Accrocstiches

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mardi 15 août 2017

Sans titre, sur un tableau de Martine Deny

Tableau de Martine Deny, www.denyart.com. Texte extrait de la performance « Impossible Readings 9 » au Kulturschapp de Walferdange, organisée par le collectif Independent Little Lies.

Tu voudrais que je chausse des escarpins
que je me dénude les jambes jusqu’à l’endroit
où monteraient tes caresses
sur une douceur tout embaumée de crème
au parfum de spot télévisé de multinationale
qui t’a vendu le rêve de jambes douces
de musique suave pendant l’amour
quand tu reviens épuisé

Tu croirais m’exciter par tes allées et venues
là où passerait ta main
calleuse pourtant
je sais que ça fait débander mais je te le dis
parce que moi je voudrais
que tu mettes des gants
que tu regardes la réalité en face

Il y a des poils sur mes jambes
il y a de la corne sur tes mains
quand tu rentres et que tu crois que je n’ai fait
que t’attendre en regardant
des publicités suaves et des musiques de multinationales
en préparant mes cuisses douces à tes caresses

Plutôt que des escarpins
je voudrais chausser des baskets
partir avec toi dans un long jogging
transpirer suer dégouliner d’effort puis
nous déshabiller en désordre
faire l’amour dans la sueur abondante

Merde aux multinationales !

mercredi 19 avril 2017

Une histoire courte et triste

Il entra dans le coma comme on entre en religion, puis taillada consciencieusement, une à une, les connexions entre ses synapses, afin qu’on ne pût plus, à l’avenir, compter sur son intellect jadis si prisé.

mercredi 5 avril 2017

Sans titre, mais en prose

La fabrique Al-Jebeili de savon d’Alep. Photo : Bernard Gagnon, CC-BY-SA 3.0

Il est rare que j’écrive en prose ; c’est généralement sur demande, comme dans le cadavre exquis des Impossible Readings pour le dixième anniversaire du musée d’Art moderne grand-duc Jean. Le cycle de lectures des Désœuvrés, animé par Isabelle Junck et Jeff Schinker, m’a proposé ce texte à contrainte. Une critique a d’abord été rédigée et a paru dans le magazine Kulturissimo du mois de décembre 2016 (page 13, en luxembourgeois). Restait ensuite… à écrire le texte pour le 25 janvier 2017.

Au menu de la contrainte, pas seulement la longueur ou le thème : un texte qui décrit la ville d’Alep assiégée, avec des images poétiques et éventuellement trop belles pour rendre compte du désastre, qui interroge en somme sur la pertinence de la poésie dans un monde de brutes. Piment ajouté : paraphraser quelques vers du poète allemand Durs Grübein et citer l’Ecce homo de Nietzsche ! Il fallait également survoler la ville, tel un drone. Pour la lecture, comme ma fracture de la rotule ne me permettait pas d’être présent, j’ai enregistré le texte, qui a été diffusé par des haut-parleurs au plafond : heureux hasard qui faisait venir le son du haut... tel un drone, encore.


Je scrute. D’ici, de longues artères apparaissent, vides de leur sang, pas une âme, qui délimitent des blocs d’habitations à perte de vue. Un peu comme chez moi, à des milliers de kilomètres que mes ailes ne parcourront jamais. Ici, la lave incandescente, la poussière déposée après les explosions, les plaies à vif et les vies suspendues ; là-bas, la seule fournaise d’un parc où il est si simple de se rafraîchir d’une crème glacée : à peine un quart de la rotation de cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Ma vision d’aigle enclenche son excellence optique pour balayer le sol d’une allée. Toujours personne. Les proies sont terrées dans des bâtiments dont je ne vois que les toits. Parfois, de gravats qui jouxtent un bosquet, dépassent des tubulures de métal dont je pressens la rouille avancée. Je me rêve archéologue, à veiller ainsi à la stricte discipline des fouilles aériennes. La ville déploie des trésors d’immeubles, tous marqués du sceau de la force ; tous ont payé leur tribut à la défense d’idéaux quelconques, ceux sans qui cette planète tournerait de toute façon inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

Aérodynamique, je maintiens mes serres hors de la prise du vent. J’observe. Gris, c’est la couleur dominante de poussière et de soleil mêlée. J’amorce un virage pour survoler l’histoire byzantine. Mais je suis neuf, et l’histoire me pèse. Il faut pourtant me résoudre à l’affronter : des ennemis pourraient s’y dissimuler. Sur les photographies qui ont présidé à la conception de ma mission, des couleurs vives, des odeurs et des saveurs qui suintaient hors du papier, toute la panoplie heureuse d’un classement au patrimoine mondial de l’humanité. L’humanité est grise désormais. Je reflète le soleil, j’éblouis, mon ombre à peine discernable se projette sur la terre battue où les débris s’amoncellent.

Lorsque j’ai quitté mon aire, j’ai lentement pris de l’altitude, empruntant à mon approche les courants d’air chaud qui règnent en maîtres sur le ciel du pays. Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon ouïe ; alors je n’ai pas entendu les détonations, les craquements qui leur ont succédé, l’effondrement imminent et puis les cris lorsqu’il était déjà trop tard. Mais j’ai pu les observer. C’est mon lot quotidien. Je surveille. Je ne chasse que lorsque c’est nécessaire, lorsque les idéaux deviennent trop pressants. J’examine toute agitation, tout rassemblement. Parfois, alors, j’agis. Mais seulement ailleurs ; pas ici, où je respecte une stricte neutralité d’espionnage. Aussi haut, difficile de toute façon de savoir si mon intervention est vraiment nécessaire. Mais j’en ai pris mon parti : il n’y a pas de sécurité parfaite sans son lot de bavures inévitables.

J’aimerais tant voir des choses simples pourtant : des écoliers sur le chemin du savoir, des oignons frits dans l’huile avant d’être rejoints par le cumin, le sumac, la coriandre ou l’anis, un jeu de cartes où le thé a taché l’as de pique et que son propriétaire exige d’utiliser pour toutes les parties où de l’argent est en jeu, les larges chaudrons de cuivre où cuisent, longtemps, le laurier et l’olive, un baiser, une poignée de main, une accolade. Parfois, des fumerolles ou un séisme matérialisent une éruption. Signes de la poursuite à grand-peine d’existences insignifiantes mais utiles, d’existences qui se perpétuent sur cette planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours. J’aimerais tant voir des choses simples ; ce sont elles qui méritent l’attention, plutôt que les idéaux complexes dont je suis malgré moi l’instrument.

Comment font-ils pour cheminer sur les décombres ? On dirait qu’ils cherchent quelque chose. Ou quelqu’un ? Peut-être le cadavre d’une automobile d’où extraire une batterie en état de marche, ou une boîte de conserve intacte. Savent-ils que je suis là ? Je crois bien qu’ils s’en moquent. Pour eux, la force est dans chaque geste de vie, à l’abri de fortune d’immeubles branlants ou de magasins pillés. Nos idéaux diffèrent en surface, mais probablement pas en profondeur ; moi, de toute façon, je suis dans le ciel. La surface m’indiffère.

C’est étrange, cette fumée qui ne semble pas provenir du travail d’une charge d’explosifs. En ajustant mon altitude, je peux parfaire l’angle qui fait pénétrer ma vision plusieurs mètres à l’intérieur du rez-de-chaussée de cet immeuble ouvert à tous les vents. Car à perte de vue ils sont ainsi, immenses amas de béton aux formes géométriques, revenus, dirait-on, à l’époque de leur construction, sans façades, abandonnés à une trêve hivernale glaciale ou à une chaleur suffocante, c’est selon. Je suis là depuis si longtemps et cette bataille est interminable.

L’angle, c’est vital ici : angle de tir, angle d’inclinaison, angle du reportage, angle mort qui protège les vivants. Le foyer est minuscule, repoussé aussi loin que possible à l’intérieur pour le dissimuler aux regards indiscrets. Je ne suis pas indiscret. J’ai pour moi la force d’idéaux universels. J’observe. Ils sont regroupés autour du feu, de sa chaleur précaire. Quel combustible utilisent-ils ? Sûrement de vieilles palettes provenant d’une usine désaffectée par la force des choses, ou des meubles glanés dans les étages du dessus. C’est une chose simple : se rassembler autour d’un feu alors que, dehors, tout est hostile. Quoique : y a-t-il dans cette étendue urbaine un dehors et un dedans ? J’ai pénétré leur secret sans regarder à travers une fenêtre, sans écarter d’hypothétiques persiennes. De mon apogée, je suis dans leur dedans.

Est-ce bien là un exemple de ces choses simples que j’aimerais tant voir, le signe que tout ira mieux bientôt, que la vie reprend ses droits, que la planète qui tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours, a englouti de sa rotation un épisode forcément anecdotique dans sa violence exacerbée ? Si ma vision est excellente, on ne peut pas en dire autant de mon odorat ; alors je ne saurais dire ce qui crépite dans l’huile bouillante, annoncé pourtant par une épaisse fumée opaque qui m’a alerté de loin. Y a-t-il encore du sumac ici ? Et de l’huile, à part celle des moteurs fatigués qui s’arrachent parfois à la léthargie pour transporter… quoi donc, au fait ? Ces jours et ces nuits de survol ne m’ont finalement apporté que peu de certitudes, et il me semble que mes idéaux se délitent à la lumière de mes rondes.

Je m’attendris presque à la vue de cette partie de football improvisée sur une esplanade qui n’annonce plus que des ruines. Cathédrale ou mosquée, difficile à dire. Les pierres sont les mêmes, les décombres, unis dans un syncrétisme que semblent provoquer les passes et les tirs sur la seule surface qui n’est pas jonchée de gravats du quartier. L’union des corps aussi, je l’ai observée souvent. J’en ai été ému plusieurs fois, en scrutant ces gestes familiers dans une intimité bancale. Aujourd’hui, elle me dégoûte. Je crois qu’elle s’est résignée à laisser l’homme entrer en elle, qu’il ne l’a pas forcée, mais je ne peux pas distinguer, sous l’enveloppe de papier, la monnaie de ce bref échange. Je sais, ces choses simples que j’aimerais tant observer, cela pourrait aussi en faire partie, si je pouvais me résoudre à embrasser à pleines rémiges le relativisme culturel. Mais j’ai mes idéaux, je suis programmé pour en brandir haut l’étendard, pour faire flotter dans un ciel sans nuages la bannière rayonnante de la liberté.

Malgré mes certitudes, je ne saurais pourtant dire quels combattants représentent la liberté. C’est peut-être aussi pour ça que je n’interviens pas, que j’observe, toujours, sans relâche. Certains chevauchent des quatre-quatre rutilants et arborent des uniformes certes défraîchis, mais tout de même reconnaissables ; d’autres sont en quasi-haillons et se déplacent dans des véhicules promis rapidement au statut d’épave à piller dans la rue. Plus bas sur les corps, on croirait à une guerre des bottes renforcées contre les simples sandales où traînent des pieds nus. À mi-tronc, c’est la lutte des fusils automatiques fournis par d’autres idéaux et des armes de fortune, bricolées ou parfois passées en contrebande par des factions concurrentes. Les têtes, elles, sont étonnamment semblables. Je sais aussi qu’à l’intérieur, plus question de différencier. Lorsque je vois une tache de sang sur un muret, il m’est impossible de connaître les idéaux des veines dans lesquelles il a circulé.

Elle est émouvante, cette grille de magasin plantée là, ultime vestige d’un immeuble commercial qui n’est plus et dont la devanture était évidemment prospère. À l’endroit du comptoir, poussière ; à l’endroit de l’atelier, éboulis ; à l’endroit de la réserve, débris. Seule reste, droite, imposante, cette grille qui marque le mariage forcé du dedans et du dehors. J’aimerais tant observer des choses simples plutôt que m’enfermer dans la symbolique. Mais les images glanées çà et là sont érigées en symboles, en angle d’attaque des interprétations, auxquelles personne n’échappe, quels que soient ses idéaux. C’est à mon envergure que je dois mon détachement, elle qui me permet de survoler sans danger les pièges qu’eux affrontent chaque jour.

Je les vois. Ils progressent difficilement, manquant souvent d’écorcher leurs membres peu protégés aux morceaux coupants qui se dissimulent dans la rue envahie de béton en petits blocs. Ils se dirigent vers un entrepôt — ils en connaissaient sûrement l’existence depuis longtemps. Je vois les autres, dans la direction opposée, se frayer un chemin vers le même endroit. Je les vois approcher, puis abattre les parois qui gênent leur entrée. Je n’entends rien ; je ne sens rien. L’éclair obture ma vue un instant, puis c’est le nuage de poussière qui monte et qui retombe, lentement. Je me détourne, fonce vers l’altitude et le bleu du ciel. Ma mission est terminée pour aujourd’hui. Ce n’est pas à moi de compter les morts. Ce n’est pas ma guerre, je ne suis qu’un observateur. La planète tourne inexorablement, comme elle l’a toujours fait, comme elle le fera toujours.

jeudi 4 août 2016

Un conte d’Hologrimm

... où l’on découvre qu’il vaut mieux ne pas trahir sa parole.


Galoubet enchanteur, la patrie, l’Allemande,
galle ou bai en chanteur l’appâte, rit, là le mande.
Empêtrée de rongeurs la ville étend des veines
en pets, traits de ronge, heurts : la vie, l’étang ? Déveine…
Tes prix sont les leurs,
tes prisons les leurres !

Oh ! d’un fat Allemand, rat — vive la tour d’Hamelin ! —,
Odin fatalement ravive l’atour d’âme. L’un
des dix passants amers, tumescents, malveillants,
dédit, pas sans amertume et sans mal, veillant
à ses ducats d’or :
« Assez du cador  ! »

« Or  je défaille à ça : quel manque ! bonté ! dame !
Hors-jeu, des failles… Ah çà ! qu’elle manque bonté d’âme. »
Le bohème arasé, qu’on pressent valeureux,
le beau aime à raser : « Cons ! Prêts sans valeur, eux ! »
Prends-leur les gosses,
prend leur legs, ose !

Rassemble les enfants, phare à mateurs bovins !
Rassemble-les en fanfare amateur : beaux, vains.
Fous-les dans tes pas et adieu : va loin de la
foule édentée passée. « À Dieu vat ! », loue un de là.
Sale heur à prendre… Ah !
Ça leur apprendra.

mardi 22 décembre 2015

Jersey

L’ami Antoine Cassar est un spécialiste des poèmes inspirés par la forme des îles. En voici un dans cette veine pour terminer l’année 2015, sur la belle île anglo-normande de Jersey. La citation est de Sir Gilbert Parker, dans The Battle of the Strong (1898).


UNE CARTE

On a map the Isle of Jersey has the shape and form of a tiger on the prowl
toutes griffes dehors
tu intimides les esquifs à l’approche
pour préserver les récoltes de tempêtes
trésors éparpillés de naufrages incessants

Or sait-on tes secrets ?
à l’angle mort des cartographes
de prédateur tu te fais proie
encombrée de cornes que jette la baie de Saint-Brélade
ton museau s’enfonce, destin inexorable, dans le château de Grosnez
et ton souffle rauque de bête poursuivie
résonne à la faveur d’un abordage

Que veux-tu, Jersey ?
pivoter encore puis devenir ogre
au menton saillant prolongeant une bouche avide
qui saurait sans nul doute dévorer
ceux qui ont voulu te faire esclave ?

C’est à la faveur de la marée que tu glisses
à l’oreille de tes soupirants
combien tes transformations font de toi
une maîtresse passionnément indomptable.