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mardi 9 mai 2017

Philharmonie, 7.5.2017

Photo : Hiroyuki Ito (image tirée du site karinacanellakis.com, pas de la performance évoquée)

Karina Canellakis dirige l'Orchestre philharmonique du Luxembourg dans les deux suites Peer Gynt d'Edvard Grieg, à la Philharmonie Luxembourg.


Tentative d’épuisement de comparaisons forcément banales…

Elle s’envole — elle tourne une pâte sonore — elle décrit des arabesques — elle virevolte — elle tournoie — elle mélange les sons — elle lisse les notes — elle caresse — elle invite à la valse — elle courbe l’espace-temps — elle malaxe — elle apprivoise les cercles — elle casse les lignes droites — elle en appelle au legato — elle invoque la lettre π — elle provoque la vague — elle convoque les esprits du chant — elle invente la roue — elle démonte les préjugés — elle louvoie sans changer de cap — elle est amplitude — elle façonne à la baguette — elle rectifie la terre glaise — elle humecte le rebord des verres — elle magnifie les anches — elle paraît concentrique — elle roule au carburant naturel — elle joue de sa fluidité — elle signe d’un trait calme — elle lubrifie les rouages — elle consigne la rotondité — elle, etc.

*

… pour mieux dire enfin :

lourd le podium lourd
pour retenir les ailes
d’elle qui frémit à tous les vents
des portées bien remplies

lourd le podium lourd
pour contenir les assauts
d’une baguette haut perchée
gorgée de sinuosité

lourd le podium lourd
et amples les méandres
qui conduisent les voies
ineffables des mélodies

lourd le podium lourd
pour la retenir elle qui
dirige les montgolfières
vers la haute atmosphère

vendredi 26 août 2016

Philharmonie Berlin, 26.8.2016

Sir Simon Rattle dirige le Philharmonique de Berlin dans la Symphonie no 7 de Gustav Mahler.


Je suis un cheveu
blanc ondulé
crollé
dans une multitude —
congénères aussi nombreux
que les notes sur le
conducteur de
la Septième de Mahler, je
suis caressé par les gouttes
de sueur ; je louvoie
dans un scherzo qui fait
valser la nuit. Droit je
dirige me hérisse
(expérience électrique ébou-
riffante) me pincer
donnerait un son de mandoline
mais je suis mouvant
je serpente en battant
la mesure (si peu) en donnant
un tempo de modulation
de dis-
-son-
ances aux allures de
modernité implacable. L’on me
tisserait pour former l’âme
percussive tendue des accords de
do majeur qui concluent
ma prestation l’on me
martèlerait pour forger le
cuivre des solos &
l’on me
shampouinerait après, longuement
pour recueillir à nouveau
les quartes et recommencer
le cercle concentrique
d’une symphonie formidable.
Je suis un cheveu
blanc ondulé
crollé je
crève l’écran et
les membranes fragiles
— des tympans
— des haut-parleurs du
bastion philharmonique.

lundi 20 juin 2016

Philharmonie de Paris, 8.3.2016

Photo : J. Jocif

Laurence Equilbey dirige l’Insula Orchestra dans la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, dite Eroica de Ludwig van Beethoven. Retour sur le concert du 8 mars 2016 à la Philharmonie de Paris, encore visible jusqu'en septembre 2016 en ligne.


Elle charge d’une inspiration tremplin
que les micros captent dans le silence
qui a succédé aux raclements ;
sobriété dans l’amplitude
des mouvements de la baguette
— que la Marche funèbre déposera —
Oscillations en miniature qui
commandent une dynamique insoupçonnée :
tout juste enfonce-t-elle les roulements
tout juste laisse-t-elle apparaître
sur son visage qui respire
l’i m m e r s i o n dans les notes
un sourire que rendent les flûtes,
tant elle vit le contrepoint
avec passion. Ou peut-être si :
lorsque, bras croisés, elle attend
le soulagement, entre les mouvements,
de ceux qui ont oublié
leurs pastilles pour la gorge…
Les bois d’époque articulent
les nuées mélodiques comme si
le compositeur les hantait ; les cors
vrombissent à son commandement,
bourdons qui s’envolent vers les
arpèges melliflus des cordes. Elle encourage
au beau milieu d’une phrase
à un vibrato plus intense ; elle commande
d’un geste, sans un regard,
un contre-chant ; économie des bras
— & des jambes, plantées bien droites
sur l’estrade de son état-major —
mais abondance d’éclats pour le public,
elle incite maintenant du regard
une entrée capitale. Deux mille souffles retenus
nourrissent ses expirations qui accélèrent,
& puis elle vainc, évidemment
— en général héroïque.

dimanche 15 mai 2016

National Centre for the Performing Arts (Mumbai), 17.3.2016

Zubin Mehta dirige l’Israel Philharmonic Orchestra dans La Valse de Maurice Ravel.


Il faudrait enduire
le bout de sa baguette
de suie — comme dans ce jeu
enfantin où, dans l’obscurité,
on offre un bouchon noirci
à un innocent bientôt maquillé ;
ici, ce serait pour lui présenter
une feuille de papier
capturer les gestes
sur des toiles qui feraient
le bonheur des musées. Il dirige
en majordome soigné
tout entier dévoué à son orchestre
tournant des arabesques multiples
des loopings renversants qui donnent
vie aux rubatos les plus osés
(il faut le voir, à Vienne,
dans le concert du Nouvel An — et
le tout par cœur, yeux toujours
rivés sur les artisans du son)
Il manie avec retenue
les plus secrets potentiomètres
d’une console numérique dernier cri
pour marier les volumes. Ses inclinaisons
sont des révérences étudiées —
ses inclinations, celles d’un
citoyen du monde. Tout en lui
semble mesuré, du froncement d’un sourcil
aux pizzicatos d’un simple
soulèvement. Économie. Épargner
le souffle des cors pour mieux
le rendre à la fin. Lancer un trait de harpe
tourné vers les contrebasses. Effacement
devant la virtuosité des archets — anches —
embouchures — baguettes ; il écarte
le tutti pour faire place aux solistes. Le
tourbillon inexorable et macabre
de Ravel, déguisé en hommage à Vienne,
qui d’autre que lui pourrait
le rendre avec tant de flegme ? Sur
son plateau le niveau du verre
reste impeccablement plan,
alors qu’au-dehors tout virevolte.

samedi 26 mars 2016

Philharmonie, 24.3.2016

Photo : François Zuidberg / Philharmonie Luxembourg

Gustavo Gimeno dirige le Requiem de Verdi à la Philharmonie Luxembourg, avec l’Orchestre philharmonique du Luxembourg, le Wiener Singverein et les solistes Tamar Iveri, Daniela Barcellona, Saimir Pirgu et Orlin Anastassov.


Les gestes sont amples, les nuances,
exacerbées — un chœur qui remonte
des profondeurs du silence puis
bondit dans le Dies irae encore
& encore & encore, faisant
parfois sursauter les distraits ;
des solistes, il pince les cordes
vocales — comme d’une harpe
Il mouline, arrache & forge
le métal doré des trompettes
qui jaillissent hors scène, dans
les tours d’ivoire de l’au-delà
Seul qui demeure debout
pendant quatre-vingts longues
minutes (pour les muscles,
car aux oreilles elles ne semblent
que quelques secondes volées
à l’actualité brûlante), il personnifie
la colère, le recueillement & le deuil
Les lumières de la salle
restent allumées — les reflets
des montres des violons
mènent un bal étrange ; il garde
sa stature, décollant à peine de
l’estrade. Remplaçante pourtant,
la basse éclipse le ténor trop lyrique
mezzo et soprano à l’unisson
vibratos de synchronie travaillée
& puis lui aussi chante, avec
les fantômes d’une partition annotée
par son mentor — Libera me scandé
puis murmuré par le chœur, pianissimo
de deux triolets de noires ;
suspens d’un bras qui reste levé
le temps de dire : umanità
musica & pace. Alors seulement
bris du silence.

vendredi 19 février 2016

Philharmonie, 17.2.2016

Photo : François Zuidberg / Philharmonie Luxembourg

Yannick Nézet-Séguin dirige le Chamber Orchestra of Europe dans la Symphonie no 2 en si bémol majeur, dite Chant de louange,  de Felix Mendelssohn, à la Philharmonie Luxembourg. L'interview évoquée se trouve ici.


Précision des attaques
il tire les sons
à lui — l’organiste impas-
sible et le chœur dentelé
de tailles juxtaposées ;
il écourte au
besoin — caresse les
archets, en saisit presque
les crins ; trombones !
timbales au couperet
net, résonnent les mots
de mon interview une
heure avant : « ils ont
soif d’être guidés », m’a-t-il
dit ; il amplifie
les accords, sautille avec les
bois sonores et impec-
cables ; éternuement comique
du premier violon (mais
tout continue — instants
volés   voyeurs impudiques
de bonheur musical partagé) ;
il dévie les sinusoïdes
des chanteurs vers les spec-
tateurs. La symphonie pâteuse
et presque indigeste au disque
devient ici émouvante et
même l u d i q u e. Mendels-
sohn à son meilleur — il
courbe modèle égratigne soulage
les violoncelles en redemandent ;
il accélère et virevolte, conduit
le bal du populaire et du sacré,
comme si notre vie en dépendait ;
pas de baguette, mais
des rayons invisibles — non !
on les perçoit à l’œil nu ! —
qui jaillissent des doigts ;
il se penche jusqu’à em-
brasser les altos, va-t-il aussi
diriger les applaudissements ?