Accrocstiches

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 7 novembre 2017

Trois nouveaux entremets…

… parus aux Carnets du dessert de lune, et parce que je suis gourmand, regroupés dans un seul billet !

Les samedis sont au marché

Si l’on en croit Thierry Radière, aller au marché le samedi matin est « plus une activité existentielle qu’une occupation littéraire ». Voire. Les saynètes qu’il tire de ses expéditions abondent — comme souvent chez l’auteur — en anecdotes liées à l’enfance et aux petits bonheurs familiaux, et constituent un véritable corpus littéraire d’une cinquantaine de pages. La force de son écriture, c’est qu’elle va titiller le lecteur dans les recoins de ses souvenirs ; de ceux qu’on a tous un peu forcément, mais qu’on n’a pas couchés sur le papier par paresse, par manque de temps ou simplement parce qu’on n’a pas le talent de Thierry pour les rendre aussi vivants.

Prenez les œufs de cane, par exemple. Beaucoup se reconnaîtront dans le texte intitulé « Les œufs infinis », où le promeneur avoue qu’il n’en achète jamais, et que c’est probablement pour ça qu’il ignore toujours l’étal du marchand. Et pourtant, ces œufs « sont extra : ils ne se cassent jamais dans la tête. Sont infinis ». Car justement, en évitant le regard du vendeur, on se construit un souvenir permanent, « un gâteau dont [on] ignore le goût ». Quoi de plus permanent en effet que l’obsession d’une chose attirante qu’on n’a pas pu goûter ? D’une petite habitude, d’une petite veulerie hebdomadaire d’ignorer ce qui nous tente, l’auteur bascule vers les songes et l’infini, tout simplement.

Bribes de conversations à la façon de brèves de comptoir ou réflexions personnelles (« Le marché du samedi matin est un moteur silencieux à mes allées et venues entre les photos que je ne prendrai jamais et celles que je développerai un jour très vieux. »), l’espace restreint du marché est prétexte à un kaléidoscope d’images et de métamorphoses. Jusqu’au surréalisme à tendance érotique, parfois. Il fallait oser : « Les enfants s’attendrissent à la vue des chiots pendant que leurs parents s’envoient en l’air près des poireaux. » Doté d’illustrations de Virginie Dolle qui s’accordent parfaitement à son atmosphère, Les samedis sont au marché est aussi frais que les meilleurs produits d’un marché de plein air où l’on a ses habitudes.

Nuova prova d’orchestra


C’est avec un accordéoniste que Thierry Radière ouvrait son livre, et c’est maintenant tout un orchestre que convoque Michaël Glück. De petit format, facilement glissé dans une poche, le livre est en fait un recueil d’aphorismes, une forme où la concision va de pair avec le triturage du langage. On y trouve donc force doubles sens, homophonies approximatives ou jeux de mots divers. Par exemple, saviez-vous que « Nul n’est autorisé à jouer du triangle en bermuda » ou que « Les Rolling Stones ont beaucoup joué la musique de Satie » ? Les petites phrases dégagent cette connivence avec un lecteur que Michaël ne prend pas pour un idiot, et à qui il reconnaît la culture générale nécessaire pour comprendre à demi-mot ses bons mots.

Pour qui connaît la poésie « sérieuse » de l’auteur (parce qu’on peut clairement dire que cet ouvrage se situe dans une veine humoristique, même si, on le verra, il ne s’interdit pas les piques qui siéent à un écrivain regardant son époque avec lucidité), rien d’étonnant : cette dernière est toujours sur le bord des mots, glissant dans ses vers ciselés de nombreuses figures de style que ne renierait pas un aphoriste virtuose. Les instruments de musique les plus divers défilent, créant une unité de thème qui permet de donner un véritable liant au recueil, et cela jusqu’aux plus insolites, comme ce tocsin dont joue… Quasimodo. Lequel s’est « longtemps couché en sonneur » — culture, quand tu nous tiens… Mais au fil des pages, le poète distille aussi quelques sentences plus politiques : « Ces temps derniers on joue, partout, trop de canons et ce n’est pas vraiment drone. Les seules batteries qu’on entend sont meurtrières. » Voire de critique littéraire : « Salieri est à Mozart ce que Salgari est à Jules Verne. » Pas très sympathique ni pour Salieri ni pour Salgari, que j’avoue avoir beaucoup aimé lors d’explorations de la littérature populaire italienne en version originale. Mais diablement efficace !

Nuova prova d’orchestra est un livre à garder à portée de main, qu’on feuillette régulièrement pour picorer quelques aphorismes bien troussés. Et pas seulement pendant la pause syndicale d’un orchestre symphonique, foi de chef d’orchestre. Pas besoin de lire la musique pour en apprécier l’humour polyphonique.

Faute de preuves


Après la prova de Michaël Glück, qui signifie répétition en italien, nous voici aux preuves, ou plutôt à l’absence de preuves de Serge Prioul. Des trois, c’est l’ouvrage qui se rapproche le plus d’un recueil de poésie « classique », si tant est que cela existe. Faute de preuves semble d’abord le fruit d’un cheminement, celui de son auteur vers la poésie. « Un jour arrive / Où tu écris / Par curiosité […] Et tu sautes / En parachute ». Un cheminement tout de pudeur devant le malaise qu’on sent installé avant l’écriture, avant ce que l’on perçoit comme le grand saut. Les poèmes sont en général courts, comme les vers d’ailleurs, et paraissent constituer de prime abord une sorte d’art poétique : « Elle est si simple la place du mot // Un blanc où ne rien mettre d’autre / Un mot de trois lettres / Un de huit / Au-delà / On sera dans la marge ».

Mais petit à petit, une fois la poésie enclenchée, le recueil évolue vers une poésie narrative réaliste où l’on reconnaît l’influence de Richard Brautigan, cité en exergue. Les anecdotes prennent le pas sur les réflexions personnelles - même si celles-ci ne disparaissent pas - et structurent un style qui devient plus affirmé. Toujours, cependant, avec un vocabulaire pas ampoulé pour un sou qui rend la poésie naturelle, quasi une conversation entre amis. Jugez-en : « Café de pays de Mellé / Le vieil alcoolo de service / Te raconte / Qu’à cause de Brigitte Bardot / Qui a fait interdire les manteaux de fourrure / Les éleveurs de visons / Ont lâché plein d’animaux dans la nature / Un de ses potes pêcheur / Il est formel / S’est fait poursuivre par des visons / Qui en voulaient aux truites / À l’intérieur de son panier de pêche ».

Des hésitations à écrire jusqu’aux poèmes réalistes faits de tranches de vie sublimées à la Brautigan, Serge Prioul écrit sa Bretagne et son histoire, qui s’entremêlent dans des vers simples à l’effet immédiat et durable. Faute de preuves est un concentré de réel passé à travers la moulinette d’un regard acéré et empathique ; qui mieux que le poète sait repérer l’instant qui, habillé de mots, touchera de la plus belle manière celles et ceux qui ne l’ont pas vécu ?

vendredi 22 septembre 2017

Le Sucre du sacre

« C’est un texte assez difficile », me dit Patrice Maltaverne dans un courriel. Mais la difficulté, c’est pas mal de temps en temps. Plongeon donc dans Le Sucre du sacre, dernier volume du poète-éditeur-revuiste messin : mais par où commencer ? Car oui, Patrice a raison, ce n’est pas un texte simple. Difficile, je n’irais pas jusque-là ; il demande un temps d’adaptation avant de diffuser son arôme, mais n’est-ce pas là le propre de tout livre un peu exigeant ?

Commençons alors par le commencement. Le « sacre » du titre, c’est en fait la cérémonie du mariage. Dans ce livre, l’auteur s’attache à écrire la chronique d’un mariage annoncé, de la demande au voyage de noces. Pour cela, il procède par chapitres qui tous tirent leur titre d’un objet, d’une procédure ou d’une action liée aux épousailles. On suit donc le narrateur et « sa mie » (délicieux choix de vocabulaire) de la demande au voyage de noces, on l’a vu, en passant par toutes les étapes méticuleusement répertoriées par le poète : pêle-mêle, citons les cartons (… d’invitation), les fleurs, l’église, l’orgue, le Code civil, les confettis, le repas ou le discours, mais aussi plus décalé, les panneaux indicateurs (il faut bien arriver à la fête), le mégaphone ou l’alcool.

Dans les chapitres, les courts paragraphes ne comportent qu’une ponctuation limitée : pas de point final, même si les points intermédiaires sont gardés, pas de virgules. C’est un choix (une contrainte ?) qui donne au texte une urgence, un rythme de locomotive lancée à pleine vitesse vers une union inéluctable. Les deux époux sont-ils aussi sûrs que ça de leur envie de convoler ? Peut-être pas : « […] l’idée de prononcer ce grand nom de mariage m’a scotché aux familles princières au sein desquelles la blancheur est tuée dans l’œuf. » Mais pour autant, « nous voulons que ce mariage aille vite réfléchir ces porteurs de rides incongrues qui donnent des ordres à une statue ». On le voit, le langage est ici déconstruit et les phrases qui commencent dans un style tout à fait limpide se transforment rapidement en accumulations de métaphores qui confèrent à l’ensemble un petit goût de surréalisme.

Mais un petit goût seulement, car les pérégrinations vers l’église, puis la mairie, puis la fête et le repas obligé restent facilement reconnaissables. Cela dit, « les deux endroits sans surprises sont l’église et la mairie ça c’est pour les grandes personnes il serait amusant que quelque chose se déchire le voile de Marianne la statue de la Vierge de toute façon à l’intérieur ne s’y trouvera pas un sexe réel ». Tout baigne donc dans une atmosphère onirique créée par les choix d’écriture de Patrice. Comme souvent chez lui, on y retrouve des jeux de mots à connotation ironique pour certaines icônes de la société de consommation moderne (« faire l’amour au milieu des cris bétonnés par notre baby lisse ») ou plus politique (« la loi n’étant plus jamais votée à mains basses »).

L’ensemble reste pourtant, malgré les piques que le poète ne peut pas complètement évacuer de son écriture, plutôt tourné vers les sentiments humains. On croirait que Patrice a voulu faire un voyage en poésie dans la tête d’un futur marié, et qu’il nous permet de suivre pas à pas ces pensées qui s’agitent, se cognent et se télescopent à mesure que le grand jour se rapproche. Et même après, puisque cette nouvelle vie à deux n’est pas non plus aussi évidente que ça. L’interprétation est ouverte, mais la langue utilisée et les partis pris d’écriture font du Sucre du sacre un livre fascinant et dont l’intérêt va grandissant au fil des pages, appelant donc plusieurs lectures. Difficile, non. Exigeant, oui. Et tant mieux.

Patrice Maltaverne, Le Sucre du sacre, éditions Henry, 96 p., 8 €, ISBN 978-2-36469-171-1.


Extrait du chapitre « Voyage de noces »:

Après le mariage il faut glisser dans les confettis et la mousse en gelée restant aux vieux qui n’auront jamais le courage de souffler sur leur saynète éteinte. Notre dérapage sera plus léger que les rideaux d’une chambre voletant toute une nuit de pleine lune sans sa lampe
Le plus important c’est d’avoir des billets. Le tien est au fond de ton décolleté. Il ne faut pas qu’il s’envole avant l’avion le mien est tapi dans mes chaussettes de la veille. Comme des fleurs nous allons nous pousser sur la pointe des pieds

lundi 7 août 2017

Le Boogie du Cambalache

Ce serait mentir que dire que je n’ai pas un a priori positif sur les écrits de Seream, alias Sébastien Gaillard. Grand manitou, avec Éloïse Rey, de La Tribune du Jelly Rodger, un journal de propagande poétique où je me sens bien et en belle compagnie, le bougre fait profession de trublion de la chose poétique en cassant les codes et en accueillant des plumes et des crayons dissidents dans un espace littéraire en général corseté (Hugo Fontaine, par exemple). Quoique… malgré ses racines savoyardes — et bientôt canadiennes, il ne tient plus en place dans les Alpes —, le rédacteur en chef enthousiaste ne rechigne pas aux interviews sur les chaînes de radio nationales : enfin, au moins une, car c’est sur France Inter que je l’ai découvert, et en même temps la Tribune.

Seream a beau écrire qu’il se trouve « déjà bien assez grand pour [son] âge mais insignifiant par rapport à l’univers en expansion », ce Boogie du Cambalache est tout sauf un énième opus de poésie dispensable. Ah non ! D’abord, parce que son auteur est un artiste aux multiples talents, et qu’il agrémente le livre de ses propres peintures ; et un livre de poésie complété par des illustrations réussies remonte bien vite dans la pile des beaux objets à lire. Mais évidemment, dans la poésie, c’est le style qui compte. Et là, mes aïeux, ça balance ! Les textes de Sébastien sont de véritables logorrhées verbales façon slam, mais toujours signifiantes et sans chichis, truffées de références. Références aux artistes qu’il aime, à sa famille qu’il adore, à ses potes musiciens ou poètes (il m’a même fait rougir, c’est dire)… une poésie du mot qui chante, se déploie et part dans tous les sens pour mieux envelopper le lecteur de sa petite mélodie lancinante ; une poésie de la fidélité aussi, à sa famille poétique et musicale.

Le Boogie du Cambalache, c’est donc une longue mélopée en ouverture, du spoken word mâtiné d’autobiographie, sorte de journal poétique amoureux où l’on accompagne lauteur dans ses pérégrinations littéraires, notamment pour la chronophage et bénévole fabrication de l’excellente Tribune. Suit un « Message d’insécurité poétique » qui en rajoute sur l’art poétique de son auteur : « La poésie française contemporaine se noie dans les politesses, se débat dans les vagues académiques, coule à pic dans le conformisme, tangue dans la houle maboule de la culture peureuse, n’évite pas les écueils imposteurs de l’autocensure. » Et toc ! Le remède du docteur Seream ? Sa Tribune bien sûr, « un investissement dans le vent qui fait claquer des dents et les fait résonner dans les cavernes de l’inconnu ! » Vous voulez des exemples ? Le reste du livre est composé des éditos qu’il a publiés dans les neuf premiers numéros du magazine, dont le dixième sera le chant du cygne. Et on peut dire qu’il a mouillé la chemise pour répandre les graines de la poésie populaire, qu’il a trimé pour déclamer et convaincre, qu’il a bossé d’arrache-pied pour défendre la langue qui pique et qui caresse, une langue que chacun peut comprendre, sans les chapelles exiguës de la poésie guindée. En glissant au passage quelques piques sur la société de consommation, dont on peut bien évidemment déduire qu’elle est au cœur du problème que la plupart pensent avoir avec la poésie.

Mais le problème n’existe pas, et s’il fallait désigner un chantre de la poésie qui touche chacun et chacune, Seream serait en bonne place. Non pas qu’il s’y verrait… le Gaillard ne semble pas goûter les honneurs. Alors, sans médaille et sans flagornerie, longue vie au Boogie !

Seream, Le Boogie du Cambalache, éditions du Petit Véhicule, 93 p., 25 €, ISBN : 978-2-37145-577-1.

dimanche 2 juillet 2017

Réflexions buissonnières

J’ai rencontré Frédéric Dechaux au Marché de la poésie, et nos discussions m’ont naturellement conduit à me procurer son livre. Pour qui devise avec ce jeune homme souriant et sympathique dans un tel cadre, Réflexions buissonnières peut se révéler une surprise : en effet, l’auteur y fait preuve d’un certain pessimisme qui s’attache à dénoncer les petites compromissions quotidiennes de tout un chacun, sans jamais s’épargner lui-même d’ailleurs. Les petites manies de se raconter des mensonges pour simplement survivre dans un monde hostile y sont décortiquées avec un scalpel parfaitement affûté, dans des courts paragraphes qualifiés d’aphorismes. Est-ce de la poésie ? Est-ce un essai ? De la philosophie ? De la psychanalyse ? Peut-être bien tout ça à la fois…

« La soumission à l’ordre social est acquise, et garantie à long terme, dès lors que s’est imposée à tous l’absence de projet alternatif. De là vient que les inadaptés trouvent ensuite leur seul réconfort dans leurs mondes intérieurs. » Évidemment, une telle phrase ne remplace pas les livres d’analyses d’Ivan Illich ou de Jacques Ellul sur la société actuelle, mais, avec sa concision frappante, elle permet l’impact direct et immédiat sur la conscience du lecteur. À lui d’amorcer sa réflexion en attrapant les petites perches que tend Frédéric tout au long de l’ouvrage. Car il parle de lui et de nous comme il parle de notre passé et de notre avenir, voire de notre futur : « Les australopithèques, les pithécanthropes, les néandertaliens se sont éteints les uns après les autres. Comment ne pas se consacrer à poursuivre le processus ? L’évolution s’appuie sur l’apparition d’espèces nouvelles, elle réclame, elle exige des mutants. »

Souvent, les aphorismes poétiques sont courts et humoristiques. Justement, chez l’auteur, ils se font mutants, s’allongent et prennent une tournure philosophique plus prononcée sans pourtant complètement s’affranchir d’un certain humour (on pense un peu à Novalis). Un humour noir, fait d’une certaine ironie et d’une autodérision certaine. Si Frédéric met le doigt là où ça fait mal, ça n’est pas par défaitisme. Ce n’est pas parce que « Nous appréhendons généralement le monde selon les schémas illusoires que la pensée adopte dès l’enfance » qu’il ne faut pas combattre lesdits schémas. Première étape : en prendre conscience. C’est exactement ce que ce livre permet. Et puis le pessimisme n’est pas omniprésent. L’auteur n’est au fond pas aussi misanthrope ou sombre que ce qu’il laisse transparaître dans ses aphorismes. La preuve ? « Ce souffle qui vous réchauffe le corps, puis l’esprit, et vous éveille à la nature divine ! »

À l’heure où les élèves de lycée viennent de plancher sur leurs copies de philosophie, on se prend à rêver : et si on mettait Réflexions buissonnières entre les mains des futurs bacheliers ? Un langage simple, des réflexions pertinentes et des interrogations appropriées, peut-être que ça réconcilierait certains avec la matière. Je crois bien que ça m’aurait plu, en tout cas.

Frédéric Dechaux, Réflexions buissonnières, éditions Unicité, 15 × 21 cm, 82 p., 13 €, ISBN : 978-2-37355-102-0.

mercredi 14 juin 2017

Les Heures de battement

Avant d’ouvrir le recueil, difficile de comprendre l’intelligente polysémie du titre : Les Heures de battement, ce sont bien sûr ces trous dans un emploi du temps qu’affectionnent tous les collégiens et lycéens ; mais au fil des pages, on découvre que ce sont aussi des heures… où le cœur bat, tout simplement.

Alissa Thor nous propose donc une cinquantaine de poèmes courts qui sont autant d’hymnes à l’amour, où le je poétique entonne les louanges d’un tu aimé, voire quasi vénéré pour certains textes : « Comment / Ne pas croire / Que ta beauté est / Céleste /  Quand au matin / Je retrouve / Une plume / Piquée / Dans l’oreiller ? » Mais n’allez pas imaginer que l’ensemble soit mièvre ou fleur bleue, même si l’auteure avoue avoir toujours « Au fond / Des poches / Des mots / De papier / D’amour ».

Ici, pas de louanges éthérées des petits plaisirs et des petites joies anodines sous forme de métaphores savamment distillées. Alissa Thor, au contraire, privilégie un vocabulaire direct et des images fortes, parfois rentre-dedans. Il y a des os à ronger, des diables, des bringuebalements dans ses vers, et si un poème s’aventure dans l’onctueux (« Canne à sucre »), c’est qu’il évoque la pression chronophage qu’une époque folle nous impose : « Je sors / Le monde / De son papier / Sulfurisé // Je casse / Des petits / Carrés / Réguliers / Que je fais fondre / Un à un / Sous la langue // Pour gagner / Du temps ».

Eh oui ! le temps qui compte, c’est celui passé avec cette autre qui fait battre le cœur, bien sûr. Celle dont on apprend qu’elle est femme au détour d’un accord, mais dont on ne saura pas beaucoup plus, tant le recueil reste centré sur ce je poétique. Un alter ego de l'auteure qui manie avec aisance des mots simples, mais qui sont autant de flèches atteignant leur cible. Dans leur concision, leur construction et leur style direct, ces poèmes ne sont pas sans rappeler ceux de la grande Anise Koltz, lorsqu’elle évoque par exemple le souvenir de son mari. Pour un premier volume publié, la référence est certes flatteuse, mais méritée.

Alissa Thor, Les Heures de battement, éditions de l’Aigrette, 54 pages, ISBN 978-2-9552041-8-4, 13 euros

lundi 22 mai 2017

Comme un bal de fantômes

« Il faut toujours inviter ses amis dans les livres pour que les livres deviennent la vie. » C’est ce qu’Éric Poindron met en exergue de la longue liste de « fantômes et papillons » qu’il dresse en fin d’ouvrage. Par fantômes, il faut ici comprendre écrivains du présent comme du passé, qu’il fréquente en vrai ou dans les livres (avec lui, on ne sait jamais vraiment d’ailleurs, tant les ectoplasmes semblent se plaire en sa compagnie), forcément des amis ; par papillons, il faut ici comprendre ces personnages historiques, littéraires ou pas, qui colorent de leurs légendes ou de leurs actions un monde résolument terne en dehors de l’érudition.

Mes accointances personnelles et mon obsession de la poésie de proximité me forcent à nommer parmi la multitude Lambert Schlechter, dont il cite Le Fracas des nuages et à qui il dédie un poème, « Lanterne » : nous voici donc à Trèves, dans la maison natale de Karl Marx et puis dans une boutique de vieux livres où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval pour enfin se décider à faire l’acquisition d’un ouvrage d’Adelbert von Chamisso, non sans mentionner l’Aladin de mise devant cette caverne aux trésors. Il serait dommage de vanter l'éclectisme de l'ouvrage sans citer quelques autres noms évoqués : on s'y promènera donc avec Sophie & Claude Chambard et Dimitri Chostakovitch, William Shakespeare et Paul Fournel, Zéno Bianu et Johannes Kepler ou bien encore Glenn Gould et la caravane du Tour de France.

Car côté érudition, puisqu’il faut y revenir, Poindron pourrait en remontrer à quiconque. Sans qu’il crâne ostensiblement pourtant. Le crâne, ce serait plutôt celui qui trône dans son cabinet de curiosités. Et nous voici revenus à l’au-delà et aux spectres. Comme un bal de fantômes ne respire cependant pas l’étrange à chaque page. Divisé en six parties comme autant de saisons successives, il constitue selon son auteur un « roman-poème en fragments » (tiens, revoici un genre que Schlechter apprécie…), une « collection de poésies résolument narratives ».

Effectivement, les métaphores et les métonymies ne sont pas légion et les textes ont quelquefois un petit air de prose cachée sous une pagination poétique. Quoique : « Dans un grenier de l’enfance / Une page déchirée fragile / Que le temps avait jaunie en patience / S’était imposée ma rêverie. » S’il s’agit bien là d’une image du navire La Flore, prisonnier des glaces, qui a excité l’imagination du poète, on est en droit tout de même d’y voir plus qu’un simple papier jauni.

Parfois, Poindron prend aussi la main du lecteur pour taquiner la fable : « Un jour de grande chaleur / Un poète qui avait grande soif / but vingt-six bouteilles / À la suivante / Il fit un mauvais pas / Et tomba dans la bouteille / Elle était gigantesque / Ce qui ne dérangea guère le poète. » Plein d’humour toujours, il se fait aussi à l’occasion… extraterrestre, avec un « Exopoème » d’excellente facture qui avertit : « Croyez aux étoiles / Folles et légères / Chantonnez leurs murmures / Qu’elles vous soient bienveillantes ».

Impossible donc — et absolument inutile au demeurant — de résumer Comme un bal de fantôme ; on aura deviné que les surprises comme les personnages connus et moins connus y fourmillent, dans un joyeux agencement qui rappelle justement le cabinet de curiosités. La mélancolie y côtoie l’ivresse de la joie, les hommages appuyés y côtoient les références subtiles, le lyrisme décomplexé y côtoie l’intimisme revendiqué. Un livre à l’image de son auteur, « Bibliolibrius » (titre d’un des poèmes du recueil) génial qui entraîne ses lecteurs avec lui dans le grand cataclysme de ses souvenirs véritables ou rêvés. Avec des fantômes et des papillons qui deviennent rapidement autant d'amis.

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions du Castor Astral, 256 pages, 17 €, ISBN 979-10-278-0119-0.

samedi 22 avril 2017

Deux hymnes à la ville chez publie.net

On ne dira jamais assez combien un abonnement annuel chez publie.net, qui donne la possibilité de fouiller à l’envi dans le catalogue de cette maison d’édition à la fois en ligne et sur papier, peut permettre de mettre au jour des pépites pour de solides lectures. Surtout lorsque, comme dans ce cas précis, deux titres se répondent et se font écho dans des registres différents, mais sur un même thème : la ville.

Dans Big Bang City, Mahigan Lepage arpente plusieurs mégapoles d’Asie afin d’en comprendre l’essence. Écrire qu’il s’aventure hors des sentiers battus serait un cliché réducteur : disons plutôt qu’il se rêve en impossible habitant de ces lieux qui le fascinent ; en tant que tel, il emprunte les trottoirs, les routes et les transports en commun qui lui permettent de se fondre dans la masse.

Plus qu’un simple journal de voyage, le livre propose une réflexion sur le phénomène de la croissance effrénée des mégapoles, lieux en sempiternelle expansion, qui mangent l’environnement et grignotent jusqu’à l’âme des humains. Un phénomène qui, de l’Europe au xixe siècle, s’est transmis à l’Asie dans une frénésie difficile à décrire, mais simple à constater une fois sur place, pour peu qu’on ne se cantonne pas aux attractions touristiques. Un phénomène oppressant parfois, au point que Lepage en tombe malade (aidé par une aventure culinaire), choisissant pourtant de ne pas interrompre ses observations et ses comptes rendus quotidiens en scrutant et décrivant l’animation d’un carrefour clé de Mumbai. Un phénomène mondial enfin, qui mélange modernité et tradition, qui superpose les enseignes multinationales aux échoppes et ateliers locaux, le tout en couches, strates et portions d’infrastructure uniques et semblables à la fois.

La force de l’écriture de l’auteur, c’est de dépasser le simple cadre du journal de voyage pour y insérer des réflexions et des comparaisons très personnelles. Ainsi, il invente son propre vocabulaire pour décrire les mégapoles qu’il traverse, des « villes nombres », où se débattent des « combattants primordiaux », tels ces pratiquants de la discipline des « mixed martial arts » qu’il se plaît à regarder de temps en temps à la télévision pendant son voyage, comme métaphore de la lutte de l’être humain dans les villes. « J’appelle villes nombres les villes dont le nombre surpasse la structure. À Kolkata, plus encore qu’à Manille ou à Jakarta, les structures restent minimales. Cette ville nous renfonce profondément dans le nombre, nous ramène aux stades initiaux de l’explosion. Là où le combat capitaliste se livre au corps-à-corps, avec les pieds, les mains et les moyens du bord. »

Métaphores aussi, ces parallèles entre la formation de l’univers et celle des villes, entre quarks, particules élémentaires qu’on retrouve parfois esseulées comme ces laissés-pour-compte qui préfèrent la solitude (ou peut-être le délaissement) parmi la multitude. Chez Lepage, ça grouille, ça pullule, ça pousse, ça vit et ça meurt, sous l’œil ni bienveillant ni malveillant des infrastructures des villes nombres, des villes monstres parfois, si tant est que monstres elles puissent être. Elles sont, tout simplement. Mais elles croissent inexorablement. Et lorsque l’indicible survient, alors il faut quand même le dire, puisque l’auteur s’y est engagé. C’est là que le style s’épure, passe de la description à l’émotion ; de la réflexion philosophique sous couvert de journal de voyage à la poésie.

La poésie, justement, ou plutôt la prose poétique, c’est ce que propose Virginie Gautier dans Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire. Ici, point de ville définie : si nombre de villes sont évoquées (en plus de celles du titre, on y croise nommément Paris, Plovdiv, Marseille ou Wuppertal entre autres), le texte est construit de façon à ce que le lecteur se perde dans l’espace et le temps. Comme dans le dédale d’une ville. Peut-être pas une ville nombre comme chez Lepage, mais une ville qui les contiendraient toutes, avec leur histoire heureuse ou troublée, avec leurs venelles et leurs égouts, avec leurs attractions et leurs petits secrets honteux.

« C’est une ville, elle a des frontières visibles et des frontières invisibles. On fait un pas de plus pour voir jusqu’où on a le droit d’avancer. » On s’avance donc avec Virginie Gautier, et on croise des souvenirs pas forcément agréables et des réalités contemporaines qu’on aimerait pouvoir oublier : un tunnel sous une mer fermée aux réfugiés, des banlieues (belle explication étymologique) négligées. Mais une ville est une ville, avec ses contradictions, ses avantages et ses inconvénients ; un tout irréductible, comme le fait sentir ce livre à la fois un et multiple. Il faut en accepter les émanations mortifères tout comme s’abreuver à la rivière ou au point d’eau qui, au départ, a présidé à son édification.

C’est un bonheur de se perdre dans le plan imaginaire de cette cité, et surtout, si on le peut, de marier la lecture de ce recueil avec celle du journal de voyage précité — un peu comme si l’un était le pendant de l’autre. Mais attention : pas de simple côté obscur opposé à un côté lumineux ici, les deux livres se suffisent à eux-mêmes et proposent toutes les facettes de la ville ; mais ils procurent un plaisir de lecture exponentiel en se combinant.

samedi 31 décembre 2016

L’Adieu au Loing

J’ai déjà écrit ici combien la « poésie de proximité » m’intéresse. Avec L’Adieu au Loing, on en atteint le paroxysme : ce livre est édité à Metz par l’association Le Citron Gare de Patrice Maltaverne (par ailleurs revuiste acharné de Traction-brabant, revue déjà évoquée sur ce site) ; il se trouve que je connais Patrice, et que je suis connecté sur Facebook avec Xavier Frandon, l’auteur. Ce n’est pas une raison pour me priver de parler de ce recueil. D’abord parce qu’il est très bien, nous allons le voir plus en détail, mais aussi parce qu’il n’y a rien de honteux, dans le domaine de la poésie, à chroniquer des livres d’amis. Car sinon, honnêtement, quel journaliste choisira de parler de cet ouvrage parmi tant d’autres d’éditeurs plus renommés et d’auteurs plus vendeurs, y compris en poésie même si ça reste une niche ? Certes, tous les éditeurs qui osent la poésie méritent un soutien, mais les microéditeurs encore plus, qui soutiennent souvent la poésie hors effets de mode.

Et question effets de mode, ne comptez pas sur L’Adieu au Loing. On voit souvent, en revue comme en recueil, une poésie aérée, pas avare de blancs sur la page, formée de mots simples où quelquefois surnagent des trouvailles linguistiques distillées avec parcimonie. Ici, rien de tout cela. Xavier Frandon ose le lyrisme, mais un lyrisme décomplexé. Dès le premier poème, qui donne son titre au livre, il installe son atmosphère bien particulière à grands coups de vocabulaire choisi, sans fausse modestie verbale (dès le premier quatrain, on a droit à « parangon », « sipide » et « Euménides » — eh oui, c’est aussi rimé !). Il y a un certain classicisme dans cette ode à une rivière, tant dans le thème que dans la forme, qui préfigure de façon remarquable la suite du recueil.

Dans leur grande majorité, les poèmes suivants sont des sonnets. Frandon joue avec les codes : si les quatorze vers sont à peu près une constante, le rythme joue une partition tantôt binaire, tantôt ternaire pour ce qui concerne le nombre de pieds, et les césures et autres enjambements ne sont pas rares. Si les thèmes sont variés, on peut cependant les réunir en constatant que l’auteur aime à poser un regard sur le monde à la fois émerveillé et désespéré. Peut-être est-ce son alter ego maléfique qu’il convoque lorsqu’il écrit : « Savant par habitude, il soupire, souhaite / qu’on le secoure, or, ses talents universitaires / le rendent méchant homme et, déjà qu’il était laid / il en devient très désagréable, mais chut… » Mais quelle tendresse aussi quand « T’en souviens-tu la montagne avait plu / et nos fringues imbibées collaient sans / que nous ayons besoin d’embrasser tes seins ».

Dans le métro, à l’aube, à Saint-Germain, dans la Drôme en été, tout est sujet, tout est objet de poésie. Quelques coups de griffe aussi, notamment à la « littérature littéraire »… La force des textes de Xavier Frandon, c’est ce sentiment qu’ils installent d’instantanés désinhibés de tout formalisme poétique compassé, malgré cette sujétion trompeuse à la forme du sonnet. Et puis la richesse de leur vocabulaire, pas précieux ni ostentatoire, mais pas limité non plus. Comme si le poète, devant la complexité du monde, ne pouvait se résoudre à simplifier son langage. Comme s’il prenait, au fond, ses lecteurs pour des amateurs de poésie, certes, mais aussi des égaux, dont le cerveau fonctionne autant à l’affect qu’à l’intellect. Alors, quand il demande « Crois-tu que je sois poète pour bien faire ? », on sait bien sûr que c’est une question rhétorique. Il fait, et c’est bien.

Xavier Frandon, L’Adieu au Loing, illustrations de MAAP, éditions Le Citron Gare, 12 × 15 cm, 95 pages, 10 € port compris, ISBN 978-2-9543831-8-7


Fugitive

Accablé du vent, dégorgé de l’air brûlant
Je ne laisse plus rien, que ma place se vide
Que vous la remplissiez ô mes aimables paires
Que jamais vous ne sachiez compter entre vos rides

Un sursaut que je vous tends, mes forces finalisées
Vous continuez et moi, je me lambine
Dispersant ma conduite, mon cri amenuisé
Ne m’attendez plus, je suis le point infime

Dansant sur l’arête évidée, fainéant
Au risque de tomber, je lance ma fumée
Qui se soulève et retombe sous mes pieds

Mais
N’ayez crainte, partez
Tout ceci est très faux.

mercredi 26 octobre 2016

Spoon River Anthology


La poésie rapporte peu et peut coûter beaucoup, si on se laisse tenter trop souvent par les sirènes des lettres d’information des petits éditeurs qu’il faut bien soutenir. D’autant que celles et ceux qui publient peuvent être des connaissances, voire des amis. Lorsque j’ai reçu la notification de la parution d’une nouvelle traduction de la Spoon River Anthology d’Edgar Lee Masters aux éditions du Nouvel Attila, j’ai évidemment été intéressé par ce recueil que je ne connaissais pas encore.

Seulement, il faut faire des choix pour ne pas éclater le budget d’achat de livres — et puis une œuvre devrait être lue, si les compétences du lecteur potentiel le permettent, dans la langue d’origine. Même si cette nouvelle traduction, apparemment plus fidèle à l’original, semble une aventure éditoriale intéressante, puisque certains textes ont été écrits et ajoutés par les traducteurs, ainsi que des cartes. Peut-être faudra-t-il tout de même s’y plonger à l’avenir.

Toujours est-il que j’ai décidé, pour ce livre écrit il y a un peu plus de cent ans, d’aller chercher une version électronique gratuite. Un petit tour sur le site du projet Gutenberg et j’étais prêt à commencer la lecture. Captivé dès le départ, je me suis d’ailleurs demandé comment j’avais pu ne pas entendre parler de cette œuvre atypique et addictive. Comme quoi, en poésie, on n’en sait jamais assez.

Publié en 1915, Spoon River Anthology est un assemblage de courts poèmes dont chacun est en fait l’épitaphe d’une personne enterrée dans le cimetière de cette ville fictive. La rivière prend cependant le nom de celle qui coulait dans la ville natale de l’auteur, Edgar Lee Masters, au Kansas, ce qui apparemment a valu à celui-ci pas mal d’inimitiés. Au fil des textes, Masters reconstitue donc la vie sociale dans une petite bourgade rurale des États-Unis du début du XXe siècle. Une vie faite de petites joies et peines, d’ostracisme lorsqu’on ne respecte pas les conventions, de mesquineries et jalousies, d’histoires d’amour sincères, dissimulées ou contrariées, de mystères… bref, un microcosme qui fleure bon la société en général. Avec en prime la résolution des énigmes à la Edgar Allan Poe de certaines morts suspectes, que le lecteur découvre en déambulant parmi les tombes de ce vieux cimetière. Car la mort d’un être en dit souvent plus long sur sa vie qu’une biographie édulcorée. Et puis il y a aussi dans ce recueil un ton gothique, une morbidité pourtant gaie, qui attirent les yeux et les retiennent pour creuser encore plus profond dans l’âme des défunts présentés.

Techniquement, c’est admirablement bien écrit, avec un style qui serait parfait pour être gravé sur des sépultures. La forme du recueil de poèmes prouve ici qu’elle peut être tout aussi puissante qu’une chronique romancée. On s’attache aux personnages, d’autant que la construction des 244 épitaphes est ainsi faite que les destins liés sont présentés souvent l’un après l’autre, apportant une nouvelle version des événements racontés par un premier défunt. Le livre a déjà été adapté de nombreuses fois dans des fictions radiophoniques, productions théâtrales ou chansons. Pas étonnant, car c’est un chef-d’œuvre de la poésie américaine, rien de moins.

À découvrir donc de préférence en anglais, mais la nouvelle traduction française semble, on l’a vu, très intéressante aussi.


Deux extraits :

Thomas Ross, Jr.
THIS I saw with my own eyes: A cliff–swallow

Made her nest in a hole of the high clay-bank

There near Miller’s Ford.

But no sooner were the young hatched

Than a snake crawled up to the nest
To devour the brood.
Then the mother swallow with swift flutterings
And shrill cries
Fought at the snake,
Blinding him with the beat of her wings,
Until he, wriggling and rearing his head,
Fell backward down the bank
Into Spoon River and was drowned.
Scarcely an hour passed
Until a shrike
Impaled the mother swallow on a thorn.
As for myself I overcame my lower nature
Only to be destroyed by my brother’s ambition.

Elsa Wertman
I WAS a peasant girl from Germany,

Blue-eyed, rosy, happy and strong.

And the first place I worked was at Thomas Greene’s.
On a summer’s day when she was away
He stole into the kitchen and took me
Right in his arms and kissed me on my throat,
I turning my head. Then neither of us
Seemed to know what happened.
And I cried for what would become of me.
And cried and cried as my secret began to show.
One day Mrs. Greene said she understood,
And would make no trouble for me,
And, being childless, would adopt it.
(He had given her a farm to be still.)
So she hid in the house and sent out rumors,
As if it were going to happen to her.
And all went well and the child was born–
They were so kind to me.
Later I married Gus Wertman, and years passed.
But–at political rallies when sitters-by thought I was crying
At the eloquence of Hamilton Greene–
That was not it. No! I wanted to say:
That’s my son!
That’s my son.

lundi 3 octobre 2016

Revue de revue : Revu

Oui, ça fait beaucoup de revues dans un seul titre...

J’ai déjà évoqué sur ce blog la revue Traction-brabant, éditée à Metz par Patrice Maltaverne, en soulignant un des intérêts des revues de poésie qui est la possibilité d’être proche, géographiquement parlant, de leurs lecteurs. Place donc maintenant à Revu, dont le numéro 2 vient de sortir : une revue façonnée à Nancy par un joyeux collectif que j’ai rencontré en juin dernier à Esch-sur-Alzette.

Le sous-titre sur la couverture donne le ton d’emblée : « La revue de poésie snob et élitiste ». C’est dire si le comité de rédaction et de lecture, composé de Nahida Bessadi, Marie Bouchez, Chloé Charpentier, Théophile Coinchelin, Florian Crouvezier, Franck Doyen, Gautier Hanna, Théo Maurice, Mathieu Olmedo, Alysson Videux et Didier Zanon se prend au sérieux… Pourtant, on va le voir, Revu est un objet sérieux, même s’il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. D’abord, la réalisation brochée, avec couverture en couleurs et contenu en noir et blanc, est soignée : nous sommes là dans un choix conscient d’organisation de la publication à l’opposé du joyeux amateurisme de Traction-brabant. Entendons-nous bien : en poésie, les deux se valent ; un fanzine concocté par un amateur éclairé (que ce soit Traction-brabant ou Comme en poésie) a autant de mérite qu’une revue plus typographiée et structurée grâce à la force d’un collectif. Revu joue dans la cour des Décharge et autres, ce qui dénote une certaine ambition, plutôt saine après tout.

Autre gage de sérieux : l’équipe de Revu s’est engagée dans une démarche transmédia, en offrant sur Soundcloud certains poèmes lus par leurs auteurs. Les émotions provoquées par la poésie sont plus intenses lorsqu’elle est lue (pour autant qu’elle soit écrite pour être lue, évidemment), et cette proposition est particulièrement bienvenue.

Mais tout ça ne serait que coquille vide sans un contenu imprimé à la hauteur. Et à la hauteur, il l’est assurément. Cinq parties structurent (toujours le sérieux, qui n’empêche pas la dérision !) ce numéro 2. D’abord, les « Poèmes en archipel ». L’idée est de mélanger des voix et des styles, qui peuvent se rencontrer au hasard des marées comme autant d’îles isolées mais distantes de seulement quelques milles nautiques. On y trouve des vers libres comme des vers métrés (si l’on n’est pas trop regardant sur les e muets), un calligramme, du court, du long, des rimes, bref, une joyeuse mixture. Si beaucoup des initiateurs de la revue s’y collent, on y trouve également des invités, tel Tom Nisse qui mélange lui aussi les genres au point d’« admettre un degré de prose dans [son] / poème ».

Vient ensuite la « Relâche », où « la poésie côtoie le rap ». Invité de marque, Julien Blaine explique en un court poème ce qu’est, justement, la pratique de la poésie. Et la rédaction nous offre une petite perle licencieuse de Ménard de Saint-Just, histoire de titiller ses lecteurs. Puis le dossier de ce numéro arrive : il s’agit de « Trottoir : la ville à nos pieds ». Poètes et artistes brodent sur ce thème, tel Gilles Videux qui brosse un portrait de femme émouvant, « Ses talons léchés par le pavé / Laissent une douce trace imaginaire / Puis sa chevelure brune délavée / Flotte sereine sous un vent lacunaire ».

Enfin, le chapitre « Situations » vient clore la revue, avec un bel éloge de la lenteur de Chloé Charpentier que ne renierait pas un décroissant ainsi qu’une élégie de Louison Delomez (« Non les hommes / Cela pousse en se consumant dans l’espace / Comme une branche que lèche la flamme, / Un arbre tombé / Que le temps étreint jusqu’à la cendre. »). Ici revient l’image de sérieux qui persiste pour cette revue qui a pourtant instillé dans les pages précédentes un petit grain de folie qui sied particulièrement à la poésie. Deuxième numéro déjà, et on lui en souhaite beaucoup d’autres !

Site web pour abonnement et plus de détails : http://revularevue.wixsite.com/revu.

lundi 26 septembre 2016

Torréfaction

En quatrième de couverture, François Salmon prévient : « La langue d’Hugo Fontaine est un parterre sauvage, dont il arrache soigneusement les fleufleurs à fleuristes. » Eh oui, s’il y a des roses chez Hugo Fontaine, ce sont les épines qui l’intéressent, et si les figues de Barbarie sont délicieuses, il faut, avant de les déguster, se coltiner leurs piquants. L’écriture n’en finit pas de distiller ses pointes.

La langue donc, c’est la langue qui chez Hugo Fontaine constitue une marque de fabrique : elle mêle les différents niveaux, fait des entorses volontaires à la grammaire et exsude le parfum d’un poète qui ne se résigne pas aux expressions usuelles pour traduire un monde où ses yeux décèlent la beauté que certains se sont résignés à ignorer. Et puis comment ne pas baisser la garde lorsque Hugo avoue ses petits arrangements (« elle n’a jamais été ma tantine / c’était pour avoir une rime facile ») ? Parce que oui, s’il ne s’embarrasse pas de métrique conventionnelle — après tout, elle ne ferait probablement pas bon ménage avec son invention syntaxique —, le poète ose la rime ; pas tout le temps, pas systématiquement, mais au compte-gouttes, avec une précision chirurgicale qui confine à la mise en musique sans portées. D’ailleurs, le livre est aussi disponible en CD, où l’on peut entendre, sur un accompagnement musical, la scansion de l’auteur.

Torréfaction déroule sur 150 pages un petit univers où il fait bon plonger, tant dans les poèmes courts (« déplier une femme / après avoir marqué le pli / comme un origami / plier les coins, c’est fini / point de reliure, / c’était une fille vachement bien / foutue ») que dans les plus longues diatribes où Hugo Fontaine développe, en plus des thèmes qui lui sont chers (les femmes, la mécanique, les tournées offertes dans un bar…), une certaine critique de la société. Mais sans jamais un brin de condescendance ou de mépris : tout dans sa poésie respire l’empathie. Qui fait même écrire au Dr Fontaine, toujours soucieux du bien-être de ses lecteurs : « un seul avertissement buccal existe / c’est l’aphte ». Normal, quand on a mâchouillé ses branches de poésie à l’écorce rugueuse mais à la puissante saveur de réglisse. Un vrai délice.

Torréfaction, Les déjeuners sur l’herbe éditions, 152 p., ISBN 9782930433479.


J’dansais sur mon orthographe
j’empruntais la calligraphie des filles
bics aux yeux, je récidive
les demoiselles disaient éloigne-toi du récif
trépidante envie de me rapprocher du ravin
gyrophares au cou alexandrin au bas des reins
j’écrivisse j’écrevisse je tournevis je tourne
autour
du souterrain

dimanche 11 septembre 2016

Frères numains

Si j’ai acheté Frères numains, c’est d’abord grâce à un billet paru dans Politis partagé sur Facebook, mais aussi parce que sur ce même réseau social — tentaculaire mais quelquefois utile à la diffusion de la poésie — était relayé par beaucoup de mes contacts un appel à acquérir des livres des éditions Al Dante, dans une certaine détresse financière. Apparemment, ça va mieux pour Al Dante et l’appel a porté ses fruits. Que penser donc de Frères numains ?

Le sous-titre, « Discours aux classes intermédiaires », apporte déjà un élément de réponse : le texte n’est pas une expérience de poésie immersive ou contemplative, il en appelle à la conscience du lecteur et, tel un discours politique, lui remémore le piteux état de notre société. Une société gangrenée par les exclusions de tous types qui deviennent des remparts derrière lesquels se retranche une partie de notre espèce, de nos frères numains, pour se protéger de l’autre partie, frères numains aussi. Florence Pazzottu joue avec les conventions du discours politique en ne nommant pas les responsables de cette situation : « ça n’a pas vraiment de visage, ça met un masque le temps d’une sortie sur écran, d’une élection, d’une émission, d’une parution, d’une navette entre les chambres, le temps de servir la soupe, la leçon, de maintenir la pression, la crainte du dehors ». Et ça fonctionne, bien sûr.

Pourtant, le lecteur familiarisé avec ce discours — qu’on qualifiera faute de mieux de celui d’une gauche de la gauche humaniste — pourra peiner à trouver un contenu novateur dans cet implacable réquisitoire. D’ailleurs, Bernard Noël, qui a écrit la postface après avoir relu le texte « onze fois en trois jours », résume bien ce sentiment : contrairement à son habitude, il a eu semble-t-il (du moins au début) du mal à lire Frères numains comme une expérience totale où le travail des mots se mêle à la signification profonde. La beauté de la langue l’a emporté, mais sans cesse il éprouvait le besoin de revenir au sens. Modestement, c’est aussi ce que j’ai ressenti : une sorte de dualité quelque peu dérangeante. En revenant au sens, force est de constater que, à fréquenter la presse alternative ou les poètes qui militent pour l’abolition des frontières, on ne trouve pas dans Frères numains un surcroît d’analyse que ceux-ci n’auraient pas déjà mise au jour.

Est-ce à dire que c’est un livre que je ne recommanderais pas ? Eh bien justement non, deux fois non ! Car Frères numains est une expérience poétique nouvelle et intelligente : sous couvert d’un contenu qui prêche, il faut bien l’avouer, des convaincus — on voit franchement mal des survivalistes ou des ultralibéraux se procurer un tel texte auprès d’une telle maison d’édition —, il renouvelle le discours de cesdits convaincus par sa puissance. D’un trait, d’un souffle, épuisant les virgules, il développe une rhétorique politique à mille lieues des formules toutes faites, propulse le désir de résistance à une hauteur stratosphérique que les Nuits debout n’ont pu ou su maintenir.

Oui, pour analyser le monde et décrire ce que la solidarité et l’empathie pourraient y apporter, on a besoin du style journalistique sérieux de La Décroissance, du Monde diplomatique ou de Silence. Mais on a aussi besoin de poésie. C’est exactement ce que Frères numains propose. Alors, pour conclure avec un mot qui termine tant le texte que la postface, s’offrent à nous des possibilités inouïes.

Frères numains, éditions Al Dante, 42 p., 9 €


ça vomit les freins de l’orthographe et de la protection des faibles, de l’exception du traitement des enfants, des droits durement acquis des ouvriers, du droit des étrangers à demander l’asile, ça dit bientôt dépassée la convention de Genève, inapplicable la Déclaration des droits de l’homme, ça suggère que la raison doit se libérer des Lumières, car c’est ça le progrès ça dit, ça nomme résistance et combat pour la liberté le rétrécissement du numain dans sa grotte, le clivage et la mise en abîme du numain indéfiniment réfléchis par les écrans dictant dans la caverne…

jeudi 25 août 2016

Revue de revue : Traction-brabant

L’une des caractéristiques les plus fascinantes de la poésie actuelle est le nombre incalculable de revues qui lui sont consacrées. Et tant mieux, car s’il ne fallait compter que sur les « grands » éditeurs, Poésie/Gallimard en tête (excellente collection par ailleurs, mais bien limitée par rapport au bouillonnement des poètes du dimanche et des autres jours, pas « établis » en écriture, qui ont pourtant des choses à dire, et plutôt bien), les férus de poésie auraient du mal à satisfaire leur curiosité tant les lignes éditoriales sont quelquefois frileuses. Une soif que, par contre, les revues sont parfaitement capables d’apaiser, tout comme les « petites » maisons d’édition. Pour le lecteur passionné comme pour l’aspirant poète, le passage en revue est donc quasiment obligé ; une sélection bien maigre de liens figure d’ailleurs dans la colonne de droite de ce blog.

Fanzine plutôt que revue, mais au contenu aussi riche et éclectique que beaucoup de ses consœurs, Traction-brabant est édité à Metz par Patrice Maltaverne. Car oui, l’autre intérêt des revues, c’est leur possible proximité : s’il n’en existe actuellement qu’une active au Luxembourg à ma connaissance (Transkrit, excellente mais très spécialisée dans la traduction), on peut facilement créer des liens dans un périmètre relativement réduit en franchissant la frontière. Infatigable scrutateur et zélateur de la poésie des autres via son site personnel, Maltaverne est, évidemment, poète lui-même. Lorsqu’on le contacte pour s’abonner à Traction-brabant, il prend le temps d’expliquer la revue, sa philosophie, et d’établir un contact personnalisé avec son futur lecteur. C’est ça aussi la poésie : un milieu où la passion rapproche.

On apprend donc que le nom de la revue vient de « la contraction de traction avant, l’auto et de brabant double, la charrue à double soc ». Belle métaphore du progrès envahissant et de la nostalgie qu’il induit parfois, un sentiment que beaucoup de poètes partagent, même s’ils ne dédaignent pas les réseaux sociaux pour autant. Devant le prix ridicule de la chose (cinq exemplaires pour douze euros), on comprend vite aussi que l’entreprise n’a rien d’une pompe à fric. Franchement, pour ce prix, comment être déçu ?

Mais la qualité est au rendez-vous, nous ne sommes pas là dans du low cost. Prenons par exemple le dernier numéro en date, le 69. La couverture annonce la couleur en promettant « enfin : un été zéro tiques ». D’emblée, on sait que le fanzine ne se prend pas au sérieux. Avec plus de trois cents poètes publiés à ce jour, il y a cependant de l’humour, de l’ironie, du sérieux, du fantastique ou de l’amour, quelque chose pour tous les goûts enfin ; pas mal de plumes connues désormais dans le milieu y ont aussi fait un passage.

Maltaverne se réserve une sorte d’éditorial plus théorique en général : cette fois, il s’interroge sur le dévouement des poètes à la cause poétique. Un peu déçu, il va jusqu’à traiter ses lecteurs ou ses contributeurs de « faux culs », puisque pour eux (parmi lesquels il s’inclut, bien entendu), la poésie est « juste un faire-valoir, un costume de plus [qu’ils enfilent] le week-end et les soirs après l’uniforme du boulot ». Et pourtant, il les aime, ces « drôles de poètes », qui ont choisi d’écrire mais pas seulement, de rêver mais pas tout le temps, et il conclut là-dessus.

Le cœur de Traction-brabant, ce sont évidemment les poèmes. On en a déjà évoqué l’éclectisme. Quelques exemples pêle-mêle : les haïkus ratés de Pierre Bastide (« Les hurlements des voitures qui se la pètent au feu vert / n’écrasent ni les cris ni les rires des enfants qui jouent / dans le parc où les passants pressés sombrent dans le passé »), un beau poème intitulé « L’hippo » de Jacques Cauda (« nous arrivons trempés / quand le zoo est fermé / mais on l’aperçoit / (l’hippo) caché par le / jour qui gît déjà au fond / de nous »), des poèmes hospitaliers d’Henri Clerc (« Dans la salle du dîner / la reine d’Angleterre / se munit d’une fourchette / et l’envoie valser / au visage du pondérant / duc de Toulouse »), l’évocation d’une limace par Sébastien Kwiek (« La limace grise grimace / S’égrise et s’entasse / en masse »)… Une micronouvelle post-catastrophe nucléaire de Patrick Boutin aussi, ainsi qu’un poème inspiré par l’actualité politique, et notamment les élections régionales (« ça pue la France / des mauvaises années ») de Murièle Camac. On me pardonnera de ne pas tout citer, puisque les 56 pages sont bien remplies. Lorsque les poèmes laissent un peu d’espace, on trouve des dessins, quelquefois réalisés par les auteurs eux-mêmes, mais toujours de circonstance. Le tout imprimé de façon très lisible, mais avec ce petit air de dazibao fait main qui donne un charme certain.

Bref, on l’aura compris : Traction-brabant est un fanzine poétique bourré de découvertes à chaque numéro, qui procure un plaisir diversifié et intense, dans lequel on aura à chaque numéro plusieurs coups de cœur. Peut-être aussi quelques déceptions, mais c’est la règle du jeu : il en faut pour tous les goûts. Chapeau bas à Patrice Maltaverne pour le dynamisme qui lui fait offrir cette excellente publication.


Site web pour abonnement et plus de détails : http://traction-brabant.blogspot.fr

lundi 13 juin 2016

Climats


Climats, de Laurent Grisel, a déjà été évoqué dans nombre de publications sur la poésie, que ce soit en ligne ou dans des revues papier. Pourquoi dès lors revenir sur un livre qui ne sera pas une découverte pour les lecteurs enthousiastes de poésie ? Parce que je ressens beaucoup d’affinités avec l’écriture de Laurent Grisel, que j’ai brièvement rencontré lors du Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice : cet ouvrage, une commande à l’origine, présente tous les aspects du climat et des changements qu’il subit. Un livre programme où l’auteur s’empare de la science pour convaincre, et pas seulement des métaphores. Et la science peut être éminemment poétique, car l’abstraction qui ressort de chiffres où règne la sèche exactitude physique (une expression que j’ai employée dans Flo[ts] et qui pour moi jette un pont entre les deux livres, qui partagent de nombreux thèmes communs) peut déclencher la plus vive émotion.


Le méthane CH4, effet de serre 84 fois le CO2 à vingt ans, 28 fois à cent ans
réchauffe les océans de plus en plus
profondément
ce qui libère les hydrates de méthane
ce qui augmente l’effet de serre
ce qui réchauffe l’atmosphère
ce qui réchauffe les océans, les lacs dans lesquels sont enfouies beaucoup de matières organiques apportées par les cours d’eau
ce qui a eu le temps, depuis des siècles, des millénaires, de produire des hydrates de méthane
lesquels, par réaction auto-entretenue et accélérée
dans des eaux déjà saturées de méthane
par la montée progressive de la chaleur
remontent à la surface
etc., etc.


L’une des constantes du livre de Laurent Grisel est en effet l’évocation des boucles, ces phénomènes de rétroaction dont les équilibres fragiles gouvernent le climat (entre autres). En ce sens, Climats rend compte de l’inéluctable emballement du réchauffement climatique d’une façon à la fois scientifique et poétique, ce qui, on l’a vu, est très loin d’être antinomique.

Même pas cent pages, mais tout y est : de la lutte des Mundurukus qui symbolisent toutes les luttes des peuples autochtones contre l’extractivisme aux racines néolibérales d’un système en bout de course, Laurent Grisel explore les tenants et les aboutissants de son sujet dans un livre ramassé qui n’en produit que plus d’effet. Et, si les solutions existent, qu’il n’oublie pas d’évoquer tout en brocardant les fausses bonnes idées du greenwashing, il ose aussi nous rappeler notre nature ténue de minuscules poussières de l’univers en concluant son livre par un voyage vers l’infiniment lointain superamas de galaxies Laniakea. Là-bas, on se soucie bien peu du devenir de notre petite planète. Un ouvrage essentiel de ce qu’on appelle maintenant l’écopoésie.

Climats, Laurent Grisel, éditions Publie.net, 100 p., en éditions numérique et papier.
Autre extrait sur Poezibao.

mardi 12 avril 2016

Si même les plates-bandes…

… lisent l’édition printemps-été de La Tribune du Jelly Rodger, alors pourquoi pas vous ?

Dans cette édition, outre un petit poème de votre serviteur sur la famille et ses interminables déjeuners, il y a comme d’habitude l’édito engagé de Seream, les illustrations poétiques en quelques couleurs qui en paraissent mille coordonnées par Éloïse Rey, les innombrables haïkus un peu plus sérieux, et la suite de l’enquête haletante de Quentin Voirons.

Pas avare de jeux de mots, comme à l’accoutumée, cette Tribune propose également un dossier très sérieux (enfin, presque) sur la féminisation de la langue française. Mon coup de cœur du numéro, c’est l’excellent poème de Blonde Nijinsky, « L’homme is a losing game ». Avec le vocabulaire des jeux (de société, de cartes…), l’auteure explique comment se passer de la gent masculine, tout en humour décalé, jeux de langue et allusions toujours légères : « Au Memory des rencontres, / J’ai cherché en vain ma pair mais / J’ai perdu le sens. / La dernière fois que je l’ai vue, / Elle portait le masque d’un autre (que) moi. »

Bref, vingt-quatre pages de bonheur poétique parfois hilarantes, parfois pince-sans-rire, jamais ennuyeuses, pour un printemps qui commence bien.

Pour acheter le journal, et surtout pour le soutenir en se nabonnant, c’est ici : http://www.latribunedujellyrodger.com.

vendredi 12 février 2016

L'Infiniment Proche

Pour être Académicien, il faut faire acte de candidature. La nécessaire vanité d’une telle démarche sied-elle à un poète ? Il faut bien le dire : c’est la mention « de l’Académie française » qui a aiguisé ma curiosité pour L’Infiniment Proche, dernier recueil de Michael Edwards. Résultat, une belle surprise, avec un livre qui sait concilier formes classiques et invention poétique actuelle.

Si Michael Edwards écrit aussi bien en anglais qu’en français, force est de constater que, dans ce livre, à part quelques expressions ou substantifs çà et là ou l’évocation de John Constable, ces deux univers semblent compartimentés. L’ensemble respire la poésie française, tant dans le rythme (certains alexandrins sont des modèles de classicisme) que dans l’inspiration, trouvée sur cette frontière ténue qui sépare le réel de l’imaginaire et qu’on retrouve en majorité dans de nombreuses revues de poésie hexagonales.

Mais de classicisme excessif, point : si Edwards nous gratifie d’une « Mort de Sardanapale » en contemplation du tableau, il le fait en vers libres, dans une forme à la structure lâche, « Où l’on survit à un désastre les yeux pleins de rêve ». Oui, il convoque « Obéron, Titania et la ronde des fées », mais sait aussi regarder par la fenêtre pour trouver l’inspiration, comme avec ce loriot, « alto / à la gorge ronde ». Comme une sorte d’art poétique, il nous apprend aussi que, pour lui, « le poète sème des versillons d’une justesse exemplaire », « dans des vers alignés, un univers parallèle ». Presque à l’opposé du bloc-notes plutôt rationnel qu’il tient sur le site de l’Académie française.

L’ensemble est donc bien équilibré et pas d’un autre âge, contrairement à la vénérable (en tout cas dans l’expression consacrée) institution fondée par Richelieu. Et il y a même un morceau de bravoure ; en sept séquences et sur une cinquantaine de pages, « Au fond du puits » est un long chapitre qui s’ouvre lorsque le poète « touche avec [sa] main la margelle du puits », pour se demander : « Mais qu’est-ce donc qu’il veut de moi, au fond du puits ? » S’ensuivent questions concrètes et rhétoriques (le puits est-il réel ?), métaphores et exclamations (« Être un, être nu ! ») en vers libres ou en vers rimés et cadencés, qui traduisent en mots le regard poétique qui jaillit d’une situation exceptionnelle (ou pas) et qui interroge le monde.

Un recueil à la fois sage et espiègle, à la fois sérieux et facétieux, et aux formes éclectiques.


L’Infiniment Proche, éditions de Corlevour, 112 p., broché, 19 €
ISBN 978-2-37209-017-9


LORIOT

corps
invisible glorieux

flûte en or
de la forêt

alto
à la gorge ronde

oracle
au secret des feuilles

appel
d’ailleurs

tes lances de velours
étonnent le silence

tu t’évanouis
dans la nuit des verdures

lundi 5 octobre 2015

Le Sans Père à plume

À l’occasion de l’entrée de Xavier Bordes dans la prestigieuse collection Poésie Gallimard, l’éditeur numérique Recours au poème propose la réédition de son premier recueil, Le Sans Père à plume. Il faut ici souligner l’intéressant éclectisme de cet éditeur, qui mêle les essais sur la poésie aux rééditions de premières œuvres indisponibles, donc, en passant par des traductions d’auteurs du monde entier et, bien entendu, des recueils de « poètes des profondeurs », le cœur battant du catalogue.

Né en 1944, Xavier Bordes est organiste, compositeur et musicologue. Des études littéraires et une carrière de professeur et journaliste l’ont également amené à participer à la création des éditions Mille et Une Nuits. Cet éclectisme, à rapprocher de celui évoqué plus haut pour Recours au poème, est sans doute ce qui lui fait porter sur le monde un regard holistique : « JE DIS LE MONDE TEL qu’il est et tel qu’il devrait être ». Un monde dont il dénonce en grand témoin les vicissitudes : « Je vois s’expansionner l’univers pétrolifique / et radioactifère / Je vois l’homme s’avancer sans précautions ». Pourtant, « NE VENEZ PAS SI C’EST pour m’apporter / de mauvaises nouvelles / Aujourd’hui c’est fête ». Les longs vers libres de Bordes s’étalent sur les pages dans des poèmes de grande intensité émotionnelle, qui constituent autant d’hommages à un monde qu’il sait empoisonné, mais qu’il ne peut se résoudre à complètement rejeter, comme lorsqu’il évoque Jack l’Éventreur « SANS MAUVAISE INTENTION », en majuscules s’il vous plaît.

Dans ce court recueil, la technique poétique est maîtrisée et pourtant ne se fait que peu sentir. Tout juste remarquera-t-on un goût prononcé pour l’allitération et l’homophonie : « Lunes l’une après lune / mois d’écume insaisissables », « Quelle douceur quelle douleur / l’être incertain lettre incertaine », « Quoi quoi quoi ? - Crois crois crois ! » ou « L e u r s langues de boas qu’on – stricte heure – / laisse enserrantes ensorcelantes étouffantes / emberlificotantes ». Et peut-être même un peu de facétie : « Et il compte ses plumes comme le caissier les billets à la banque / Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrrttt ! Frrrrttt ! Il manque / Un R... » Bordes sait retenir l’attention du lecteur et le livre se lira d’un trait, pour se laisser submerger par le discours, avant d’en reprendre des parties et d’approfondir la compréhension de la pensée exigeante d’un auteur qui écrit aussi entre les lignes.

Le Sans Père à plume, concis mais profond, fera le bonheur tant de ceux qui veulent (re)découvrir une œuvre de jeunesse d’un poète qu’ils connaissaient que de ceux qui découvriront Bordes. Sans compter que, pour ceux qui n’auraient pas encore tenté l’aventure de la lecture de la poésie en numérique, l’ouvrage constituera une première expérience idéale.

Le Sans Père à plume, 41 p., 5 €, disponible dans les formats epub, mobi et PDF chez Recours au poème
ISBN : 978-2-37226-053-4


GALAXIES À L’IMAGE de la corne d’Amalthée
Avec mille milliers de planètes habitées
Ou inhabitées

Je vous vois tourner comme des robes de mousseline
sur le plancher d’une valse de Strauss
Odyssées de l’espace !

Penchées Dieu et moi à l’étage nous observons
les couples qui se cherchent
sur la piste de danse magnétique

Nous faisons pleuvoir sur eux
Un déluge de prières
Chacune avec son mot d’espoir

Hormis les amoureux qui peut rêver
sur le berceau de l’humanité ?

lundi 28 septembre 2015

Les Chevaux de Tarkovski

Pia Tafdrup est une auteure danoise née en 1952 et traduite dans plus de vingt-cinq langues. Les Chevaux de Tarkovski a été écrit en 2006. Sa traduction française de Janine et Karl Poulsen est parue en avril dernier aux éditions Unes. Une plume magnifique à découvrir, servie par une impression typographique impeccable.

Dans ce livre, Tafdrup évoque les derniers mois de vie de son père, des prémices de la maladie jusqu’à sa mort, en passant par l’aggravation de sa condition qui nécessitera son placement dans une institution spécialisée.

« Eurydice doit-elle aller / chercher son père mort – / comme Orphée chanter / ce qui est perdu ? », écrit-elle sur la toute première page. Cruel dilemme. Car c’est évidemment un chemin de douleur que retracer cette histoire ; même si, peut-être par une dérision que dicte la pudeur, Tafdrup intitule le corps de son récit « Les Grotesques de l’oubli ». Mais c’est aussi l’assurance de magnifiques pages de poésie, tant la Danoise maîtrise son écriture pour saisir des images fugaces et en tirer des vers empreints d’émotion : « Mon père oublie / de remonter le bracelet-montre, / les aiguilles indiquent / l’éternel et le toujours. »

Et ce parcours, dont on se doute qu’il n’a pu être qu’éprouvant, est transcendé par les vers. Que penser de la douleur du père lorsque « Des voies lactées de morphine / traversent son corps » ? Avec douceur et empathie, les poèmes et les épisodes se succèdent et transforment ce qu’il faut bien appeler une longue agonie en un chemin initiatique vers le détachement. Détachement tant de l’auteure devant la perte de son père que de ce dernier, dont elle écrit qu’il a dans la mort la « sérénité majestueuse » des chevaux qui apparaissent sous une pluie battante au dernier plan du film Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski.

« Oui les histoires s’oublient / mais elles subsistent comme une lueur / dans les yeux, / comme une chaleur dans le sang. » Après avoir refermé le livre, subsistent effectivement cette lueur et cette chaleur que seule une très grande poétesse pouvait fixer ainsi. « Il a laissé / un corps de bois pétrifié. Et un nom / que je dois porter. »

Les Chevaux de Tarkovski, 112 p., imprimé en typographie, broché, 15 cm × 21 cm, 19 €
ISBN : 978-2-87704-159-1

Un autre extrait en français : http://www.sitaudis.fr/Parutions/les-chevaux-de-tarkovski-de-pia-tafdrup.php


EXPULSION DU PARADIS

La corbeille est pleine de raisins,
de raisins mûrs,
    le vin
que mon père a bu
était bon comme un calmant
mais la femme
qu’il aimait
est devenue sa mère
et lui, est devenu le fils pour sa bien-aimée –
le temps est venu
de vivre ensemble séparés.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins fermentés,
    le vin
que mon père a bu
était aigre, amer à en pleurer
il sait qu’il est plus
que son corps ne le permet,
ce corps qui l’entraîne vers
la maladie et la déchéance nue –
sans crier gare
amour et colère
se confondent.
La corbeille est pleine de raisins,
de raisins pourris,
    le vin
que mon père a bu
était rance et âpre,
si le soleil brille
dans la pluie
ou si la pluie tombe dans le soleil,
ça revient au même –
dans les champs le niveau de l’eau ne cesse de croître,
une puanteur fétide se propage, latence brute.