il construit une relation intime entre la poétesse et son environnement, qu’elle n’a dès lors plus qu’à observer au travers de l’invitation aux strophes de ses sens. Humaniste, Anna sait que l’humain est d’abord le produit de ses organes et de ses sécrétions. Alors elle bâtit des ponts entre le langage abstrait et le concret des mouvements, glisse, danse sur le papier qui, on l’a vu, se prête magnifiquement avec son irisation à l’emploi de piste d’envol des mots. Pas rentre-dedans, pas uppercuts au menton, les vers flottent dans un bel équilibre où la révolte est douce mais affirmée, où la rêverie est à la fois contemplative et studieuse. Où l’intime rejoint l’universel.

Au temps des pommiers près de la grange où le cidre avait un goût de guêpes les gosiers des hommes ne piquaient pas ils gonflaient de plus en plus le soleil fort dans la peau la rougeur de la soif les dards du bonheur.

Extrait bref, même si les poèmes en prose qui composent le recueil peuvent aussi être plus longs. Mais ici, Thierry Radière condense en quelque sorte la contrainte des fragments qui composent le livre — une phrase par page, pas de ponctuation sauf le point final, un vagabondage d’idées dont il explique en quatrième de couverture qu’il est issu des rêves. Il imbrique deux épisodes, les entrelace, les confond ; le cidre des pommiers, prisé par les guêpes, en vient à se faire venin de celles-ci et la peau gonfle, gonfle, sous l’effet combiné sens dessus dessous de l’alcool et des piqûres. Tout cela sous le signe du bonheur, car même dans les épisodes sombres, l’écriture de Thierry reste tournée vers la lumière, frêle (comme la poésie) mais stable pilier pour témoigner de ce que la vie peut avoir d’intérêt et de lumineuse consolation. Politesse du désespoir ? Quelquefois, on se le demande ; on s’interroge : ne sont-ce pas là les rêves d’un pessimiste qui se soigne ? Peu importe après tout, ce jeu de saute-mouton entre les images reste une lecture qui donne l’appétit des songes.

Tous deux aux éditions Alcyone : Anna Jouy, Une pesée de ciels, ISBN 978-2-37405-045-4 et Thierry Radière, Après la nuit après, ISBN 9780-2-37405-044-7.

mardi 24 juillet 2018

Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads

C’est aux regrettées éditions électroniques Recours au poème qu’a paru pour la première fois ce recueil en 2014, et c’est le premier ouvrage de poésie que Jacques Flament Éditions publie dans sa nouvelle collection « Les revenents » (oui, il y a bien un e !), consacrée aux textes déjà édités mais épuisés ou plus référencés, pour diverses raisons, par leur premier éditeur. Autant le dire d’emblée : c’est une très bonne idée que d’avoir redonné vie sur papier à ce livre, émouvant, juste et passionné.

Et si j’emploie ce terme, « redonner vie », c’est évidemment à dessein : Dara Barnat évoque ici dans la majorité de ses poèmes la longue maladie de son père et son décès ; le passage de l’électronique au papier, d’un éditeur disparu à un autre, tout cela participe d’une entreprise de construction de la mémoire pour ne pas oublier, qui constitue au fond l’essence des textes. « I hold my father’s hospital records, / They’re worn, like my memory / of his clothes », écrit Dara Barnat. Travail, devoir de mémoire donc. Mais le dernier poème, intitulé « What Luck to Live On », ne permet aucun doute sur la poignante énergie de toujours rester au monde, malgré le deuil. De la voix autobiographique, on passe à celle du disparu qui encourage, qui console, qui motive depuis l’au-delà promis : « When wou were a child, I’d tell you / a story about giant lily pads / that one day we’d sit on crossed-legs. Here / there are thousands, floating on water. Aeons / and aeons we’ll have, and never again / will we be drifting / away. »

Sous la conduite de Walt Whitman, cité souvent, honoré toujours, Dara Barnat tisse les liens familiaux en vers et s’offre à elle-même et par conséquent nous offre le soulagement de la poésie, dans des textes aux lignes courtes et épurées, avec un langage réaliste et sans fioritures de vocabulaire, pour mieux s'ancrer dans le quotidien. Évoquant également sa mère et son expérience de la migration en Israël (« I do not live in Israel / to be in awe / over the stones / of this land. »), elle compose une poésie familiale de la consolation, une poésie à l’empathie communicative et joyeuse même dans l’épreuve. Les traductions en français de Sabine Huynh collent aux phrases de son amie poète avec juste ce soupçon de liberté qui leur donne leurs propres ailes dans une autre langue, tout en en restituant l’esprit profond.

Dara Barnat, Des liens invisibles, tendus/Taut, Invisible Threads, édition bilingue, traduction de l’américain par Sabine Huynh, Jacques Flament Éditions, ISBN 978-2-36336-364-0


A Story to Tell

Of the flaws
of my father’s

life, one was not
the time he lay

on the street
with a dog, who

had been hit
by a car, placed

his hands on
the dog’s belly

whispered hush
hush
, sharp

rocks piercing
them both,

dust and the
blaring of horns

all around, so
the dog’s last

breath wouldn’t be
taken alone.

Une histoire à raconter

Parmi les scories
de la vie

de mon père
ne figure pas le temps

qu’il a passé
allongé

sur le bitume
près d’un chien écrasé,

ses mains sur le ventre
de l’animal,

chuchotant chut
chut
, des pierres

aux arêtes coupantes
les transperçant tous les deux,

au milieu de la poussière,
des coups de klaxon,

pour que le chien
ne lâche pas

son dernier soupir
seul.

mardi 17 juillet 2018

Venus vulgivaga

Infatigable promoteur de la poésie, le Hongrois István Turczi est probablement capable de se dédoubler tant il parvient à concilier de multiples activités : poète évidemment, traducteur, éditeur, revuiste (avec Parnasszus), enseignant (responsable du département d’écriture créative à l’université de Budapest, il anime régulièrement des cours dans plusieurs universités asiatiques), secrétaire général du Pen Club de Hongrie, vice-président du Conseil mondial des poètes… sans compter les lectures lors de festivals internationaux. C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai rencontré, puisqu’il a été l’invité du Printemps des poètes – Luxembourg en juin 2018. Mais cet emploi du temps bien rempli ne semble pas affecter la qualité de son écriture : bien au contraire, István puise apparemment dans le quotidien les forces et l’inspiration nécessaires à une poésie dense, ciselée et qu’on peut raisonnablement qualifier de lyrique, où la sensualité et l’introspection se regardent en miroir.

On peut le lire en traduction française aux éditions du Cygne, où il a publié Venus vulgivaga. Les textes français ont été établis par Károly Sándor Pallai, et s’il ne m’est pas possible de les comparer avec les originaux hongrois, l’ensemble néanmoins bénéficie d’une unité de style qui permet une identification plutôt sûre de l’auteur, qu’il faut porter au crédit du poète traducteur — je goûte beaucoup moins sa préface, assez absconse et théorique, mais les textes sont rendus avec un tel amour du travail bien fait qu’il ne peut que lui être beaucoup pardonné sur ce point.

La sensualité a déjà été évoquée et se retrouve dans nombre de poèmes qui composent ce recueil. Dans aucun cependant elle n’est plus présente et prenante que celui qui lui donne son titre : « Cette femme est un véritable lieu saint, / une attraction touristique du pays, / on pourrait fonder une agence / de voyages sur elle, me suis-je dit, / à ce moment et à cet endroit, / hic et nunc ». Longue, très longue évocation de la femme comme objet mutuel d’amour-haine avant l’amour physique, ce texte puissant et résolument lyrique se termine en « sarcophage de volupté / balsamique, intemporel ». Oui, István Turczi promène son regard poétique sur le corps des femmes avec tendresse, sans la roublardise de la séduction forcée, car il l’avoue dans un autre poème : « Les femmes m’adorent. / Eh oui, puisque je vous le dis, les femmes m’adorent / — ne m’enviez pas. / Elles seules m’intéressent depuis mon adolescence, / et quelques autres choses aussi, bien entendu. »

Parmi celles-ci, la musique de son compatriote György Kurtág. Et de se faire moins narratif, plus intériorisé, plus rythmique, en abandonnant les capitales et la ponctuation si précises jusqu’alors pour célébrer la musique des vers sans la pesanteur de leur formatage : « j’ai tant de belles choses en tête et tant de / bêtises   vivre mourir espérer grands mots ». Si je puis me permettre un peu de satisfaction personnelle, j’ajouterais que sa lecture lors du Printemps des poètes – Luxembourg de ce poème inspiré par le compositeur, « Le dernier message de feu demoiselle R. V. Troussova », accompagné en direct par l’improvisation des United Instruments of Lucilin, a été un sommet intense de poésie musicale.

Pour faire venir les vers, peut-être faut-il aussi quelquefois se détacher du monde, parce qu’à « Budapest quelque part », « les mots, / collés à notre langue, se distendent ». Alors le Hongrois trousse un « Cycle des poèmes de montagne », dans lequel cet extroverti hyperactif troque ses habits de poète en pleine lumière pour l’isolement créatif. Les femmes sont toujours là, mais plutôt qu’instruments de volupté ou de fascination mutuelle, elles « transportent le rire dans les seaux », chastement. Lui « rentre dans le paysage », « comme s’il était sorti d’un mythe », et compose, compose des vers à l’introspection qui contraste avec sa fougue de vie précédente.

Personnalité complexe, à la fois truculente et repliée sur elle-même, István Turczi se livre dans ce Venus vulgivaga sans retenue, dans une diversité de thèmes et d’intérêts qui façonnent et stimulent l’imaginaire du lecteur qui les découvre. Avec une qualité d’écriture sans concession, un lyrisme pas forcé et un vocabulaire riche et varié. Qui est István Turczi ? Peut-être est-il le plus à même de nous le dire, pour résumer sa poésie : « Pourtant, mes branchies me gênent encore parfois ».

István Turczi, Venus vulgivaga, trad. Károly Sándor Pallai, éditions du Cygne


Nu, de sa main

tombe la serviette de bain.
La décadence étale ses perles luisantes.
Mon cœur, ce grand poêle en faïence s’échauffe aussitôt,
le parfum frais du savon pénètre
jusqu’aux profondeurs de mes sens.
Tes cheveux sont attachés, pourtant, quelques longs cheveux
tombent sur ton cou nu. Un design séduisant,
mon centre de sensibilité signale un état d’alerte.
Dans l’air enfumé, tes regards exigeants
glissent vers moi sur un fil de soie.
Attente impérieuse.
Puis, tout d’un coup, tu prends un livre sur l’étagère,
Camus, si je vois bien, puis avec une lenteur folle,
tu le ramènes sur ton sein ayant la chair de poule ; dans tes yeux,
une ruse innocente. Un moment de Renaissance.
Le geste dénote bien de la conscience.
Tu te tiens déjà au centre, à contre-jour de l’après-midi.
Se désintégrant en éclats d’argent, tes contours
agrandissent ton corps qui commence à palpiter
comme une méduse et emplit le silence géométrique.
Écarte les rideaux, écarte-les, dirais-je,
je te montre au monde en expiation.

jeudi 26 avril 2018

Drápa

Il est de ces livres traduits qui instantanément vous donnent l’envie d’apprendre leur langue d’origine. Si le temps pouvait se dilater et en offrir l’occasion… D’ailleurs, si Drápa est de ces livres-là, je dois avouer que c’est la poésie de Gerður Kristný dans son ensemble, en tout cas ce que j’en connais, qui donne cette envie. J’ai rencontré Gerður au festival Transpoésie de Bruxelles en novembre dernier ; sans pour autant sans négliger sa faculté à prosodier pour capter l’attention ni son style, sa lecture avait parfaitement mis en évidence le rythme hautement poétique de l’islandais, dont les poèmes épiques semblent chevillés au corps des habitants de l’île.

Il y a dans cette langue une concision et une pulsation qui, à la lumière de la traduction, en anglais dans le cas de ce livre, ne peuvent que fasciner : lorsque l’islandais claque un mot rageur, la langue de Shakespeare souvent doit utiliser la périphrase (« Augað blindað / bólsturskýi » sera traduit par « His eye blinded / by a low wad of cloud » — tout de même moins direct, et en tout cas plus long). Bien entendu, la portée de cette remarque doit être mitigée par le fait que la traduction de Rory McTurk, fin connaisseur des cultures nordiques, n’est pas littérale. Mais tout de même : puisqu’elle veut garder l’esprit du texte originel, elle prouve que la concision et la précision poétique semblent profondément ancrées dans l’ADN de la langue islandaise… ou en tout cas dans l’écriture ciselée de Gerður Kristný.

Le titre en lui-même est un jeu de mots : drápa, c’est une forme de versification de la poésie viking, mais dráp, en islandais, c’est aussi « meurtre ». Sur base de la poésie épique viking donc, dont l’autrice revendique l’influence et qu’elle considère comme une école idéale pour la poésie moderne, mais également dans la droite lignée des polars nordiques si en vogue en ce moment, voici l’histoire d’un crime. Un crime que la poétesse connaît bien : journaliste, elle a interviewé celui qui l’a commis, après qu’il a purgé sa peine et avant qu’il ne soit lui-même assassiné plusieurs années plus tard. Le meurtre d’une jeune femme dans un appartement de Reykjavík se transforme par ces vers en la grande histoire de toutes les femmes maltraitées, tel un pamphlet contre la violence, dans lequel Gerður convoque rien moins que le diable (sous forme de canidé) en personne pour servir de conteur : « I glided about / in canine form // The breeze stroked / my sleek coat of hair / laid its hand / on my head // Cats vanished / into bushes / rushed behind / dustbins ».

Poésie narrative concise au service d’un message résolument politique, sans fioritures métaphoriques inutiles (« When the whip / made you / dance on a tightened / thread between / my fingers / you did so »), Drápa se lit d’un trait, l’esprit d’abord intrigué puis enfoncé profond dans la noirceur d’une Islande bien loin des images d’Épinal — ou de Reykjavík devrait-on dire ? —, celles de paysages magnifiques et de volcans capricieux qui interrompent le trafic aérien. Au fond, rien de plus universel qu’une telle histoire de meurtre, et l’exotisme nordique trop poussé n’y aurait rien à faire. Poésie féministe aussi, osons le mot même s’il est galvaudé parfois à force d’être dans l’air du temps.

Ici, c’est l’empathie qui prévaut ; la poétesse déroule sa fascination, pas morbide, non ! plutôt journalistique, puisqu’elle veut écrire pour informer, pour alerter, pour dénoncer. Et le diable narrateur, sorte d’alter ego tant de l’autrice que du lecteur, est un spectateur impassible, comme si le déchaînement de la pulsion meurtrière n’avait nul besoin de son office pour s’exercer. Drápa est aussi tranchant qu’un polar nordique, mais dans concision aussi efficace que peut l’être un récit poétique grâce au grand-huit d’émotions et de sensations qu’il déclenche. S’y ajoute la connexion brûlante à l’actualité que donne le véritable journalisme d’investigation. Et à la fin, il faut un bon moment pour reprendre son souffle. Car « þetta hlaut / að fara / illa // Hlaut » (« This had to have / an evil / end // Just had to »).

Gerður Kristný, Drápa, traduction en anglais de Rory McTurk, Arc Publications, ISBN 9781911469261

mardi 10 avril 2018

Revue de revue : Nouveaux Délits

Je l’avoue : déjà abonné à pas mal de revues et avec un budget poésie pas illimité — en tout cas pas aussi vaste que mon goût éclectique, parfois trop, je sais, pour le genre —, j’ai tendance à me reposer sur le grand nombre de revues que je reçois, sans trop regarder les autres maintenant. Eh oui, la poésie est aussi la vie, et il y en a une en dehors de la poésie. Je sais, je radote… Mais le sous-titre « revue de poésie vive » et un appel à soutien de Cathy Garcia, la taulière, qui a vu son vieil ordinateur cesser ses services aux vers et aux strophes inopinément, m’ont convaincu de tenter l’aventure. Peut-être aussi le fait qu’un numéro précédent a été consacré à la remuante poésie guatémaltèque traduite par Laurent Bouisset, allez savoir. Enfin bon : grand bien m’en a pris.

Le numéro 60 de Nouveaux Délits rassemble des textes de sept poètes, agrémentés par Cathy Garcia d’un court édito relatant la genèse (pas simple) de cet opus et d’une quatrième de couverture en forme d’extrait d’un essai sur la simplicité joyeuse et volontaire. Quand le politique s’en mêle, et bien tourné en plus... S’y ajoutent deux « résonances », notes de lecture aussi bien que jeux de miroir à l’écriture ciselée sur deux livres récents, également par la maîtresse des lieux, décidément productive et tellement amoureuse de la poésie que cet enthousiasme est particulièrement contagieux. Ah oui : de petites notes de bas de page, extraits de poèmes ou de romans, font aussi écho, comme des résonances, aux textes originaux publiés ; ces « délits d’(in)citation » confirment, s’il fallait encore la démontrer, la haute connaissance littéraire de Cathy Garcia, qui peaufine une revue franchement réussie tant sur la forme que sur le fond.

Car sur le fond, la cohérence de l’ensemble des sept poètes choisis est admirable, et l’exigence dans l’écriture est un dénominateur commun. Connu des amateurs de revues, Valère Kaletka ouvre le bal avec des textes à la nostalgie qui tourne à l’étrange et au fantastique parfois, avec des titres énigmatiques et décalés : « Ahan / Fils de Crâo / Sur la route du Run / Poumons-de-feu / Ahan / Guerre au gramme intégral / À l’anévrisme hautain en rupture / De son ban », peut-on lire dans « Ahan », savant détournement d’un personnage bien connu en « poésie de Cro-Magnon » (là, c’est moi qui invente, ce n’est pas une citation), pourrait-on dire. Pierre Rosin, lui, ose la poésie de science-fiction (on en publie trop peu, je trouve), même si ce n’est qu’un poème parmi les autres où peut-être sonne comme dénominateur commun « le malheur d’être un homme et de n’être rien » : « construisons un vaisseau / une flottille / une arche / semons les germes d’une nouvelle espérance ». Espérance que versifie Daniel Birnbaum, dans une série narrative qui décrit un voyage à Madagascar ; Daniel, comme souvent, y montre une empathie (« elle a les pieds infectés / suintants / sanguinolents / il faudrait les mettre à l’abri de la poussière / de la boue des ordures des mouches ») qui rend ses vers simples immédiatement assimilables sans cheminement intellectuel tarabiscoté : une poésie qui va droit au cœur. Joseph Pommier, lui, ne parle pas d’autre chose que d’espérance non plus quand, après avoir décrit en vers plus longs et plus fourmillants de cassures de rythme une vie au travail marquée par la servitude volontaire, il glisse qu’« Au prix d’un sommeil lourd on s’arrache / À ces pensées rageuses qui stationneront dans l’oubli ». Florent Chamard flirte (un peu, par rapport à ses prédécesseurs plus narratifs et moins métaphoriques) avec le surréalisme pour « réapprendre le silence des horizons sans but » et retrouver « la tentation du sel et des vagues » ; dans sa présentation, il avoue qu’il aime haïr… tout un programme ! Poésie rock’n’roll pour Vincent Duhamel, mon chouchou de ce numéro, avec un poème magistral et habité intitulé « La boîte » : « J’aurais voulu mourir à neuf ans lors d’un mercredi pluvieux ennuagé de flocons et de victoires avec sur le bord des lèvres l’amour d’une pêche ensoleillée de la veille et, dans le cœur, un oisillon s’étouffant d’un requiem enchanté. » Puis vient une étrange boîte offerte par la mystérieuse Matriochka, concentré de peurs et de fantasmes ; un texte puissant sur les attirances de l’enfance, qu’elle soit enchantée ou brisée. Enfin, dernière autrice et seule femme, Antonella Eye Porcelluzzi conclut par une poésie plus déstructurée où le langage se fait plutôt phonèmes que longs vers. C’est un de ses poèmes, court alors qu’elle peut aussi nous embarquer dans de longues variations hypnotiques sur un sujet donné, qui sera reproduit complet ci-dessous.

En un mot comme en cent : Nouveaux Délits, c’est une belle revue, bien conçue, bien réalisée, et ce numéro 60 en est la preuve.

Pour en savoir plus et surtout ! vous abonner, visitez le site internet de la revue Nouveaux Délits.


Love deux song n. 25 (Antonella Eye Porcelluzzi)

Pour ceux qui conduisent deux avions
qui dirigent deux industries
qui chevauchent deux chevaux
et tirent avec deux arcs
pour ne pas se retrouver avec
deux anus à soigner
en cas d’hémorroïdes.
je suis un monstre qui a tout osé

dimanche 25 février 2018

H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo

H2O, le bain originel d’où les acides aminés accouchent de l’Homme d’avant l’homme-d’avant l’homme : mais est-il « araignée ? cloporte ? lombric ? éponge ? oursin ? » L’épopée de la Création commence. Cornaqué par des « guides animaliers », parmi lesquels Bargabanti, l’hippocampe pygmée, ou Pandinus imperator, le scorpion noir, l’Homme d’avant l’homme-d’avant l’homme entame son évolution. Des rencontres, des batailles ; de la violence et de l’amour, par-delà des millénaires, pour aboutir à l’Homme d’après l’homme, augmenté, bionique, maître et esclave de l’univers (ou des multivers ?). Dans un cri primordial, l’ॐ (« aum ») de l’hindouisme, Unanimus Nemo, car c’est bien lui sous tous ses avatars, retourne au néant ou au tout, il boucle la boucle d’une gigantesque fresque qui embrasse la nature étriquée de notre petite planète et le cosmos infini.


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est la somme de l’évolution résumée dans la poésie des mots… et des images : formidables illustrations de Michel Cadière, qui dans leur imbrication incluent toute la complexité de l’écriture de Rémy Leboissetier tout en offrant la simplicité d’une lecture graphique. Érudition aussi : Rémy cite Baudelaire, Pozzi, Lacan ou Burroughs ; mais jamais avec ostentation, toujours avec mesure. Unanimus Nemo, c’est lui, c’est moi, c’est vous, pris dans un cycle inexorable d’améliorations qui s’accélère avec le transhumanisme, mais que les livres anciens ont déjà décortiquées, et il le sait. Que ce soit la Divine Comédie, la Genèse, le Livre des morts des anciens Égyptiens, l’auteur mesure à l’aune de la sagesse antique le chemin droit vers la fonte dernière dans l’espace, à bord de l’ultime croisière sur le Milky Way Spaceship.


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est à la fois de la poésie, du théâtre et un roman picaresque ; une épopée que Gilgamesh n’aurait sûrement pas reniée, le texte védique disparu qu’on retrouvera à bord d’une capsule spatiale dans cent mille ans et qui donnera les clés de l’univers… un objet trop beau pour être vrai, trop étrange pour les canons de la littérature à la mode. Jouant avec bonheur aussi sur la typographie en majesté, Rémy Leboissetier nous sert là un plat de résistance dans tous les sens du terme : roboratif certes, mais aussi qui interpelle, qui dit la vérité sans s’embarrasser de politiquement correct sur l’être humain et son histoire passée et future, qui appelle à la révolte poétique contre l’inexorable. Même s’il est inexorable — surtout s’il est inexorable. Que serait une épopée si elle ne créait pas des vocations ? Alors on pense, on s’émeut, on rit, on écrit, on crée, pour que de nous reste une particule à l’orientation positive lorsque le big-bang inversé arrivera. C’est déjà bien, non ?


H2O ou le nébuleux destin d’Unanimus Nemo, c’est un bel objet. C’est aussi un livre grand. Plongez-vous dans l’eau primordiale où tout a commencé, et achevez le périple en reconfigurant vos neurones stimulés par du silicium finement ajouré. Vous ne le regretterez pas.

Aux éditions Venus d’ailleurs.
Description (très) détaillée disponible ici.

mardi 7 novembre 2017

Trois nouveaux entremets…

… parus aux Carnets du dessert de lune, et parce que je suis gourmand, regroupés dans un seul billet !

Les samedis sont au marché

Si l’on en croit Thierry Radière, aller au marché le samedi matin est « plus une activité existentielle qu’une occupation littéraire ». Voire. Les saynètes qu’il tire de ses expéditions abondent — comme souvent chez l’auteur — en anecdotes liées à l’enfance et aux petits bonheurs familiaux, et constituent un véritable corpus littéraire d’une cinquantaine de pages. La force de son écriture, c’est qu’elle va titiller le lecteur dans les recoins de ses souvenirs ; de ceux qu’on a tous un peu forcément, mais qu’on n’a pas couchés sur le papier par paresse, par manque de temps ou simplement parce qu’on n’a pas le talent de Thierry pour les rendre aussi vivants.

Prenez les œufs de cane, par exemple. Beaucoup se reconnaîtront dans le texte intitulé « Les œufs infinis », où le promeneur avoue qu’il n’en achète jamais, et que c’est probablement pour ça qu’il ignore toujours l’étal du marchand. Et pourtant, ces œufs « sont extra : ils ne se cassent jamais dans la tête. Sont infinis ». Car justement, en évitant le regard du vendeur, on se construit un souvenir permanent, « un gâteau dont [on] ignore le goût ». Quoi de plus permanent en effet que l’obsession d’une chose attirante qu’on n’a pas pu goûter ? D’une petite habitude, d’une petite veulerie hebdomadaire d’ignorer ce qui nous tente, l’auteur bascule vers les songes et l’infini, tout simplement.

Bribes de conversations à la façon de brèves de comptoir ou réflexions personnelles (« Le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allées et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »), l’espace restreint du marché est prétexte à un kaléidoscope d’images et de métamorphoses. Jusqu’au surréalisme à tendance érotique, parfois. Il fallait oser : « Les enfants s’attendrissent à la vue des chiots pendant que leurs parents s’envoient en l’air près des poireaux. » Doté d’illustrations de Virginie Dolle qui s’accordent parfaitement à son atmosphère, Les samedis sont au marché est aussi frais que les meilleurs produits d’un marché de plein air où l’on a ses habitudes.

Nuova prova d’orchestra


C’est avec un accordéoniste que Thierry Radière ouvrait son livre, et c’est maintenant tout un orchestre que convoque Michaël Glück. De petit format, facilement glissé dans une poche, le livre est en fait un recueil d’aphorismes, une forme où la concision va de pair avec le triturage du langage. On y trouve donc force doubles sens, homophonies approximatives ou jeux de mots divers. Par exemple, saviez-vous que « Nul n’est autorisé à jouer du triangle en bermuda » ou que « Les Rolling Stones ont beaucoup joué la musique de Satie » ? Les petites phrases dégagent cette connivence avec un lecteur que Michaël ne prend pas pour un idiot, et à qui il reconnaît la culture générale nécessaire pour comprendre à demi-mot ses bons mots.

Pour qui connaît la poésie « sérieuse » de l’auteur (parce qu’on peut clairement dire que cet ouvrage se situe dans une veine humoristique, même si, on le verra, il ne s’interdit pas les piques qui siéent à un écrivain regardant son époque avec lucidité), rien d’étonnant : cette dernière est toujours sur le bord des mots, glissant dans ses vers ciselés de nombreuses figures de style que ne renierait pas un aphoriste virtuose. Les instruments de musique les plus divers défilent, créant une unité de thème qui permet de donner un véritable liant au recueil, et cela jusqu’aux plus insolites, comme ce tocsin dont joue… Quasimodo. Lequel s’est « longtemps couché en sonneur » — culture, quand tu nous tiens… Mais au fil des pages, le poète distille aussi quelques sentences plus politiques : « Ces temps derniers on joue, partout, trop de canons et ce n’est pas vraiment drone. Les seules batteries qu’on entend sont meurtrières. » Voire de critique littéraire : « Salieri est à Mozart ce que Salgari est à Jules Verne. » Pas très sympathique ni pour Salieri ni pour Salgari, que j’avoue avoir beaucoup aimé lors d’explorations de la littérature populaire italienne en version originale. Mais diablement efficace !

Nuova prova d’orchestra est un livre à garder à portée de main, qu’on feuillette régulièrement pour picorer quelques aphorismes bien troussés. Et pas seulement pendant la pause syndicale d’un orchestre symphonique, foi de chef d’orchestre. Pas besoin de lire la musique pour en apprécier l’humour polyphonique.

Faute de preuves


Après la prova de Michaël Glück, qui signifie répétition en italien, nous voici aux preuves, ou plutôt à l’absence de preuves de Serge Prioul. Des trois, c’est l’ouvrage qui se rapproche le plus d’un recueil de poésie « classique », si tant est que cela existe. Faute de preuves semble d’abord le fruit d’un cheminement, celui de son auteur vers la poésie. « Un jour arrive / Où tu écris / Par curiosité […] Et tu sautes / En parachute ». Un cheminement tout de pudeur devant le malaise qu’on sent installé avant l’écriture, avant ce que l’on perçoit comme le grand saut. Les poèmes sont en général courts, comme les vers d’ailleurs, et paraissent constituer de prime abord une sorte d’art poétique : « Elle est si simple la place du mot // Un blanc où ne rien mettre d’autre / Un mot de trois lettres / Un de huit / Au-delà / On sera dans la marge ».

Mais petit à petit, une fois la poésie enclenchée, le recueil évolue vers une poésie narrative réaliste où l’on reconnaît l’influence de Richard Brautigan, cité en exergue. Les anecdotes prennent le pas sur les réflexions personnelles - même si celles-ci ne disparaissent pas - et structurent un style qui devient plus affirmé. Toujours, cependant, avec un vocabulaire pas ampoulé pour un sou qui rend la poésie naturelle, quasi une conversation entre amis. Jugez-en : « Café de pays de Mellé / Le vieil alcoolo de service / Te raconte / Qu’à cause de Brigitte Bardot / Qui a fait interdire les manteaux de fourrure / Les éleveurs de visons / Ont lâché plein d’animaux dans la nature / Un de ses potes pêcheur / Il est formel / S’est fait poursuivre par des visons / Qui en voulaient aux truites / À l’intérieur de son panier de pêche ».

Des hésitations à écrire jusqu’aux poèmes réalistes faits de tranches de vie sublimées à la Brautigan, Serge Prioul écrit sa Bretagne et son histoire, qui s’entremêlent dans des vers simples à l’effet immédiat et durable. Faute de preuves est un concentré de réel passé à travers la moulinette d’un regard acéré et empathique ; qui mieux que le poète sait repérer l’instant qui, habillé de mots, touchera de la plus belle manière celles et ceux qui ne l’ont pas vécu ?

vendredi 22 septembre 2017

Le Sucre du sacre

« C’est un texte assez difficile », me dit Patrice Maltaverne dans un courriel. Mais la difficulté, c’est pas mal de temps en temps. Plongeon donc dans Le Sucre du sacre, dernier volume du poète-éditeur-revuiste messin : mais par où commencer ? Car oui, Patrice a raison, ce n’est pas un texte simple. Difficile, je n’irais pas jusque-là ; il demande un temps d’adaptation avant de diffuser son arôme, mais n’est-ce pas là le propre de tout livre un peu exigeant ?

Commençons alors par le commencement. Le « sacre » du titre, c’est en fait la cérémonie du mariage. Dans ce livre, l’auteur s’attache à écrire la chronique d’un mariage annoncé, de la demande au voyage de noces. Pour cela, il procède par chapitres qui tous tirent leur titre d’un objet, d’une procédure ou d’une action liée aux épousailles. On suit donc le narrateur et « sa mie » (délicieux choix de vocabulaire) de la demande au voyage de noces, on l’a vu, en passant par toutes les étapes méticuleusement répertoriées par le poète : pêle-mêle, citons les cartons (… d’invitation), les fleurs, l’église, l’orgue, le Code civil, les confettis, le repas ou le discours, mais aussi plus décalé, les panneaux indicateurs (il faut bien arriver à la fête), le mégaphone ou l’alcool.

Dans les chapitres, les courts paragraphes ne comportent qu’une ponctuation limitée : pas de point final, même si les points intermédiaires sont gardés, pas de virgules. C’est un choix (une contrainte ?) qui donne au texte une urgence, un rythme de locomotive lancée à pleine vitesse vers une union inéluctable. Les deux époux sont-ils aussi sûrs que ça de leur envie de convoler ? Peut-être pas : « […] l’idée de prononcer ce grand nom de mariage m’a scotché aux familles princières au sein desquelles la blancheur est tuée dans l’œuf. » Mais pour autant, « nous voulons que ce mariage aille vite réfléchir ces porteurs de rides incongrues qui donnent des ordres à une statue ». On le voit, le langage est ici déconstruit et les phrases qui commencent dans un style tout à fait limpide se transforment rapidement en accumulations de métaphores qui confèrent à l’ensemble un petit goût de surréalisme.

Mais un petit goût seulement, car les pérégrinations vers l’église, puis la mairie, puis la fête et le repas obligé restent facilement reconnaissables. Cela dit, « les deux endroits sans surprises sont l’église et la mairie ça c’est pour les grandes personnes il serait amusant que quelque chose se déchire le voile de Marianne la statue de la Vierge de toute façon à l’intérieur ne s’y trouvera pas un sexe réel ». Tout baigne donc dans une atmosphère onirique créée par les choix d’écriture de Patrice. Comme souvent chez lui, on y retrouve des jeux de mots à connotation ironique pour certaines icônes de la société de consommation moderne (« faire l’amour au milieu des cris bétonnés par notre baby lisse ») ou plus politique (« la loi n’étant plus jamais votée à mains basses »).

L’ensemble reste pourtant, malgré les piques que le poète ne peut pas complètement évacuer de son écriture, plutôt tourné vers les sentiments humains. On croirait que Patrice a voulu faire un voyage en poésie dans la tête d’un futur marié, et qu’il nous permet de suivre pas à pas ces pensées qui s’agitent, se cognent et se télescopent à mesure que le grand jour se rapproche. Et même après, puisque cette nouvelle vie à deux n’est pas non plus aussi évidente que ça. L’interprétation est ouverte, mais la langue utilisée et les partis pris d’écriture font du Sucre du sacre un livre fascinant et dont l’intérêt va grandissant au fil des pages, appelant donc plusieurs lectures. Difficile, non. Exigeant, oui. Et tant mieux.

Patrice Maltaverne, Le Sucre du sacre, éditions Henry, 96 p., 8 €, ISBN 978-2-36469-171-1.


Extrait du chapitre « Voyage de noces »:

Après le mariage il faut glisser dans les confettis et la mousse en gelée restant aux vieux qui n’auront jamais le courage de souffler sur leur saynète éteinte. Notre dérapage sera plus léger que les rideaux d’une chambre voletant toute une nuit de pleine lune sans sa lampe
Le plus important c’est d’avoir des billets. Le tien est au fond de ton décolleté. Il ne faut pas qu’il s’envole avant l’avion le mien est tapi dans mes chaussettes de la veille. Comme des fleurs nous allons nous pousser sur la pointe des pieds

lundi 7 août 2017

Le Boogie du Cambalache

Ce serait mentir que dire que je n’ai pas un a priori positif sur les écrits de Seream, alias Sébastien Gaillard. Grand manitou, avec Éloïse Rey, de La Tribune du Jelly Rodger, un journal de propagande poétique où je me sens bien et en belle compagnie, le bougre fait profession de trublion de la chose poétique en cassant les codes et en accueillant des plumes et des crayons dissidents dans un espace littéraire en général corseté (Hugo Fontaine, par exemple). Quoique… malgré ses racines savoyardes — et bientôt canadiennes, il ne tient plus en place dans les Alpes —, le rédacteur en chef enthousiaste ne rechigne pas aux interviews sur les chaînes de radio nationales : enfin, au moins une, car c’est sur France Inter que je l’ai découvert, et en même temps la Tribune.

Seream a beau écrire qu’il se trouve « déjà bien assez grand pour [son] âge mais insignifiant par rapport à l’univers en expansion », ce Boogie du Cambalache est tout sauf un énième opus de poésie dispensable. Ah non ! D’abord, parce que son auteur est un artiste aux multiples talents, et qu’il agrémente le livre de ses propres peintures ; et un livre de poésie complété par des illustrations réussies remonte bien vite dans la pile des beaux objets à lire. Mais évidemment, dans la poésie, c’est le style qui compte. Et là, mes aïeux, ça balance ! Les textes de Sébastien sont de véritables logorrhées verbales façon slam, mais toujours signifiantes et sans chichis, truffées de références. Références aux artistes qu’il aime, à sa famille qu’il adore, à ses potes musiciens ou poètes (il m’a même fait rougir, c’est dire)… une poésie du mot qui chante, se déploie et part dans tous les sens pour mieux envelopper le lecteur de sa petite mélodie lancinante ; une poésie de la fidélité aussi, à sa famille poétique et musicale.

Le Boogie du Cambalache, c’est donc une longue mélopée en ouverture, du spoken word mâtiné d’autobiographie, sorte de journal poétique amoureux où l’on accompagne lauteur dans ses pérégrinations littéraires, notamment pour la chronophage et bénévole fabrication de l’excellente Tribune. Suit un « Message d’insécurité poétique » qui en rajoute sur l’art poétique de son auteur : « La poésie française contemporaine se noie dans les politesses, se débat dans les vagues académiques, coule à pic dans le conformisme, tangue dans la houle maboule de la culture peureuse, n’évite pas les écueils imposteurs de l’autocensure. » Et toc ! Le remède du docteur Seream ? Sa Tribune bien sûr, « un investissement dans le vent qui fait claquer des dents et les fait résonner dans les cavernes de l’inconnu ! » Vous voulez des exemples ? Le reste du livre est composé des éditos qu’il a publiés dans les neuf premiers numéros du magazine, dont le dixième sera le chant du cygne. Et on peut dire qu’il a mouillé la chemise pour répandre les graines de la poésie populaire, qu’il a trimé pour déclamer et convaincre, qu’il a bossé d’arrache-pied pour défendre la langue qui pique et qui caresse, une langue que chacun peut comprendre, sans les chapelles exiguës de la poésie guindée. En glissant au passage quelques piques sur la société de consommation, dont on peut bien évidemment déduire qu’elle est au cœur du problème que la plupart pensent avoir avec la poésie.

Mais le problème n’existe pas, et s’il fallait désigner un chantre de la poésie qui touche chacun et chacune, Seream serait en bonne place. Non pas qu’il s’y verrait… le Gaillard ne semble pas goûter les honneurs. Alors, sans médaille et sans flagornerie, longue vie au Boogie !

Seream, Le Boogie du Cambalache, éditions du Petit Véhicule, 93 p., 25 €, ISBN : 978-2-37145-577-1.

dimanche 2 juillet 2017

Réflexions buissonnières

J’ai rencontré Frédéric Dechaux au Marché de la poésie, et nos discussions m’ont naturellement conduit à me procurer son livre. Pour qui devise avec ce jeune homme souriant et sympathique dans un tel cadre, Réflexions buissonnières peut se révéler une surprise : en effet, l’auteur y fait preuve d’un certain pessimisme qui s’attache à dénoncer les petites compromissions quotidiennes de tout un chacun, sans jamais s’épargner lui-même d’ailleurs. Les petites manies de se raconter des mensonges pour simplement survivre dans un monde hostile y sont décortiquées avec un scalpel parfaitement affûté, dans des courts paragraphes qualifiés d’aphorismes. Est-ce de la poésie ? Est-ce un essai ? De la philosophie ? De la psychanalyse ? Peut-être bien tout ça à la fois…

« La soumission à l’ordre social est acquise, et garantie à long terme, dès lors que s’est imposée à tous l’absence de projet alternatif. De là vient que les inadaptés trouvent ensuite leur seul réconfort dans leurs mondes intérieurs. » Évidemment, une telle phrase ne remplace pas les livres d’analyses d’Ivan Illich ou de Jacques Ellul sur la société actuelle, mais, avec sa concision frappante, elle permet l’impact direct et immédiat sur la conscience du lecteur. À lui d’amorcer sa réflexion en attrapant les petites perches que tend Frédéric tout au long de l’ouvrage. Car il parle de lui et de nous comme il parle de notre passé et de notre avenir, voire de notre futur : « Les australopithèques, les pithécanthropes, les néandertaliens se sont éteints les uns après les autres. Comment ne pas se consacrer à poursuivre le processus ? L’évolution s’appuie sur l’apparition d’espèces nouvelles, elle réclame, elle exige des mutants. »

Souvent, les aphorismes poétiques sont courts et humoristiques. Justement, chez l’auteur, ils se font mutants, s’allongent et prennent une tournure philosophique plus prononcée sans pourtant complètement s’affranchir d’un certain humour (on pense un peu à Novalis). Un humour noir, fait d’une certaine ironie et d’une autodérision certaine. Si Frédéric met le doigt là où ça fait mal, ça n’est pas par défaitisme. Ce n’est pas parce que « Nous appréhendons généralement le monde selon les schémas illusoires que la pensée adopte dès l’enfance » qu’il ne faut pas combattre lesdits schémas. Première étape : en prendre conscience. C’est exactement ce que ce livre permet. Et puis le pessimisme n’est pas omniprésent. L’auteur n’est au fond pas aussi misanthrope ou sombre que ce qu’il laisse transparaître dans ses aphorismes. La preuve ? « Ce souffle qui vous réchauffe le corps, puis l’esprit, et vous éveille à la nature divine ! »

À l’heure où les élèves de lycée viennent de plancher sur leurs copies de philosophie, on se prend à rêver : et si on mettait Réflexions buissonnières entre les mains des futurs bacheliers ? Un langage simple, des réflexions pertinentes et des interrogations appropriées, peut-être que ça réconcilierait certains avec la matière. Je crois bien que ça m’aurait plu, en tout cas.

Frédéric Dechaux, Réflexions buissonnières, éditions Unicité, 15 × 21 cm, 82 p., 13 €, ISBN : 978-2-37355-102-0.

mercredi 14 juin 2017

Les Heures de battement

Avant d’ouvrir le recueil, difficile de comprendre l’intelligente polysémie du titre : Les Heures de battement, ce sont bien sûr ces trous dans un emploi du temps qu’affectionnent tous les collégiens et lycéens ; mais au fil des pages, on découvre que ce sont aussi des heures… où le cœur bat, tout simplement.

Alissa Thor nous propose donc une cinquantaine de poèmes courts qui sont autant d’hymnes à l’amour, où le je poétique entonne les louanges d’un tu aimé, voire quasi vénéré pour certains textes : « Comment / Ne pas croire / Que ta beauté est / Céleste /  Quand au matin / Je retrouve / Une plume / Piquée / Dans l’oreiller ? » Mais n’allez pas imaginer que l’ensemble soit mièvre ou fleur bleue, même si l’auteure avoue avoir toujours « Au fond / Des poches / Des mots / De papier / D’amour ».

Ici, pas de louanges éthérées des petits plaisirs et des petites joies anodines sous forme de métaphores savamment distillées. Alissa Thor, au contraire, privilégie un vocabulaire direct et des images fortes, parfois rentre-dedans. Il y a des os à ronger, des diables, des bringuebalements dans ses vers, et si un poème s’aventure dans l’onctueux (« Canne à sucre »), c’est qu’il évoque la pression chronophage qu’une époque folle nous impose : « Je sors / Le monde / De son papier / Sulfurisé // Je casse / Des petits / Carrés / Réguliers / Que je fais fondre / Un à un / Sous la langue // Pour gagner / Du temps ».

Eh oui ! le temps qui compte, c’est celui passé avec cette autre qui fait battre le cœur, bien sûr. Celle dont on apprend qu’elle est femme au détour d’un accord, mais dont on ne saura pas beaucoup plus, tant le recueil reste centré sur ce je poétique. Un alter ego de l'auteure qui manie avec aisance des mots simples, mais qui sont autant de flèches atteignant leur cible. Dans leur concision, leur construction et leur style direct, ces poèmes ne sont pas sans rappeler ceux de la grande Anise Koltz, lorsqu’elle évoque par exemple le souvenir de son mari. Pour un premier volume publié, la référence est certes flatteuse, mais méritée.

Alissa Thor, Les Heures de battement, éditions de l’Aigrette, 54 pages, ISBN 978-2-9552041-8-4, 13 euros

lundi 22 mai 2017

Comme un bal de fantômes

« Il faut toujours inviter ses amis dans les livres pour que les livres deviennent la vie. » C’est ce qu’Éric Poindron met en exergue de la longue liste de « fantômes et papillons » qu’il dresse en fin d’ouvrage. Par fantômes, il faut ici comprendre écrivains du présent comme du passé, qu’il fréquente en vrai ou dans les livres (avec lui, on ne sait jamais vraiment d’ailleurs, tant les ectoplasmes semblent se plaire en sa compagnie), forcément des amis ; par papillons, il faut ici comprendre ces personnages historiques, littéraires ou pas, qui colorent de leurs légendes ou de leurs actions un monde résolument terne en dehors de l’érudition.

Mes accointances personnelles et mon obsession de la poésie de proximité me forcent à nommer parmi la multitude Lambert Schlechter, dont il cite Le Fracas des nuages et à qui il dédie un poème, « Lanterne » : nous voici donc à Trèves, dans la maison natale de Karl Marx et puis dans une boutique de vieux livres où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval pour enfin se décider à faire l’acquisition d’un ouvrage d’Adelbert von Chamisso, non sans mentionner l’Aladin de mise devant cette caverne aux trésors. Il serait dommage de vanter l'éclectisme de l'ouvrage sans citer quelques autres noms évoqués : on s'y promènera donc avec Sophie & Claude Chambard et Dimitri Chostakovitch, William Shakespeare et Paul Fournel, Zéno Bianu et Johannes Kepler ou bien encore Glenn Gould et la caravane du Tour de France.

Car côté érudition, puisqu’il faut y revenir, Poindron pourrait en remontrer à quiconque. Sans qu’il crâne ostensiblement pourtant. Le crâne, ce serait plutôt celui qui trône dans son cabinet de curiosités. Et nous voici revenus à l’au-delà et aux spectres. Comme un bal de fantômes ne respire cependant pas l’étrange à chaque page. Divisé en six parties comme autant de saisons successives, il constitue selon son auteur un « roman-poème en fragments » (tiens, revoici un genre que Schlechter apprécie…), une « collection de poésies résolument narratives ».

Effectivement, les métaphores et les métonymies ne sont pas légion et les textes ont quelquefois un petit air de prose cachée sous une pagination poétique. Quoique : « Dans un grenier de l’enfance / Une page déchirée fragile / Que le temps avait jaunie en patience / S’était imposée ma rêverie. » S’il s’agit bien là d’une image du navire La Flore, prisonnier des glaces, qui a excité l’imagination du poète, on est en droit tout de même d’y voir plus qu’un simple papier jauni.

Parfois, Poindron prend aussi la main du lecteur pour taquiner la fable : « Un jour de grande chaleur / Un poète qui avait grande soif / but vingt-six bouteilles / À la suivante / Il fit un mauvais pas / Et tomba dans la bouteille / Elle était gigantesque / Ce qui ne dérangea guère le poète. » Plein d’humour toujours, il se fait aussi à l’occasion… extraterrestre, avec un « Exopoème » d’excellente facture qui avertit : « Croyez aux étoiles / Folles et légères / Chantonnez leurs murmures / Qu’elles vous soient bienveillantes ».

Impossible donc — et absolument inutile au demeurant — de résumer Comme un bal de fantôme ; on aura deviné que les surprises comme les personnages connus et moins connus y fourmillent, dans un joyeux agencement qui rappelle justement le cabinet de curiosités. La mélancolie y côtoie l’ivresse de la joie, les hommages appuyés y côtoient les références subtiles, le lyrisme décomplexé y côtoie l’intimisme revendiqué. Un livre à l’image de son auteur, « Bibliolibrius » (titre d’un des poèmes du recueil) génial qui entraîne ses lecteurs avec lui dans le grand cataclysme de ses souvenirs véritables ou rêvés. Avec des fantômes et des papillons qui deviennent rapidement autant d'amis.

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions du Castor Astral, 256 pages, 17 €, ISBN 979-10-278-0119-0.

samedi 22 avril 2017

Deux hymnes à la ville chez publie.net

On ne dira jamais assez combien un abonnement annuel chez publie.net, qui donne la possibilité de fouiller à l’envi dans le catalogue de cette maison d’édition à la fois en ligne et sur papier, peut permettre de mettre au jour des pépites pour de solides lectures. Surtout lorsque, comme dans ce cas précis, deux titres se répondent et se font écho dans des registres différents, mais sur un même thème : la ville.

Dans Big Bang City, Mahigan Lepage arpente plusieurs mégapoles d’Asie afin d’en comprendre l’essence. Écrire qu’il s’aventure hors des sentiers battus serait un cliché réducteur : disons plutôt qu’il se rêve en impossible habitant de ces lieux qui le fascinent ; en tant que tel, il emprunte les trottoirs, les routes et les transports en commun qui lui permettent de se fondre dans la masse.

Plus qu’un simple journal de voyage, le livre propose une réflexion sur le phénomène de la croissance effrénée des mégapoles, lieux en sempiternelle expansion, qui mangent l’environnement et grignotent jusqu’à l’âme des humains. Un phénomène qui, de l’Europe au xixe siècle, s’est transmis à l’Asie dans une frénésie difficile à décrire, mais simple à constater une fois sur place, pour peu qu’on ne se cantonne pas aux attractions touristiques. Un phénomène oppressant parfois, au point que Lepage en tombe malade (aidé par une aventure culinaire), choisissant pourtant de ne pas interrompre ses observations et ses comptes rendus quotidiens en scrutant et décrivant l’animation d’un carrefour clé de Mumbai. Un phénomène mondial enfin, qui mélange modernité et tradition, qui superpose les enseignes multinationales aux échoppes et ateliers locaux, le tout en couches, strates et portions d’infrastructure uniques et semblables à la fois.

La force de l’écriture de l’auteur, c’est de dépasser le simple cadre du journal de voyage pour y insérer des réflexions et des comparaisons très personnelles. Ainsi, il invente son propre vocabulaire pour décrire les mégapoles qu’il traverse, des « villes nombres », où se débattent des « combattants primordiaux », tels ces pratiquants de la discipline des « mixed martial arts » qu’il se plaît à regarder de temps en temps à la télévision pendant son voyage, comme métaphore de la lutte de l’être humain dans les villes. « J’appelle villes nombres les villes dont le nombre surpasse la structure. À Kolkata, plus encore qu’à Manille ou à Jakarta, les structures restent minimales. Cette ville nous renfonce profondément dans le nombre, nous ramène aux stades initiaux de l’explosion. Là où le combat capitaliste se livre au corps-à-corps, avec les pieds, les mains et les moyens du bord. »

Métaphores aussi, ces parallèles entre la formation de l’univers et celle des villes, entre quarks, particules élémentaires qu’on retrouve parfois esseulées comme ces laissés-pour-compte qui préfèrent la solitude (ou peut-être le délaissement) parmi la multitude. Chez Lepage, ça grouille, ça pullule, ça pousse, ça vit et ça meurt, sous l’œil ni bienveillant ni malveillant des infrastructures des villes nombres, des villes monstres parfois, si tant est que monstres elles puissent être. Elles sont, tout simplement. Mais elles croissent inexorablement. Et lorsque l’indicible survient, alors il faut quand même le dire, puisque l’auteur s’y est engagé. C’est là que le style s’épure, passe de la description à l’émotion ; de la réflexion philosophique sous couvert de journal de voyage à la poésie.

La poésie, justement, ou plutôt la prose poétique, c’est ce que propose Virginie Gautier dans Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire. Ici, point de ville définie : si nombre de villes sont évoquées (en plus de celles du titre, on y croise nommément Paris, Plovdiv, Marseille ou Wuppertal entre autres), le texte est construit de façon à ce que le lecteur se perde dans l’espace et le temps. Comme dans le dédale d’une ville. Peut-être pas une ville nombre comme chez Lepage, mais une ville qui les contiendraient toutes, avec leur histoire heureuse ou troublée, avec leurs venelles et leurs égouts, avec leurs attractions et leurs petits secrets honteux.

« C’est une ville, elle a des frontières visibles et des frontières invisibles. On fait un pas de plus pour voir jusqu’où on a le droit d’avancer. » On s’avance donc avec Virginie Gautier, et on croise des souvenirs pas forcément agréables et des réalités contemporaines qu’on aimerait pouvoir oublier : un tunnel sous une mer fermée aux réfugiés, des banlieues (belle explication étymologique) négligées. Mais une ville est une ville, avec ses contradictions, ses avantages et ses inconvénients ; un tout irréductible, comme le fait sentir ce livre à la fois un et multiple. Il faut en accepter les émanations mortifères tout comme s’abreuver à la rivière ou au point d’eau qui, au départ, a présidé à son édification.

C’est un bonheur de se perdre dans le plan imaginaire de cette cité, et surtout, si on le peut, de marier la lecture de ce recueil avec celle du journal de voyage précité — un peu comme si l’un était le pendant de l’autre. Mais attention : pas de simple côté obscur opposé à un côté lumineux ici, les deux livres se suffisent à eux-mêmes et proposent toutes les facettes de la ville ; mais ils procurent un plaisir de lecture exponentiel en se combinant.

samedi 31 décembre 2016

L’Adieu au Loing

J’ai déjà écrit ici combien la « poésie de proximité » m’intéresse. Avec L’Adieu au Loing, on en atteint le paroxysme : ce livre est édité à Metz par l’association Le Citron Gare de Patrice Maltaverne (par ailleurs revuiste acharné de Traction-brabant, revue déjà évoquée sur ce site) ; il se trouve que je connais Patrice, et que je suis connecté sur Facebook avec Xavier Frandon, l’auteur. Ce n’est pas une raison pour me priver de parler de ce recueil. D’abord parce qu’il est très bien, nous allons le voir plus en détail, mais aussi parce qu’il n’y a rien de honteux, dans le domaine de la poésie, à chroniquer des livres d’amis. Car sinon, honnêtement, quel journaliste choisira de parler de cet ouvrage parmi tant d’autres d’éditeurs plus renommés et d’auteurs plus vendeurs, y compris en poésie même si ça reste une niche ? Certes, tous les éditeurs qui osent la poésie méritent un soutien, mais les microéditeurs encore plus, qui soutiennent souvent la poésie hors effets de mode.

Et question effets de mode, ne comptez pas sur L’Adieu au Loing. On voit souvent, en revue comme en recueil, une poésie aérée, pas avare de blancs sur la page, formée de mots simples où quelquefois surnagent des trouvailles linguistiques distillées avec parcimonie. Ici, rien de tout cela. Xavier Frandon ose le lyrisme, mais un lyrisme décomplexé. Dès le premier poème, qui donne son titre au livre, il installe son atmosphère bien particulière à grands coups de vocabulaire choisi, sans fausse modestie verbale (dès le premier quatrain, on a droit à « parangon », « sipide » et « Euménides » — eh oui, c’est aussi rimé !). Il y a un certain classicisme dans cette ode à une rivière, tant dans le thème que dans la forme, qui préfigure de façon remarquable la suite du recueil.

Dans leur grande majorité, les poèmes suivants sont des sonnets. Frandon joue avec les codes : si les quatorze vers sont à peu près une constante, le rythme joue une partition tantôt binaire, tantôt ternaire pour ce qui concerne le nombre de pieds, et les césures et autres enjambements ne sont pas rares. Si les thèmes sont variés, on peut cependant les réunir en constatant que l’auteur aime à poser un regard sur le monde à la fois émerveillé et désespéré. Peut-être est-ce son alter ego maléfique qu’il convoque lorsqu’il écrit : « Savant par habitude, il soupire, souhaite / qu’on le secoure, or, ses talents universitaires / le rendent méchant homme et, déjà qu’il était laid / il en devient très désagréable, mais chut… » Mais quelle tendresse aussi quand « T’en souviens-tu la montagne avait plu / et nos fringues imbibées collaient sans / que nous ayons besoin d’embrasser tes seins ».

Dans le métro, à l’aube, à Saint-Germain, dans la Drôme en été, tout est sujet, tout est objet de poésie. Quelques coups de griffe aussi, notamment à la « littérature littéraire »… La force des textes de Xavier Frandon, c’est ce sentiment qu’ils installent d’instantanés désinhibés de tout formalisme poétique compassé, malgré cette sujétion trompeuse à la forme du sonnet. Et puis la richesse de leur vocabulaire, pas précieux ni ostentatoire, mais pas limité non plus. Comme si le poète, devant la complexité du monde, ne pouvait se résoudre à simplifier son langage. Comme s’il prenait, au fond, ses lecteurs pour des amateurs de poésie, certes, mais aussi des égaux, dont le cerveau fonctionne autant à l’affect qu’à l’intellect. Alors, quand il demande « Crois-tu que je sois poète pour bien faire ? », on sait bien sûr que c’est une question rhétorique. Il fait, et c’est bien.

Xavier Frandon, L’Adieu au Loing, illustrations de MAAP, éditions Le Citron Gare, 12 × 15 cm, 95 pages, 10 € port compris, ISBN 978-2-9543831-8-7


Fugitive

Accablé du vent, dégorgé de l’air brûlant
Je ne laisse plus rien, que ma place se vide
Que vous la remplissiez ô mes aimables paires
Que jamais vous ne sachiez compter entre vos rides

Un sursaut que je vous tends, mes forces finalisées
Vous continuez et moi, je me lambine
Dispersant ma conduite, mon cri amenuisé
Ne m’attendez plus, je suis le point infime

Dansant sur l’arête évidée, fainéant
Au risque de tomber, je lance ma fumée
Qui se soulève et retombe sous mes pieds

Mais
N’ayez crainte, partez
Tout ceci est très faux.

mercredi 26 octobre 2016

Spoon River Anthology


La poésie rapporte peu et peut coûter beaucoup, si on se laisse tenter trop souvent par les sirènes des lettres d’information des petits éditeurs qu’il faut bien soutenir. D’autant que celles et ceux qui publient peuvent être des connaissances, voire des amis. Lorsque j’ai reçu la notification de la parution d’une nouvelle traduction de la Spoon River Anthology d’Edgar Lee Masters aux éditions du Nouvel Attila, j’ai évidemment été intéressé par ce recueil que je ne connaissais pas encore.

Seulement, il faut faire des choix pour ne pas éclater le budget d’achat de livres — et puis une œuvre devrait être lue, si les compétences du lecteur potentiel le permettent, dans la langue d’origine. Même si cette nouvelle traduction, apparemment plus fidèle à l’original, semble une aventure éditoriale intéressante, puisque certains textes ont été écrits et ajoutés par les traducteurs, ainsi que des cartes. Peut-être faudra-t-il tout de même s’y plonger à l’avenir.

Toujours est-il que j’ai décidé, pour ce livre écrit il y a un peu plus de cent ans, d’aller chercher une version électronique gratuite. Un petit tour sur le site du projet Gutenberg et j’étais prêt à commencer la lecture. Captivé dès le départ, je me suis d’ailleurs demandé comment j’avais pu ne pas entendre parler de cette œuvre atypique et addictive. Comme quoi, en poésie, on n’en sait jamais assez.

Publié en 1915, Spoon River Anthology est un assemblage de courts poèmes dont chacun est en fait l’épitaphe d’une personne enterrée dans le cimetière de cette ville fictive. La rivière prend cependant le nom de celle qui coulait dans la ville natale de l’auteur, Edgar Lee Masters, au Kansas, ce qui apparemment a valu à celui-ci pas mal d’inimitiés. Au fil des textes, Masters reconstitue donc la vie sociale dans une petite bourgade rurale des États-Unis du début du XXe siècle. Une vie faite de petites joies et peines, d’ostracisme lorsqu’on ne respecte pas les conventions, de mesquineries et jalousies, d’histoires d’amour sincères, dissimulées ou contrariées, de mystères… bref, un microcosme qui fleure bon la société en général. Avec en prime la résolution des énigmes à la Edgar Allan Poe de certaines morts suspectes, que le lecteur découvre en déambulant parmi les tombes de ce vieux cimetière. Car la mort d’un être en dit souvent plus long sur sa vie qu’une biographie édulcorée. Et puis il y a aussi dans ce recueil un ton gothique, une morbidité pourtant gaie, qui attirent les yeux et les retiennent pour creuser encore plus profond dans l’âme des défunts présentés.

Techniquement, c’est admirablement bien écrit, avec un style qui serait parfait pour être gravé sur des sépultures. La forme du recueil de poèmes prouve ici qu’elle peut être tout aussi puissante qu’une chronique romancée. On s’attache aux personnages, d’autant que la construction des 244 épitaphes est ainsi faite que les destins liés sont présentés souvent l’un après l’autre, apportant une nouvelle version des événements racontés par un premier défunt. Le livre a déjà été adapté de nombreuses fois dans des fictions radiophoniques, productions théâtrales ou chansons. Pas étonnant, car c’est un chef-d’œuvre de la poésie américaine, rien de moins.

À découvrir donc de préférence en anglais, mais la nouvelle traduction française semble, on l’a vu, très intéressante aussi.


Deux extraits :

Thomas Ross, Jr.
THIS I saw with my own eyes: A cliff–swallow

Made her nest in a hole of the high clay-bank

There near Miller’s Ford.

But no sooner were the young hatched

Than a snake crawled up to the nest
To devour the brood.
Then the mother swallow with swift flutterings
And shrill cries
Fought at the snake,
Blinding him with the beat of her wings,
Until he, wriggling and rearing his head,
Fell backward down the bank
Into Spoon River and was drowned.
Scarcely an hour passed
Until a shrike
Impaled the mother swallow on a thorn.
As for myself I overcame my lower nature
Only to be destroyed by my brother’s ambition.

Elsa Wertman
I WAS a peasant girl from Germany,

Blue-eyed, rosy, happy and strong.

And the first place I worked was at Thomas Greene’s.
On a summer’s day when she was away
He stole into the kitchen and took me
Right in his arms and kissed me on my throat,
I turning my head. Then neither of us
Seemed to know what happened.
And I cried for what would become of me.
And cried and cried as my secret began to show.
One day Mrs. Greene said she understood,
And would make no trouble for me,
And, being childless, would adopt it.
(He had given her a farm to be still.)
So she hid in the house and sent out rumors,
As if it were going to happen to her.
And all went well and the child was born–
They were so kind to me.
Later I married Gus Wertman, and years passed.
But–at political rallies when sitters-by thought I was crying
At the eloquence of Hamilton Greene–
That was not it. No! I wanted to say:
That’s my son!
That’s my son.

lundi 3 octobre 2016

Revue de revue : Revu

Oui, ça fait beaucoup de revues dans un seul titre...

J’ai déjà évoqué sur ce blog la revue Traction-brabant, éditée à Metz par Patrice Maltaverne, en soulignant un des intérêts des revues de poésie qui est la possibilité d’être proche, géographiquement parlant, de leurs lecteurs. Place donc maintenant à Revu, dont le numéro 2 vient de sortir : une revue façonnée à Nancy par un joyeux collectif que j’ai rencontré en juin dernier à Esch-sur-Alzette.

Le sous-titre sur la couverture donne le ton d’emblée : « La revue de poésie snob et élitiste ». C’est dire si le comité de rédaction et de lecture, composé de Nahida Bessadi, Marie Bouchez, Chloé Charpentier, Théophile Coinchelin, Florian Crouvezier, Franck Doyen, Gautier Hanna, Théo Maurice, Mathieu Olmedo, Alysson Videux et Didier Zanon se prend au sérieux… Pourtant, on va le voir, Revu est un objet sérieux, même s’il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. D’abord, la réalisation brochée, avec couverture en couleurs et contenu en noir et blanc, est soignée : nous sommes là dans un choix conscient d’organisation de la publication à l’opposé du joyeux amateurisme de Traction-brabant. Entendons-nous bien : en poésie, les deux se valent ; un fanzine concocté par un amateur éclairé (que ce soit Traction-brabant ou Comme en poésie) a autant de mérite qu’une revue plus typographiée et structurée grâce à la force d’un collectif. Revu joue dans la cour des Décharge et autres, ce qui dénote une certaine ambition, plutôt saine après tout.

Autre gage de sérieux : l’équipe de Revu s’est engagée dans une démarche transmédia, en offrant sur Soundcloud certains poèmes lus par leurs auteurs. Les émotions provoquées par la poésie sont plus intenses lorsqu’elle est lue (pour autant qu’elle soit écrite pour être lue, évidemment), et cette proposition est particulièrement bienvenue.

Mais tout ça ne serait que coquille vide sans un contenu imprimé à la hauteur. Et à la hauteur, il l’est assurément. Cinq parties structurent (toujours le sérieux, qui n’empêche pas la dérision !) ce numéro 2. D’abord, les « Poèmes en archipel ». L’idée est de mélanger des voix et des styles, qui peuvent se rencontrer au hasard des marées comme autant d’îles isolées mais distantes de seulement quelques milles nautiques. On y trouve des vers libres comme des vers métrés (si l’on n’est pas trop regardant sur les e muets), un calligramme, du court, du long, des rimes, bref, une joyeuse mixture. Si beaucoup des initiateurs de la revue s’y collent, on y trouve également des invités, tel Tom Nisse qui mélange lui aussi les genres au point d’« admettre un degré de prose dans [son] / poème ».

Vient ensuite la « Relâche », où « la poésie côtoie le rap ». Invité de marque, Julien Blaine explique en un court poème ce qu’est, justement, la pratique de la poésie. Et la rédaction nous offre une petite perle licencieuse de Ménard de Saint-Just, histoire de titiller ses lecteurs. Puis le dossier de ce numéro arrive : il s’agit de « Trottoir : la ville à nos pieds ». Poètes et artistes brodent sur ce thème, tel Gilles Videux qui brosse un portrait de femme émouvant, « Ses talons léchés par le pavé / Laissent une douce trace imaginaire / Puis sa chevelure brune délavée / Flotte sereine sous un vent lacunaire ».

Enfin, le chapitre « Situations » vient clore la revue, avec un bel éloge de la lenteur de Chloé Charpentier que ne renierait pas un décroissant ainsi qu’une élégie de Louison Delomez (« Non les hommes / Cela pousse en se consumant dans l’espace / Comme une branche que lèche la flamme, / Un arbre tombé / Que le temps étreint jusqu’à la cendre. »). Ici revient l’image de sérieux qui persiste pour cette revue qui a pourtant instillé dans les pages précédentes un petit grain de folie qui sied particulièrement à la poésie. Deuxième numéro déjà, et on lui en souhaite beaucoup d’autres !

Site web pour abonnement et plus de détails : http://revularevue.wixsite.com/revu.

lundi 26 septembre 2016

Torréfaction

En quatrième de couverture, François Salmon prévient : « La langue d’Hugo Fontaine est un parterre sauvage, dont il arrache soigneusement les fleufleurs à fleuristes. » Eh oui, s’il y a des roses chez Hugo Fontaine, ce sont les épines qui l’intéressent, et si les figues de Barbarie sont délicieuses, il faut, avant de les déguster, se coltiner leurs piquants. L’écriture n’en finit pas de distiller ses pointes.

La langue donc, c’est la langue qui chez Hugo Fontaine constitue une marque de fabrique : elle mêle les différents niveaux, fait des entorses volontaires à la grammaire et exsude le parfum d’un poète qui ne se résigne pas aux expressions usuelles pour traduire un monde où ses yeux décèlent la beauté que certains se sont résignés à ignorer. Et puis comment ne pas baisser la garde lorsque Hugo avoue ses petits arrangements (« elle n’a jamais été ma tantine / c’était pour avoir une rime facile ») ? Parce que oui, s’il ne s’embarrasse pas de métrique conventionnelle — après tout, elle ne ferait probablement pas bon ménage avec son invention syntaxique —, le poète ose la rime ; pas tout le temps, pas systématiquement, mais au compte-gouttes, avec une précision chirurgicale qui confine à la mise en musique sans portées. D’ailleurs, le livre est aussi disponible en CD, où l’on peut entendre, sur un accompagnement musical, la scansion de l’auteur.

Torréfaction déroule sur 150 pages un petit univers où il fait bon plonger, tant dans les poèmes courts (« déplier une femme / après avoir marqué le pli / comme un origami / plier les coins, c’est fini / point de reliure, / c’était une fille vachement bien / foutue ») que dans les plus longues diatribes où Hugo Fontaine développe, en plus des thèmes qui lui sont chers (les femmes, la mécanique, les tournées offertes dans un bar…), une certaine critique de la société. Mais sans jamais un brin de condescendance ou de mépris : tout dans sa poésie respire l’empathie. Qui fait même écrire au Dr Fontaine, toujours soucieux du bien-être de ses lecteurs : « un seul avertissement buccal existe / c’est l’aphte ». Normal, quand on a mâchouillé ses branches de poésie à l’écorce rugueuse mais à la puissante saveur de réglisse. Un vrai délice.

Torréfaction, Les déjeuners sur l’herbe éditions, 152 p., ISBN 9782930433479.


J’dansais sur mon orthographe
j’empruntais la calligraphie des filles
bics aux yeux, je récidive
les demoiselles disaient éloigne-toi du récif
trépidante envie de me rapprocher du ravin
gyrophares au cou alexandrin au bas des reins
j’écrivisse j’écrevisse je tournevis je tourne
autour
du souterrain

dimanche 11 septembre 2016

Frères numains

Si j’ai acheté Frères numains, c’est d’abord grâce à un billet paru dans Politis partagé sur Facebook, mais aussi parce que sur ce même réseau social — tentaculaire mais quelquefois utile à la diffusion de la poésie — était relayé par beaucoup de mes contacts un appel à acquérir des livres des éditions Al Dante, dans une certaine détresse financière. Apparemment, ça va mieux pour Al Dante et l’appel a porté ses fruits. Que penser donc de Frères numains ?

Le sous-titre, « Discours aux classes intermédiaires », apporte déjà un élément de réponse : le texte n’est pas une expérience de poésie immersive ou contemplative, il en appelle à la conscience du lecteur et, tel un discours politique, lui remémore le piteux état de notre société. Une société gangrenée par les exclusions de tous types qui deviennent des remparts derrière lesquels se retranche une partie de notre espèce, de nos frères numains, pour se protéger de l’autre partie, frères numains aussi. Florence Pazzottu joue avec les conventions du discours politique en ne nommant pas les responsables de cette situation : « ça n’a pas vraiment de visage, ça met un masque le temps d’une sortie sur écran, d’une élection, d’une émission, d’une parution, d’une navette entre les chambres, le temps de servir la soupe, la leçon, de maintenir la pression, la crainte du dehors ». Et ça fonctionne, bien sûr.

Pourtant, le lecteur familiarisé avec ce discours — qu’on qualifiera faute de mieux de celui d’une gauche de la gauche humaniste — pourra peiner à trouver un contenu novateur dans cet implacable réquisitoire. D’ailleurs, Bernard Noël, qui a écrit la postface après avoir relu le texte « onze fois en trois jours », résume bien ce sentiment : contrairement à son habitude, il a eu semble-t-il (du moins au début) du mal à lire Frères numains comme une expérience totale où le travail des mots se mêle à la signification profonde. La beauté de la langue l’a emporté, mais sans cesse il éprouvait le besoin de revenir au sens. Modestement, c’est aussi ce que j’ai ressenti : une sorte de dualité quelque peu dérangeante. En revenant au sens, force est de constater que, à fréquenter la presse alternative ou les poètes qui militent pour l’abolition des frontières, on ne trouve pas dans Frères numains un surcroît d’analyse que ceux-ci n’auraient pas déjà mise au jour.

Est-ce à dire que c’est un livre que je ne recommanderais pas ? Eh bien justement non, deux fois non ! Car Frères numains est une expérience poétique nouvelle et intelligente : sous couvert d’un contenu qui prêche, il faut bien l’avouer, des convaincus — on voit franchement mal des survivalistes ou des ultralibéraux se procurer un tel texte auprès d’une telle maison d’édition —, il renouvelle le discours de cesdits convaincus par sa puissance. D’un trait, d’un souffle, épuisant les virgules, il développe une rhétorique politique à mille lieues des formules toutes faites, propulse le désir de résistance à une hauteur stratosphérique que les Nuits debout n’ont pu ou su maintenir.

Oui, pour analyser le monde et décrire ce que la solidarité et l’empathie pourraient y apporter, on a besoin du style journalistique sérieux de La Décroissance, du Monde diplomatique ou de Silence. Mais on a aussi besoin de poésie. C’est exactement ce que Frères numains propose. Alors, pour conclure avec un mot qui termine tant le texte que la postface, s’offrent à nous des possibilités inouïes.

Frères numains, éditions Al Dante, 42 p., 9 €


ça vomit les freins de l’orthographe et de la protection des faibles, de l’exception du traitement des enfants, des droits durement acquis des ouvriers, du droit des étrangers à demander l’asile, ça dit bientôt dépassée la convention de Genève, inapplicable la Déclaration des droits de l’homme, ça suggère que la raison doit se libérer des Lumières, car c’est ça le progrès ça dit, ça nomme résistance et combat pour la liberté le rétrécissement du numain dans sa grotte, le clivage et la mise en abîme du numain indéfiniment réfléchis par les écrans dictant dans la caverne…

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